Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

Part 24

Chapter 243,854 wordsPublic domain

Il se passa peu de jours avant que le hasard lui offrit l'occasion de mettre le plan qu'elle nourrissait à exécution. Léonardo et elle s'étaient déjà promenés plusieurs fois dans une partie de l'île extrêmement agréable, et où le jeune homme s'amusait à tuer des cailles, dont on sait qu'elle abonde en un certain tems de l'année. Matilde lui fit renouveler souvent, cet exercice qu'elle partageait avec lui. Mais on sait que Léonardo s'était trouvé indisposé et qu'il avait besoin de repos, elle alla seule se promener le long d'un petit bois qui s'avançait presque jusque dans la mer. Cet endroit formait une anse où les eaux reposaient tranquillement. Elle s'assit sur une pointe de rocher, les yeux portés sur la mer Adriatique, et vit bientôt une barque s'avancer de son côté. Il lui sembla que plusieurs hommes la conduisaient, et elle les crut pêcheurs; mais quand ils furent plus proches, leur costume singulier et leur nombre de huit qu'elle compta, lui donnèrent quelqu'inquiétude. Matilde n'était pas peureuse; son intrépidité au contraire l'avait déjà tirée, ainsi que Léonardo, de plusieurs dangers qu'ils avaient courus dans leur voyage de Venise à l'île de Capri, et auxquels celui-ci étant seul et ayant une femme à défendre, n'aurait pu se soustraire, sans cela. Matilde portait constamment un poignard sous ses vêtemens, et avait de plus un fusil avec elle en ce moment. Aussi attendit-elle tranquillement que ces hommes fussent à terre. Un d'eux, assez bien mis, et qui paraissait être le maître de la barque, s'avança vers le petit bois dont on vient de parler; il était de grande taille, portant un sabre à son côté et des pistolets à sa ceinture, ce qui ne rendait pas son extérieur rassurant. Quand il apperçut Matilde, il tourna les pas de son côté. Elle se tint debout alors, en tenant son fusil de ses deux mains. L'homme hésita.... Il fit un geste de la main comme pour la rassurer, et s'approchant davantage.... «Je ne me trompe pas, dit-il, c'est ... Matilde Strozzi ... c'est ma sœur! Matilde crut également le reconnaître, et le regardant d'un air interdit, elle le nomma.» Je suis Raffalo Strozzi, cela est vrai; mais comment se fait-il que la belle Matilde habite un séjour si peu fait pour ses charmes, et quels sont les liens qui l'y retiennent? Matilde lui promit de répondre à ses questions; mais plus pressée elle-même de savoir les aventures qui étaient arrivées à son frère depuis leur séparation, elle le pria de les lui raconter.

Tandis que la Florentine Strozzi usait de toute son adresse pour captiver les hommes les plus beaux et les plus riches de Venise, afin de pouvoir se livrer amplement à ses goûts de luxe et plaisir, son frère ayant aussi peu de principes qu'elle, et voulant faire fortune de son côté par quelques moyens que ce fut, s'enrôla sous le pavillon d'un corsaire. Ses talens et son intrépidité le rendirent l'ami du capitaine, avec lequel il fut heureux pendant un tems. Mais une galère de Malte qui les poursuivit jusque dans le golphe de Venise, les força de se jeter sur un récif où leur mâture fut extrêmement endommagée, et d'où ils eurent peine à se tirer après avoir jeté une partie de leurs richesses à la mer, pour en sauver quelques débris. Le capitaine en mourut peu après ce naufrage, et Raffalo gagnant terre, renonça au métier périlleux qu'il avait entrepris pour se réunir à une troupe fameuse de Condottiéris qui se cachait dans les Appennins, et qui faisaient leurs escursions par toute l'Italie, se mettant quelquefois en mer pour éviter d'être poursuivis, ou pour guetter quelque nouvelle proie.

Raffalo Strozzi ne tarda pas à avoir un grade supérieur dans la troupe, et ce fut dans ses courses vagabondes qu'il apprit que sa sœur n'était plus à Venise et qu'on la croyait dans les environs de Naples, vivant avec un jeune noble qu'elle avait emmené. Raffalo n'en savait pas davantage, mais voulant retrouver cette sœur, et ayant une raison particulière qui l'appelait dans le midi de l'Italie, il y rodait depuis quelques semaines, lorsque le hasard la lui fit retrouver dans l'île de Capri, où lui et son monde venaient se rafraîchir quelques instans.

Matilde ayant entendu le récit de son frère, conçut la pensée de tirer parti de la rencontre. Elle eut une conversation particulière avec lui, et s'entendant tous deux à merveille, ils formèrent un projet qu'ils voulurent mettre à exécution le plutôt possible.

La Florentine retourna auprès de Léonardo, et le reste de la soirée fut employé par elle en discours propres à inspirer au jeune homme un dégoût réel pour la retraite que la nécessité leur avait fait choisir, et un désir de rendre leur existence plus sûre et plus agréable. Elle lui représenta la gêne extrême dans laquelle ils se trouvaient, et le danger infaillible de se voir bientôt privés de toutes ressources, s'ils n'y mettaient ordre. Elle en vint ensuite, mais avec ménagement, à lui inspirer l'idée de se venger de l'ennemi de sa famille, et lui fit entendre que les moyens de punir le traître Adolphe étaient faciles à trouver. «Quittons ce triste séjour, dit-elle. Il me reste encore quelques bijoux de valeur qui serviront à nous défrayer d'un voyage indispensable. Mon ami, il faut absolument tenter la fortune, et nous venger tous deux de la perfidie des humains.» Matilde s'arrêta. Léonardo, la regardant avec curiosité, paraissait attendre qu'elle lui communiquât extérieurement ses idées; mais la Florentine ne dit plus rien que de vague ce soir-là, et se contenta de démontrer à Léonardo le besoin urgent de prendre un parti.

Elle venait simplement de dresser ses batteries, et elle remit au lendemain à en faire usage.

A peine le jour avait-il paru, qu'un coup assez violent se fit entendre à la demeure de deux exilés. Un homme à figure redoutable entra en disant qu'il avait à parler au fils de feu le marquis de Lorédani. Ces paroles dites très-haut, furent entendues de Léonardo, qui ne faisait que s'éveiller et qui en frissonna. Qui pouvait avoir découvert sa retraite? Serait-ce ... l'homme entra sans attendre, et s'avançant vers le lit qu'il aperçut au fond d'une chambre, il présenta à celui qui y reposait encore le billet suivant:

«Le jeune Léonardo, fils du marquis Lorédani, s'est rendu coupable d'un assassinat envers sa soeur, et il se cache maintenant dans un coin obscur de l'île de Capri avec une femme qui s'est associée à son sort. Celui qui pourra débarrasser le comte Adolphe d'un ennemi semblable, et lui donner des nouvelles certaines de sa mort, peut compter sur une récompense de sa part, égale au service qu'il en recevra.

P. S. Matilde Strozzi est le nom de la femme qui vit avec lui; elle peut être épargnée. Ce n'est pas à elle qu'on en veut.

Léonardo, ayant lu ce billet étrange et sans signature, s'empara sur-le-champ de son poignard; il allait s'élancer sur l'homme qui était devant lui, lorsque celui-ci, fort calme et sur ses gardes, lui dit: «Ne craignez rien, monsieur; je suis au contraire ici pour vous sauver, et ma sœur que voilà, est garante de votre sûreté personnelle.» A ces mots, Matilde fit une exclamation en paraissant étonnée de voir son frère, (car elle n'avait pas dit à Léonardo sa rencontre de la veille pour des raisons qu'on sentira.) «Oui, ajouta celui-ci, je suis Raffalo Strozzi, et chargé d'un emploi que je suis loin de vouloir remplir. Vos malheurs, que j'ai appris en différens tems, m'ont intéressé pour vous, et ma sœur que je savais retrouver ici, peut vous attester que je ne nuis jamais à qui ne m'a jamais fuit de mal; mais ma haine est mortelle pour ceux dont j'ai eu grièvement à me plaindre. Seigneur Léonardo, il ne tient qu'à vous de vous venger de l'ennemi de votre famille. Il habite une campagne fort isolée et située aux pieds des Alpes. Engagez-vous dans mon parti; moi et mes camarades sont braves et gens d'honneur, quoique réunis pour corriger les injustices du sort. Quittez cette île; je vous en offre les moyens. Une barque solide vous conduira en peu de tems à Porento, où vous serez aussi en sûreté qu'ici. Delà nous nous rendrons dans les montagnes, et je vous présenterai au chef puissant de nos troupes libres; il vous accueillera comme il fait de tous ceux que l'injustice des hommes, ou les malheurs, ont obligés à se rendre indépendans et maîtres à leur tour du sort d'autrui. Adieu, je vous laisse à vos réflexions; il s'agit pour vous de la mort, si vous ne prévenez une trahison, et de votre salut autant que de votre bonheur, si vous acceptez mes offres. Dans deux heures je serai de retour, et d'après votre décision nous partirons, car je ne puis attendre une minute de plus.

Après ce brusque discours, Raffalo sortit, et Léonardo, excessivement pensif, se leva en silence. Matilde témoigna son étonnement de retrouver de la sorte un frère qu'elle dit le meilleur comme le plus brave des hommes. «Il a eu aussi beaucoup à souffrir dans sa vie, observa-t-elle, et ce parti qu'il aura pris, n'est sans doute que le résultat de son ressentiment contre l'espèce humaine.»

«Mais, Matilde, ton frère est un brigand, s'écria Léonardo, en sortant de sa rêverie.» Le mot est un peu dur, mon ami; je le regarde, moi, comme le défenseur de l'opprimé et un vengeur en besoin. Pourquoi n'accepterions-nous pas les offres qu'il nous fait? Est-il un moyen plus sûr de nous cacher, que parmi ces hommes, qui, j'aime à le croire, observeront envers nous les lois de l'hospitalité avec plus de franchise que maints traîtres dans le monde? D'ailleurs il ne nous reste plus d'autre ressource pour exister, et, je l'avoue, je tremble, cher Léonardo, sur notre avenir.» Matilde continua ainsi à persuader un jeune homme, qu'elle avait déjà perdu pour la société, à achever sa carrière dans le crime; et Léonardo entraîné par ses nouvelles séductions, réfléchit peu, combattit faiblement avec sa conscience, et se détermina à s'associer à des hommes dont il pouvait se servir en tems et lieux pour exécuter ses vengeances. On voit que Matilde avait fait parfaitement la leçon à son frère; elle parvint également à décider Léonardo, qui ne réfléchit pas autrement sur la singularité du billet que venait de lui laisser Raffalo, et consentit à le suivre dans le séjour odieux ou celui-ci voulait le conduire.

Strozzi revint dans deux heures, et, tout étant prêt, Léonardo s'autorisant du parti dans lequel il se laissait entraîner, par l'espoir de trouver en quelque lieu le séducteur de son infortunée mère, et de tâcher d'arracher celle-ci à une vie misérable, donna sa parole qu'il s'attacherait fidèlement à la fortune de ses amis, pourvu qu'on secondât son désir de vengeance par tous les moyens à employer.

Matilde fit signe de l'œil à son frère de promettre, et celui-ci jura de prendre à cœur ses intérêts et sa vengeance comme les siens propres.

On déjeûna, et ce trio d'êtres corrompus quitta l'île pour aller dans un lieu connu de Raffalo, ou ils trouvèrent le chef des Condottiéris. On sait que le brigand ayant été tué, Léonardo devint chef à son tour, et ce fut alors qu'il s'occupa uniquement à chercher à satisfaire sa vengeance. On vient de voir comment ce désir fat rempli au moment où il ne s'y attendait pas.

CHAPITRE VI.

Le jour était fort avancé, quand Léonardo, qui n'avait point quitté le souterrain depuis la mort de sa mère, entendit le signal ordinaire de la troupe pour rentrer.

Elle n'avait pas coutume de revenir à pareille heure (à midi); il pensa qu'il lui était sans doute survenu quelque chose d'extraordinaire, et s'empressa d'ouvrir. Quelques-uns des voleurs se jetèrent dans la caverne d'un air épouvanté.

«Nous sommes perdus, s'écrièrent-ils, nous sommes trahis! notre retraite est découverte: la force armée entoure ce lieu. Toutes les issues sont gardées, et il n'y a pas moyen d'échapper. Ceux de nos camarades qui sont restés dehors n'auront pas plus de bonheur, car ils seront pris par les soldats qui les attendent en embuscade. Quant à nous, notre sort est facile à deviner: nous serons tous sacrifiés, à moins que notre capitaine ne connaisse quelque passage secret par où nous puissions nous sauver dans les montagnes, et esquiver ainsi les poursuites de nos ennemis.»

«Mes braves camarades, je ne connais pas d'autre passage que les entrées habituelles, et que vous dites gardées, répondit Léonardo d'un air froid et courageux. Si la chose est telle que vous la dépeignez, tout est perdu. Je ne sais point de moyen particulier de fuir de ce souterrain. Son entrée la plus cachée est sous le portique, dont les avenues en labyrinthe ont toujours été une défense suffisante. Il n'y a que la trahison qui ait pu nous déceler; alors, tout ce que nous tenterions pour sortir serait inutile. Il faut seulement nous défendre vigoureusement. Nous pouvons être les plus forts. Du moins, nous devons vendre chèrement notre vie! ne cédons pas un pouce de terrain sans qu'on l'achète par le sang!»

Tandis que le capitaine parlait de la sorte, le signal fut entendu de nouveau en dehors, et répété avec vivacité.

«Voilà sans doute quelques-uns de nos camarades qui auront trouvé le moyen de se soustraire à la vigilance des gardes. C'est bien notre signal, que nous seuls connaissons ... ainsi, dépêchez-vous d'ouvrir ... peut-être viennent-ils nous donner de nouveaux renseignemens.»

En ce moment, il n'y avait dans la caverne qu'un nombre peu considérable de voleurs: leur chef Léonardo, sa maîtresse et Victoria, qui s'était mise auprès d'elle, en tremblant à l'idée du danger qu'elle courait, et se désolant de ce que Zofloya n'y fût pas. Elle commençait à craindre qu'il ne l'eût abandonnée dans la ruine commune.

On obéit à l'ordre du capitaine, Les signaux furent échangés, la porte ouverte, et ... un détachement de soldats entra. Ginotti était à leur tête: le misérable n'avait pas manqué d'exécuter sa vengeance sur son capitaine, pour l'avoir frappé dans un moment de vivacité.

Surpris à l'excès, le chef intrépide fût attéré. Les soldats se hâtèrent de l'entourer, mais au signe plein de fierté et de grandeur qu'il leur fit, ils n'osèrent le toucher.

«Un instant, Messieurs, dit-il, et je suis à vous.» Il voyait bien alors que toute résistance eût été vaine. «Je ne veux que dire deux mots à Madame, qui a été la compagne de mes infortunes jusqu'à ce jour; ensuite je n'abuserai plus de votre complaisance.»

Il s'approcha de sa maîtresse, qui, plus étonnée qu'intimidée, restait à sa même place.

«Matilde Strozzi! s'écria-t-il.»

Ce nom électrisa sur-le-champ Victoria. Elle se voyait assise auprès d'une affreuse ennemie, entourée de mort et de danger! elle se leva pour chercher des yeux Zofloya, mais elle ne l'aperçut point, et son âme en frémit ... elle se rassit pour écouter les paroles de Léonardo.

«Matilde Strozzi, dit-il encore à voix basse, je ne vous reproche rien ... je ne vous dirai pas que vos artifices ont perdu ma jeunesse, et m'ont conduit où je suis. Non, je ne m'en plains pas ... une cause plus éloignée m'a plongé dans le malheur ... mais, regardez ce qui se passe ici en ce moment ... chère Matilde! je ne considère que l'amour que je t'ai porté; les années que nous avons été unis; je me souviens que tu as partagé également mes périls et mes chagrins, et je te pardonne en faveur de ce souvenir, le mal que tu m'as fait! cependant, tu seras jugée avec moins d'indulgence par les autres, et tu es réservée à endurer l'ignominie commune au dernier de la troupe ... une mort infâmante!»

«J'ai de quoi me l'épargner, dit Matilde très-bas, et en montrant le manche d'un stilet qu'elle tenait caché. J'ai ... mais toi, infime Victoria, toi qui dans la splendeur de la jeunesse, te trouvas sur mes pas pour m'enlever mon amant, c'est ainsi que je remercie le destin qui t'a jetée en mon pouvoir!» Alors, elle voulut frapper Victoria avec son poignard; mais Zofloya, se montrant soudain, l'arrêta.

«Victoria m'appartient, cria-t-il d'une voix de tonnerre.

Matilde furieuse, se plongea le poignard dans le cœur. »Voilà, Léonardo, comme j'évite une mort ignominieuse!»

«Et voilà, dit celui-ci en courant sur Giuotti, comme je punis un traître.» Puis il le fit tomber mort à ses pieds, «Va-t-en, lâche, chercher aux enfers la récompense que tu attendais de ta perfidie.»

Ginotti, en tombant, poussa des imprécations horribles. Les gardes s'emparèrent alors de Léonardo, qui, usant de toutes les forces que lui donnait sa situation, se dégagea de leurs mains, et courut à l'extrémité de la caverne. Avant qu'on pût le reprendre, il s'était donné plusieurs coups du poignard, tout fumant du sang de Ginotti. Affaibli et blessé profondément, il chancela, et serait tombé sans les soldats qui le soutinrent, et qui essayèrent d'étancher le sang qui coulait de ses blessures; mais il se défendit encore en criant avec une sorte de joie. «Il est trop tard, il est trop tard, le ciel soit loué.» Il voulut se jeter vers la terre; mais ne pouvant plus lutter contre ceux qui le retenaient, il tourna des yeux égarés autour de lui, et se laissant tomber, il expira, le sourire du triomphe sur ses traits.

Voyant que le chef des voleurs se dérobait ainsi à leur attente, les soldats s'emparèrent du reste de la troupe. Ils voulurent aussi arrêter Zofloya, qu'ils supposaient commandant en second.

«Oh! nous sommes perdus, prononça Victoria, en frémissant de tout son corps.»

«Ne craignez donc rien, dit le maure qui s'adressa ainsi aux gardes.

«Messieurs, sortez à l'instant de cette caverne; car, si vous y restez, il va vous arriver un grand malheur. Vous suivrez mes mouvemens, et, pour vous prouver que je ne cherche aucunement à me sauver de vous par cet avertissement, voici mon poignard, prenez-le, et soyez convaincus que je n'ai nulle envie d'imiter le capitaine.»

Les soldats et leurs officiers furent interdits à cette annonce du maure; portant leurs regards de tous côtés, ils se disposaient à suivre son conseil. Zofloya, passant alors son bras autour de sa compagne, s'éloigna de quelques pas. Soudain un bruit effroyable se fit entendre; la caverne et même les montagnes semblèrent s'écrouler; plusieurs pierres énormes se détachèrent des murs, et le plancher se fendit dans différentes parties. A ce prodige, les soldats terrifiés ne retinrent pas plus long-tems les brigands, mais se hâtèrent de sortir d'un lieu aussi dangereux. Victoria, quoique soutenue par son ami, chancelait par l'effet que lui causait cette commotion étrange. Mille horreurs s'offrirent à sa vue, ses yeux se fermèrent, et n'en pouvant plus, elle s'évanouit. En reprenant ses sens, elle se trouva dans une plaine spacieuse, toujours soutenue dans les bras du maure. Un nombre infini de gardes les entouraient. Elle regarda par-tout avec frayeur, doutant si elle existait.

«O Zofloya, Zofloya! dit-elle avec épouvante, où sommes-nous? ce n'est plus ici la caverne, mais c'est le même danger. O! mon ami, tire-moi au plus vite de cette horrible situation. Regarde comme nous voici gardés à vue. Par où nous sauverons-nous?... il n'y a nul espoir ... eh, que n'ai-je comme Léonardo le courage de me soustraire à la mort ignominieuse que je vais sans doute recevoir!»

«Ne voulez-vous donc jamais croire en moi, dit le maure avec impatience. Je vous ai dit que je vous sauverais de ce que vous craignez le plus. Quoiqu'entourés par un si grand nombre d'hommes, nous n'en sommes pas vus. Jure-moi donc, ma Victoria, que tu te confies à moi ... entièrement, sans arrière-pensée, et je t'emmène loin d'eux.»

«Oh! je le jure, je le jure, dit-elle accablée.»

Le transport fut plus prompt que la minute. Elle se vit sur le sommet d'un rocher. Zofloya la porta vers une extrémité où il s'assit. Une terreur excessive s'empara d'elle, en voyant le précipice qui était à ses pieds, mais elle n'osa parler. Cet abîme recevait les eaux rapides d'une cataracte dont le bruit rendait presque sourd. L'écume qui en sortait s'élançant sur les bords du précipice, retombait ensuite pour se réunir à la masse de ses eaux. Cette chûte épouvantable raisonnait comme le tonnerre en s'abîmant, et le creux profond de l'abîme rendait un écho qui retentissait aux environs.

Victoria, l'esprit ainsi que le courage totalement perdus, crut voir l'ombre de la belle Lilla s'élever du milieu de l'abîme. Elle était triste et couverte de blessures. Mais bientôt vinrent se joindre à elle celles de Bérenza et de son frère Henriquez. Ces trois ombres planèrent autour de Victoria, en paraissant la menacer, et lui montrant le vaste sépulcre qui était à ses pieds. Puis, s'élançant tout à coup dans les bras l'un de l'autre, la charmante Lilla entre son frère et son époux, un rayon céleste vint les environner; la joie se répandit sur leurs traits aériens, et montant rapidement dans les airs, des séraphins couverts d'or et d'azur, les transportèrent au même instant dans les cieux. Le firmament cessa de briller; et Victoria, qui vit ce tableau d'abord avec épouvante, et ensuite avec un frémissement de rage, tomba dans le dernier excès de douleur. Les remords commencèrent à se faire sentir, et se frappant les mains avec violence, elle poussa un soupir déchirant.

«Eh bien, Victoria, dit le maure d'un ton qui n'était plus celui dont il se servait pour lui parler, eh bien, te voici à la fin de toutes tes craintes, ni l'explosion, ni les gardes, ni une mort ignominieuse ne doivent plus t'épouvanter. Te voilà maintenant bien au fait de ce que je puis. Je t'ai surveillée jusqu'ici; je t'ai accompagnée et servie jusqu'à cet instant, mais s'il faut encore te garantir de maux à venir ... de toute peine en ce monde, tu ne peux te dispenser d'être entièrement à moi.» «Oh! Zofloya, quelle est cette vision? par quel pouvoir surnaturel les malheureuses victimes de mes horribles passions viennent-t-elles de m'apparaître? car, je les ai vues, hélas! trop bien vues.» «Tout cela va s'expliquer, Victoria; mais, avant tout, dis, oh dis si tu es entièrement à moi?»

--Point d'évasion, Victoria, cria sévèrement le maure. Je ne veux pas d'abandon forcé. Ne m'as-tu pas promis d'être tout à moi, et ai-je abusé jusqu'ici de ma propriété? cependant, ajouta-t-il d'un ton plus doux, je ne veux te contraindre à rien, ma digne compagne, et malgré le vif désir que j'ai de jouir de mon bien, il ne faut pas que la seule complaisance te porte à y consentir. Dis donc une fois pour toutes, ma Victoria, ma tendre amie, te donnes-tu irrévocablement de cœur, de corps et d'âme à ton Zofloya?

--Oui, oui pour jamais, Zofloya. Mais pourquoi me tourmenter ainsi. Je t'aime et ne désire que de t'en donner des preuves, dit-elle charmée du retour apparent du maure. De grâce, maintenant, éloigne-moi d'ici, arrache-moi à tant de terreurs à cette vue épouvantable ... après cela, tu feras ce que tu voudras de ma personne.

--Un moment, belle dame: il me faut d'abord renouveler votre serment d'_abandon volontaire_, et nous verrons ensuite.

Victoria répéta son serment, en tremblant de toutes ses forces.

--Voilà donc où je t'attendais, femme odieuse! reprit le maure, en partant d'un brillant éclat de rire, et en la fixant d'un air si terrible qu'elle en frémit.... Ne détourne pas ainsi tes regards, poursuivit-il malicieusement, mais écoute, et connais celui à qui tu viens de t'_abandonner_!

Victoria leva les yeux ... quel objet horrible était devant elle! rien du beau Zofloya ... mais à sa place, l'être gigantesque qu'elle avait vu dans ses songes...! c'est bien alors que l'âme de Victoria fut frappée de désespoir. Elle fit un cri et serait tombée dans l'abîme, si une main de fer, qui n'était plus celle si douce de Zofloya, ne l'eût arrêtée par les cheveux.