Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

Part 7

Chapter 73,660 wordsPublic domain

On se retrouva à l'heure du dîner, et quand la chaleur du jour eut fait place à l'air frais du soir, Bérenza conduisit sa belle amie à la place Saint-Marc. Une multitude de Vénitiennes élégantes la traversait à la hâte pour gagner leurs gondoles. Le comte conduisit Victoria dans la sienne qui était décorée avec le plus grand goût. L'orgueilleuse demoiselle se trouva heureuse d'être ainsi portée parmi ce qu'il y avait de plus opulent. Le lac était couvert d'un millier de gondoles. La musique la plus douce se faisait entendre, et des voix de femmes s'y joignaient. Cette scène transporta Victoria, et elle bénit l'instant qui l'avait arrachée aux tracasseries d'une méchante dévote. Regardant ce qui l'entourait, elle remarqua que l'attention et l'admiration se portaient de son côté, et pensa que les femmes la regardaient avec envie, ce qui lui rendit la promenade doublement agréable. Il ne lui vint pas une fois dans l'idée que cette envie avait pour objet son compagnon. Bérenza était, sans exagérer le cavalier le plus accompli de Venise, le phénix des grâces et de l'élégance; ses opinions, son goût, son approbation formaient l'empire de la mode; car, quoique personne ne se montrat capable de le connaître ni de l'apprécier, on ne le regardait pas moins comme le plus agréable et le plus séduisant des hommes. Sa société était généralement recherchée par les femmes, qui lui _pardonnaient_ sa gravité et la grande supériorité de son jugement; son cœur n'était pas celui d'un libertin, si toutefois un libertin a un cœur. Il ne s'extasiait pas devant l'exacte proportion d'une belle taille, ni ne passait son tems à en examiner la souplesse. Il ne s'arrêtait pas à chercher quelque combinaison heureuse dans les traits ou le teint d'une femme, et ses heures de loisir ne s'écoulaient pas aux pieds d'une coquette, pour en recevoir les sourires. Non, il fallait à Bérenza, que les perfections extérieures fûssent accompagnées de dons plus solides, pour qu'elles eussent de l'attrait à ses yeux. On le savait, on connaissait son exigeance là-dessus; cependant cela n'empêchait pas les femmes de prétendre à sa conquête; puisque se l'attacher était regardé comme une gloire, qui donc pouvait résister à tenter l'entreprise?

C'est pourquoi Victoria excitait la jalousie universelle de son sexe, en même tems qu elle fixait l'admiration de l'autre. L'attention qu'elle s'attira remplit d'orgueil son cœur ambitieux; et ce fut avec un regret infini quelle quitta le lac brillant, pour retourner à l'hôtel de son amant.

Flattée de l'impression qu'elle avait faite, le philosophe Bérenza sentit son amour s'accroître malgré lui, tant il est vrai que l'homme est porté à estimer les choses d'après le dégré d'estime quelles acquièrent d'autrui et qu'il se laisse influencer par le jugement souvent partial du public.

Le souper servi, le comte commença à se défaire de la réserve qu'il s'était imposée. Il s'assit auprès de Victoria enchantée. Alors elle profita de cette disposition pour lui demander ce qui lavait rendu si sérieux le matin; puis, apercevant quelque chose de fin dans son air, elle dit:--Permettez, Bérenza, si la question n'est pas indiscrète, que je m'informe de la raison qui vous a fait mettre tant de mystère à me reconnaître et à me conduire ici, tandis qu'à présent vous me menez sans crainte dans la société?

--O femme! femme curieuse, dit le comte en riant; eh bien, Victoria, je vais vous le dire. Frédéric Àlvarès, un de mes amis, et Espagnol de haut rang, avait une maîtresse nommée Mathilde Strozzi, Florentine de naissance. Il l'aimait passionnément, et me pressait souvent de me laisser présenter à elle; mais ayant d'autres engagemens, je refusai toujours.

Enfin, un jour, il réussit à me gagner, et m'entraîna de force chez sa syrène. Apprenez ce qui en arriva. Je puis bien vous assurer, sur l'honneur d'un Vénitien, que je n'y fis pas grande attention, et pensai encore moins à tromper mon ami; cependant, cette femme mit en usage tous les artifices de la coquetterie pour me tenter. Matilde était belle; outre ce, elle avait une tournure des plus élégantes, et la nature l'avait douée de mille charmes. Je ne suis pas de marbre, ni ne me pique d'une vertu stoïque; mais je suis seulement difficile dans ma manière de sentir. Je cédai néanmoins aux ruses de Matilde, sans réfléchir à la trahison dont je me rendais coupable envers mon ami. Je n'avais pas cherché à séduire sa maîtresse; c'était elle, au contraire, qui avait attaqué puissamment mes sens, et qui méritait la pleine acception du terme de séductrice. Le Jaloux Alvarès ne tarda guères à découvrir l'infidélité de celle à qui il était dévoué d'âme et de pensée. Il me chercha, dans la rage d'un amour outragé, et me provoqua à me battre avec lui. Alvarès ne respirait que vengeance et mort, c'est pourquoi il eut été inutile de raisonner avec lui: j'acceptai son offre et nous nous battîmes. La colère rendait ses coups peu sûrs, et lorsque je lui eus tiré un peu de sang du bras, nos amis mutuels, qui étaient témoins de l'affaire, firent ensorte de lui faire entendre qu'il y avait de la folie à se tuer pour une femme sans foi comme sans pudeur. Alvarès les écouta d'un air sombre, mais parut convaincu de leurs raisonnemens. Je lui offris ma main qu'il repoussa avec humeur; et bientôt après, il quitta Venise. Depuis cette époque, je n'avais vu que rarement Mathilde, et jamais je n'ai pu prendre sur moi de la regarder comme une maîtresse. Une femme, pensai-je, qui s'est rendue infidelle envers un amant sincère et dévoué, m'abandonnera également pour tout autre qui séduira son cœur volage. Cependant Mathilde voulait à toutes forces me captiver, et je m'étais vu plusieurs fois exposé à des accès d'amour et de fureur qu'elle pensait propres à me retenir, et qui me devenaient infiniment désagréables. Elle avait juré, dans sa frénésie, que mon _insultante froideur_, qu'elle disait supporter avec patience, me voudrait la mort, si elle découvrait qu'une autre eu fût la cause. Ainsi, quoique je connusse l'irrégularité de sa conduite, et que ses passions sans bornes la conduisissent dans les excès les plus vils, je ne lui donnai pas sujet d'attaquer la mienne, ni mon repos. Je ne voulais pas qu'un nouveau crime la rendit plus coupable qu'elle ne l'était déjà. Voilà pourquoi j'ai pris tant de précautions pour vous amener ici; et quoique vous fûtes un instant sans me voir, je ne vous perdis pas de vue. Ma raison pour placer un bandeau sur vos yeux, n'était que pour jouir de votre étonnement, quand vous vous verriez chez moi. Je crois, belle Victoria, avoir expliqué suffisamment le mystère apparent dont j'ai fait usage envers vous.

--Oui, monsieur le Comte, mais ... avez-vous continué de voir Matilde Strozzi? demanda-t-elle avec une sorte de jalousie.

--Je viens de vous dire, reprit le comte en riant, que j'avais conservé l'habitude de lui rendre des visites.

--Et ... vous la reverrez encore, signor Bérenza?

--Mes intentions, à l'avenir, seront grandement influencées par vous, répondit-il d'un air sérieux.

--Mais, comte, poursuivit l'artificieuse Victoria, en feignant une grande ingénuité, vous m'aimez trop réellement, j'espère, pour vous occuper d'une autre femme, tandis que je suis avec vous!

--Charmante Victoria, je prendrai le même ton de gravité pour répondre à votre observation trop juste. La signora Matilde peut prendre son parti, car elle nous verra ensemble; et j'espère qu'il sera hors de sa puissance de nous séparer. Je l'avais été voir hier; elle connaissait la couleur du domino que je portais, et ses yeux m'auront suivi partout, je n'en fais point de doute. Si elle se fut aperçue de mon attention sur vous, elle aurait cherché à vous y soustraire par quelqu'odieux moyen, ou vous eût suivie jusque dans mon appartement comme une furie vengeresse. Voilà pourquoi j'ai pris la précaution de vous amener dans mon hôtel par une porte secrète et qu'elle ne connaît point. Mais laissons ce sujet indigne de nous occuper. Une fois pour toutes, Victoria, croyez qu'il n'est point au pouvoir de Matilde de me détacher de vous. Je l'ai connue, il est vrai; elle a été la compagne de mes heures perdues, mais jamais ma maîtresse en titre, encore moins l'amie _avouée_ de Bérenza. Non, parce qu'il ne suffit pas que _ma_ maîtresse soit admirée, mais il faut encore qu'on puisse m'envier sa possession. La femme que Bérenza peut aimer, doit être supérieure à tout son sexe: je ne lui veux rien des caprices d'une coquette, des dédains fastidieux d'une prude, ni de la simplicité d'une idiote. Elle doit abonder en grâces de l'esprit aussi bien qu'en celles du corps; car je ne fais aucun cas d'une femme qui ne cède à mes embrassemens qu'une forme insipide, plaisir que le rustre le plus grossier dans la nature, peut connaître aussi pleinement que moi. Ma maîtresse doit m'appartenir également de cœur et de pensée, n'avoir, d'autre ambition que celle de conserver mon amour. Les hommes peuvent soupirer pour elle, mais sans oser l'approcher. Il lui convient aussi, quand sa beauté les attire, qu'une dignité suffisante les repousse. Si elle oublie un seul instant ce qu'elle se doit, je la rejette pour jamais de mon sein; et si, ajouta-t-il avec plus de force, il arrive qu'elle manque à son honneur, alors ... oh! alors, son sang peut seul laver l'outrage ... Victoria! (il saisit sa main) m'entendez-vous...? avez-vous le courage, la fermeté suffisante pour devenir l'amie, la maîtresse de Bérenza?

Victoria le regarda avec une douce fierté; et posant sa belle-main sur le bras du comte, elle dit:--Oui, j'ai le courage de devenir tout pour vous plaire. Pourquoi donc ces conditions, Bérenza?

--Parce que je désire que tu sois à moi ... à moi seul, belle créature, dit-il en la fixant avec pénétration.

--Et n'en est-il pas ainsi? ne vous aimai-je pas uniquement?

--Non, certainement, non pas assez; tu es étrangère aux détours de ton propre cœur, dit-il intérieurement. Puis se levant, il ajouta:--Retirez-vous, ma belle amie: allez vous reposer, et demain nous nous reparlerons.

Il la conduisit la porte de son appartement, et ayant baisé sa jolie main, il la laissa libre, Combien peu d'hommes ressemblent à Bérenza! il est cependant quelques âmes susceptibles d'augmenter la valeur de leurs plaisirs, en se défendant d'une jouissance trop précipitée.

CHAPITRE X.

Il se passa quelque tems de la sorte, et Bérenza resta toujours en doute sur la conviction positive de l'attachement de Victoria. Il continua de la traiter en sœur bien aimée et en fille innocente, plutôt qu'en femme dont il voulait faire sa maîtresse. Bérenza, malgré son goût très-passionné pour la beauté, et principalement pour des charmes supérieurs comme ceux de la jeune personne, était un voluptueux trop raffiné pour user sur-le-champ du privilége que lui accordait la fortune, ou anticiper, par une jouissance prématurée, sur le plaisir qu'il se promettait lorsqu'il aurait la preuve, (ô idée délicieuse!) que le cœur de Victoria lui appartenait en entier. Enchanté comme il l'était de la fierté de son humeur, ravi des grâces de sa personne, il était cependant trop fier lui-même, pour tenir une conduite que sa façon de penser repoussait. Mais envain cherchait-il une marque ingénue de tendresse en Victoria, quelque chose qui lui apprît qu'il était aimé: rien, rien ne répondait à sa curieuse anxiété. Ce n'était cependant pas là une figure de madone, ni une forme pétrie dans un moule angélique; c'était de la fierté, non une fierté repoussante, mais belle..., grave, fortement expressive et commandant l'esprit qu'elle animait. L'ensemble de Victoria n'annonçait ni douceur, ni sensibilité, ni aucune vertu effrayante; mais en l'examinant, vous ne vous apperceviez pas qu'il y manquât du charme. Son sourire était gracieux au-delà de tout. Dans ses grands yeux noirs, qui étincelaient d'un vif éclat, vous reconnaissiez une âme forte et décidée, capable de tout entreprendre, quelqu'en fussent les conséquences; et ils tenaient ce qu'ils promettaient.

Sa taille au-dessus de la moyenne offrait la plus parfaite symétrie. Elle était grande et svelte, elle portait la tête haute, et marchait avec majesté, sans avoir rien de roide ni d'affecté. Cette beauté supérieure vivant dans la demeure de Bérenza, et presque toujours en sa compagnie, ne pouvait manquer de devenir journellement l'objet le plus dangereux pour son repos. Cependant, même alors que ses idées étaient moins en contradiction avec sa raison, il ne pouvait s'empêcher de revenir sur le soupçon tourmentant que peut-être elle n'avait pas pour lui une affection bien tendre: alors l'humeur s'emparait de nouveau de son esprit, et en laissait des traces dans toutes ses manières.

La singularité de son caractère surprenait Victoria. Elle chercha à en pénétrer la cause, et voulut à son tour en étudier les replis les plus secrets. Pour ce faire, elle examina ses mouvemens, ses regards, et pésa toutes ses paroles; puis recueillant le tout, elle y découvrit promptement ce qu'il tenait si bien caché.

«Comment donc, s'écria-t-elle, quand sa tête fut posée sur son oreiller, Bérenza doute-t-il de mon attachement, et serait-ce cette idée qui donnerait lieu à la conduite qu'il tient avec moi». Puis elle en vint à examiner son cœur à ce sujet. «Mais en effet, je ne sais si je l'aime; je ne puis trop me définir là-dessus, ni ne comprends bien ce que c'est que l'amour. Ce qu'il y a de certain, c'est que je le préfère à tous les hommes que j'ai vus jusqu'ici. Il me semble parfait en tout; et si la mort venait à me l'enlever, je crois que j'en aurais une véritable douleur. Les sensations qui me portent vers lui, n'ont rien d'ardent, il est vrai; je n'éprouve, ni cette opression de cœur, ni ce mal aise, ni ne suis atteinte de ces soupçons qu'il montre dans son attachement pour moi. Cependant il convient, pour mes plans à venir, encore vagues et indéfinis dans ma tête, que Bérenza n'éprouve pas la plus petite contrainte à mon égard. Je vais donc me conformer à la délicatesse fastidieuse de ses idées, et agir adroitement avec un homme si ridiculement soupçonneux.

Ainsi raisonna Victoria, dans la fausseté et la subtilité de son esprit. Il n'était que trop vrai qu'elle n'aimait pas le scrupuleux Bérenza. Elle était incapable d'aimer un pareil homme. Son caractère ne pouvait s'accorder avec un sentiment aussi doux et aussi pur que celui de l'amour véritable. Le cœur de cette fille, étranger aux nobles passions et aux sentimens supérieurs, n'avait de tendance qu'à l'ambition, à l'intérêt personnel, et à l'égarement le plus immodéré. Son être entier ne convenait qu'aux orages de l'âme; grondant, menaçant, et livrant tout à la ruine et au désespoir, alors qu'elle se serait crue offensée. Bérenza, au contraire, quoique tenace dans ses systèmes orgueilleux, était doux, et réellement tendre; ses passions ressemblaient à un courant rapide, mais calme, et dont la profondeur ne nuit point à ce qui l'entoure; tandis que les sources de la sensibilité de Victoria se répandaient comme un torrent, rugissant du sommet d'un rocher, entraînant tout sur son passage, et écumant encore au fond de l'abîme! elle n'était susceptible d'aucun doux sentiment; rien ne fesait éprouver la moindre vibration à son cœur: ni la reconnaissance, ni l'amitié, ne lui étaient connues; capable d'infliger une peine, sans remords, la vengeance la plus amère suivait toute atteinte portée à sa personne; les passions barbares remplissaient son sein, et pour les satisfaire, il n'était pas de moyen, de crimes qu'elle n'eût mis en pratique. Malheureuse fille! le ciel te créa dans sa colère, et ton éducation corrompue acheva d'anéantir ce qui pouvait être laissé de bon dans ton âme!

Bérenza, comme nous l'avons remarqué plus loin, était le seul homme qui lui eût montré des attentions particulières; par conséquent il était naturel qu'elle éprouvât du penchant pour lui. Elle rechercha sa protection, parce qu'elle ne savait où en trouver. Elle vint chez lui, parce qu'elle ne connaissait nulle part de refuge ni d'ami. Si toute autre femme eut reçu des soins aussi tendres, aussi délicats que Bérenza lui en avait témoignés, elle en eut éprouvé le plus vif enthousiasme, tandis que Victoria était à peine émue. Elle ne fit aucune réflexion à ce sujet, qui ne se reportât sur elle-même, et ne vit que la nécessité de répondre politiquement à son amour ardent et sincère, mais dont au fond elle ne partageait rien. La trempe d'esprit de Bérenza était portée à la mélancolie; il était sérieux et réfléchissait, quoiqu'il parût gai et insouciant en société: Victoria crut devoir feindre de la mélancolie: elle devint abstraite, et montra du goût pour la solitude. Alors le comte ne pouvait manquer de chercher à en savoir la cause. L'artifice d'un côté et l'amour-propre de l'autre, devaient faire croire qu'un pareil changement d'humeur était l'effet d'un amour violent et caché: cela conduisait naturellement à une explication, et la réserve, les doutes, l'hésitation de Bérenza cessaient.

Son plan ainsi arrangé, Victoria y entra graduellement. Ses regards cessèrent d'être vifs et animés. Elle paraissait tantôt langoureuse et tantôt délicate; elle restait des heures entières à rêver dans un endroit écarté. Sa démarche, toujours ferme et élevée, devint traînante et incertaine: elle se livrait peu à la conversation, et paraissait sans cesse plongée dans les pensées les plus sombres. C'était alors à Bérenza à la sortir d'une mélancolie dont il lui demandait sans cesse la cause. Victoria le voyait venir, et s'applaudissait en secret de son adresse. Elle en augurait des merveilles pour les succès de ses vues. Des idées nouvelles, délicieuses, et dont il avait peu connaissance auparavant, commençaient à occuper l'âme de Bérenza; mais cependant, il ne parlait pas encore; il n'exprimait aucun désir.... Hélas! Bérenza ne se décidait point, parce qu'il craignait de se tromper.

Un soir, après que ces deux personnes eurent passé la journée à rêver, soupirer, à s'étudier de part et d'autre, Victoria laissa le comte seul, et entra dans un petit salon, où se jettant sur un sopha, près d'une croisée ouverte, elle jouit tranquillement de la fraîcheur du soir. Il n'y avait pas long-tems qu'elle était ainsi, lorsque Bérenza ne pouvant supporter son absence, vint la trouver. La voyant couchée sur le sopha, il la crut endormie, et fermant doucement la porte, il s'approcha d'elle. Une idée vint à l'instant frapper Victoria: ce fut de profiter de la circonstance et de la méprise du comte. Elle ferma les yeux et affecta un véritable sommeil. Le comte s'en approcha davantage, et après l'avoir examinée pendant quelques minutes, il s'assit à son coté.

«O Victoria! ma bien-aimée, aurais-tu du chagrin? ah! puissai-je en être la cause; puissai-je croire que l'amour t'a embrâsée de ses feux.... Si cela était, je me regarderais comme le plus heureux des mortels». Il soupira après avoir prononcé intérieurement ces paroles. Victoria soupira également, mais beaucoup plus fort, et comme si un rêve pénible l'eût agitée. Le nom de Bérenza sortit de ses lèvres. Celui-ci n'osait respirer. «Bérenza, répéta-t-elle, pourquoi douter de ton amie»?

Le cœur du comte battait violemment. Victoria s'apperçut de son émotion; un mot de plus pensa-t-elle.

«Oui, cher Bérenza, je t'aime, je t'adore ... oh! combien je t'adore!» Ces mots prononcés, elle fit un mouvement, comme pour le presser dans ses bras, en feignant que quelque chose de terrible l'en empêchait. Puis ouvrant subitement les yeux, elle affecta la plus grands surprise, et même de la honte à la vue du comte. Elle se cacha le visage et détourna la tête.

L'émotion de Bérenza était si violente, qu'il fut privé pour quelques momens de la faculté de s'exprimer. Le sang montait rapidement de son cœur à sa tête; un feu pénétrant parcourait tout son corps, et ses sens étaient bouleversés. Il prit l'artificieuse créature entre ses bras, et dit avec transport: «Tu es à moi! oui, je reconnais maintenant que tu m'appartiens».

Vaine de sa réussite, Victoria eut soin que son amant ne sortît pas de son erreur. Elle soutint le rôle qu'elle venait de jouer, et Bérenza, tendre et susceptible comme il l'était, crut qu'il possédait l'amour le plus entier d'une jeune personne aimable et innocente.

_Fin du premier Volume._

ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE

par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connue comme Rosa Matilde)

TRADUITE DE L'ANGLAIS,

PAR MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE

et de L'INCONNU, OU LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.

TOME SECOND.

DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.

PARIS.

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51.

1852.

CHAPITRE PREMIER.

Bérenza s'attacha chaque jour davantage à Victoria. Ses scrupules, ses réserves, s'évanouirent entièrement, et il se flatta de posséder son cœur comme elle possédait le sien. Cependant, à quelque haut point que fut porté son amour romanesque, sa fierté s'opposait à ce qu'il en fit sa femme. Il y avait une certaine tache imprimée sur la jeune personne, par l'inconduite de sa mère, sur laquelle sa délicatesse ne lui permettait pas de passer; de plus, Bérenza eût cru indigne de lui d'épouser celle dont il avait fait sa maîtresse. Mais la vanité de Victoria ne se formalisait point de cette distinction; et elle pensait simplement que son union avec le comte prouvait, de la part de celui-ci, un amour qui n'avait pas besoin de liens étrangers pour le rendre durable. L'orgueilleuse Vénitienne n'avait garde de croire, que tandis qu'il lui reconnaissait les qualités essentielles pour être sa maîtresse, il ne la trouvait point digne du _haut_ titre de son épouse.

Un soir, que le tems était fort serein, Bérenza conduisit sa belle compagne dans une gondole magnifique, pour se joindre au brillant concours qui était sur le lac. Tout le monde y paraissait gai et animé. Victoria portant ses regards autour d'elle, vit qu'elle excitait encore cette fois l'admiration si chère à son âme, chose qui seule avait le pouvoir de l'intéresser.

Pendant qu'elle se félicitait d'un semblable triomphe, en s'attirant l'attention de tous, une gondole passa près de celle de Bérenza; elle ne contenait qu'une femme avec le gondolier. Cette femme allant rapidement, fixa Victoria d'un air si furibond, et tellement atroce, qu'il était impossible de se méprendre à un coup-d'œil semblable. La vanité de Victoria en fut troublée et même abaissée. Elle regarda Bérenza; mais voyant à son air calme que l'incident lui avait échappé, elle ne crut pas nécessaire d'en faire mention, et d'autres objets le lui firent oublier.

Après s'être bien promenés, ils retournèrent au palais, et la soirée fut achevée par des danses auxquelles le comte avait invité des personnes qui n'avaient point paru sur le lac.