Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

Part 23

Chapter 233,609 wordsPublic domain

Un de la troupe, s'avança et dit; »Après avoir fait beaucoup de chemin, nous nous en revenions, quand des cris aigus nous arrêtèrent; nous retournâmes sur nos pas, et allâmes à l'endroit d'où partaient les cris. C'était l'homme que vous venez de tuer, qui battait violemment la signora: lorsqu'il nous vit, il chercha à fuir; en l'entraînant avec lui; elle tomba et se blessa avec une pierre: le méchant redoubla ses coups et la poussa sur une roche qui a dû lui faire une contusion plus dangereuse que celle, qui est apparente: nous avons arrêté le brutal, tandis que cinq à six de mes camarades s'emparaient du bagage en mettant les muletiers en fuite; ce qui n'a eu lieu qu'après nous être battus avec les gens qui voulaient faire résistance, et dont la plupart....

»Assez, dit le Capitaine, je n'ai pas besoin d'un plus grand détail; tais-toi maintenant.»

Le voleur s'offensa du silence qu'on lui imposait: il mordit ses lèvres, et marmotta quelque chose entre ses dents. Zofloya qui était auprès de lui, le regarda d'un air approbateur.

»Quoi, que dis-tu, insolent?

»Je dis Capitaine, que nous avons fait notre devoir, et que vous ne pouvez....»

»Paix, point de réplique, encore une fois.»

Le voleur tira son poignard ... cette action mit Léonardo en fureur. Il déposa sa mère dans les bras de Victoria, et courant sur le bandit, il le renversa d'un seul coup.

»Misérable, oserais-tu lever la main sur ton capitaine? qu'on me donne un poignard, et j'apprendrai à ce drôle à se taire.»

Tous lui furent tendus à-la-fois; Léonardo en prit un, et le tint un instant levé sur le voleur, puis s'arrêtant, il lui ordonna de se lever: ce que fit l'autre, qui se croisa les bras sur la poitrine, et baissa la tête en signe de soumission. Le Capitaine jetta l'arme avec mépris: » tu ne mérites pas de périr, par ma main, dit-il. Le voleur s'éloigna d'un air sournois, et Léonardo se rapprocha de sa mère.

Il la regarda avec compassion, et la prenant dans ses bras, il la porta plus avant dans le souterrain; puis essaya de lui faire prendre quelques gouttes d'un élexir, ce qui parut la ranimer un peu. Léonardo lui fit alors préparer un coucher, qu'il chercha lui-même à rendre le plus doux possible; mais que pouvait ce soin filial pour celle qui n'avait été habituée qu'à reposer sur le duvet? cependant c'était un bien pour son corps brisé. On bassina ses blessures, et on les pansa avec soin: Léonardo aidait à tout, tandis que Victoria restait debout à regarder sa malheureuse mère, sans témoigner la moindre sensibilité; elle causa même avec Zofloya, sur des sujets indifférens, et marcha avec lui dans une autre partie du souterrain.

Enfin la pauvre Laurina éprouva le bienfait d'un sommeil causé par la fatigue, la douleur et l'épuisement, Léonardo la laissa, pour aller retrouver ses camarades qui l'attendaient à table: pendant le repas, un des brigands détailla tout-à-fait l'aventure du soir; il n'en apprit cependant guères plus que ce qu'on savait déjà; mais Léonardo écoutait avec une grande attention, sans se permettre aucun commentaire, et sa sœur paraissait jouir intérieurement de voir sa mère punie d'une manière si cruelle.

Le vin passa gaîment à la ronde, et après avoir bien bu, les voleurs se livrèrent au repos. Victoria s'était retirée dans son cabinet, Léonardo dit à sa compagne d'en faire autant, puis il se rendit auprès de sa mère, dans l'intention de la veiller toute la nuit.

C'est ainsi que par la marche incompréhensible d'une sage providence, se trouvaient réunis en un même lieu, ceux dont la destinée avait tant de rapports les uns avec les autres: l'une souffrait la punition terrible de son crime, ses enfans de ces fatales conséquences, et l'auteur abominable de tant de maux venait de recevoir le châtiment dû à ses forfaits, ainsi qu'à la barbarie dont il venait d'user envers la femme qu'il avait perdue.

La malheureuse Laurina ne put conserver long-tems cet amant pour qui elle avait tout sacrifié. Lorédani n'étant plus, son fils ayant fui la maison paternelle, sans qu'on put savoir ce qu'il était devenu, Victoria échappée de la prison où on l'avait mise, il ne restait plus d'obstacles ... par conséquent l'amour d'Adolphe, s'éteignit petit à petit. Cet homme, peu généreux, commença à regretter d'avoir sacrifié sa liberté pour une femme, dont la mélancolie, presqu'habituelle, lui devenait à charge: il parut d'abord indifférent, et en vint à détester la victime de ses artifices. Ses manières gracieuses disparurent bientôt, et son humeur se changea en celle d'un tiran dur et sauvage; le chagrin avait effacé les roses du teint de Laurina, et le remord avait détruit ses grâces enchanteresses; elle cessa de paraître l'objet d'admiration ou d'envie qui avait marqué ses beaux jours: son amant lui reprocha la perte de ses charmes; ce séducteur infâme, las de sa passion, la dédaignait entièrement: il foisait des absences fréquentes, dont elle n'avait pas le droit de se plaindre: gaî et sémillant en sortant, il rentrait sombre et de mauvaise humeur. Laurina gémissait en secret de ses infidélités, et si ses yeux, encore rouges des pleurs qu'elle venait de verser, rencontraient les siens, l'indigne lui en faisait les reproches les plus amers, et ne bornait pas là ses mauvais traitement; il ajouta la barbarie à ses autres outrages, et mit le comble à l'infortune de cette femme abusée.

C'était après quelques-uns de ces momens terribles, et dans sa triste solitude, où, cruellement punie, Laurina gémissait de la tirannie brutale de son amant, que sa conduite passée se retraçait fortement à son esprit; elle se rappelait la mort de son époux, la perte de ses enfans ... oh! que doit être douloureux le repentir d'une mère, qui s'étant écartée du sentier de l'honneur et de la vertu, en voit retomber la faute sur ses enfans! femmes coupables, votre triomphe, ce que vous regardez comme le bonheur, n'a qu'un tems, et l'heure du remord, de la honte, vient infailliblement vous punir, en vous condamnant à des regrets éternels?

Parmi les vices qui composaient le caractère de l'ingrat Adolphe, était un grand amour du jeu; il s'y livra tellement, qu'en très-peu de tems sa fortune devint à rien. Ce fut ce qui le détermina à quitter l'Italie, et à aller en Suisse: il fit part de son dessein à Laurina, d'un ton impérieux, et ajouta ironiquement, que son exil serait délicieux en l'ayant pour compagnie. La pauvre femme ne répondit rien à cette mauvaise plaisanterie; le suivre était son devoir, aussi ne fit-elle aucune réflexion, d'autant que, malgré sa bassesse et son inhumanité, elle avait la faiblesse de l'aimer encore.

Pendant le voyage, il ne cessa de la traiter durement et avec mépris; cependant il s'était encore contenu jusqu'à la rencontre des gens de Léonardo, dans les Alpes; mais il arriva qu'en ce moment, son humeur étant excitée par quelque motif particulier, il porta la cruauté jusqu'à frapper Laurina. Il mettait même sa vie en danger, (pour s'en débarrasser peut-être) lorque ses cris attirèrent de leur coté les voleurs qui rodaient dans les environs; le barbare fut arrêté à l'instant par des assassins moins féroces que lui, et il mérita de trouver la mort près de celui dont il avait causé les misères.... Telle est la juste rétribution du crime, qui tôt ou tard reçoit le prix qui lui est dû.

CHAPITRE IV.

Le lendemain, vers midi, Laurina, qui était toujours restée dans un état d'insensibilité, ouvrit des yeux presqu'éteints; Victoria fut le premier objet qu'ils rencontrèrent; elle la fixa pendant quelques minutes; petit-à-petit la mémoire lui revint; elle reconnut sa fille, et fit un cri ... elle passa la main sur son front, l'éleva au ciel, et la tendit à Victoria.

»Ma fille! quoi, c'est vous, vous que je n'ai cessé d'aimer et de regretter ... mais pardonnez-moi.... Oh, chère enfant, pardonne à ta mère!»

Victoria ne répondit, ni par des gestes, ni par des paroles. Léonardo, qui avait l'âme un peu moins corrompue, s'avança près de sa mère, quoiqu'elle parut ne point le reconnaître: il se pencha sur elle, et prit sa main, qu'elle avait laissé retomber sur sa triste couche.

»Ma mère, dit-il, en regardant Victoria, d'un air sévère, ma mère, auriez-vous oublié votre fils Léonardo?»

L'infortunée tourna sur lui ses yeux apésantis: la nature pailla vivement à son cœur, et elle reconnut dans la figure mâle, et les muscles fortement prononcés du chef des brigands, cet enfant délicat et plein de fraîcheur, qu'elle avait nourri de son lait. Un soupir pénible partit de son sein: »O mon dieu! s'écria-t-elle, serait-il vrai? ô mes enfans, pouvez-vous pardonner à une mère qui vous a si indignement abandonnés?»

»Oui ma mère, je te pardonne. Que le ciel te pardonne de même, et te rende la paix.»

»O mon Léonardo! tu fus toujours bon et sensible ... soutiens-moi dans tes bras, je t'en prie ... si ... si tu ne crains pas de donner cette marque de tendresse à une femme déshonorée ... qui s'est jouée du bonheur de ses enfans ... qui....» elle s'arrêta et frissonna violemment.

Il n'y avait en ce moment, dans la caverne, que Léonardo et Victoria; la lumière blanchâtre d'une lampe laissait voir les traits altérés de Laurina, prête à rendre le dernier soupir: ce qui l'entourait était bien fait pour remplir ses derniers momens d'horreur. Peu loin de son lit, se voyait une table, sur laquelle était des casques, des stilets, des sabres, et autres instrumens de carnage; il y avait de plus, suspendu le long des murs, les dépouilles des voyageurs assassinés; le corps d'Adolphe avait été éloigné, et jetté peut-être dans un gouffre, ne méritant pas d'autre sépulture; mais les traces de son sang, qui n'avaient pas encore été lavées, teignaient le pavé, tandis que ses habits ensanglantés et percés de mille trous par le poignard vengeur de Léonardo, restaient comme un témoignage, près de Laurina.

Ce fut sur cet affreux spectacle, que Léonardo éleva sa mère, lorsqu'elle le pria de la soutenir dans ses bras. Elle regarda de tous côtés avec horreur.... Elle frémit ... mais tournant bientôt ses pensées sur un sujet de la plus haute importance, elle leva les yeux au ciel, puis les reporta sur sa fille, qui debout, au pied de son lit, l'examinait avec le ressentiment d'une furie.

»Ma fille, dit Laurina avec difficulté, ta mère te demande pardon avant que de mourir ... ne la regarde donc pas avec cet air de ressentiment? adoucis l'amertume de tes traits ... ne me laisse pas paraître devant Dieu, chargée de la haine de mon enfant ... ô Victoria, je t'en supplie, pardonne à ta malheureuse mère.»

Un soupir convulsif, interrompit Laurina, qui retomba pésamment des bras de Léonardo.

»Parle, parle donc à ta pauvre mère, Victoria, lui dit vivement son frère. As-tu toi-même été assez irréprochable dans ta conduite, pour affecter cette sévérité déplacée, et n'as-tu pas besoin ainsi qu'elle, de miséricorde?»

»Ah, que voilà qui est bien dit! s'écria Victoria en riant amèrement; si ma conduite a été fautive, si je me suis égarée, à qui doit-on s'en prendre? ma mère, poursuivit-elle, en regardant Laurina hardiment, vous avez abandonné vos enfans, pour suivre un séducteur, et il vous en a récompensée, comme cela devait être. C'est vous qui avez causé ma perte, et c'est à vous à répondre de mes crimes: puis-je ... ah! puis-je songer à tous les excès auquels je me suis livrée, sans vous en regarder comme la cause première? vous m'enseignâtes à m'abandonner sans retenue à toutes mes passions.... C'est pour cela que j'ai empoisonné mon mari, causé la mort de son frère, et égorgé une orpheline sans défense: ce sont ces crimes ... tous, oui tous, que je dois à votre exemple, et c'est ce qui m'a fait exiler méprisée, au milieu des brigands, dont le noble fils, qui vous soutient dans ses bras, est le digne chef!... c'est pour cela....»

»Silence, monstre dénaturé, cria Léonardo! puisse le ciel paraliser ta langue envenimée. Malheureuse! comment oses-tu, dans des momens pareils, joncher d'épines le chevet de mort de ta mère? mets-toi à genoux, créature barbare, et prie Dieu ainsi qu'elle, de te pardonner.»

L'audacieuse Victoria ne répondit à son frère, que par un sourire de mépris, et resta immobile.

Laurina s'appuya sur le sein de son fils, en se cachant la tête: des convulsions la saisirent. Elle leva les yeux par intervalle, pour trouver dans ses traits les sentimens d'amour filial qu'elle ne pouvait plus attendre de sa fille; l'instant de sa mort approchait: elle serra la main de Léonardo, tandis que son œil lui exprimait sa reconnaissance. Elle regarda encore Victoria, qui semblait de glace devant sa mère expirante.

L'agonie de l'infortunée augmenta; son cœur battit avec violence, puis cessa tout-à-coup de se faire sentir; ses yeux se couvrirent ... une sueur froide mouilla son visage; et elle prononça dans des accens à peine articulés: »Dieu terrible, mais juste, pardonne ... miséricorde sur ta créature.»

Ce furent les derniers mots qui sortirent de ses lèvres; un frisson parcourut sas membres ... c'était le dernier effort de la vie entre la mort ... elle cessa d'exister.

Quand Léonardo n'eut plus à douter que sa mère était expirée, il la remit doucement sur son chevet, et s'agenouillant auprès de son lit, il tint sa froide main contre ses lèvres, et des pleurs abondans coulèrent de ses yeux.

»Insensé, dit Victoria, qui le regardait avec pitié, comment peux-tu être assez faible pour pleurer sur le sort de celle qui t'a fait ce que tu es, le vil chef d'une troupe de voleurs? Gémis si tu veux, non de cette mort, mais du métier que tu fais, tandis que tu devrais figurer parmi la première noblesse de Venise!

--Ame basse et endurcie, répliqua Léonardo avec dignité, le vil chef d'une troupe de voleurs peut pleurer sans honte sur les erreurs et l'affreuse destinée d'une mère coupable. Il gémit aussi de l'amertume que ta cruauté a apportée à ses derniers instans. Tu ne te rends pas justice, fille barbare, en l'accusant des crimes que tu as commis. Ce, n'est pas _son exemple_ qui t'a pervertie, mais bien ton mauvais naturel. La sévérité et la bonne conduite d'une mère pouvaient bien reprimer tes passions; mais une meilleure éducation ne l'eût jamais rendue bonne, ni vertueuse.

--Fort bien, reprit Victoria d'un air sombre; sa conduite libertine n'était pas faite pour m'inspirer le goût de la galanterie: ce n'est pas _elle_ qui corrompit mon cœur par ses exemples que j'avais chaque jour devant les yeux, et ils n'étaient pas propres à ouvrir les issues de mon âme aux passions. C'est pourtant de là, rien que de là, que sont venus tous mes crimes, si toutefois mes actions peuvent être appelées ainsi; et ... mais qui es-tu, toi-même, pour te permettre des reproches. N'as-tu pas tenté d'_assassiner_, pendant son sommeil, un homme qui ne t'avait jamais fait de mal? n'as-tu pas versé le sang de ta sœur, et, auparavant, donné le chagrin le plus vif au cœur de ton père? n'es-tu pas maintenant le rebut de la société, l'infâme capitaine d'une troupe de brigands, qui cherches, à la faveur des ombres, le voyageur que son malheureux destin amène sur tes pas, pour le voler et l'égorger ensuite? car sans doute il est arrivé plus d'une fois, que ces affreuses solitudes, qui ne sont des lieux de sûreté que pour toi et tes pareils, ont reçu les corps de tes victimes ... sans doute que....

«Cesseras-tu, misérable furie? ne me provoques pas davantage, crois-moi, ou je te ferai sentir le pouvoir que j'ai en ce lieu, qui n'a jamais abrité d'être aussi méchant que toi.» Léonardo trépignait de colère; il était hors de lui, ce qui excita le rire de sa soeur sans pitié. Elle se retira néanmoins à l'extrémité du souterrain, pour éviter les suites de son emportement.

En ce moment, Zofloya se présenta à l'entrée de la caverne. Victoria fut la seule qui l'aperçut. Il lui fit signe du doigt, et elle courut avec joie vers lui. Le maure la reçut avec son sourire gracieux. Cependant, quelque chose d'étrange paraissait sur sa physionomie. Comme il lui imposait silence, Victoria se défendit de parler, étant habituée à se soumettre à tons les désirs de Zofloya.

Il lui offrit son bras, et la conduisit hors de la caverne, par la sortie accoutumée. Ils marchèrent sans rien dire jusqu'à ce qu'ils fussent au haut de la montagne. Alors Zofloya invita sa compagne à s'asseoir sur la pointe d'un rocher, et se plaçant à côté d'elle, il lui parla de la sorte: «Ma chère amie, ton frère t'a offensée, mais il ne tardera pas à s'en repentir. Te souviens-tu du voleur qu'il a frappé la nuit dernière? son nom est Ginotti. Je me trouvais à côté de lui dans le moment.»

»Oui, je m'en souviens, dit Victoria.»

«Mais, as-tu remarqué que je lui fis un signe?»

«Oui, oui, fort bien.»

«Cet homme a juré haine éternelle à ton frère. A la pointe du jour il est sorti de la caverne, il est parti au grand galop dans le dessein d'aller dénoncer son capitaine, an risque de sacrifier tous ses camarades. Il se passera du tems avant qu'il ait pu donner des informations suffisantes au gouvernement de Turin, sur cette solitude presqu'impénétrable. Mais demain matin, le duc de Savoie ne manquera pas d'envoyer un détachement considérable au Mont-Cénis. Les issues de la caverne seront entourées, et ceux qui y résident ne pourront échapper. Ton frère tombera peut-être le premier.»

«Et moi, que deviendrai-je, interrompit Victoria avec l'intérêt personnel qui la guidait, et sans faire aucune autre réflexion, ne serai-je pas en danger, Zofloya, avec ces brigands?»

«Je ne vous ai pas abandonnée jusqu'ici, reprit sévèrement le maure; allez, rentrez sans crainte dans le souterrain; les troupes environneraient déjà son enceinte, que je vous garantirais de tout.»

«Mais, pourquoi y retourner, mon ami?»

«Parce que telle est ma volonté, répondit-il hautement. Sachez compter sur moi, même à l'instant du plus grand danger. En voilà assez; ne parlons plus de cela, ajouta-t-il d'un air radouci. Rentre, et sois tranquille, ma Victoria.»

Elle obéissait; Zofloya, content de sa soumission, lui permit de faire encore un tour dans les montagnes avec lui, puis la conduisit à la petite porte de la caverne, où il n'entra pas, au grand déplaisir de Victoria. Il alla d'un autre coté. L'heure du coucher vint sans quelle put le voir, et elle se mit au lit, indifférente sur le sort des autres, mais excessivement troublée sur le sien.

CHAPITRE V.

Avant que de terminer le récit de cette histoire terrible, il ne sera pas tout-à-fait hors de propos d'apprendre à nos lecteurs, qui peut-être se sont intéressés pendant quelques instans au sort de l'infortuné et coupable Léonardo, ce qui a pu le porter à renoncer totalement à ses sentimens si exaltés sur l'honneur, et à dégrader entièrement l'illustration de sa naissance, dont il paraissait si fier.

Il est une chose malheureusement trop vraie; c'est que l'humanité fragile, une fois entraînée dans l'erreur, perd souvent de vue les moyens d'en sortir; et que n'écoutant que le langage trompeur des passions, elle marche toujours en avant pour l'autoriser à s'y livrer davantage. L'homme probe, le cœur vertueux deviendra donc criminel, s'il néglige de s'appuyer, à l'approche des tentations, de cette force divine qui soutient la faiblesse, et aide le pécheur à s'arracher même aux plus grands crimes, s'il le désire sincèrement.

Léonardo, fils d'une mère déshonorée, Léonardo devint lui-même vicieux, et un assassin; il désespéra de son sort. Il crut qu'il était devenu étranger à tous les nobles sentimens. Il lui sembla que le crime se lisait sur son front comme sur celui de Caïn; que ses mains étaient toujours tachées de sang, et que tout dans la nature devait avoir horreur de luai. En ces momens de trouble, les caresses de Matilde étaient repoussées; il se voyait prêt à lui vouer de la haine et à la fuir pour jamais. Ainsi que ces malheureux coupables que la société repousse de son sein, que le mépris accable, et qu'une sévérité, souvent préjudiciable au repentir, condamne au désespoir en leur refusant toute idée de pardon, Léonardo, pour se venger de ses malheurs, de l'espèce humaine, se prépara à en devenir le tourment.

«Je suis perdu, se disait-il en délire, et quand Matilde Strozzi le laissait à ses réflexions! si je reparais dans ma patrie, l'échafaud sera mon lit de mort, dans le cas où l'agonie de mon cœur ne m'enlèverait pas à un supplice ignominieux. J'ai tué ma soeur! elle vivait criminellement avec celui que, sans le connaître, je devais poignarder! O misère affreuse ... destinée épouvantable que m'aura valu.... Il s'arrêta; un souvenir révoltant troubla son esprit. «Monstre, s'écria-t-il ensuite, je te trouverai ... je te chercherai par toute la terre, et il ne sera pas de moyens que je n'emploie pour satisfaire ma trop juste vengeance; c'est donc toi qui es cause que le crime est la seule profession qui me reste aujourd'hui! va, je te trouverai, fusses-tu au fond des enfers.» Léonardo, en parlant souvent de la sorte, marchait à grands pas, tantôt frappant rudement la terre de son pied, tantôt s'armant de tout ce qui se présentait sous sa main, et qu'il brisait bientôt en éclats, comme s'il eut cru se battre contre quelqu'un, puis se calmant un peu, il tombait sur un siège en versant un déluge de larmes. Matilde le surprenait souvent dans cet état de frénésie, et cherchait par ses caresses et ses raisonnemens à consoler celui que, malgré l'inconstance de son caractère et sa méchanceté naturelle, elle aimait avec sincérité, et que même elle adorait toujours.

Voyant que Léonardo s'abandonnait fréquemment à ces irritations d'humeur, et craignant qu'il n'en vint à se déplaire en sa société, le jeune homme pouvant prendre un parti violent qui l'en séparât à jamais, elle rêva aux moyens de le distraire de ses nuisibles pensées.

Le lieu qu'ils avaient choisi pour retraite, offrant peu de sujets d'occuper un esprit actif, et d'éloigner l'ennui qui ne pouvait manquer de surprendre deux êtres ayant chacun besoin de varier l'uniformité de leurs jours, il était à propos, pour leur intérêt, d'aviser aux moyens d'en rompre la monotonie, et c'est ce à quoi songea Matilde Strozzi.