Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

Part 22

Chapter 223,847 wordsPublic domain

Victoria donna la main au maure, non sans s'étonner un peu qu'il fût déjà si bien au fait de la localité du lieu. Elle eut une autre surprise agréable, ce fut de voir combien Zofloya en imposait et maitrisait le respect des brigands, qui tous le saluèrent avec soumission, lorsqu'il passa devant eux pour sortir de la caverne. Comme ils montaient le rude sentier, le capitaine (toujours masque) se montra donnant le bras à sa compagne. Il s'arrêta un instant. Ses manières étaient hautes et contraintes; mais quand il vit le maure témoigner le plus grand respect à Victoria, il fit un léger salut et s'éloigna de quelques pas pour leur laisser le passage libre. Sa femme regardait toujours beaucoup Victoria, et de l'air d'une noire malice. Celle-ci se trouvait extrêmement embarrassée d'un semblable examen, et se remit de nouveau en pensée qu'elle l'avait vue quelque part. C'était bien ce maintien hardi et impudent qui avoit frappé son esprit, sans qu'elle pût se ressouvenir dans quel temps; et malgré que la beauté de la femme ne fut plus la même qu'à l'époque où, elle croyait l'avoir rencontrée pour la première fois, il n'y avait pas à douter que ce ne fût elle. Assurément la vie étrange et irrégulière que cette femme menait, ou quelqu'autre cause, avait échauffé ce teint et grossi ces traits qui la rendaient presque méconnaissable. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que Victoria, tout en ayant peine à définir ce rapprochement de traits, frémissait d'en être reconnue.

Lorsqu'ils furent en plein air, elle fit part de ses idées au maure. «Je ne sais comment cela se fait, dit-elle, mais les manières composées de ce chef de voleurs et son air altier, m'affectent au dernier point. Ses regards assez durs, autant que j'en puis juger à travers son masque, sont toujours fixés sur moi; sa femme me désoriente et me trouble également. Je crains bien, Zofloya, que le malheur ne m'ait conduit en un lieu où je dois trouver des ennemis. Peut-être ai-je été vue par ces deux gens en quelqu'endroit.

--Cela ne serait pas impossible, observa Zofloya.

--Mais pourquoi la femme me regarde-t-elle avec une sorte de méchanceté? pourquoi lui-même paraît-il mécontent de ma présence dans sa caverne?

--La suite nous expliquera tous ces mystères, répondit le maure laconiquement et avec emphase.

--Mais n'es-tu pas surpris de ces incidens bien extraordinaires? Dis, ne t'étonnent-ils pas aussi?

--Rien ne m'étonne jamais.

--Au moins qu'en penses-tu?

--Ce que j'en pense?

--Oui. On dirait, Zofloya, que tu ne prends aucune part à ce qui se passe autour de toi. De quoi donc t'occupes-tu?

--De destruction! répondit-il d'un voix terrible.»

Victoria frémit.

«Il est très-vrai, reprit-il plus modérément, que les incidens communs de la vie n'ont rien qui puisse m'attacher; je n'y mets pas le moindre intérêt. L'étonnant, l'extraordinaire dans la nature, ont seuls le pouvoir de fixer mon attention; et encore faut-il leur joindre un puissant attrait pour que je m'en occupe.

--Il est bien malheureux, Zofloya, qu'isolée et sans amis comme je le suis, ta conversation me soit toujours inintelligible.

--Je m'expliquerai mieux un jour, Victoria. Mais, asseyons-nous et parlons d'autre chose.

Victoria fit ce que désirait le maure. Pouvait-elle se défendre maintenant de suivre en tout point ce qu'il voulait? Il la pria de manger un peu de ce qu'il avait apporté; mais une oppression excessive l'empêchait de rien prendre. S'appercevant de son mal-aise, il chercha à le dissiper, en disant: «Ma belle Victoria, pourquoi cet air chagrin? d'où vient cette sombre humeur? de nouveaux doutes s'élèvent-ils contre moi dans votre esprit? Allons, mon amie, sois heureuse avec Zofloya; dis, ne le regardes-tu pas comme ton époux? car nous sommes déjà fiancés, tu le sais bien.

--Que voulez-vous dire, Zofloya, demanda-t-elle interdite.

--Une vérité, ma belle. Tu m'aimes, et je t'aime aussi à la folie; je me crois tout au moins ton égal, et qui plus est ton supérieur. Femme orgueilleuse, aurais-tu supposé que le maure Zofloya se regardât dans son âme comme un esclave, qu'il aurait perdu le sentiment de son origine?»

Victoria se repentit de sa question. Elle était entièrement au pouvoir du maure; ainsi pourquoi reprendre son air hautain? Les manières également impérieuses de celui-ci portaient néanmoins avec elles un certain charme, un je ne sais quoi qui la pénétrait d'admiration, c'est pourquoi elle prit le parti de l'en convaincre tout-à-fait.

«Signora, continua le maure, souvenez-vous que j'ai été votre serviteur dévoué, et que j'ai rempli exactement toutes les promesses que je vous avais faites.»

C'est ce que n'avouait pas la dame au fond. Elle savait que ces promesses avaient été fallacieuses ou remplies à demi; mais elle garda sa réflexion pour elle, et il continua comme s'il n'avait pas deviné ses pensées.

»Suis-je à blâmer si les circonstances ont rendu mes services peu heureux? n'ai-je pas sacrifié mes espérances de fortune à vous sauver du déshonneur, et en vous accompagnant dans votre fuite? Vous n'en sauriez disconvenir, Victoria: il ne faut donc pas m'accuser de ce qui n'est que le résultat des caprices de la fortune.»

Ce raisonnement spécieux et futil ne devait point la satisfaire, et cependant il la tranquilisa, tant elle avait besoin, dans sa situation, de s'appuyer de consolations quelconques. Eh puis, ces grâces, cette beauté qui brillaient dans la personne du maure, faisaient qu'elle ne pouvait cesser de le regarder avec le plus vif intérêt; son œil tendre, quoique plein d éclat, portait ses étincelles au fond d'un cœur qui se livrait tout entier au charme qui le possédait. L'émotion de Victoria était visible pour le maure, qui l'encouragea par un sourire séducteur. Il prit sa main et la baisa avec passion.

«Oui, cela n'est que trop vrai, s'écria-t-elle, ne pouvant plus se taire, je t'aime, Zofloya; et pour toi, je donnerais le monde entier.... même ma vie. Cependant quelque chose de pénible se mêle au sentiment que je t'avoue.... Dis, resterons-nous long-tems avec ces farouches condottiéris?

--Encore un peu de tems, mon aimable. Mais en quittant ces laides cavernes, tu te donneras à moi (ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire) toute à moi, fidèlement et pour la vie, n'est-ce pas?»

Victoria le regardait, mais sans parler.

--Promets-moi, chère amie, de m'appartenir en entier. Mais qu'ai-je besoin de te le demander? tout cela est décidé: j'ai ton consentement; tu ne peux t'en défendre, je te tiens à jamais!» En disant ceci, il lui serra la main si fortement, qu'elle jetta un cri; mais regardant son action comme une preuve d'un ardent amour, d'autant que ses yeux le dépeignaient, elle sourit. Le maure la pressa contre sa poitrine ... puis, la repoussant d'une manière singulière, il l'examina de la tête aux pieds d'un air glorieux; et ajouta: «Oui, tu es à moi, charmante, superbe créature, et c'est pour l'éternité.»

CHAPITRE III.

Il y avait déjà quelques semaines que la fille de Lorédani, et veuve Bérenza, vivait dans une caverne de brigands, le vil rebut de la société; ayant pour ami, pour amant, un maure; un homme qui avait été esclave! elle s'était bannie de la société par ses crimes, et devait apprécier l'obscurité impénétrable qui la sauvait du châtiment qu'elle avait si bien mérité.

Voilà donc la situation de celle qu'une éducation négligée, et la perversité naturelle de son caractère, avait corrompue. Les imprudences et l'indiscrétion d'une mère, en détruisant le respect qui lui était dû, avaient rendu toute remontrance inutile. Ses conseils n'eussent plus été propres à corriger son enfant, et son exemple lui ôtait le droit de rien reprendre à sa conduite. C'est ainsi qu'une éducation est manquée, quand on ne peut rectifier de mauvais penchans, faute de n'avoir pas su ménager son autorité en se faisant respecter de ses enfans.

Dans ses instans de solitude, qui étaient très-rares, Victoria, tout-à-fait misérable, réfléchissait sur sa première jeunesse, sur ce qu'elle eut pu _être_, et sur ce quelle _était;_ maudissant (il est dur de le dire,) la mère qui l'avait perdu par sa conduite coupable, Victoria songeait au passé avec amertume, mais il était trop tard.

Depuis qu'elle était chez les condottiéris, elle n'avait encore pu voir la figure de leur chef. Cependant dans son absence, Zofloya l'avait vu sans masque. »Il a une raison, lui avait dit le maure, de vous cacher ses traits; cette précaution ne durera pas toujours, et bientôt peut-être, vous le connaîtrez pour ce qu'il est.»

Cependant les manières de ce chef changeaient considérablement: il paraissait content de celle dont Victoria et le maure vivaient: celui-ci se montrait toujours très-respectueux en sa présence; mais il se dédomageait de cette contrainte, par des marques de tendresse, alors qu'il était seul avec son amie. Plus il se tenait sur la réserve, plus il avait d'attentions délicates, et plus le chef semblait satisfait; mais si par un mot, ou un regard, il laissait voir trop de chaleur ou de passion, alors il était mécontent, et touchait aussitôt son poignard, ou s'élançait de son siège, comme pour se porter à quelqu'action violente: la voix de cet homme faisait tressaillir Victoria, toujours gênée devant lui; et pour tout au monde, elle eut souhaité de voir son visage.

Quant à sa maîtresse ou sa femme, c'était autre chose; elle traitait Victoria avec assez de civilité, et même d'attention, en présence du chef; mais quand il était absent, elle ne la regardait plus que d'un air qui annonçait la menace et la perfidie.

Le maure Zofloya accompagnait de temps à autre un détachement choisi de brigands, dans leurs incursions parmi les Alpes; et Victoria ne pouvait s'empêcher de remarquer que quand cela arrivait, ils n'en étaient que plus portés au pillage, et se montraient alors plus hardis et plus féroces; ils n'avaient ni scrupule, ni répugnance pour répandre le sang. Au total, cette bande avait autant de propension à assassiner qu'à voler; aussi Zofloya les choisissait-il, quand il faisait des courses: avec lui, un homme semblait plus déterminé, et se portait à des actions que sans lui, il n'eut jamais tentées.

Un soir qu'il faisait très-sombre, Victoria assise sur la pente d'une montagne fort proche du souterrain, se mit à réfléchir sur la conduite du maure. Elle l'aimait, et cependant, elle tremblait devant lui ... mais que faire? perdue, détachée du monde entier, ayant besoin de quelqu'un sur qui elle put compter, elle cédait sans effort au prestige. Rien ne paraissait plus vrai que l'attachement du maure, sinon que la dignité et souvent la hauteur repoussante de ses manières la désolait. Dans les momens où ils se montrait le plus agréable, elle guettait l'expression de son regard, avec la crainte que celui d'après ne fut plus le même; jamais elle ne s'était trouvée à son aise avec lui: toujours orgueilleux et réservé, le maure laissait plutôt voir la condescendance d'un supérieur, que l'abandon d'un amant.

»Quel être inconcevable, s'écriait Victoria! ses paroles, ses regards, ses actions, ne tiennent en rien du commun des hommes; c'est une énigme indéchiffrable....

»Hélas! peut-être eut-il mieux valu que le destin ne m'en eût jamais laissé faire la connaissance.» elle soupira fortement, et réfléchissant sur sa vie passée, elle se retraça son horrible carrière....» Oh! ma mère, ma mère, c'est bien à toi que je la dois attribuer. Si tu eusses mieux dirigé mon enfance, si quand mes passions s'annonçaient fortes, que mon jugement était encore faible, tu m'eusses préservée de tout ce qui tendait à empêcher la culture de l'un, et à augmenter la proportion des autres, je ne me serais pas portée à tant d'excès. Pourquoi mis-tu devant mes yeux des scènes propres à enflammer mon imagination, à égarer mes sens? pourquoi m'appris-tu à prêter l'oreille aux aveux d'un amour illicite? ce fut ton exemple aussi qui me fit regarder avec légèreté les liens du mariage. Ton cœur se dégageant de la fidélité due à un mari, apprit à mon cœur à faire de même: ton époux est mort par suite de ton inconduite ... le mien, par un poison, donné de ma main ... mais à quoi bon me rappeler tout cela, ajouta-t-elle, en se couchant sur l'herbe, dois-je me repentir de ce que j'ai fait? non ... je regrette seulement l'état où les circonstances m'ont réduite, car ... malheureuse que je suis! Zofloya ... ah! Zofloya, tu m'as aidé à me perdre. Oh, mais! suis-je donc tellement liée avec toi, par une magie inconcevable, que je ne puisse faire un effort pour te fuir? hélas! je ne le sens que trop, c'est impossible! Elle soupira encore et avec douleur, puis reprit tristement:--Je vais l'attendre ici; car je ne veux pas descendre dans la caverne.... L'air sombre du chef de ces brigands me fait mal, et les regards furibonds de sa femme me sont encore plus insupportables.

Victoria resta donc couchée sur la terre, et bientôt, fatiguée par une longue tention d'esprit, elle ferma les yeux. Aussitôt endormie, elle rêva qu'une belle figure de séraphin descendant légèrement du haut des rochers, s'avançait vers elle. Quand il fut plus près, il lui sembla que ses yeux ne pouvaient soutenir l'éclat de cette vision céleste.

Victoria, dit l'esprit d'une voix ferme et douce; je suis ton bon génie. Je viens t'avertir de ton danger en ce moment, parce que c'est le premier où ton âme criminelle éprouve une étincelle de repentir. Dieu tout puissant, qui ne veut que le salut de ses créatures, me permet d'apparaître devant toi. Ecoute-moi bien ... si tu consens, dans l'abîme horrible où tu t'es plongée; si tu consens, dis-je, à changer de conduite, en fesant une sévère pénitence de tes crimes, tu peux encore espérer miséricorde! mais sur-tout, fuis Zofloya, car il te trompe ... il n'est pas ce qu'il parait.

En ce moment Victoria vit le maure sous les pieds de l'être céleste. Il était à genoux, et dépouillé de ses riches habillemens. Il était horriblement difforme; cependant il ressemblait encore à Zofloya.

«Ecoute, dit l'ange; il te faut fuir ce prétendu maure, et le ciel guidera tes pas. Retire-toi du monde, lis dans ton cœur, et repents-toi; alors tes péchés te seront pardonnés ... (un grand coup de tonnerre se fit entendre.) Mais, prends-y garde: si tu poursuis ta coupable carrière, la mort va te suivre de près, et une damnation éternelle en sera la suite.»

Comme l'esprit céleste prononçait ces mots, la terre s'ouvrit sous ses pieds, et laissa voir un abîme effroyable. Le maure y tombait en poussant des hurlemens qui se répétaient dans les montagnes; il disparaissait ensuite. L'être surnaturel s'éleva aux cieux, qu'il montrait du doigt à Victoria. Le tonnerre roula de nouveau avec majesté dans les nues, et Victoria éblouie regarda le séraphin entrer dans la demeure céleste. Une musique divine ravit un instant ses oreilles: sa pensée n'en put soutenir davantage, et elle s'éveilla.

En ouvrant les yeux, elle ne vit qu'obscurité. Cependant elle était encore si frappée de son songe, qu'il lui semblait que les airs étaient en feu, et que l'ange y planait encore. Elle baissa ses paupières, et un éclair divin brilla à son imagination. Cette flamme restait toujours à la même place, en ne s'effaçant que petit à petit. Victoria, ayant peine à s'en détacher, craignait d'ouvrir les yeux, en se reprochant toutefois l'importance qu'elle mettait à son songe. Cependant son âme en était affectée; «Fuir! se disait-elle, mais, où et comment? une damnation éternelle m'attend si je reste!... ah! c'est une folie que cela, et des rêveries d'enfant. Pourquoi quitter Zofloya? n'a-t-il pas tout fait pour moi jusqu'à ce jour?... non> non, je ne serai point ingrate, je sens que c'est impossible.

A peine la malheureuse Victoria eut-elle prononcé ces mots que, s'élançant d'une ouverture de la montagne, le maure parut. Son air, quoiqu'un peu soucieux, avait encore plus d'élévation et de feu que de coutume. Si auparavant elle avait hésité pour suivre la conduite qui lui était prescrite dans son songe, cela ne dura pas long-tems. Elle oublia la vision, et la présence de Zofloya dissipa toute réflexion sérieuse, et tout dessein de le fuir. Il lui prit la main, et dit d'un air caressant:

«Vous ne voudriez pas me quitter, Victoria?»

Cette question lui parut étrange. Avait-il une si exacte connaissance de ses pensées?

«Comment donc, Zofloya? vous avez un don tout particulier pour me deviner.

«Oui; je lis dans votre âme, belle personne; et n'y ai-je pas toujours lu?»

«C'est vrai, c'est vrai, et je ne sais pas comment, dit-elle embarrassée.»

«L'intérêt que je prends à vous m'en donne le pouvoir, chère amie. Au surplus, vous m'appartenez, je vous ai obtenue par mes soins, et rien au monde ne vous enlèvera à ma puissance. Vous ne me haïssez pas, Victoria?»

Elle ne répondit point; ses pensées étaient dans une confusion excessive au sujet du maure. «Venez, dit-il définitivement, et ne restons pas plus long-tems dans cet endroit. Il fait meilleur dans le souterrain qu'ici; on y chasse du moins la mélancolie.»

Le maure prit le bras de Victoria, et l'emmena. Ses scrupules s'étaient évanouis. Il est vrai cependant qu'il lui restait une certaine oppression qui l'empêchait de s'exprimer, et elle marchait en silence. Zofloya lui adressa les paroles les plus flatteuses, et augmenta d'attentions, ce qui produisit son effet. L'inconstante Victoria changea encore de résolution, et oubliant les pensées graves qui l'avaient occupée momentanément pendant son absence, elle fut toute à cet être enchanteur.

«Si tu ne me quittais jamais, lui dit-elle tout bas, comme ils entraient dans le souterrain, ne triste mélancolie et de vains songes n'auraient pas le pouvoir d'usurper l'ascendant que tu as sur mes pensées.»

Ils descendirent dans la caverne, et virent le capitaine des voleurs assis parmi quelques-uns. Il avait toujours son masque. Sa compagne hardie était auprès de lui, légèrement vêtue, et regardant d'un air amoureux le maître de cette demeure sauvage, dont le maintien était réservé; il écoutait plutôt qu'il ne partageait la conversation de ses gens. Quelques-uns assis à terre, les jambes croisées, d'autres debout, le corps penché en avant, racontaient leurs exploits sanguinaires, tandis que la lumière d'un foyer très-ardent ajoutait une touche de férocité à leurs traits déjà assez durs.

Victoria s'assit dans l'assemblée, se tint près d'elle à une distance respectueuse. Le chef la regardait avec humeur, mais sans dire mot. Sa compagne avait un air dédaigneux, en examinant la jeune femme dont le teint était plus animé que de coutume, d'après l'exercice qu'elle venait de faire. Cet examen ramenait toujours le souvenir inexplicable dont l'esprit de Victoria se trouvait embarrassé, et ne lui annonçait rien que de funeste. Une fois même, cette femme se leva brusquement, sans doute pour exécuter quelque projet qu'elle avait formé; mais le capitaine qui ne les perdait pas de vue, ni l'une, ni l'autre, la retint par le bras et la força de se rasseoir. En ce moment, trois coups distincts furent entendus au-dehors. Un des voleurs se leva, et répondit au coup avec le manche de son poignard: alors on fit sonner un cor en dehors du souterrain, et le voleur touchant au même instant le bouton, la porte fut ouverte.

Plusieurs brigands entrèrent; ils avaient avec eux une femme qu'ils contenaient dans leurs bras. Ses traits, quoiqu'altérés, étaient encore beaux, mais ils portaient l'image du désespoir. Elle avait au front, une blessure d'où le sang coulait et qui, se mêlant avec ses larmes, tombait sur son sein horriblement meurtri. Ses cheveux bruns s'étalaient en désordre sur ses épaules, et ses vêtemens étaient déchirés à plusieurs places. Une de ses mains était également blessée, et cette femme offrait en tout un spectacle des plus affligeans.

On la conduisit, ou plutôt on la traîna au milieu de rassemblée. Le chef s'en approcha et la regarda quelques minutes ... puis reculant soudain, il posa la main sur son cœur comme s'il y eût éprouvé une douleur et dit:

«Serait-il possible, ô mon dieu!» Il parut fortement troublé; alors le reste des voleurs s'avança: ils tenaient, avec force, un homme d'un extérieur distingué, et qui était furieux de se voir pris de la sorte. L'attention du capitaine se porta bientôt sur lui, et il s'en approcha davantage. Il l'examina ... le reconnut ... et sembla frappé d'horreur! tout son corps frissonna, et, se livrant à une fureur subite, il s'élança sur l'étranger qu'il arracha des mains des voleurs, et lui plongea son poignard dans le sein jusqu'à la garde.

La dame blessée fit un cri aigu, et tomba sans sentiment sur le plancher; alors le capitaine devint encore plus furieux, et arrachant le poignard du cœur de l'étranger, il lui en perça le corps en différentes places. La troupe, quoiqu'étonnée de cet acte de violence extraordinaire dans son capitaine, ne songea pas à s'y opposer et se tint à l'écart. L'étranger n'étant plus soutenu, tomba baigné dans son sang. Le capitaine se jetta sur lui, et appuyant son genou sur ce corp mutilé, il enfonça de nouveau son poignard au milieu de son cœur palpitant.

--Meurs, infâme scélérat! dit-il d'une voix terrible: meurs ainsi que tu le mérites. J'ai demandé long-tems au ciel que cet instant arrivât, et il a enfin exaucé ma prière.--En disant ces mots, il arracha son masque, et le jettant de côté, ainsi que son casque à plumet, Victoria vit ... son frère!

Eh bien, me reconnais-tu, malheureuse Victoria? et sais-tu quel est le monstre qui expire à tes pieds? celui qui vient de recevoir par ma main la punition qui lui était due?... Vois, fille déshonorée, le séducteur de ta mère, le lâche Adolphe!... Et cette mère, regarde-la étendue sur la terre, prête à suivre au tombeau celui qui l'a perdue!»

Victoria allait parler, quand Léonardo, s'approchant encore d'Adolphe, dit avec un rire amer et convulsif:

«Il croyait, le misérable, échapper pour toujours à ma juste vengeance! Lâche! (et il le poussait du pied) qui fondais ta sécurité sur la faiblesse d'un enfant, as-tu dû penser que mon bras resterait toujours impuissant, et que ton infamie ne trouverait pas sa punition? Nous avoir enlevé notre mère! assassiné notre père! détruit l'honneur, ainsi que le bonheur de leurs enfans!... Homme atroce, tu comptais donc que le jeune Léonardo oublierait tes forfaits? Non, non, celui dont l'âme fut assez sensible à la gloire de sa famille, pour fuir le lieu de ses disgrâces, ne pouvait oublier l'être exécrable qui les avait causées. Il ne pouvait oublier les traits maudits gravés en caractères indélébiles dans son cerveau brûlant; non, non, ni les siècles, ni les tems, ni les circonstances, ne devaient en voiler le souvenir d'une manière assez épaisse pour que l'honneur outragé n'y pût percer? J'ai donc ardemment souhaité cet instant, et mon désir augmentait à mesure que mes forces me promettaient l'espoir de la vengeance; je le voyais de loin avec enthousiasme; il me soutenait dans mon infortune, et j'ai tout souffert, tout entrepris, pour le hâter.... Je remercie le ciel d'avoir exaucé mes vœux, dit-il en tombant à genoux, tandis que ses regards étincelaient de fierté. O mon père, mon infortuné père! pardonne à ton fils, car il vient de te venger.»

Léonardo regarda le corps avec satisfaction; il voyait cet Adolphe, jadis si séduisant, n'être plus qu'un cadavre hideux ... cet ennemi de sa famille anéanti.

Laurina soupira en ce moment. Son fils tressaillit; il joignit les mains et des pleurs coulèrent de ses yeux. Il s'approcha de sa triste mère, et aidée de Victoria, il la soutint dans ses bras. S'adressant ensuite à sa troupe, qui restait toute interdite, il dit d'un ton de colère: »Qui, parmi vous, a osé frapper une femme?»

»Aucun de nous, répondirent les bandits.

»Comment donc se trouve-t-elle ainsi blessée?»