De la démonialité des animaux incubes et succubes
Part 10
_79. Primo notandum est, quod si ullus Sanctorum artibus Dæmonis impetitus fuit; si ullus diversas ejus artes nocendi calluit; si ullus victorias, ac illustria de eodem trophea reportavit, is fuit D. Antonius, ut constat ex ejus vita a D. Athanasio descripta. Dum igitur D. Antonius homunculum illum non tanquam Diabolum agnovit, sed animal intitulavit dicens: _Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro Diis animalia veneraris!_ convincitur, quod ille nullo modo fuit Diabolus, seu purus spiritus de cœlo dejectus, ac damnatus, sed aliquod aliud animal. Et confirmatur, quia D. Antonius erudiens suos monachos, eosque animans ad metuendas Dæmonis violentias, aiebat, prout habetur in lectionibus Breviarii Romani _in festo S. Antonii Abb._ l. 1., quæ recitantur in festo ipsius: «_Mihi credite, Fratres, pertimescit Satanas piorum vigilias, orationes, jejunia, voluntariam paupertatem, misericordiam, et humilitatem; maxime vero ardentem amorem in Christum Dominum, cujus unico Sanctissimæ Crucis signo debilitatus fugit._» Dum igitur homunculus ille, contra quem D. Antonius Crucis signo se munivit, ad ejus aspectum, nec pavit, nec fugit, immo confidenter, humiliterque accessit ad eum dactalos illi offerens, signum est, illum nullo modo Diabolum fuisse._
79. Premièrement, il faut noter que si jamais saint fut en butte aux artifices du Démon, pénétra son art infernal et remporta sur lui victoires et trophées, à coup sûr ce fut S. Antoine, comme le constate sa vie, écrite par S. Athanase. Or S. Antoine ne reconnut pas un diable dans ce petit homme, mais un animal, disant: «_Malheur à toi, Ville prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_», d'où il ressort que ce n'était nullement un diable ou pur esprit, chassé du ciel et damné, mais un animal quelconque. Il y a plus: S. Antoine instruisant ses moines et les mettant en garde contre les entreprises du Démon, leur disait, comme le rapporte le Bréviaire Romain (_fête de S. Antoine, Abbé_): «_Croyez-moi, mes frères, ce que Satan redoute dans les hommes pieux, ce sont les veilles, les prières, les jeûnes, la pauvreté volontaire, la miséricorde, l'humilité: par-dessus tout, l'ardent amour du Christ Notre-Seigneur, puisque, pour le mettre en fuite, il suffit du signe de la Très-Sainte Croix._» Or le petit homme en question, lorsque S. Antoine crut devoir se munir contre lui du signe de la Croix, ne montra aucune frayeur, ne songea nullement à s'enfuir; bien au contraire, il s'approcha du saint d'un air confiant et respectueux, en lui offrant des dattes: preuve certaine que ce n'était pas un diable.
_80. Secundo notandum, quod homunculus ille dixit: _Mortalis et ego sum_; ex quibus verbis docemur, quod ille erat animal morti obnoxium, et proinde, quod per generationem esse accepit: spiritus enim immaterialis immortalis est, quia simplex, et ideo non accipit esse per generationem ex præjacente materia, sed per creationem; unde nec amittit esse per corruptionem, quæ dicitur mors, sed per annihilationem tantum potest desinere esse. Quod si ille se mortalem esse dixit, professus est se esse animal._
80. Secondement, il faut noter que ce petit homme dit: «_Je suis mortel, moi aussi_», d'où il résulte que c'était un animal sujet à la mort, et qui avait reçu l'être par génération; en effet, un esprit immatériel est immortel parce qu'il est simple, et conséquemment ne reçoit pas l'être par génération d'une manière préexistante, mais par création; conséquemment encore, il ne perd pas l'être par corruption, autrement dite mort; et il ne saurait cesser d'être que par annihilation. Donc, en se disant mortel, il a déclaré être un animal.
_81. Tertio notandum, quod ait se cognovisse communem Deum in carne humana fuisse passum. Ex his verbis convincitur illud fuisse animal rationale: siquidem bruta nihil agnoscunt, nisi sensibile et præsens, unde ab ipsis Deus nullo modo cognosci potest. Quod si homunculus ille ait, se cum aliis suis cognovisse Deum in carne humana passum, hoc probat, quod aliquo revelante habuit notitiam de Deo, sicut etiam nos habemus de illo fidem revelatam; pariterque Deum carnem humanam assumpsisse, et in ea passum: quæ duo sunt articuli nostræ Fidei principales, nempe Dei unius, et Trini existentia, et ipsius Incarnatio, Passio, et Resurrectio; ex quibus omnibus habetur, ut dicebam, illud fuisse animal rationale capax divinæ cognitionis, per revelationem, ut nos, et proinde pollens anima rationali, et ex consequenti immortali._
81. Troisième observation: Il sait, dit-il, que le Dieu commun a souffert dans la chair de l'homme. Ces paroles prouvent que c'était un animal raisonnable. En effet, les bêtes ne connaissent rien au delà du sensible et du présent, et ne peuvent conséquemment avoir aucune connaissance de Dieu. Si, comme le dit ce petit homme, lui et ses pareils savent que Dieu a souffert dans la chair humaine, cela prouve que, grâce à quelque révélation, il a eu connaissance de Dieu, de la même manière que nous en avons nous-mêmes la foi révélée; et cette notion, que Dieu a revêtu la chair humaine et y a souffert, constitue les deux principaux articles de notre Foi: d'abord, l'existence de Dieu un et triple, puis son Incarnation, sa Passion et sa Résurrection. Tout cela démontre, comme je l'ai dit, que c'était un animal raisonnable, capable de la connaissance divine par voie de révélation, ainsi que nous-mêmes, doué d'une âme raisonnable, et, par conséquent, immortelle.
_82. Quarto notandum, quod oraverit nomine omnium gregis sui, cujus legatione fungi se profitebatur, D. Antonium, ut communem Deum pro illis deprecaretur. Ex his deducitur, quod homunculus ille capax erat beatitudinis, et damnationis, et quod non erat in termino, sed in via: ex hoc enim, quod, ut supra probatum est, se prodidit rationalem, et anima immortali consequenter donatum, consequens est, quod, et beatitudinis, et damnationis capax sit: hæc enim propria passio est Creaturæ rationalis, ut constat ex natura angelica, et humana. Item deducitur, quod ipse erat in via, et proinde capax meriti, et demeriti: si enim fuisset in termino, fuisset vel beatus, vel damnatus; neutrum autem potuit esse, quia orationes D. Antonii, quibus se commendabat, ipsi nullo modo prodesse potuissent, si fuisset finaliter damnatus; et si beatus fuisset illis non eguisset. Quod ipsi se commendavit, signum est eas sibi prodesse potuisse, et proinde in statu viæ, et meriti._
82. Quatrième observation: Au nom de tout son troupeau, dont il se déclare le délégué, il demande à S. Antoine de prier pour eux le Dieu commun. D'où je déduis que ce petit homme était capable de béatitude et de damnation, et qu'il n'était pas _in termino_, mais _in via_; en effet, du moment qu'il est un animal raisonnable, et, conséquemment, doué d'une âme immortelle, comme il a été prouvé plus haut, la logique veut également qu'il soit capable de béatitude et de damnation: c'est là, effectivement, le propre de la créature raisonnable, ange ou homme. De même, je déduis qu'il était dans la voie, _in via_, c'est-à-dire capable de mérite et de démérite; car, s'il eût été au terme, _in termino_, il eût été ou bienheureux ou damné. Or, il ne pouvait être ni l'un, ni l'autre; car les prières de S. Antoine, auxquelles il se recommandait, ne pouvaient lui être d'aucun secours, s'il était définitivement damné; et, s'il était bienheureux, il n'en avait pas besoin. Puisqu'il se recommandait à ses prières, c'est qu'elles pouvaient lui servir, et qu'il était, par conséquent, dans la voie du salut, _in statu viæ et meriti_.
_83. Quinto notandum, quod homunculus ille professus est, se esse legatum aliorum suæ speciei, dum dixit _legatione fungor gregis mei_, ex quibus verbis plura deducuntur. Unum est, quod homunculus ille non solus erat, unde potuisset credi monstrum raro contingens, sed quod plures erant ejusdem speciei; tum quia simul congregati gregem faciebant; tum quia nomine omnium veniebat: quod esse non posset si multorum voluntates in illum non convenissent. Aliud est, quod isti profitentur vitam socialem: ex quo nomine multorum unus ex ipsis missus est. Aliud est, quod quamvis dicantur habitare in Eremo, non tamen in eo fixa est eorum permanentia: siquidem cum D. Antonius in illa eremo alias non fuisset (distabat enim illa per multas dietas ab eremo D. Antonii), scire non potuerunt quisnam ille esset cujusve sanctitatis; necessarium igitur fuit, quod alibi eum cognoverint, et ex consequenti extra desertum illum vagaverint._
83. Cinquième observation: Ce petit homme, en disant: «_Je suis envoyé en mission par mon troupeau_», se déclare le délégué d'autres créatures de son espèce. D'où nous pouvons tirer plusieurs conséquences: d'abord, que ce petit homme n'était pas seul, c'est-à-dire un monstre exceptionnel et rare, mais qu'il en existait plusieurs de même espèce, puisque, réunis ensemble, ils formaient un troupeau, et qu'il se présentait au nom de tous: ce qui n'eût pas été vrai, si un grand nombre de volontés n'eussent concouru à le déléguer. Ensuite, que ces animaux vivent en société, puisqu'ils envoient l'un d'eux pour les représenter tous. Enfin que, tout en habitant le Désert, ils n'y sont cependant pas fixés à l'état permanent: en effet, S. Antoine n'ayant jamais eu jusqu'alors l'occasion de visiter cette solitude, qui était très-éloignée de son ermitage, ils n'auraient pu savoir qui il était, ni à quel degré de sainteté il était parvenu; il était donc nécessaire qu'ils l'eussent connu ailleurs, et, conséquemment, qu'ils eussent voyagé hors de ce désert.
_84. Ultimo notandum, quod homunculus ille ait esse ex iis, _quos cæco errore delusa Gentilitas Faunos, Satyros et Incubos_ appellant; et ex his verbis convincitur nostrum intentum principale, Incubos nempe esse animalia rationalia beatitatis, et damnationis capacia._
84. Dernière observation: Ce petit homme dit être de ceux que _les Gentils, abusés par une erreur aveugle, appellent Faunes, Satyres et Incubes_: ce qui prouve bien la vérité de notre thèse principale, savoir: que les Incubes sont des animaux raisonnables, capables de béatitude et de damnation.
_85. Talium homuncionum frequens est apparitio in metallorum fodinis, ut scribit Gregorius Agricola, lib. _De Animal. subterran._, prope finem. Isti nempe coram fossoribus minerarum comparent induti habitu, qualem habent fossores ipsi, et jocantur inter se, tripudiantque, ac rident et cachinnantur, parvosque lapides joco mittunt in metallarios, et tunc signum est, ait Auctor prædictus, optimi proventus, ac inventionis alicujus rami, aut trunci principalis arboris mineralis._
85. L'apparition de petits hommes de cette sorte est fréquente dans les mines métalliques, comme l'enseigne Gregorius Agricola, dans son livre _De Animal. subterran_. Ils se font voir aux mineurs vêtus des mêmes habits qu'eux; ils jouent et badinent ensemble, rient, plaisantent, jettent aux mineurs de petites pierres en manière de jeu; et c'est alors bon signe, dit l'auteur précité: on est sûr de découvrir quelque riche rameau ou même un tronc d'arbre minéral.
_86. Tales homunculos subterraneos negat Petrus Thyræus Novesianus, lib. _De Terrificatio. Noctur._, c. 2., _per totum_, nixus argumentis sane puerilibus, quæ sunt hæc: si darentur hujusmodi homunciones, ubinam degunt, et quænam, et ubi habent sua domicilia, qua ratione genus suum conservant, si per generationem, aut quomodo? si oriantur, et intereant, quo cibo vitam suam sustentent; si beatitudinis, et damnationis capaces sunt, et quibus mediis propriam salutem consequantur? Hæc sunt argumenta Thyræi, quibus permotus negat talem existentiam._
86. Pierre Thyræus, de Neuss, dans son livre _De Terrification. Nocturn._, nie l'existence de ces petits hommes, en s'appuyant sur des arguments qu'on trouvera sans aucun doute puérils. Étant donné, dit-il, de petits hommes de cette espèce, où vivent-ils, comment et où logent-ils? de quelle manière se perpétue leur espèce, par génération ou autrement? naissent-ils, meurent-ils, usent-ils de nourriture pour soutenir leur vie? sont-ils capables de béatitude et de damnation? et par quels moyens obtiennent-ils leur salut? Tels sont les arguments qui suffisent à Thyræus pour nier cette existence.
_87. Sed viri parum cordati est negare id, quod graves Aucthores, fideque digni scribunt, quodque quotidiana constat experientia. Argumenta Thyræi nec minimum cogunt, ac ea solvimus supra a nº 45. et seq. Remanet solum satisfacere quæstioni ubinam locorum habitent hujusmodi homunculi, seu Incubi? Ad quod dico, quod ut supra dedimus nº 71. ex Guaccio, istorum alii sunt terrei, alii aquei, alii ærei, alii ignei, quorum nempe corpora, aut constant ex talium elementorum subtiliori parte, sive licet ex pluribus constent elementis, prævalet tamen in iis, aut aqua, aut ær pro ipsorum natura. Mansiones igitur, et domicilia eorum erunt in elemento illo cujus natura in eorum corporibus prævalet: ignei enim nisi violenter, et forte nullomodo in aquis aut locis palustribus morabuntur, cum hæc sint sibi contraria, nec aquei ad superiorem ætheris partem ascendere poterunt ob sibi repugnantem regionis illius subtilitatem, quod etiam videmus accidere hominibus, qui ad quorumdam Alpium summa juga pervenire nequeunt præ summa æris subtilitate, quæ homines crassiori æri assuetos nutrire nequit._
87. Mais, on l'avouera, c'est faire preuve de peu de sens que d'oser nier ce qu'ont écrit des auteurs graves et dignes de foi, ce qu'atteste d'ailleurs une expérience de chaque jour. Les arguments de Thyræus n'ont pas la moindre portée, et nous les avons résolus d'avance, nºs 45 et suivants. La seule question à laquelle il reste à satisfaire est celle-ci: où demeurent ces petits hommes, ces Incubes? A cela je réponds: ainsi qu'il a été exposé plus haut (nº 71) d'après Guaccius, les uns sont terrestres, d'autres aqueux, d'autres aériens, d'autres ignés, c'est-à-dire que leurs corps sont composés de la partie la plus subtile de l'un des éléments, ou si plusieurs éléments s'y trouvent réunis, il y en a pourtant un qui domine, soit l'eau, soit l'air, suivant leur nature. Leurs demeures, conséquemment, se trouveront dans celui de ces éléments qui entrera comme partie dominante dans la composition de leur corps; les Incubes ignés, par exemple, ne résideront pas volontiers ou même ne résideront jamais dans l'eau ou dans les marécages, qui leur sont contraires, et les Incubes aqueux ne pourront s'élever jusqu'à la partie supérieure de l'éther, cette région étant trop subtile pour leur nature. Ceci même s'observe dans les hommes qui, accoutumés à un air épais, ne peuvent résider sur certains sommets des Alpes où l'air est trop subtil pour eux.
_88. Pluribus sanctorum Patrum auctoritatibus, quas congerit Molina in p. p. D. Thom., q. 50., ar. 1. circa med., probare possemus Dæmonum corporeitatem; quæ tamen stante determinatione Concilii Lateranensis de incorporeitate Angelorum, ut dictum fuit supra nº 37., exponi debent de Dæmonibus istis Incubis, ac viatoribus adhuc, non autem de Damnatis. Tamen ne nimis longus sim, solius D. Augustini, summi Ecclesiæ Doctoris, aucthoritates damus, quibus evidenter convincitur illum fuisse in sententia, quam nos docemus._
88. Molina, dans son _Commentaire de S. Thomas_, réunit plusieurs témoignages des Saints Pères, qui pourraient nous servir à prouver la corporéité des Démons; mais, en présence de la décision du Concile de Latran, rapportée plus haut (nº 87), touchant l'incorporéité des Anges, nous devons entendre que les Saints Pères ont eu en vue ces Démons Incubes, qui sont encore dans la voie du salut, et non les Anges damnés. Cependant, sans aller plus loin, nous nous bornerons à citer S. Augustin, ce grand Docteur de l'Église, et l'on verra à quel point sa doctrine concorde avec la nôtre.
_89. D. Augustinus igitur, lib. 2. _super Genesim_ ad litteram c. 17. _de Dæmonibus_, sic habet: «_Quædam vera nosse, partim quia subtiliore sensus acumine, partim quia subtilioribus corporibus vigent_,» et lib. 3. c. 1., «_etsi Dæmones ærea sunt animalia, quoniam corporum æreorum natura vigent_.» Et Epistola 115. ad Hebridium affirmat, eos esse «_animantia ærea, seu ætherea acerrimi sensus_.» Et _de Civit. Dei_ lib. 11. c. 23, affirmat «_Dæmonem pessimum habere corpus æreum_.» Et lib. 21. c. 10. scripsit: «_Sunt sua quædam etiam Dæmonibus corpora, sicut doctis hominibus visum est, ex isto ære crasso et humido_.» Et lib. 15. c. 23. ait «_se non audere definire, an Angeli corpore æreo, ita corporati possint etiam hanc pati libidinem, ut quomodo possint, sentientibus fœminis misceantur_.» Et in Enarrat. in Psal. 85. ait «_corpora beatorum futura post resurrectionem, qualia sunt corpora Angelorum_;» et Enarrat. in Psal. 14. 5. ait «_corpus Angelicum inferius esse anima_.» Et lib. _De Divinit. Dæmonum_, passim per totum, maxime c. 23., docet «_Dæmones subtilia habere corpora_.»_
89. S. Augustin donc, dans son _Commentaire de la Genèse_, liv. 2, ch. 17, s'exprime ainsi au sujet des Démons: «_Ils connaissent certaines vérités, soit parce que leurs sens sont plus vifs et plus subtils, soit parce que leurs corps eux-mêmes sont plus subtils_,» et au livre 3, ch. 1er: «_les Démons sont des animaux aériens, parce qu'ils participent de la nature des corps aériens_.» Dans son Épitre 115 à Hebridius, il affirme que ce sont «_des animaux aériens, ou éthérés, doués d'un sens très-délicat_.» Dans la _Cité de Dieu_, liv. 11, ch. 23, il dit que «_le pire Démon a un corps aérien_.» Au livre 21, ch. 10, il écrit: «_Certains Démons ont même des corps composés, comme l'ont cru des philosophes, de l'air épais et humide que nous respirons_.» Au livre 15, ch. 23: «_il n'ose définir si les Anges, doués d'un corps aérien, pourraient ressentir cette passion sensuelle qui les pousserait à s'unir aux femmes_.» Dans son commentaire du Psaume 85, il dit que «_les corps des bienheureux seront, après la résurrection, pareils aux corps des Anges_;» au Psaume 14, il observe que «_le corps des Anges est inférieur à l'âme_.» Enfin, dans son livre de la _Divination des Démons_, notamment ch. 23, il enseigne que «_les Démons ont des corps subtils_».
_90. Potest etiam sententia nostra aucthoritatibus Sacræ Scripturæ comprobari, quæ licet ab Expositoribus aliter declarentur, non incongrue tamen ad nostrum intentum possunt aptari. Prima est Psalmi 77., v. 24. et 25., ubi habetur: _panem Angelorum manducavit homo, panem cœli dedit eis_. Hic loquitur David de Manna, qua cibatus fuit Populus Israel toto tempore, quo peregrinus fuit in deserto. Quærendum ergo venit, quo sensu Manna dici possit _panis Angelorum_. Scio quidem plerosque Doctores exponere hunc passum in sensu mystico, aientes in Manna figuratam esse _Sacram Eucharistiam_, quæ vocatur _panis Angelorum_, quia Angeli fruuntur visione Dei, qui per concomitantiam in Eucharistia reperitur._
90. Notre doctrine peut également s'appuyer sur les témoignages des Saintes Écritures, quelque diverse que soit l'interprétation qu'en donnent les Commentateurs. Nous avons d'abord le Psaume 77, v. 24 et 25, où il est dit: «_l'homme a mangé le pain des Anges, il leur a donné le pain du ciel_.» David parle ici de la Manne, dont le peuple d'Israël s'est nourri tout le temps qu'il a erré dans le désert. Or, on demandera dans quel sens on peut dire de la Manne que c'est le _pain des Anges_. La plupart des Docteurs, je ne l'ignore pas, interprètent ce passage dans un sens mystique, disant que la Manne figure la _Sainte Eucharistie_, appelée aussi le _pain des Anges_, parce que les Anges jouissent de la vue de Dieu, qui se trouve par concomitance dans l'Eucharistie.
_91. Sed hæc expositio aptissima est quidem, et quam amplectitur Ecclesia in officio _Sanctissimi Corporis Christi_, sed in sensu spirituali est. Ego autem quæro sensum litteralem: neque enim in illo Psalmo David loquitur prophetice de futuris, sicut facit in aliis locis, ut proinde facile non sit sensum litteralem habere; sed loquitur historice de præteritis. Ille enim Psalmus, ut patet legenti, est pura anacephalestis, seu compendium omnium beneficiorum, quæ contulit Deus Populo Hebræo ab egressu ipsius de Aegypto, usque ad tempus Davidis, et in eo versu loquitur de Manna Deserti, ut proinde quæratur quomodo, et quo sensu Manna vocetur Panis Angelorum._
91. Cette interprétation est assurément très-admissible, et elle est adoptée par l'Église dans l'office du _Très-Saint Corps de Jésus-Christ_, mais c'est là un sens spirituel. Or, ce que je cherche, c'est le sens littéral, car, dans ce psaume, David ne parle pas en prophète de choses futures, comme il le fait dans d'autres endroits où il est difficile de trouver un sens littéral; il parle ici en historien, de choses passées. Ce psaume, en effet, pour quiconque le lit, est une pure anacéphaléose, soit une récapitulation de tous les bienfaits conférés par Dieu au peuple Hébreu depuis sa sortie d'Égypte jusqu'au temps de David, et il y est parlé de la Manne du Désert, qu'il appelle le Pain des Anges: pourquoi et dans quel sens, voilà la question.
_92. Scio alios, Lyran., Euthim., Bellarm., Titelman., Genebrard., in Psal. 77. v. 24. et 25., interpretari Panem Angelorum Panem ab Angelis paratum, seu Angelorum ministerio a Cœlo demissum; Hugonem autem Cardinalem Panem Angelorum exponere: quia ille cibus hoc efficiebat in Judæis, quod in Angelis efficit cibus illorum, pro parte: Angeli enim non incurrunt infirmitatem. Voluerunt enim expositores Hebræi, ut etiam asseverat Josephus, quod Judæi in Deserto vescentes manna, nec senescerent, nec ægrotarent, nec lassarentur; proinde illa esset tanquam panis, quo vescuntur Angeli, qui nec senio, nec ægritudine, nec lassitudine unquam laborant._
92. D'autres docteurs, je le sais encore, voient dans le _Pain des Anges_ un pain préparé par les Anges, ou envoyé du Ciel par le ministère des Anges. Le cardinal Hugo explique cette qualification, en disant que cette nourriture produisait en partie sur les Juifs l'effet que la nourriture des Anges produit sur ces derniers. Les Anges, effectivement, ne sont sujets à aucune infirmité; et d'un autre côté, les commentateurs Hébreux, et Josèphe lui-même, affirment que tout le temps que les Juifs sont restés dans le Désert, se nourrissant de la manne, ils n'ont connu ni vieillesse, ni maladie, ni fatigue; cette manne était donc semblable au pain dont se nourrissent les Anges, qui ne vieillissent pas et ne sont sujets à aucune fatigue ni maladie.