De la démonialité des animaux incubes et succubes
Part 3
24. Mais, demandera-t-on aux Auteurs, comment se fait-il que le Démon, qui n'a pas de corps, ait cependant avec l'homme ou la femme un commerce charnel? Ils vous répondent tout d'une voix que le Démon emprunte le cadavre d'un autre être humain, mâle ou femelle, suivant le cas, ou bien qu'il se forme avec d'autres matières un corps à l'aide duquel il s'unit à l'homme. Et lorsqu'il prend aux femmes la fantaisie de concevoir des œuvres du Démon (ce qui n'a lieu que du consentement et suivant le désir exprès desdites femmes), le Démon se transforme en succube femelle, _et juncta homini semen ab eo recipit_; ou bien, il provoque chez cet homme, dans son sommeil, quelque rêve lascif suivi de pollution, _et semen prolectum in suo nativo calore, et cum vitali spiritu conservat, et incubando fœminæ infert in ipsius matricem_, d'où résulte la conception. C'est là ce qu'enseigne _Guaccius_, livre I, chap. 12, en apportant à l'appui de sa thèse une foule de citations et d'exemples empruntés à divers Docteurs.
_25. Alio modo jungitur Dæmon tum Incubus, tum Succubus, hominibus, fœminis aut maribus, a quibus nec honorem, nec sacrificia, oblationes, maleficia, quæ a Sagis et Maleficis, ut supra dictum est, prætendit, recipit; sed ostendens deperdite amorem, nil aliud appetit, quam carnaliter commisceri cum iis quos amat. Multa sunt de hoc exempla, quæ ab Auctoribus referuntur, ut Menippi Lycii, qui fuit sollicitatus a quadam fœmina ad sibi nubendum, postquam cum ea multoties coivit; et detecta fœmina quænam esset a quodam Philosopho, qui convivio nuptiali intererat, et Menippo dixit illam esse _Compusam_, puta Dæmonem succubam, statim ejulans evanuit, ut narrat Cœlius Rodiginus, _Antiq._ lib. 29, c. 5. Pariter adolescens quidam Scotus a Dæmone succuba omnium gratissima, quas vidisset, forma, quæ occlusis cubiculi foribus ad se ventitabat, blanditiis, osculis, amplexibus per multos menses fuit sollicitatus, ut secum coiret, ut scribit Hector Boethius, _Hist. Scotor._ lib. 8., quod tamen a casto juvene obtinere non potuit._
25. D'autres fois aussi le Démon, soit incube, soit succube, s'accouple avec des hommes ou des femmes dont il ne reçoit rien des hommages, sacrifices ou offrandes qu'il a coutume d'imposer aux Sorciers et aux Sorcières, comme on l'a vu plus haut. C'est alors simplement un amoureux passionné, n'ayant qu'un but, un désir: posséder charnellement la personne qu'il aime. Il y a de ceci une foule d'exemples, qu'on peut trouver dans les Auteurs, entre autres celui de Menippus Lycius, lequel, après avoir maintes et maintes fois paillardé avec une femme, en fut prié de l'épouser; mais un certain Philosophe, qui assistait au repas de noces, ayant deviné ce qu'était cette femme, dit à Menippus qu'il avait affaire à une _Compuse_, c'est-à-dire à une Diablesse succube: aussitôt notre mariée de s'évanouir en gémissant..... Lisez là-dessus Cœlius Rodiginus, _Antiq._, livre 29, chap. 5. Hector Boethius, _Hist. Scot._, raconte aussi le cas d'un jeune Écossais qui, pendant plusieurs mois, reçut dans sa chambre, quoique les portes et fenêtres en fussent hermétiquement fermées, les visites d'une Diablesse succube, de la plus ravissante beauté; caresses, baisers, embrassements, sollicitations, cette Diablesse mit tout en œuvre _ut secum coiret_: ce qu'elle ne put toutefois obtenir de ce vertueux jeune homme.
_26. Similiter, multas fœminas legimus ab Incubo Dæmone expetitas ad coitum, ipsisque repugnantibus facinus admittere, precibus, fletibus, blanditiis, non secus, ac perditissimus amasius procurasse animum ipsarum demulcere, et ad congressum inclinare; et quamvis aliquoties hoc eveniat ob maleficium, ut nempe Dæmon missus a maleficis hoc procuret: tamen non raro Dæmon ex se hoc agit, ut scribit Guaccius, _Comp. Mal._, lib. 3. c. 8., et non solum hoc evenit cum mulieribus, sed etiam cum equabus, cum quibus commiscetur; quæ si libenter coitum admittunt, ab eo curantur optime, ac ipsarum jubæ varie artificiosis et inextricabilibus nodis texuntur; si autem illum adversentur, eas male tractat, percutit, macras reddit, et tandem necat, ut quotidiana constat experientia._
26. On peut lire encore nombre d'exemples de femmes sollicitées au coït par le Démon Incube, et qui, si elles répugnent d'abord à sauter le pas, se laissent bientôt fléchir par ses prières, ses larmes, ses caresses; c'est un amoureux fou, il faut lui céder. Et quoique ceci résulte parfois des maléfices de quelque sorcier, qui emploie le Démon comme intermédiaire, il n'est point rare cependant que le Démon agisse pour son propre compte, comme l'écrit Guaccius; et ce n'est pas seulement aux femmes qu'il s'attaque, mais aussi aux juments: sont-elles dociles à ses désirs, il les accable de soins, de caresses, il tresse leur crinière en une infinité de nœuds inextricables; mais si elles résistent, il les maltraite, les frappe, leur donne la morve, et finalement les tue, comme il est constaté par l'expérience de chaque jour.
_27. Et quod mirum est, et pene incapabile, tales Incubi, qui Italice vocantur _Folletti_, Hispanice _Duendes_, Gallice _Follets_, nec Exorcistis obediunt, nec exorcismos pavent, nec res sacras reverentur ad earum approximationem timorem ostendendo, sicuti faciunt Dæmones, qui obsessos vexant; quantumvis enim maligni Spiritus sint obstinati, nec parere velint Exorcistæ præcipienti, ut exeant a corporibus quæ obsident, tamen ad prolationem Sanctissimi Nominis Jesu, aut Mariæ, aut aliquorum Versuum Sacræ Scripturæ, impositionem Reliquiarum, maxime Ligni Sanctæ Crucis, approximationem Sacrarum Imaginum, ad os obsessi rugiunt, strident, frendent, concutiuntur, et timorem, ac horrorem ostendunt. Folletti vero nihil horum, ut dictum est, ostendunt, nec a divexatione, nisi post longum tempus, cessant. Hujus rei testis sum oculatus, et historiam recito quæ reipsa humanam fidem superat: sed testis mihi sit Deus quod puram veritatem multorum testimonio comprobatam describo._
27. Enfin, chose prodigieuse et presque incompréhensible, ces Incubes, qu'on appelle en Italien _Folletti_, en Espagnol _Duendes_, en Français _Follets_, n'obéissent pas aux Exorcistes, n'ont aucune peur des exorcismes, aucune vénération pour les objets sacrés, à l'approche desquels ils ne manifestent pas la moindre frayeur: bien différents en cela des Démons qui tourmentent les possédés; car, si obstinés que soient ces malins Esprits, si rétifs qu'ils se montrent à l'injonction de l'Exorciste qui leur commande de déloger du corps du possédé, il suffit pourtant de prononcer le très-saint nom de Jésus ou de Marie ou quelques versets des Saintes Écritures, d'imposer des Reliques, principalement le Bois de la Sainte Croix, ou d'approcher les Saintes Images, pour qu'aussitôt on les entende rugir à la bouche du possédé, et qu'on les voie grincer des dents, s'agiter, frémir, montrer, en un mot, tous les signes de la crainte et de l'horreur. Mais ces coquins de Follets, rien de tout cela n'a d'effet sur eux: s'ils discontinuent leurs vexations, ce n'est qu'après longtemps et quand ils le veulent bien. De ceci je suis témoin oculaire, et je vais en conter une histoire qui réellement passe toute croyance humaine: mais, que Dieu m'en soit témoin! c'est la pure vérité, confirmée d'ailleurs par de nombreux témoignages.
_28. Viginti quinque abhinc annis plus, minusve, dum essem Lector Sacræ Theologiæ in Conventu Sanctæ Crucis Papiæ, reperiebatur in illa civitate honesta quædam fœmina maritata optimæ conscientiæ, et bonum habens ab omnibus eam agnoscentibus, maxime Religiosis, testimonium, quæ vocabatur Hieronyma; et habitabat in Parochia Sancti Michaelis. Hæc quadam die domi suæ panem pinserat, et per furnarium miserat ad illum decoquendum. Reportat panes coctos furnarius, et cum illis grandem quamdam placentam curiose elaboratam, conditam butyro, et pastulis Venetis, ut in ea civitate solent fieri placentæ hujusmodi. Renuit illa placentam recipere, dicens, se talem nullam fecisse. Replicat furnarius, se illa die alium panem coquendum non habuisse, nisi illum quem ab ea habuerat; oportere proinde, etiam placentam a se fuisse factam, licet minime de illa recordaretur. Acquievit fœmina, et placentam cum viro suo, filia quam habebat triennem, et famula comedit. Sequenti nocte, dum cubaret mulier cum viro suo, et ambo dormirent, expergefacta est a quadam tenuissima voce, velut acutissimi sibili ad ipsius aures susurrante, verbis tamen distinctis: interrogavit autem fœminam, _num placenta illi placuisset_? Pavens fœmina cœpit se munire signo Crucis, et invocare sæpius nomina Jesu et Mariæ. Replicabat vox, ne paveret, se nolle illi nocere, immo quæcumque illi placerent paratum exequi, esse filo captum pulchritudinis suæ, et nil amplius desiderare, quam ejus amplexu frui. Tum fœmina sensit aliquem suaviantem ipsius genas, sed tactus ita levis, ac mollis, ac si esset gossipium subtilissime carminatum id, a quo tacta fuit. Respuit illa invitantem, nec ullum responsum illi dedit: sed jugiter nomen Jesu, et Mariæ repetebat, et se Crucis signo muniebat, et sic per spatium quasi horæ dimidiæ tentata fuit, et postea abscessit tentator._
28. Il y a environ vingt-cinq ans, alors que j'étais Professeur de Théologie Sacrée au couvent de Sainte-Croix, à Pavie, habitait dans cette ville une femme mariée, d'excellentes mœurs, et dont tous ceux qui la connaissaient, principalement les Moines, disaient le plus grand bien. Elle se nommait Hieronyma, et demeurait sur la paroisse de Saint-Michel. Un jour, cette femme avait pétri chez elle du pain, qu'elle confia ensuite au fournier pour le faire cuire. Le fournier lui rapporte le pain cuit, et en même temps une grande galette de forme très-curieuse, arrangée au beurre et aux pâtes de Venise, comme on a coutume de faire les gâteaux dans ce pays-là. Elle refuse de recevoir cette galette, disant qu'elle n'a rien fait de pareil. «Mais, dit le fournier, je n'ai pas eu aujourd'hui d'autre pain à cuire que le vôtre: il faut bien que la galette aussi vienne de chez vous; votre mémoire est en défaut.» Notre bonne dame se laisse convaincre; elle accepte la galette, et la mange en compagnie de son mari, de sa petite fille âgée de trois ans et de sa servante. La nuit d'après, tandis qu'elle était couchée avec son mari et que tous deux dormaient, la voici qui s'éveille au son d'une voix extrêmement fine, quelque chose comme un sifflement aigu, mais qui cependant lui murmurait à l'oreille des paroles très-distinctes: cette voix lui demandait «si le gâteau avait été de son goût.» Effrayée, notre bonne dame commence à se munir du signe de la Croix, et à invoquer coup sur coup les noms de Jésus et de Marie, «Ne crains rien,» disait la voix, «je ne te veux pas de mal; bien au contraire, il n'est rien que je ne fasse pour t'être agréable, je suis épris de ta beauté, et mon plus grand désir, c'est de jouir de tes embrassements.» En même temps, elle sentait quelqu'un qui lui baisait les joues, mais si légèrement, si mollement, qu'elle se serait crue frôlée par un duvet de coton de la plus extrême finesse. Elle résista, sans rien répondre, se bornant à répéter maintes et maintes fois le nom de Jésus et de Marie, et à faire le signe de la Croix: la tentation dura ainsi près d'une demi-heure, après quoi le tentateur se retira.
_Sequenti mane fuit mulier ad Confessarium virum prudentem ac doctum, a quo fuit in fide confirmata et exhortata, ut viriliter, sicut fecerat, resisteret, et sacris Reliquiis se muniret. Sequentibus noctibus par priori fuit tentatio, et verbis, et osculis, et par etiam in muliere constantia. Hæc pertæsa talem ac tantam molestiam, ad Confessarii consultationem, et aliorum gravium virorum, per Exorcistas peritos fecit se exorcizare ad sciendum, num esset obsessa; et cum invenissent a nullo malo spiritu possideri, benedixerunt domui, cubiculo, lecto, et præceptum Incubo fecerunt, ne auderet molestiam amplius mulieri inferre. Sed omnia incassum; siquidem tentationem inceptam prosequebatur, ac si præ amore langueret, ploratus, et ejulatus emittebat ad mulierem demulcendam, quæ tamen gratia Dei adjuta semper viriliter restitit. Renovavit Incubus tentationem, ipsi apparens interdiu in forma pusionis, seu parvi homunculi pulcherrimi, cæsariem habens rutilam et crispam, barbamque fulvam ac splendentem velut aurum, glaucosque oculos, ut flos lini, incedebatque indutus habitu Hispanico. Apparebat autem illi quamvis cum ea alii morarentur; et questus, prout faciunt amantes, exercens, et jactando basia, solitasque preces repetendo tentabat mulierem, ut ad illius amplexus admitteretur. Videbatque, et audiebat illa sola præsentem ac loquentem, minime autem cæteri adstantes._
Le matin venu, la dame alla trouver son Confesseur, homme grave et savant, lequel la confirma dans la foi, et l'exhorta à continuer la résistance vigoureuse qu'elle avait faite et à se munir de quelques saintes Reliques. Les nuits suivantes, pareille tentation, avec paroles et baisers de même sorte; pareille constance aussi chez la dame. Fatiguée cependant d'épreuves si pénibles et si prolongées, elle prit le parti, sur le conseil de son Confesseur et d'autres hommes sérieux, de se faire exorciser par des Exorcistes expérimentés pour savoir si, par hasard, elle n'était pas possédée. Les Exorcistes, n'ayant rien trouvé en elle qui indiquât la présence de l'Esprit malin, bénirent la maison, la chambre à coucher, le lit, et firent injonction à l'Incube d'avoir à cesser ses importunités. Mais chansons que tout cela! la tentation continua de plus belle; le galant faisant mine de mourir d'amour, et pleurant, et gémissant pour attendrir la dame, qui pourtant, avec la grâce de Dieu, resta invincible. L'Incube, alors, s'y prit d'une autre manière: il apparut à sa belle sous la forme d'un jeune garçon ou petit homme de la plus grande beauté, à la chevelure dorée et frisée, à la barbe blonde et resplendissante comme l'or, aux yeux glauques pareils à la fleur du lin, et, pour ajouter au charme, élégamment vêtu à l'Espagnole. D'ailleurs, il ne laissait pas de lui apparaître, malgré qu'elle se trouvât en compagnie; il se plaignait, comme font les amants, il pleurait, il lui envoyait des baisers, employait en un mot tous les moyens de séduction possibles pour obtenir ses faveurs. Elle seule le voyait et l'entendait: pour tout autre qu'elle, il n'y avait rien.
_Perseverabat in illa constantia mulier, donec contra eam iratus Incubus, post aliquos menses blanditiarum novum persecutionis genus adortus est. Primo abstulit ab ea crucem argenteam plenam Reliquiis Sanctorum, et ceram benedictam, sive Agnum papalem B. Pontificis Pii V., quæ secum semper portabat; mox etiam annulos et alia jocalia aurea et argentea ipsius, intactis seris, sub quibus custodiebantur, in arca suffuratus est. Exinde cœpit illam acriter percutere, et apparebant post verbera contusiones, et livores in facie, brachiis, aliisque corporis partibus, quæ per diem unum, vel alterum perdurabant, mox in momento disparebant contra ordinem contusionis naturalis, quæ sensim paulatimque decrescit. Aliquoties ipsius infantulam lactentem cunis eripiebat, et illam, nunc super tecta in limine præcipitii locabat, nunc occultabat, nihil tamen mali in illa apparuit. Aliquoties totam domus supellectilem evertebat; aliquoties ollas, paropsides, et alia vasa testea minutatim frangebat, subinde fracta restituebat integra. Semel dum ipsa cum viro suo cubaret, apparens Incubus in forma solita, enixe deprecabatur ab ea concubitum, et dum ipsa de more constans resisteret, in furorem actus Incubus abscessit, et infra breve temporis spatium reversus est, secum ferens magnam copiam laminarum saxearum, quibus Genuenses in civitate sua et universa Liguria domos tegunt, et ex ipsis fabricavit murum circa lectum tantæ altitudinis, ut ejus conopeum adæquaret, unde necesse fuit scalis uti, si debuerunt de cubili surgere. Murus autem fuit absque calce, et ipso destructo, saxa in angulo seposita, quæ ibi per duos dies remanserunt visa a multis, qui ad spectaculum convenerant; et post biduum disparuerunt._
Notre bonne dame, donc, persévérait dans cette admirable constance, quand enfin, au bout de quelques mois, l'Incube irrité recourut à un nouveau genre de persécutions. D'abord il lui enleva une croix d'argent remplie de saintes Reliques, et une cire bénite ou Agneau papal du Bienheureux Pontife Pie V, qu'elle portait toujours sur elle; puis, ce fut le tour des bagues et autres bijoux d'or et d'argent, qu'il déroba, sans toucher aux serrures, dans la cassette où ils étaient enfermés. Ensuite il commença à la frapper cruellement, et après chaque volée de coups on lui voyait à la figure, au bras et à d'autres endroits du corps, des contusions et des bleus qui duraient un jour ou deux, et tout à coup disparaissaient en un moment, au rebours des contusions naturelles, qui décroissent peu à peu et par degrés. Quelquefois, tandis qu'elle donnait à teter à sa petite fille, il la lui enlevait de dessus ses genoux, pour la placer sur le toit, au bord de la gouttière, ou bien il la cachait, mais sans jamais lui occasionner aucun mal. Tantôt il mettait sens dessus dessous tout le ménage, tantôt il cassait en mille pièces les marmites, les assiettes et autres vases de terre, et en un clin d'œil les rétablissait dans leur état primitif. Une nuit qu'elle était couchée avec son mari, l'Incube, lui apparaissant sous sa forme habituelle, la pria énergiquement de se laisser faire; elle résista comme de coutume. Furieux, l'Incube se retire et, fort peu de temps après, le voici qui rentre avec une charge énorme de ces plaquettes de pierre, dont les habitants de Gênes et de la Ligurie en général se servent pour couvrir leurs maisons. De ces pierres, il bâtit autour du lit un mur si élevé qu'il en atteignait le ciel et que nos époux, pour en sortir, eurent besoin de se faire apporter une échelle. Ce mur, du reste, était construit sans chaux; on le détruisit, et on mit les pierres dans un coin, où elles restèrent exposées à tous les regards pendant deux jours, après quoi elles disparurent.
_Invitaverat Maritus ejus in die S. Stephani quosdam amicos viros militares ad prandium, et pro hospitum dignitate dapes paraverat; dum de more lavantur manus ante accubitum, disparet in momento mensa parata in triclinio; disparent obsonia cuncta, olla, caldaria, patinæ, ac omnia vasa in coquina; disparent amphoræ, canthari, calices parati ad potum. Attoniti ad hoc stupent commensales, qui erant octo, inter quos Dux peditum Hispanus ad alios conversus ait: Ne paveatis, ista est illusio, sed pro certo mensa in loco in quo erat, adhuc est, et modo modo eam tactu percipiam. Hisque dictis circuibat cœnaculum manibus extentis tentans mensam deprehendere, sed cum post multos circuitus incassum laborasset, et nil præter ærem tangeret, irrisus fuit a cæteris; cumque jam grandis esset prandii hora, pallium proprium eorum unusquisque sumpsit propriam domum petiturus. Jam erant omnes prope januam domus in procinctu eundi associati a marito vexatæ mulieris, urbanitatis causa; cum grandem quendam strepitum in cœnaculo audiunt. Subsistunt parumper ad cognoscendum causam strepitus, et accurrens famula nuntiat in coquina vasa nova obsoniis plena apparuisse, mensamque in cœnaculo jam paratam esse restitutam. Revertuntur in cœnaculum, et stupent mensam mappis et manutergiis insolitis, salino, et lancibus insolitis argenteis, salsamentis, ac obsoniis, quæ domi parata non fuerant, instructam. A latere magna erecta erat credentia, supra quam optimo ordine stabant calices crystallini, argentini, et aurei cum variis amphoris, lagenis, cantharis plenis vinis exteris, puta Cretensi, Campano, Canariensi, Rhenano, etc. In coquina pariter in ollis, et vasis itidem in ea domo nunquam visis varia obsonia. Dubitarunt prius nonnulli ex iis eas dapes gustare, sed confirmati ab aliis accubuerunt, et exquisitissime omnia condita repererunt; ac immediate a prandio, dum omnes pro usu illius temporis ad ignem sedent, omnia ustensilia cum reliquiis ciborum disparuere, et repertæ sunt antiquæ domus supellectiles simul cum dapibus, quæ prius paratæ fuerant; et quod mirum est, convivæ omnes saturati sunt, ita ut nullus eorum cœnam sumpserit præ prandii lautitia. Quo convincitur cibos appositos reales fuisse, et non ex præstigio repræsentatos._
Le jour de la Saint-Etienne, le mari avait invité à dîner quelques braves militaires de ses amis, et, pour faire honneur à ses hôtes, avait préparé un repas respectable. Tandis que, suivant l'usage, on se lave les mains avant de s'asseoir, zest! voilà tout à coup la table disparue: disparus aussi tous les mets, les marmites, les chaudrons, les plats et toute la vaisselle dans la cuisine; disparus les cruches, les flacons, les verses. Je vous laisse à penser l'étonnement, la stupeur de nos convives; ils étaient huit, et dans le nombre un capitaine d'infanterie Espagnol, lequel, se tournant vers ses camarades, leur dit: «N'ayez pas peur, c'est une farce, mais sacrebleu! il y avait une table ici, elle y est encore; minute, je vais la retrouver.» Ceci dit, notre brave fait le tour de la salle, les mains étendues, essayant de saisir la table; mais après bien des tours, voyant qu'il n'arrivait à rien qu'à toucher de l'air, les autres se moquèrent de lui; et comme il était déjà grand temps de dîner, chacun prit sa capote et se mit en devoir de rentrer chez soi. Ils étaient déjà tous à la porte de la maison avec le mari qui, par politesse, leur faisait un bout de conduite, lorsqu'ils entendent un grand bruit dans la salle à manger. Ils s'arrêtent pour en savoir la cause, et bientôt la servante accourt leur annoncer que la cuisine est pleine de vases nouveaux chargés de mets, et que la table est remise en place dans la salle à manger. Ils y reviennent, et ne sont pas peu surpris de voir la table couverte de nappes, de serviettes, de salières, de plateaux qui n'appartenaient pas à la maison, et de mets qui n'y avaient pas été préparés. Sur le côté était une grande crédence, où l'on admirait, disposés dans le meilleur ordre, des calices de cristal, d'argent et d'or, avec toutes sortes d'amphores, de flacons, de coupes, remplis de vins étrangers: vin de Crète, de Campanie, des Canaries, du Rhin, etc. Dans la cuisine aussi, une abondante variété de mets dans des marmites et des plats qu'on n'avait jamais vus. Plusieurs de nos convives hésitèrent d'abord à goûter de ces mets; toutefois, encouragés par d'autres, ils se mirent à table, et tous eurent bientôt fait leur affaire du repas, qu'ils trouvèrent exquis. Immédiatement après, comme ils étaient assis devant le feu suivant l'habitude de la saison, tout disparut à la fois, vaisselle et desserte, et à la place reparut l'ancien couvert du logis avec les plats qui avaient été préparés; mais, chose étonnante, tous les convives étaient rassasiés, si bien que personne n'eut envie de souper après un dîner de cette magnificence. Ce qui prouve assez que les mets substitués aux premiers étaient réels et non imaginaires.