Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

Part 9

Chapter 93,905 wordsPublic domain

»Quel misérable! s'écria le signor Zappi. Aurai-je pu croire pareille chose de lui! Je veux qu'il sorte à l'instant de ma maison ... mais non, je veux le voir, lui parler avant, et savoir quel démon a pu le porter à cet acte de démence.»

Zappi ordonna qu'on fit venir sur-le-champ Léonardo. Sa femme craignit alors d'échouer dans sa vengeance, mais elle n'osa s'opposer aux ordres de son mari. Léonardo parut quelques minutes après; il savait déjà ce qui s'était passé, et tressaillit devant son accusatrice; cependant, marchant d'un pas ferme, il conservait air que donne une conscience pure.

»Monstre abominable, dit Zappi, sans réfléchir que l'extérieur calme du jeune homme n'annonçait pas le crime, comment oses-tu paraître avec un front audacieux? c'est donc ainsi que tu prétendais payer mes bontés, et la femme de ton ami ne pouvait être une chose sacrée pour toi? Voilà comme tu foules aux pieds les sentimens d'honneur et de reconnaissance! comme tu détruis la paix d'une maison, pour y attacher une honte éternelle! Ingrat! sors de ma présence, et que jamais je ne revoie ta trompeuse figure!

Pendant ce discours amer, Léonardo ne parla point; il avait les bras croisés sur sa poitrine, il sentait d'où le coup partait. Sa pureté se refusant à tenter une justification, sur une accusation si peu méritée, il jeta un regard de mépris sur la femme atroce qui l'accusait, et un de sentiment sur son bienfaiteur. La générosité et la reconnaissance l'empêchaient de le désabuser, en lui faisant connaître la dépravation de sa femme, il ne se permit que de prononcer ces mots:

«Je suis prêt à partir, signor Zappi. Je vous remercie de toutes vos bontés, et je prie bien ardemment le ciel, pour qu'il ne vous laisse jamais rencontrer de plus grands ingrats que celui qui vous dit adieu.»

Alors il le salua respectueusement, et marcha vers la porte. Il ne, put se défendre en sortant, de lancer un coup-d'œil de dignité et de mépris si expressif sur la femme Zappi, qu'elle en fut totalement confuse, ensuite il s'éloigna.

Retourné à sa chambre, le cœur gros, mais l'œil sec, il rassembla quelques bijoux qui lui appartenaient en propre, avec d'autres qu'il tenait de son bienfaiteur, mais ne prit pas un sol d'argent. Il ouvrit une armoire d'où il tira les habits qu'il avait en entrant chez le signor Zappi, et que par un pressentiment indéfinissable, il s'était avisé de garder. Il s'en revêtit et laissa les autres, regrettant amèrement d'avoir reçu des bienfaits sans pouvoir les mieux reconnaître. Revêtu de ce qui lui appartenait, il dit en se regardant: au moins ce sont mes habits, je me félicite de les avoir gardés. O ma mère! ma mère! c'est à toi que je dois mon infortune!

Sentant que les réflexions ne tendaient qu'à l'affaiblir, il quitta la chambre et la maison d'un pas précipité: il était déjà un peu loin, lorsqu'il voulut retourner pour dire adieu à la belle Amamia; mais pensant que ce serait s'exposer à de nouveaux outrages, et peut-être déplaire à la jeune demoiselle, qui pouvait le croire coupable, il s'en abstint, et fut bientôt hors de vue.

Empressé de quitter le voisinage de cette demeure dont on lui fermait l'entrée, Léonardo marcha jusqu'à ce qu'une distance considérable l'en éloignât tout-à-fait. A la fin la fatigue vint le forcer au repos, il s'assit au pied d'un arbre. Là, affaibli et découragé, il tomba dans les rêveries les plus sombres. Il avait quitté la demeure charmante de Zappi, un peu après midi, et le soir s'avançait rapidement: son oppression augmenta; cherchant toutefois à se ranimer, il se releva, et regarda le coucher du soleil qui était superbe; mille figures formées par l'éclat des derniers rayons entrecoupant les nuages, donnaient à l'occident l'air d'un palais enchanté. Le sommet des montagnes retenait encore de ces lueurs et réfléchissait maints degrés de lumière et d'ombre. Le jeune homme en perdit un peu de sa noire mélancolie: son cœur se sentait soulagé; ses pensées douloureuses fesaient place à l'espérance.... Allons, se dit-il, il ne faut pas perdre mon énergie en regrets superflus, ni m'abandonner oisivement à des réflexions stériles; et reprenant sa marche, selon que le hazard le dirigeait, il se trouva bientôt dans ces belles montagnes couvertes de vigne et d'oliviers. Quand il voyait une maison de campagne, le sentiment de sa peine récente lui fesait détourner les regards; cependant la nuit s'avançait, et le jeune homme courait risque de la passer à la belle étoile. Enfin, cherchant toujours, il se trouva dans un valon d'où partait une faible lumière; pour la voir mieux, il fallait approcher d'un petit monticule, au pied duquel était une maisonnette; quelques massifs de peupliers entouraient ce lieu, qui semblait la demeure de l'indigence, plutôt qu'une retraite romantique. A tout événement, Léonardo se décida à aller jusques là. Une voix gémissante se fit entendre, et il se hâta pour porter du secours à l'être qu'il croyait souffrant. Effectivement, il vit en entrant dans la maisonnette, une pauvre vieille qui pleurait et se tordait les mains de douleur. La situation du jeune homme le fesant compatir à la peine d'autrui, il lui demanda si elle avait besoin de secours.

»Hélas non! mon beau monsieur, dit-elle en redoublant ses larmes: il n'y a point de remède à la mort; elle vient de m'enlever mon seul appui en ce monde, mon pauvre Hugo, mon cher fils. Oh! monsieur, je n'aurais jamais pensé qu il dût partir avant moi. Qui prendra soin de mes vieux jours à présent? qui soutiendra mon corps usé, et travaillera pour faire vivre la pauvre Nina?

»Ne pleurez pas ainsi, bonne mère, dit Léonardo, recevez-moi chez vous, et si vous avez la charité de me donner une jatte de lait à boire, nous parlerons ensuite du sujet de vos peines, peut-être les choses ne seront-elles pas si tristes que vous vous le figurez.»

La voix de la consolation est toujours douce, mais elle l'est doublement dans la jeunesse. La pauvre Nina se leva avec autant de promptitude que sa douleur le permettait. Elle donna, toujours pleurant, mais moins fort, tout ce quelle avait de meilleur dans sa cabane.

Quand Léonardo eut un peu appaisé sa faim (car la longue marche qu'il avait entreprise, l'avait tellement épuisé, qu'il mourait de besoin), il prit la main de sa vénérable hôtesse et la fesant asseoir, il dit:

--Ma bonne mère, quel âge avait votre fils Hugo?

--Vingt ans, monsieur, dieu soit béni, le jour de Saint Gualdabert, et c'est le seul qui me restait de mes autres enfans.

--Et dites-moi, Nina.

--O Sancto Pedro! il était tout pour sa pauvre mère. Monsieur, j'ai un petit jardin, et c'était Hugo qui me le soignait; j'ai une vigne aussi, Hugo me la taillait. Le bon garçon! jamais il ne voulait me laisser seule. Ma mère, me disait-il, il faut donner ce petit coin de terre qui est là-bas, et puis cet autre qui est encore plus loin, à Pietro et à Varro, qui les feront valoir pour nous, çà fait que pendant ce tems-là je pourrai vous soigner. Monsieur, j'ai attrapé la goutte dans mes pauvres jambes, et à présent que j'ai perdu mon bâton de vieillesse.... O miséricorde, mon cher enfant!... Le cœur me saigne, quand je pense qu'il travaillait au-dessus de ses forces, car il était toujours débile et souffrant.

En cet endroit, la pauvre Nina se mit à pleurer si fort, que son récit en fut interrompu.

Une idée vint à l'esprit de Léonardo, et il s'y arrêta davantage à mesure que la femme parlait. Un jardin à cultiver, une vigne à soigner, aucun besoin d'aller se faire voir à la ville ou au marché; son fils ayant peu de force, et cependant assez pour faire toute la besogne ... sûrement, pensa-t-il ... Nina? Nina gémissait toujours.

--Allons, brave femme, essuyez vos larmes: si vous voulez que je demeure avec vous, je ferai tout mon possible pour vous rendre autant de services que le fils que vous avez perdu. Acceptez-vous mes offres?

--Oh! que le ciel soit loué et béni, s'écria Nina dans le ravissement, et en se mettant à genoux pour baiser la terre. Eh! bien, comme je vis, mon pauvre esprit avait cette idée-là de vous en vous voyant, cher jeune monsieur; et quoique je ne me console pas d'avoir perdu mon pauvre Hugo (elle pleurait de nouveau en disant cela), cependant je proteste au nom de la Sainte Vierge Marie, que je regarde votre offre comme une bénédiction du ciel.

--Eh! bien, levez-vous donc, ma bonne Nina, et causons un peu à notre aise.

Nina se releva en tremblant.

--Il faut que vous me disiez tout ce qu'il y a à faire ici; car, quoique je connaisse suffisamment le jardinage, il est nécessaire que vous m'expliquiez beaucoup de choses.

La pauvre Nina était triste et joyeuse tout-à-la-fois: joyeuse de retrouver un appui, et triste en songeant à celui qu'elle avait perdu. Elle donna tous les renseignemens nécessaires; et Léonardo se sentant capable de s'accommoder de sa nouvelle situation, alla se reposer en paix des fatigues qu'il avait essuyées tout le jour.

La vieille Nina l'ayant conduit dans la petite chambre qui avait appartenu à son fils, lui souhaita une bonne nuit: il en goûta aussi une meilleure que la précédente.

Léonardo, en posant sa tête sur le dur traversin, se dit: voilà donc la seconde fois que l'héritier de Lorédani doit un abri à la bienfaisance des étrangers! que des étrangers ont compassion de son abandon, et qu'il vit de leurs bontés et de leur humanité! O ma mère! mère coupable! c'est à toi que je dois une semblable destinée!

Cette réflexion pleine d'amertume, mais trop juste, affligea son cœur. Il tomba dans un sommeil pénible; et si le fils de Laurina fut mort cette fois, il eut paru à la face du ciel avec une accusation contre sa mère! Que les autres mères tremblent à cette réflexion, et méditent profondément sur les suites que leur mauvaise conduite peut avoir pour leurs enfans!

CHAPITRE III.

Le lendemain, Léonardo se leva de très-bonne heure, et alla de suite dans le jardin pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était imposée. Pendant son séjour dans la maison de Zappi, il avait acquis beaucoup de connaissance en jardinage, s'étant occupé à ses heures de loisir de la culture de plusieurs sortes de plantes, et le signor Zappi avait pris plaisir à lui donner des leçons, parce que lui-même avait employé une grande partie de son tems à botaniser et à faire mainte expérience sur la manière de féconder la terre. Le jeune Léonardo était conduit par un autre motif pour apprendre avec fruit: il sentait qu'en cherchant à se rendre utile, il payerait en quelque sorte les obligations que le sort le condamnait à avoir à autrui; aussi s'acquittait-il de son mieux pour ce qu'il recevait. Son orgueil alors était satisfait, et son esprit en repos éprouvait un plaisir fait pour éloigner leu souvenir de ses peines. Sa situation, toute triste qu'elle était, lui semblait préférable à la splendeur dont il aurait continué de jouir s'il ne l'eut regardée comme entachée d'infamie.

Rien assurément ne tranquillise l'esprit comme un but certain. Léonardo était décidé à persévérer (tant que les circonstances le vendraient nécessaire) dans une suite de travail et d'activité. Tous les jours il s'y habituait davantage, en se félicitant d'être devenu utile à ses semblables. Ses connaissances étant supérieures à celles d'Hugo! la pauvre Nina vit des avantages multipliés en résulter. Tout s'améliorait sous sa main industrieuse, et son âme ardente et enthousiaste ne se ralentissait point dans la poursuite de son objet. Insensiblement il devint amoureux de sa vie paisible, innocente, et même de sa retraite absolue du monde; il n'avait nul besoin, ne recevait nulle faveur, et se félicitait de voir la petite propriété de Nina augmenter de valeur chaque jour. Tandis qu'il savourait la douce récompense due à ses travaux constans, son cœur jouissait pour la première fois du plaisir d'avoir rendu un être heureux!

Cependant l'avenir revenait par fois le plonger dans la mélancolie. Sa destinée incertaine occupait de tems à autre ses pensées. Dois-je toujours rester ainsi, se demandait-il! Hélas! non; il est vrai que mes jours sont tranquilles, mais il est quelque chose en moi qui me dit: héritier de Lorédani! est-ce là une vie glorieuse pour toi, et voudrais-tu oublier de qui tu tiens le jour?... Grand dieu! de qui je le tiens.... ô honte!... l'héritier de Lorédani, d'un être noble et méritant, est aussi le fils ... non, non il faut se taire. Je puis me faire honorer dans l'ombre, mais le mépris m'atteindrait si je m'offrais à la lumière du jour. Lorédani, le monde n'est plus fait pour toi; tu ne peux jamais reparaître sous ton nom parmi les hommes.

Ces réflexions le jettaient souvent dans le chagrin. Il n'avait alors d'autre ressource pour dissiper ces instans de sombre, qu'en redoublant d'activité dans ce qui pouvait l'en distraire.

Mais un événement vint déranger ce cours paisible de la vie du jeune homme. Nina, très-âgée, commença à se plaindre d'un affaiblissement excessif: un matin elle tomba davantage, et vers midi, elle pria Léonardo, qu'elle appelait mon fils, de l'aider à se mettre au lit, d'où elle pressentait ne plus pouvoir sortir. Elle éprouvait des symptômes d'une dissolution très-prochaine, auxquels elle ne pouvait se méprendre. «Hélas! dit-elle faiblement, je sens, mon cher fils, que je vais rejoindre mon pauvre Hugo, c'est pourquoi, reste auprès de moi, que je te regarde, et puisse te donner ma bénédiction ayant mon dernier soupir.»

Léonardo était profondement affecté. Il voyait mourir celle qui l'avait reçu dans son humble demeure, et qui avait voulu partager avec lui tout son petit avoir. Il est vrai que son humanité s'était bien trouvée de cet acte de bonté; mais aucune considération semblable n'avait influencé son hospitalité franche, en conséquence son droit sur la reconnaissance du jeune homme durait toujours; aussi celui-ci la lui prouva-t-il toute entière. Il chercha tous les secours qui pouvaient retarder l'instant fatal, ou du moins l'adoucir; mais ses efforts furent vains: après quelques heures d'un sommeil pénible, le bon jeune homme qui l'avait veillée en écoutant en silence sa respiration gênée, la vit ouvrir les yeux. Elle le pria de la soutenir sur son séant et dans ses bras. «Tout ce que j'ai est à toi, dit-elle, en le regardant avec ses yeux éteints; je remercie le ciel qui t'a amené ici pour ma consolation, et le prie ardemment de t'en récompenser en répandant sur toi toutes ses bénédictions». Ayant dit ces mots, elle expira dans ses bras avec la sérénité d'un enfant.

Léonardo fut sensible à cette perte.

Le jour même, il fit venir le peu de connaissances qu'elle avait dans le village autour de la montagne, pour rendre les derniers devoirs à sa défunte amie, et sitôt que les funérailles furent faites, sentant l'inutilité de rester plus long-tems dans l'endroit, il se prépara à en partir.

Deux jours après, ayant tout arrangé chez la défunte, il divisa les petites possessions entre ceux qui l'avaient aidé à l'enterrer décemment, et ne se réserva qu'une somme modique, tirée du profit de son industrie; puis quittant la simple chaumière où il avait passé quelques jours heureux, ou du moins paisibles, et emportant avec lut un bissac rempli de provisions, il recommença ses courses erranses. Il n'avait plus d'inquiétude pour passer les nuits, car ses dernières fatigues, et ses habitudes, bien faites pour entretenir la santé, avaient tellement augmenté sa force et sa vigueur, qu'il ne craignait plus de dormir en plein air. Il prit également la résolution de ne point entrer dans la demeure des hommes, tant qu'il aurait quelque peu de chose pour subsister.

Effectivement, la nuit étant venue, Léonardo se jetta tout simplement sur la terre, et se mit à réfléchir. Ses intentions vagues, son mode de vie incertain, fesaient le sujet de ses méditations.--Voici maintenant deux ans et trois mois, dit-il, que j'ai quitté la ville qui m'a donné le jour.... voici deux ans que j'ai renoncé aux caresses d'un tendre père ... d'un père qui m'aimait si passionnément. Depuis ce tems, j'ai été accusé du plus vil des crimes, l'ingratitude, et rejetté d'une maison où je jouissais de la protection la plus douce. J'ai été condamné ensuite à la pauvreté, à manger mon pain à la sueur de mon front; et me voici poussé dans le désert de la société, où, ni ami, ni main secourable ne se présentera peut-être plus pour me donner ma nourriture! ô ma mère, ma mère! tout cela vient de toi; c'est à toi que je dois un pareil concours de douleurs...!

Ensuite Léonardo se représentait la destinée plus que probable de cette mère coupable, et la manière dont son père avait enduré sa perte; la situation de sa sœur ... puis, mille souvenirs déchirans remplissaient son esprit. Le désir de revoir les lieux de son enfance l'occupait aussi, mais sans lui en laisser l'espoir. Et pourquoi pas, se demandait-il. Aujourd'hui que je dois être entièrement changé, à force d'avoir été exposé aux injures de l'air, et vêtu comme le paysan le plus grossier, qui pourrait reconnaître l'héritier du marquis de Lorédani? Oui, je le veux. Sans crainte d'être reconnu, je veux visiter le lieu de mon berceau; je me satisferai, en apprenant ce qu'est devenu ma famille infortunée, et après cela, je dirai un adieu éternel à Venise.

Il marcha avec rapidité, pendant quelques minutes, oubliant, dans son exaltation momentanée, qu'il était tout-à-fait nuit. Il ralentit pourtant son pas.--Demain, pensa-t-il ... en attendant, voici mon lit.

Il se jeta de nouveau sur la terre; et le sommeil qui vint s'emparer de ses sens, calma l'agitation de son âme.

Léonardo se décidait promptement et exécutait de même: laissant dès la pointe du jour les montagnes de la Toscane derrière lui, il poursuivit sa route avec la plus grande célérité, toujours dans la persuasion que personne ne le prendrait pour autre que ce qu'il paraissait. Qui pourrait décrire ses sensations, quand il se trouva près de la ville de Venise! Cependant il ne voulut pas y paraître pendant le jour; et lorsqu'il fut à Padoue, il se décida à aller plus lentement, afin de n'y arriver qu'à la nuit clause.

Réprimant son impatience, il s'arrêta quelques instans pour se rafraîchir, et reprit ensuite sa route. Mais nonobstant qu'il avait été, ainsi qu'il le croyait, plus doucement, il aperçut la pointe de la Terra-Firma, avant que le soleil eut touché l'hémisphère de l'ouest. Alors il marcha doucement, en côtoyant les bords du lac, et s'arrêta pour admirer les superbes domaines qui passaient sous sa vue. Enfin se sentant de nouveau fatigué, il reprit son coucher habituel de voyage (sur le gazon) et retomba dans son cours de pensées. Des pleurs coulèrent de ses yeux cette fois et mouillèrent ses joues. Ces pleurs, quel dur oreiller ils arrosaient!... ô source amère, vous vous ouvrîtes dans un cœur que rien n'avait encore souillé.... Par quelle fatalité inouie, vous êtes-vous changée en larmes du crime et de l'ignominie? Comment se peut-il, Léonardo, que, fier et délicat, tu te sois laissé entraîner à grossir la liste des crimes de ta mère?

La nature s'épuise souvent par l'excès de ses sensations. Léonardo tomba insensiblement du sentiment aigu du malheur, dans un engourdissement momentané, et il oublia pour quelques minutes son infortune.

Pendant qu'il reposait ainsi en paix, une dame passa près du lieu où il était. Cette dame venait de sortir de sa maison de campagne, pour respirer plus librement la fraîcheur du soir, et se promenait sur les bords du lac. Le jeune Léonardo attira son attention, et elle s'approcha pour le considérer; ses mains étaient croisées sur sa tête, et ses joues brillaient de tout l'éclat de la santé; quelques larmes s'y soutenaient encore; ses cheveux du plus beau brun, entouraient en anneaux ses tempes et son front, en se soulevant par des zéphirs passagers; ses lèvres vermeilles étaient entrouvertes et laissaient voir le poli de ses dents. Sa poitrine qu'il avait nue, dans l'intention de mieux sentir le frais, contrastait, par sa blancheur, avec la teinte fortement brunie de son visage.

Quoique sous l'habit d'un simple paysan, la dame le trouva de la plus grande beauté. Frappée de cette rencontre, elle ne pouvait plus quitter la place, quand un insecte venant à piquer subitement les joues du jeune homme, il tressaillit et s'éveilla. Extrêmement confus en appercevant la dame, dont il s'émerveilla à son tour, il voulut se lever de terre, mais elle s'avança avec grâce, en lui posant la main sur l'épaule, et lui disant d'une voix douce:

«--Vous paraissez étranger, mon ami, et quoique vêtu aussi simplement, je suis bien trompée si vous n'êtes d'un état supérieur à celui de simple villageois. C'est pourquoi je ne crains pas de commettre un indiscrétion, en vous demandant, comme la soirée est très-avancée, si vous avez un lieu de repos pour la nuit, n'en sachant pas près d'ici?»

Cette dame était encore la plus belle personne (si l'on en excepte la douce et innocente Amamia) qui se fut présentée à l'imagination ardente de Léonardo. Ses joues se chargèrent d'une forte rougeur, et ses yeux qu'il avait d'abord portés sur elle, tombèrent vers la terre; il répondit d'une voix tremblante et en balbutiant; l'objet qu'il avait devant lui, brouillait toutes ses idées.

--Je n'ai point ... non, je n'ai aucun endroit fixe pour cette nuit, madame, mais je sais où je dois aller bientôt; du moins mon intention.... Il s'arrêta, ne sachant plus que dire.

--Eh bien, jeune homme, dit Mathilde Strozzi (car c'était-elle), si vous n'êtes pas absolument décidé à aller plus loin ce soir, j'espère qu'il ne vous sera pas désagréable de venir chez moi, et que vous me ferez le plaisir d'y accepter un réfuge jusqu'à demain.

Léonardo levant les yeux, cherchait à répondre....--Allons, je vois que vous ne me refuserez pas, continua gaîment la belle Florentine, en lui prenant le bras et l'emmenant. Ma maison de campagne est très-proche d'ici: regardez, vous la voyez dit-elle, en lui montrant un élégant édifice bâti en pavillon.--Il est impossible de vous refuser, aimable dame, répondit le jeune homme, ravi de ses charmes, comme de son invitation pleine de grâce: non, je ne puis vous refuser.

La belle Florentine sourit, et marcha plus vite, dans la crainte que Léonardo ne se rétractât. Ils arrivèrent bientôt, et un soupir exhalé en entrant, fut le dernier tribut que le fils de Lorédani paya à la mémoire de son père?

On a déjà eu occasion de connaître le caractère de Mathilde Strozzi, et on sait à quels excès d'atrocité cette femme était capable de se porter. On saura maintenant, que surprise autant qu'enchantée de la beauté du jeune Léonardo, elle n'épargna ni soins, ni artifices pour le retenir chez elle. Toutes les séductions furent employées pour remettre de jour en jour son départ; mais bientôt elle n'en eut plus besoin; car son hôte charmé, chercha des prétextes à son tour pour le retarder, et il tremblait que la nécessité ne le forçât à partir. Il n'en était pas de la belle Mathilde comme de la femme Zappi. La première, également dépravée, savait mieux déguiser ses passions, et cacher sous les apparences de la décence, le délire de ses sens. Ce ne fut donc pas vainement qu'elle chercha à séduire l'imagination du jeune homme; outre qu'il avait dans ses propres dispositions, et dans son âme succeptible d'amour, de puissans avocats qui plaidaient sa cause, il la voyait cependant avec un mélange d'admiration et de passion, bien différent de ce sentiment doux et pur qu'il avait ressenti pour la gentille Amamia. Le trouble, le délire, la fureur étaient l'effet que produisaient sur lui les charmes de Mathilde: Amamia avait rempli son âme d'une douce tendresse. Son sentiment pour l'une ressemblait au calme suave d'un doux printems, et il éprouvait pour l'autre toute l'ardeur d'un brûlant été.