Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

Part 5

Chapter 53,865 wordsPublic domain

Ainsi donc je suis prisonnière! se dit Victoria, les joues cramoisies et en essayant de sourire de l'impuissante malice de la signora. Comment me suis-je attiré ce traitement? Ce n'est sûrement pas par ma conduite d'hier. La disposition malveillante de la signora parut évidente à la jeune personne, qui la regardait comme un être trop digne de mépris pour en prendre un moment de peine. Ce n'est pas pour toujours, pensa-t-elle, et quand la méchante créature sera lasse de me renfermer, elle me mettra en liberté pour changer. En attendant, je vais me distraire du mieux qu'il me sera possible.

Alors elle visita la malle qu'on avait mise dans sa chambre, le soir de son arrivée, et en tira ses crayons et quelques esquisses. La vue pittoresque qui était devant ses yeux, fournissait une ample occupation à son pinceau; et comprimant ce qui se passait en son âme, elle s'assit et travailla pour chasser la réflexion.

Les indignes procédés et le système de tourment de la signora durèrent pendant quelques jours, et jusqu'à ce que le manque d'exercice et la mauvaise nourriture produisissent un effet visible sur Victoria, trop fière pour se plaindre. La signora, qui en fut avertie par la jeune fille qui la servait, commença à s'en allarmer, et à craindre d'avoir passé les limites qui lui étaient prescrites. Elle était responsable du danger qui pouvait eu résulter, si par exemple, Victoria venait à tomber malade. Sa mère que le comte Adolphe aimait tendrement, pourrait exciter son ressentiment contre elle, pour une pareille sévérité qui ne lui avait pas été commandée; car, quoiqu'Adolphe ait dit, _s'il est nécessaire_, renfermez Victoria, il ne lui avait pas enjoint de le faire sans cause, et encore moins de la priver de sa nourriture habituelle, ou en ne lui donnant qu'une mince portion d'alimens les plus grossiers. Ces considérations eurent donc le pouvoir de la fléchir un peu. Victoria ne fut plus enfermée des jours entiers, et elle put se promener une heure le matin et une heure le soir, accompagnée toutefois de Catau. Vouloir décrire l'indignation de la demoiselle à un pareil traitement, ou tout ce qui lui en coutait pour se contraindre, serait superflu. Cependant elle supporta tout, déterminée à mourir plutôt que montrer le plus léger symptôme de mécontentement ou d'impatience.

Mais le désir de se venger n'en prenait que plus de force dans son cœur, et son caractère en recevait une nouvelle touche de férocité. Comme la hyenne indomptable, la contrainte ne la rendait que plus fière et plus sauvage.

Peu de jours après que cette espèce de liberté eut été rendue à Victoria, la signora lui fit dire par Catau de venir la trouver dans le salon. Observant strictement la règle qu'elle s'était prescrite, elle obéit aussitôt. Sa seule peine était que la pâleur de son visage ne convainquît la signora des souffrances dont elle n'avait pu se défendre, et par-là, ne servît la malignité de son tiran. Elle entra cependant, sans paraître ni mécontente ni affligée, mais calme, et sans être embarassée. Victoria apprit ainsi à faire usage des artifices les plus subtils dont la pratique devait augmenter la masse de ses autres mauvaises qualités.

La signora, qui avait composé son visage de manière à inspirer la crainte, ne savait pourtant comment la recevoir. Enfin elle dit: asseyez-vous, enfant.

Victoria obéit, le cœur plein de mépris et de haine.

--Il n'est pas dans mon intention, continua l'autre, d'une voix forcée du gosier, de vous parler pour l'instant de ce que votre conduite violente a eu de déplacé à votre arrivée ici, ni je ne veux pas vous punir du passé. Je vise à vous convaincre que la douceur, l'humilité et l'obéissance sont indispensablement requises dans ma maison, et que rien n'y peut tolérer l'opiniâtreté ni l'orgueil. J'espère qu'en ce moment vous reconnaissez votre erreur?

Victoria sentit son cœur se gonfler d'indignation. Elle allait répliquer.... Elle se contint, et ses joues seules marquèrent ce quelle ressentit. La signora poursuivit.

«D'après ce, je ne crois pas nécessaire de vous tenir renfermée plus long-tems. Vous ne sortirez pas de l'enceinte de cette habitation. Les jardins en sont suffisamment grands pour vos promenades, et Catau vous tiendra compagnie. Peut-être moi-même aurai-je cette bonté-là de tems à autre».

C'est ici que l'orgueil de Victoria souffrit! Catau pour compagnie! cependant elle ne repliqua pas davantage.

«J'espère en même-tems que vous lirez les livres de piété que je mettrai dans vos mains, et qui tendront à amender votre âme si vaine. Je veux de plus que vous abjuriez toute mondénité dans votre mise, et que vous vous soumettiez aux règles que, comme une bonne catholique qui a à cœur votre salut, je croirai de mon devoir de vous prescrire».

La signora s'arrêta pour reprendre haleine. Victoria garda toujours le silence, ne pensant pas qu'il fût nécessaire de répondre.

La signora reprit donc ainsi: combien vous devez de remerciemens à Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a conduite sous ma garde: de ce qu'il vous a tirée de la demeure du vice et de l'abomination, pour vous placer dans celle de la vertu! ce que le comte Adolphe m'a dit serait-il vrai, malheureuse fille, que, jeune comme vous êtes, votre imagination a été souillée par la pensée d'un homme! ô Sainte-Vierge Marie! faut-il que je prononce pareille chose, continua la dévôte, en se croisant les mains sur la poitrine, d'un air contrit. Jésus! donnez-moi la patience de soutenir en ma présence une pécheresse dont la mère, déjà damnée, n'a plus de miséricorde à espérer; une pécheresse qui a déjà fait le premier pas dans le chemin de perdition, quand elle devrait encore posséder toute son innocence. Allez, enfant, vous pouvez vous retirer, dit-elle, en changeant son ton bigot en une dignité sévère; éloignez-vous, et allez trouver Catau; sa société ne déshonore pas la fille d'une femme qui s'est mise au rang des créatures les plus méprisables.»

Cette dernière apostrophe, amère et non provoquée, fit passer un feu corrosif dans les veines de Victoria. Un bourdonnement affreux frappa ses oreilles.--O ma mère ... cruelle mère!... prononça-t-elle en semblant et en se hâtant de quitter le salon.

CHAPITRE VII.

On n'en finirait pas s'il fallait raconter tout ce que la pieuse signora fit indignement souffrir à la malheureuse créature confiée à ses soins. Qu'il suffise de dire qu'elle ne réussit pas à la réduire au point où elle voulait, et que les pensées de Victoria se tournèrent toutes sur la possibilité d'échapper à une aussi misérable tyrannie. Elle occupa son esprit à en calculer jusqu'aux moindres probabilités, mais inutilement. Elle ne pouvait aller plus loin que le jardin, où se trouvait bien une petite porte enfoncée, mais qui ne désignait pas où elle conduisait; et cette objection eût-elle été levée, comment deviner la route qui allait à Venise? Cependant l'essentiel était de sortir de l'enceinte destinée à ses promenades; elle serait bien venue à bout du reste après.

Dans cette position, la pensée de séduire Catau lui vint subitement à l'esprit. Condamnée presqu'entièrement à la société de cette fille rustique, elle sut remarquer qu'un certain bon naturel, que quelque docilité ne lui étaient pas étrangers, et se cachaient mal sous la sévérité qui lui avait sans doute été commandée.

Catau était une paysanne de la Suisse, courte et grosse. Ses traits, durs et hommasses, annonçaient une créature rompue au travail. Elle avait été choisie par la signora, pour surveiller notre jeune demoiselle, et pour la mortifier, par la grossièreté de ses manières, ainsi que par la bassesse de sa condition. Ensuite, la signora pensait que Victoria la mépriserait trop pour tenter en aucune façon de la corrompre et de la mettre dans ses intérêts; et eût-elle eu envie de le faire, l'extrême stupidité de Catau s'y serait opposée. Cependant, cette fois, l'infaillible signora se vit trompée dans sa pénétration; car, non-seulement Catau n'était pas aussi stupide qu'elle se l'imaginait, mais elle possédait, au contraire, une certaine subtilité d'esprit, et une combinaison d'idées, qui, cachées sous un air tranquille et un silence habituel, fesaient méprendre sur sa capacité. Catau pouvait penser, et ce qui valait davantage, elle pouvait sentir, oui, beaucoup mieux que celles qui jugeaient aussi injustement qu'orgueilleusement de son caractère.

Pour en revenir à Victoria, elle n'eut pas plutôt saisi un rayon d'espoir d'échapper à la tyrannie, qu'elle songea à mettre la paysanne dans ses intérêts. Le tems et l'expérience l'avaient tellement persuadée de la méchanceté de la signora, qu'elle sentit la nécessité de ne pas paraître s'habituer à la société de Catau, mais, au contraire, de la mépriser; car il suffisait à la bigotte de voir goûter un moment de satisfaction par quelqu'un, pour exciter son attention malveillante. C'est pourquoi, lorsque Victoria montrait de la répugnance à se voir suivie par cette fille dans le jardin, ce quelle faisait souvent à dessein, la signora, d'un air qui marquait son triomphe, ordonnait à Catau de prendre son bras et de l'y conduire, pensant que c'était lui infliger la mortification la plus amère; mais la signora manqua encore son coup cette fois, et sitôt que Victoria fut hors de sa vue, elle regarda Catau avec des yeux qui semblaient dire: ne pourrait-on tirer un meilleur parti de toi? La pauvre fille devina sa pensée, et peut-être était-elle si bien disposée en ce moment, que la demoiselle n'eût pas tenté en vain d'en tenir parti. Ce ne fut pas néanmoins l'idée qui lui vint d'abord, parce qu'elle n'était pas assez mûrie par sa réflexion. Elle ne voulait rien entreprendre, qu'elle n'eût tout arrangé, avec soin, dans sa tête. Ne fesant que commencer à sonder les dispositions de la paysanne, elle devait aller plus doucement, et d'ailleurs, son cœur toujours bien armé, ne s'abandonnait pas ainsi, même à une effusion de sensibilité due au moment.

Il arriva qu'un soir qu'elles parcouraient une partie des jardins, encore inconnue à Victoria, elles entrèrent dans une allée très-sombre, formée de vigne et de chèvre-feuille: un laurier fort épais eu bouchait presqu'entièrement l'entrée, et semblait défendre aux indiscrets d'y pénétrer. Cette allée allait tellement en serpentant, qu'il eût été difficile d'en mesurer l'étendue. Une fois dedans, elles continuèrent de marcher, Victoria avec un sentiment vague de crainte et d'espoir, et Catau par la curiosité commune aux esprits vulgaires.

Quand elles furent au bout, elles se trouvèrent a une fin de jardin, et en face d'un grand mur. Victoria se mit à le regarder avec une tristesse indicible. Le tournoyement de l'allée l'avait trompée, et elle croyait se trouver beaucoup plus loin. En examinant cet enclos si sombre et si élevé, sûrement, pensait-elle, il n'y a d'entrée à ce jardin que par la maison, et aucune autre sortie.

Tandis qu'elle y rêvait, marchant lentement le long du mur, elle remarqua qu'elle n'était pas encore venue dans cette partie de l'habitation. Enfin une petite porte enfoncée et cachée plus de moitié par la charmille, vint enchanter sa vue: deux verroux énormes et une forte serrure la fermaient. Elle appela Catau, et la lui montra, en demandant si elle savait où cette porte conduisait. La paysanne regarda vîte par le trou de la serrure, et dit: dans le bois qui entoure cette maison, mam'selle; mais à moins que d'être dehors, je n'en puis savoir davantage.--La première partie de sa réponse suspendit la respiration de Victoria: dans le bois, répéta-t-elle tout bas, en regardant aussi. Et, ne pourrait-on ouvrir cette porte, Catau?

--Non, mam'selle, que je sache, et quand çà serait possible, vous savez bien que la signora ... vous savez que....

--Je vous entends, Catau; mais vous ne croyez pas qu'il y aurait un grand mal à se promener dans ce bois, et supposons que la signora l'ait défendu, personne n'irait le lui dire.

--C'est vrai, reprit Catau, d'un air pensif. C'est vraiment ben dur d'être enfermée comme çà; mais Sainte-Vierge, comment ouvrir cette porte?

--O! ma chère Catau, rien n'est impossible aux gens de bonne volonté. Il vous serait facile de vous procurer la clef sous un prétexte quelconque, et alors vous pensez combien il serait délicieux de se trouver hors de l'habitation de la méchante signora.

--Il me vient une idée, mam'selle ... oui, je pense une chose. Faut pas que je demande la clef, çà serait tout dire. Je me souviens qu'avant votre arrivée ici, la signora m'envoyait souvent chez Ambrosio, le jardinier, et que j'ai vu dans la serre où il met ses outils, un gros paquet de clefs toutes rouillées. Je gage que je mettrais ma main sans y voir, à l'endroit où le paquet est pendu.

--Eh bien! cria Victoria que son impatience naturelle empêchait de se contraindre; eh bien, allez les chercher, nous les essayerons, sur-le-champ.

--Oh! que nani, mam'selle, dit doucement la fille, çà ne peut pas se faire comme çà. Voici la nuit qui vient, et la signora nous a déjà peut-être cherchées. Puis Ambrosio doit être rentré et occupé à ranger ses outils dans la serre. Demain, quand il travaillera bien loin dans le jardin, je guetterai le moment où je ne verrai plus personne, et me glisserai où sont les clefs. Il faut pour çà que je passe chez lui, car la serre est dans une petite cour derrière. Je ferai semblant de roder, et zeste j'attraperai le paquet sans réveiller la souris; mais il faut me promettre, mam'selle ... de ... de ne pas me vendre, ni rester long-tems dehors. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour vous obliger. Dites, mam'selle, n'est-ce pas que vous ne me vendrez pas.

Victoria était aux anges ... les pieds lui brulaient d'envie de passer la barrière que la signora avait mise à ses promenades; cependant elle acquiesça avec une tranquillité apparente aux arrangemens de Catau, et retourna malgré elle à la maison.

Toute la nuit fut passée entre la crainte et l'espoir. Victoria excessivement agitée, souffrait encore de la contrainte qu'elle s'imposait. Elle eut la plus grande peine à se contenir dans les bornes qu'elle s'était prescrites; ce travail continuel sur son humeur avait déjà produit des marques visibles sur sa personne, au point qu'elle en était devenue fort pâle et très-maigre. Cependant ses yeux n'avaient rien perdu de leur feu; quoique chargés parfois de mélancolie, ils indiquaient encore tout ce qui se passait dans son âme altière et vindicative.

Le lendemain, vers midi, Catau, qui n'avait pas paru depuis qu'elle était levée, (car la signora la fesait coucher dans la même chambre que Victoria), entra brusquement, et après avoir ferme la porte avec soin, elle tira le gros paquet de clefs de sa poche. L'œil de Victoria étincela, et la pourpre d'orient vint ranimer ses joues. Elle les dévorait ... elle se croyait déjà devant l'intéressante porte. Ce n'était cependant pas le moment de tenter l'aventure, car ayant besoin de rester un peu long-tems à essayer les clefs, l'heure du dîner pouvait les surprendre, et le soupçon marcher, c'est pourquoi elle remirent au soir leur essai.

Néanmoins, dans cette conduite de la simple Catau, il n'y avait pas la plus petite intention d'aider Victoria à s'échapper: elle était à mille lieues de cette idée qui l'eût fait frémir; mais, si dans les commencemens elle avait traité Victoria avec brusquerie, ce n'avait été que pour obéir aux ordres de la signora; peu-à-peu, selon qu'il est naturel à un bon cœur, elle s'était ennuyée du rôle qu'on lui faisait jouer; elle avait repris sa douceur et son obligeance, et était redevenue respectueuse, ce qui convenait beaucoup mieux à ses sentimens. Outre ce, le rang de la jeune Victoria, qu'elle n'ignorait pas, produisit sur elle l'effet ordinaire d'en imposer aux inférieurs, quand sur-tout il est accompagné de noblesse et de dignité.

Victoria, qui s'était aperçue avec plaisir d'un changement de conduite dans sa gardienne, se défit elle-même, autant que possible, de sa hauteur habituelle; ayant un point de vue fixe, elle montra à Catau une sorte de condescendance approchant de l'amitié. Elle lui fit quelques petits cadeaux: de ce qui était en son pouvoir, (car la signora, pour la guérir, _soi-disant_, d'une vanité qui ne tendait qu'à la perdition de son âme, lui avait ôté la plus grande partie de ses bijoux et ajustemens.) Victoria donna donc ce qu'elle put, et les bagatelles qu'elle offrit avec grâce à Catau, firent un grand plaisir à cette dernière. La bonne fille n'était pas exempte du petit esprit mercenaire appartenant à ses pareilles. Ainsi, d'après ce, elle étendit volontiers la sphère des consolations de Victoria et de ses amusemens solitaires. C'est par cette raison qu'elle avait pris les clefs, comptant bien n'en faire usage que pour lui procurer une nouvelle satisfaction pendant quelques instans.

Le soir donc, elles descendirent de bonne heure dans le jardin, et abordèrent l'avenue déjà décrite. L'anxiété la plus forte donnait des aîles à Victoria, et elle fut bientôt à la porte qui avait excité dans son âme un espoir si séduisant. Elle prit brusquement les clefs des mains de la paysanne, et tremblante de vivacité, en essaya plusieurs. Une parut appartenir à la serrure: Victoria voulut la tourner, mais peine inutile! il était réservé à la forte main de Catau de triompher de la rouille et du fer. Elle enfonça la clef avec violence et tourna ... mais deux énormes verroux empêchaient de savoir si le pêne était tiré. Enfin Catau s'empara d'une pierre, et frappant de toutes ses forces le bouton des verroux, la porte cèda et fut ouverte.

Quelle joie pour la pauvre prisonnière! elle s'élança comme un oiseau qui fuit de sa cage, dans le bois charmant qui était devant elle. La prudente Catau ferma la porte, et suivit Victoria qui regardait avec attention de tous côtés: aucune nouvelle barrière ne se présentait ... osera-t-elle s'échapper? Plongée dans la réflexion, elle restait indécise.--Catau, dit-elle, d'un air insouciant, pourrais-tu me dire de quel coté est Venise?

--Venise, mam'selle (et Catau se tournait de droite et de gauche), Venise est là, j'en suis sûre, répondit la fille en montrant du doigt.

Ainsi donc, dit Victoria, en marquant la gauche avec mépris, Montebello est de ce côté.--Mille réflexions insuportables à endurer s'offrirent à son esprit. Elle se tourna brusquement, et d'un air qui semblait dire, maudit soit le lieu ou j'ai été si indignement trompée, maudit soit l'air qu'on y respire.

Mais que ses sensations furent différentes, en regardant d'un autre côté. Venise est là, se disait-elle, et par conséquent c'est là que demeure Bérenza! La distance qui, ainsi que la mort, augmente le mérite de l'objet aimé, et à laquelle était joint de plus le souvenir de l'artifice mis en usage pour l'en séparer, l'y fesait penser avec tendresse. Sans ces circonstances, il est bien à croire que Victoria n'en eût pas également ressenti. O cher Bérenza! continuait-elle de penser, puis-je espérer de te revoir jamais?

Cherchant cependant à ralier ses pensées, Victoria prit le bras de Catau, et marcha en silence. Mille songes divers flottaient encore dans son imagination. Le tout se passait insensiblement jusqu'au moment où Catau lui représenta avec respect qu'il était convenable de rentrer, ce qui la sortit de ses rêves sur l'avenir; et elle sentit la justesse de l'observation de la paysanne.

CHAPITRE VIII.

On présume bien que l'esprit de Victoria fut tout à son projet d'évasion. Il ne se passa pas un jour sans qu'elle engageât Catau à étendre leur promenade de plus loin en plus loin, et la signora ne devina point qu'elles eussent pu découvrir ce passage, et encore moins osé le franchir. Chaque jour aussi notre jeune demoiselle devenait plus silentieuse, et souffrait plus patiemment les dures remontrances, les observations malignes de sa geolière, sentant que c'était le moyen le plus sûr de servir son projet.

A la fin, ne pouvant plus supporter de délai, elle résolut de mettre à exécution ce qui faisait depuis long-tems l'objet de son attente. Ainsi, le lendemain soir, elle fit tant de caresses à la confiante Catau, que celle-ci consentit a l'accompagner beaucoup plus loin quelles n'avaient encore été. Alors Victoria adressant à la fille étonnée, lui dit: Catau, je ne veux plus retourner au Bosquet. Mon tems d'esclavage est fini; j'irai maintenant où il me plaira ... à l'est; à l'ouest, au nord ou au sud. C'est pourquoi, écoute bien ce que j'ai à te proposer; il faut changer tes habits contre les miens. Pour t'en récompenser, je te donnerai cette bague de diamans que j'ai cachée à la vieille signora. Tu pourras aisément rentrer à la maison, ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, et te rhabiller ensuite comme tu voudras. Si l'on te demande ce que je suis devenue, tu diras, comme cela est vrai, que tu non sais rien. Si, après toutes ces questions, la signora prend de l'humeur et te chasse, n'en prends aucun chagrin, car ce diamant, qui est d'une grande valeur, t'indemnisera bien au-delà de la perte de ta place. Voilà donc ce que je t'engage raisonnablement à faire. Si tu te refusais à mes vœux, je ne m'en échapperais pas moins; le désir de recouvrer ma liberté, me donnerait des forces pour m'échapper de tes bras.

Catau, toute robuste qu'elle était, devint tremblante comme la feuille, par la fermeté de ce discours; elle n'eut pas le pouvoir de répliquer. Victoria s'appercevant de son air consterné, commença à ôter sa robe, et de l'air le plus doux qu'elle pût prendre, continua de lui parler de la sorte.

--Je vois, Catau, que tu as le bon sens de trouver ma proposition raisonnable, et que tu vas y répondre avec complaisance. Allons, ma bonne fille, déshabillons-nous.

--Oh! mam'selle, que voulez-vous donc faire?

--Quitter un tiran! répondit Victoria les regards étincelans; et je souhaite, Catau, que tu ayes le même bonheur. Voyons, dépêchons-nous, dit-elle, en lui présentant la robe qu'elle venait d'ôter.

La pauvre Catau obéit machinalement. Sa lenteur naturelle ainsi poussée, et sentant dans le fond de son cœur bon et simple, que Victoria n'était pas tout-à-fait à blamer, (car qui plus que la pauvre souffre-douleur Catau avait raison de haïr le pouvoir tyrannique de l'exigeante signora?) elle obéit, mais non aussi promptement que Victoria le désirait. Enfin, pièce par pièce, l'échange des habits se trouva fait et le déguisement complet.

Quoique l'impérieuse Vénitienne eut inspiré de l'amitié à la bonne Catau, par une douleur apparente et son ton insinuant, cependant cette dernière la craignait toujours; l'autre qui s'en apperçut crut devoir employer ce pouvoir dont elle savait parfaitement tirer parti, plutôt que de se sauver sans son consentement; car ce dernier moyen eut réveillé l'engourdissement de la fille, et il était possible alors qu'elle l'eût surpassée en agilité, et qu'elle eût détruit par suite son projet. En outre il était infiniment plus politique de se faire une amie de Catau, que de la rendre ennemie par des menaces ou par une défiance maladroite.

Le changement de vêtemens achevé, Victoria mit sa bague au doigt de la paysanne; et lui pressant doucement la main, elle lui dit: ma bonne fille, mon honnête Catau, si tu peux rentrer à la maison sans être vue, et monter à notre chambre, ferme la porte. Il est vraisemblable que la signora ne nous demandera pas de la soirée. En ne nous voyant pas paraître, elle pensera que nous nous sommes couchées sans souper, ce qui ne lui fera pas de peine, y trouvant un repas de gagné. Nous sommes dans l'habitude de ne la voir que très-tard, le matin, ainsi je serai tout-à-fait loin de sa tyrannie, du moins je l'espère, quand elle me demandera. Catau, nous nous reverrons peut-être encore; sois sûre qu'alors tu ne te repentiras pas de m'avoir obligée.... Adieu, ma bonne fille, vas-t-en ... adieu, ne cherche pas à me suivre, je t'en prie.

--Oh, mam'selle! mam'selle!... et Catau soupira fortement, en versant une abondance de grosses larmes qui coulaient sur des joues d'un rouge cramoisi.