Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

Part 8

Chapter 83,910 wordsPublic domain

On se sépara fort tard, Victoria et son amant purent enfin se livrer au sommeil: la première, toutefois, ne dormait point. Les plaisirs de la soirée étaient encore tous présens à son imagination. La musique raisonnait dans ses oreilles, et la danse occupait sa vue. Elle repaissait son esprit d'adulation, et se redisait les complimens flatteurs qu'on lui avait adressés, jouissant encore en idée d'un semblable hommage. Elle en revenait ensuite aux amusemens du lac; mais soudain, le coup-d'œil qui lui avait été lancé malignement par une femme, venait attrister ses pensées. Elle allait décidément en faire part au comte, lorsqu'elle s'aperçut que, surpris par la fatigue du bal, il s'était endormi: elle ne voulut pas l'éveiller, et poursuivit le cours diversifié de ses idées. Cependant ce regard perfide lui revenait sans cesse à l'esprit et l'embarrassait dans de vaines conjectures. Elle cherchait à se rendre raison de ce coup-d'œil plein de haine, quand un petit bruit se fit entendre à l'autre bout de la chambre: elle écouta avec surprise. Le lit où elle était couchée avait d'amples rideaux qui l'enveloppaient, et ne laissaient d'ouverture qu'aux pieds. Le bruit augmenta; Victoria regarda vis-à-vis d'elle, où se trouvait une grande fenêtre ouvrant sur un balcon en dehors. Un rideau d'étoffe cachait cette croisée: ce rideau se leva par degré d'un côté, et une figure d'homme s'avança tout doucement. La chambre n'était éclairée que par la faible lumière d'une lampe, mais qui suffisait pour voir cet homme s'approcher à grands pas sur la pointe du pied. Son visage était couvert d'un masque: il vint du côté du lit où le comte était couché, et en sépara les rideaux avec précaution.

Victoria voyait bien alors qu'il se tramait quelque méchante action, mais elle n'osait encore éveiller Bérenza, dans la crainte que sa surprise et sa frayeur ne le privassent de la présence d'esprit nécessaire pour se défendre, et ne hâtassent le coup qu'on paraissait vouloir lui porter; elle espérait qu'étant éveillée et restant tranquille, elle pourrait le parer seule.

L'homme était debout auprès du lit: il se pencha pour examiner les traits du comte. Il ne pouvait voir ceux de Victoria, car son bras était passé sur sa tête, de manière que sa main cachait ses yeux, quoiqu'en lui laissant la faculté d'observer ce qui se passait. Le reste de sa figure était voilé par le drap. L'inconnu crut qu'elle dormait; car tirant un poignard de sa veste, il le tint comme suspendu sur les yeux de Bérenza; et découvrant son sein, il en approcha la pointe ... sa main tremblait ... il fit un soupir et s'éloigna de quelques pas ... puis revint auprès du lit; tenant le rideau de la main gauche, il se préparait à frapper de la droite.... Victoria surveillant le coup, saisit le poignet de l'homme à l'instant où il le baissait. La force de l'action ainsi rompue, l'assassin qui était dans une attitude inclinée, perdit l'équilibre, et tombant à travers du lit, la pointe du stilet alla frapper Victoria. Le comte s'éveilla en ce moment: son premier mouvement fut d'arrêter l'homme; mais celui-ci se débaitit si violemment, que Bérenza, dont le poids du corps ôtait la force, le laissa aller malgré lui. Comme il cherchait à s'échapper, son masque tomba. Il voulut le remettre, mais non assez vîte pour empêcher Victoria blessée, de reconnaître en lui son frère! ce frère, qui avait fui la maison paternelle, à cause du crime de sa mère, et qui maintenant se faisait connaître pour un assassin!

--Horrible meurtrier, prononça-t-elle faiblement, tandis que Léonardo, la terreur peinte sur le visage, se jetta vers la fenêtre et la franchit d'un saut.

Bérenza, libre alors, s'élança du lit; mais comme il courait après l'assassin, un gémissement de sa maîtresse l'arrêta. Il se retourna et vît le lit couvert de sang: cette vue le rendit presque fou.--Vous êtes blessée, mon amie! dit-il au désespoir.

--Ce n'est rien, cher comte; et je ne regrette pas le coup ... oh! non, je ne le regrette pas. Bérenza furieux, appela à haute voix du secours: il envoya de tous côtés pour avoir au plutôt un chirurgien. Puis, soulevant Victoria, il examina la blessure, tandis que des larmes de sensibilité coulaient sur son sein.

--Oh! ne pleure pas, Bérenza; j'en souffrirais mille fois plus pour te prouver _ma tendresse_; et je me félicite de ce que cet accident m'en donne occasion.--Effectivement, Victoria se félicitait; car elle sentait que sa blessure, causée par l'effroi qu'elle avait mis à défendre son amant, (et dont au fond elle ne redoutait aucune suite), le rendrait inséparable d'elle. La peine qu'il en avait payait donc au-delà le peu qu'elle souffrait. Elle essaya de prendre sa main pour la porter à son cœur; mais toute sa fermeté, tout son mépris de la douleur, n'empêchèrent pas que la nature s'affaiblissant, la perte de son sang ne la fît évanouir.

Le comte était hors de lui. Les gens de l'art arrivèrent; il pansèrent la blessure, et annoncèrent qu'elle n'était pas dangereuse; que le repos, selon toute probabilité, préviendrait la fièvre. Insensiblement, la belle blessée revint à elle. Le comte assis près du lit, la regardait avec douleur. Victoria tourna les yeux sur son amant; une langueur séduisante avait remplacé leur brillant, et l'âme de Bérenza en fut pénétrée dans ses replis les plus cachés. Il fit vœu, de cet instant, de consacrer sa vie entière à son bonheur. C'est alors qu'elle lui devint bien chère! et mille fois plus chère qu'il ne l'aurait imaginé. La conduite de Victoria avait produit le plus puissant effet sur ce tendre enthousiaste. Une intrépidité aussi ferme, un semblable mépris de la vie pour sauver la sienne; la patience et même le plaisir avec lequel elle supportait les suites malheureuses de son courage! quelle femme au monde, en eût fait autant? Ces réflexions portèrent son cœur à l'idolâtrie, et sa sensibilité ainsi exaltée, chercha du soulagement dans un torrent de larmes qu'il ne put réprimer.

Victoria cacha soigneusement à son amant, que l'assassin était son frère. Une sensation indéfinissable l'empêchait d'avouer cette découverte, et elle se félicitait de le savoir hors de danger d'être reconnu; mais elle ne pouvait deviner le motif d'une haine semblable. Quant à Bérenza; il crut avoir affaire à un voleur déterminé, qui s'était introduit dans le palais pendant le bal qui avait eu lieu; et il ne s'en occupa pas davantage. Toutes ses pensées étaient à Victoria, dont il attendait la guérison avec la plus grande impatience. A peine pouvait-il se décider à quitter le chevet de son lit, pour prendre du repos; et on lui apportait auprès d'elle une légère nourriture, seulement pour le soutenir.

En peu de jours cependant, son anxiété cessa, et Victoria put se lever. Elle témoigna à son amant, par des marques de tendresse, sans doute plus fortes qu'avant, toute la reconnaissance qu'elle devait à ses soins. Porté au plus haut degré d'admiration, par ses manières séduisantes, Bérenza se détacha en quelque sorte de son système orgueilleux, et se décida à en faire sa femme aussitôt que le permettrait son entière convalescence.

Un jour que cet amant tendre était assis dans l'appartement de sa bien-aimée et auprès d'elle, (il y avait quinze jours que l'accident s'était passé) un domestique entra pour lui remettre une lettre qui contenait ce qui suit:

«Misérable! je serai loin de toi, lorsque tu chercheras peut-être à te venger. Sache, Bérenza, que c'est moi qui ai conduit dans ton cœur parjure, la main qui s'est égarée en fesant son devoir! c'est moi qui espérais que ma volonté serait remplie, et que le maudit stilet qui s'est trompé de victime, t'arracherait jusqu'au dernier souffle de ton existence! oui, monstre, Mathilde Strozzi t'a rencontré sur le lac, avec la favorite qui a osé m'enlever ton cœur. Oh! si un regard pouvait tuer, que le mien eût bien fait disparaître cette créature de dessus la terre! téméraire, comment as-tu pu montrer ta nouvelle divinité et croire que ton audace resterait impunie? ne me connais-tu pas? tu aurais bien dû cacher plus soigneusement ton idole et ne point souffrir qu'elle parût aux rayons du jour, aux yeux de Strozzi! mais, tous deux, vous n'avez éludé ma vengeance que pour l'instant.... Je me flatte qu'elle ne m'est pas entièrement échappée. Je ne tiendrai désormais à la vie, que dans l'espoir qu'un jour viendra ... oui, il viendra ce moment où rien n'arrêtera plus le coup que je frapperai. Ta nouvelle maîtresse que j'abhore n'en sera pas exempte, et, crois-le bien, insensé, on ne méprise pas impunément les sentimens de Mathilde Strozzi».

--Femme déhontée! s'écria Bérenza, c'est donc à toi, à ton absurde jalousie, que je dois mon chagrin actuel? mais heureusement, cette furie exécrable ne nous tourmentera plus. Elle vient de quitter Venise. Voyez, lisez, Victoria, ce que m'écrit l'infâme.

--Ce regard qui m'avait frappée, dit Victoria, après avoir lu, était à ce que je vois celui de Mathilde Strozzi. Cher Bérenza, je vous avais caché cet incident jusqu'à ce jour; mais je dois vous l'apprendre.

Après qu'elle eut raconté ce qui avait eu lieu le soir de leur promenade sur le lac, Bérenza lui dit qu'il reconnaissait bien là la vindicative Florentine. Victoria gardait le silence, mais elle se fatiguait la tête à chercher quelles pouvaient être les relations de cette femme avec son frère; chose de non légère conséquence, puisqu'il paraissait qu'elle avait déjà assez influencé son caractère, pour en faire un assassin, et un instrument de destruction pour elle. Revenant sur ses soupçons à ce sujet, elle s'en occupait sans cesse pendant que sa blessure se guérissait Nous la laisserons donc un instant pour expliquer certains faits qui vont nous reporter au commencement de cette histoire.

CHAPITRE II.

On peut se souvenir qu'en entrant dans le détail des infortunes qui assiégèrent le marquis de Lorédani, par suite de l'inconduite de sa femme, nous parlâmes de la désertion du jeune Léonardo, de la maison paternelle. C'est ce qui lui est arrivé depuis ce temps, et les dégrés qui l'ont conduit à devenir un assassin, dont nous allons nous entretenir brièvement.

L'humeur hautaine et susceptible de ce jeune homme, lorsqu'il n'avait à peine que seize ans, lui inspira l'idée de fuir le lieu de son berceau, aussitôt qu'il apprit la chute fatale de l'honneur de sa mère. Ce qu'il éprouva à ce sujet n'était guère définissable dans son esprit; mais prenant son essor naturel que rien ne contraignait, ou plutôt se sentant exalté par de hautes notions sur l'honneur de sa famille, sentimens que le marquis avait nourris avec délire dans l'héritier de son nom et de ses biens, il ne crut point devoir rester où sa mère avait porté la honte. Fort de cette idée, il prit son parti, et s'enfuit de Venise, en se promenant de n'y revenir jamais! il mit le moins de tems possible pour s'éloigner d'une ville qui lui était devenue insuportable; et perdit par ce mouvement, par ce changement de scène, les réflexions chagrinantes qui oppressaient son cœur. Mais fuir de Venise n'était pas assez pour lui; rester dans son voisinage, devenait un supplice. Il ne put donc interrompre la rapidité de sa marche, que pour quelques momens, et jusqu'à ce qu'en toute ignorance et sans dessein, il se trouva dans un endroit délicieux de la Toscane. Alors des réflexions plus froides succédèrent à l'exaltation de son âme. Ici donc, s'écria-t-il, je puis respirer sans honte! (la nécessité le forçait d'y rester, car le jeune enthousiaste, sans soin pour l'avenir, en quittant le palais splendide de son père, n'avait qu'une somme très-modique d'argent, dont une grande partie était déjà dépensée en frais de route.) Eh bien! se dit-il, comme la raison lui suggérait cette réflexion, ne vaut-il pas mieux vivre en exil, mourir dans la pauvreté, aux extrémités du globe, que de jouir d'un luxe environné de mépris?

C'était vers le soir que le jeune Léonardo promenait ainsi ses pensées sur le bord du majestueux Arno. Le soleil terminait sa course, et la rosée tombait sur les montagnes. Ce fut en ce moment que sa situation vint à l'inquiéter: devait-il continuer sa marche? trouverait-il un moyen de supporter la vie, s'étant ainsi jetté à la merci du sort? ceci était embarassant.... Il chercha de nouveau à écarter la réflexion, par l'activité, et sortit promptement de l'attitude couchée qu'il avait prise. Il n'avait pas fait trente pas, qu'une maison de belle apparence s'offrit à sa vue. Sa situation et l'élégance de son architecture étaient admirables. Léonardo s'en approcha davantage, et s'arrêta ensuite pour contempler ce superbe édifice. Un homme d'un extérieur distingué en sortit; et étant lui-même attiré par la figure du jeune fugitif il s'avança, et lui demanda par quel hazard il errait dans cette solitude. Léonardo répondit, sans hésiter, qu'il était un jeune homme dont les infortunes ne pouvaient être divulguées, et qu'il fuyait la maison de son père, sans savoir où il allait, et ne s'en embarrassant nullement.

Frappé par la singularité de cette réponse, dans laquelle se trouvait une franchise faite pour intéresser une âme expensive, l'étranger qui s'appelait signor Zappi, se sentit porté à entrer en liaison avec le jeune homme que le hazard lui amenait.--Eh bien, mon jeune ami, lui dit-il, cette demeure que vous semblez admirer est la mienne, et si vous voulez, nous pouvons y avoir une conversation plus satisfaisante pour tous deux. Votre air me plait, et je me trouverai heureux de vous connaître davantage.

Léonardo ne pouvait se refuser à une invitation aussi amicale, et acceptant avec ingénuité la main du signor Zappi, ils entrèrent dans sa maison.

Léonardo fut conduit dans un appartement élégant, où, après l'avoir fait asseoir, le signor Zappi lui demanda s'il ne voulait pas prendre quelques rafraîchissemens. Le jeune homme refusa: une conversation assez indifférente eut lieu d'abord, après quoi son hôte (quoiqu'avec une extrême délicatesse) lui témoigna le désir de savoir son nom.

Le fils du marquis de Lorédani rougit.--Mon nom, dit-il, est Léonardo ... je vous prie de m'excuser si je n'en ajoute pas un autre; une funeste circonstance m'a forcé de quitter ma demeure; et comme il est impossible, absolument impossible, signor, ajouta-t-il en se levant, de satisfaire une curiosité aussi naturelle que la vôtre, en m'admettant chez vous, souffrez que je vous quitte, afin de ne pas abuser plus long-tems de votre hospitalité.

Il n'en sera pas ainsi, mon jeune ami, répondit le signor Zappi. Il y a dans votre abord et vos manières, comme je vous l'ai dit, quelque chose qui m'intéresse fortement. Gardez votre secret, si vous le souhaitez; et puisque vous vous avouez pour l'instant un enfant de la fortune, indécis où indifférent sur l'endroit qui doit arrêter vos pas, restez quelques tems où le hasard vous a conduit, et gardez-vous, jeune et enthousiaste comme vous le paraissez, de vous livrer à la merci d'un monde insensible.

Le cœur de Léonardo fut pénétré de gratitude aux paroles du bienveillant Zappi. Le secret affreux de l'histoire de sa famille, que son orgueil répugnait à faire connaître, allait donc rester intact. Sensible au bonheur que la fortune lui offrait dans sa détresse, il tomba aux pieds de celui qui voulait le protéger, et y versa une abondance de larmes. L'excellent Zappi, que la philosophie portait à chercher chaque occasion, non-seulement de se montrer l'ami de ses semblables, mais de les sauver du malheur, s'il était possible, était bien différent de ceux que la jactence ou l'ostentation font paraître serviables, tandis qu'un intérêt quelconque est le mobile secret de leurs actions. Il ne put donc manquer d'être profondément affecté. Il lui paraissait tout simple que ce jeune homme fût bien né; il croyait également que quelque puissant motif (peut-être mal dirigé) l'avait induit à quitter la maison de ses parens. La bonne opinion qu'il en concevait l'engagea donc à lui tendre les bras, et lui dire: «Venez, Léonardo, car c'est ainsi que j'aimerai toujours à vous nommer, je vais vous présenter à mon épouse et à ma fille, comme le fils d'un de mes anciens amis.»

Malheureusement la femme de Zappi était, à tous égard, le contraire de son mari; douée d'un esprit intrigant, elle avait de plus le cœur corrompu; mais comme il n'est pas nécessaire de détailler minutieusement tout ce qui a trait au jeune Léonardo, nous nous hâterons de maintionner ce fait, afin d'arriver ensuite à sa liaison avec Mathilde Strozzi.

Le signor Zappi sentait augmenter chaque jour son attachement pour son fils adoptif. Quand celui-ci était absent, les éloges de son bienfaiteur, vis-à-vis de sa femme, ne tarissaient pas; quand il était présent, il cherchait tous les moyens de faire ressortir son caractère avec avantage, et chaque bienfait qu'il y découvrait, ajoutait à l'impression ardente que sa première ingénuité avait faite sur son âme bienveillante.

Il arriva que Zappi n'était pas le seul à admirer le jeune homme, car la signora, sa femme, prit bientôt pour lui le goût le plus violent; elle enchérit sur les louanges de son époux, et lui montra les attentions les plus marquées. La beauté et la taille parfaite de Léonardo, qui était réellement au-dessus de son âge, l'enflamèrent d'une passion criminelle; mais Léonardo n'y prenait pas garde, et dévouait toutes ses pensées à la jeune Amamia, plus aimable et plus intéressante, sous tous les rapports, que sa mère. Cette dame découvrit bientôt la passion du jeune homme; mais ne se désistant pas de ses prétentions, elle augmenta de coquetterie, d'agaceries et de soins, pour l'emporter sur sa fille. Pour que ses manèges pussent faire impression sur son cœur, elle éloigna autant qu'elle pût la belle Amamia de sa vue; mais tous ses essais ne produisirent rien: Léonardo sentait tout ce que la femme de son hôte fesait pour lui, et n'y trouvait qu'une simple bonté: il en était reconnaissant, et rien de plus.

Il y avait près d'un an que Léonardo vivait dans cette maison; il avait toujours gardé son secret, et le bon Zappi ne le pressait plus depuis long-tems de lui faire part de ses malheurs. Heureux de la société du jeune homme, il n'exigeait aucune reconnaissance pénible pour l'amitié qu'il lui témoignait, et jamais ce dernier ne lui avait donné occasion de s'en repentir. Ni vice, ni bassesse, ni ingratitude ne s'étaient laissés voir en lui. Zappi, de son côté, se montrait l'ami des mœurs et de la vertu, aussi bien qu'homme bienfaisant; et s'il eût soupçonné la moindre tache dans le cœur de son jeune ami, quelque peine qu'il en eût ressenti, il aurait cru de son devoir de l'expulser de sa maison. Zappi n'aurait jamais voulu paraître protéger le vice, pour donner de mauvais exemples à sa fille, et par suite nuire à la société, plutôt que de rendre service à un individu.

Pendant ce tems, la passion de la femme Zappi était devenue des plus fortes, et il ne lui paraissait plus possible de la cacher à l'objet qui l'inspirait; c'est pourquoi elle se décida, quelque put en être la conséquence, à la lui faire connaître; elle en saisit bientôt l'occasion. Un jour que son époux et la belle Amamia étaient absens, elle suivit le jeune homme dans le parc, où il s'était retiré pour rêver librement au charme si doux d'un premier amour, de l'amour innocent qu'il éprouvait pour la fille de Zappi. A peine s'était-il assis sur un banc abrité de feuillages, que la mère de sa bien aimée parut. Le respect le fesait se lever, lorsque posant la main sur son épaule, elle lui dit de ne pas se déranger, et s'assit auprès de lui.--Vous paraissez bien absorbé dans vos pensées, Léonardo?

--C'est vrai, madame, répondit le jeune homme, en rougissant.

--Vous rêviez à vos amours, Je gage? La femme Zappi le fixa hardiment et soupira avec force: son émotion la trahissait. Léonardo, qui n'était occupé que d'Amamia, soupira de son côté. Ce soupir devint une étincelle électrique qui passa dans le sein de la femme, et anima les feux qu'elle tenait allumés. Prenant la main du jeune homme, elle dit: votre amour est payé de retour, Léonardo.

--Serait-il vrai, madame, s'écria le pauvre enfant transporté, et en changeant subitement d'attitude.

--Rien n'est plus vrai. Et cette femme sans pudeur se jette à son col, en ajoutant: oui, vous êtes aimé, adoré, charmant jeune homme ... et c'est par moi.

--Par vous, signora! sans doute vous plaisantez. Laissez-moi, je vous prie.... Cessez ces discours indécens? ils ne conviennent pas vis-à-vis d'un être incapable de manquer à l'honneur.

--O Léonardo! je vous aime, je vous adore; ne détournez pas ainsi la vue, car il m'est impossible de vaincre la fatale passion que vous m'avez inspirée.

--Signora Zappi, vous m'épouvantez.... C'est votre fille, votre charmante fille que j'aime.

--Et vous me dédaignez? Prenez garde, jeune homme, prenez garde à ce que vous dites.

--Je ne puis vous aimer, madame: non, je ne vous aimerai jamais, répéta Léonardo, en cherchant à se dégager des embrassemens de cette femme hardie. Laissez-moi, je vous prie, conserver seulement l'estime que je croyais vous devoir.

--Malheureux aventurier, s'écria-t-elle, que le ciel te maudisse. La honte que tu me fais éprouver rejaillira sur toi, sois-en bien sûr.

--Femme dégradée, laissez-moi fuir votre présence: je vais quitter cette demeure qui m'est devenue odieuse par un aveu si criminel; je préfère errer à la merci du sort, plutôt que de demeurer l'objet de votre indigne amour.

En parlant ainsi, Léonardo s'enfuit, laissant la femme déhontée au lieu où il avait été interrompu dans ses douces réflexions, par l'aveu du crime. Il eût de même quitté la maison de son bienfaiteur, si le souvenir d'Amamia ne lui eût laissé le désir de la voir encore avant que de partir d'une maison où il jouissait du repos depuis si long-tems. Il monta vite à sa chambre, et s y enferma jusqu'au retour de Zappi et de sa fille.

La femme dédaignée, furieuse d'avoir perdu le fruit de ses avances, résolut, dans sa vengeance, de perdre le jeune homme dont elle n'avait pu corrompre la vertu. Le démon de la haine s'était emparé de son esprit: elle forma le plan diabolique d'une horreur dont une femme de son espèce était seule capable.

Armée d'une noire malice, elle s'apprêta à jouer son rôle, et sans s'embarrasser de la douleur, elle s'égratigna les bras et le visage, jusqu'à ce que le sang en sortit. Puis s'arrachant les cheveux et ses vêtemens, elle attendit ainsi le retour de son mari. Aussitôt qu'elle l'entendit, elle courut au-devant de lui, et se jetta sur la terre, en feignant une violente attaque de nerfs, et criant comme une forcenée.

Zappi, qui aimait tendrement sa femme (elle avait l'art de lui cacher ses vices), fut frappé de son état. Il la fit porter dans son appartement, et l'assayant sur un sopha, il attendit en tremblant le récit de ce qui lui était arrivé.

Cette femme abominable, employant alors toute sa fausseté, fit signe à ceux qui étaient présens de se retirer; puis affectant l'agitation la plus grande, elle porta la main de son mari à ses lèvres, et dit: «ô mon cher époux, cet ingrat que vous avez nourri, pour lequel vous avez eu tant de bontés, sachez quelle récompense il vous destinait!... C'est à son audace, à l'injure que m'a fait l'hypocrite, que vous devez attribuer l'état où vous me voyez: il est venu me trouver dans le parc, où j'étais seule à me promener en vous attendant, pour me faire l'aveu de son amour abominable. J'ai repoussé l'insolent, et comme je cherchais à le fuir... (des sanglots accompagnaient ces paroles), il m'a saisie dans ses bras ... c'est alors que mes forces se sont trouvées inférieures aux siennes. J'ai crié tant que j'ai pu: sans doute il a craint d'être découvert, car il s'est sauvé ... mais heureusement sans pouvoir accomplir son dessein infâme!»

La femme Zappi s'arrêta. Un déluge de larmes vint à l'aide de sa prétendue douleur; elle eût l'air honteux et se cacha le visage.