Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
Part 2
Victoria, ainsi devenue la seule idole et la consolation du marquis, était maîtresse absolue dans le palais. Chacune de ses paroles était une loi; et contester ses désirs en la moindre chose, devenait un sacrilège: avant l'égarement de sa mère, il avait toujours été difficile de lui faire le moindre reproche, mais en ce moment cela devenait de toute impossibilité, et cette jeune personne se livrait à tous ses mauvais penchans, avec une latitude sans bornes. En vain le marquis espérait-il que le tems et une raison plus mure corrigeraient ce qu'il eût bien voulu réformer lui-même. Rien ne pouvait changer ce qu'une éducation sévère eût eu seule droit de réformer, une tendance naturelle au mal; car telle est notre organisation, que cette seconde nature peut très-souvent rectifier les défauts de la première. Ainsi Victoria, qui donna dans son enfance des preuves d'un mauvais cœur, aurait pu changer, si l'éducation n'eut pas été négligée chez elle. Par exemple, on eut transformé son orgueil en émulation pour le bien et en amour-propre permis; sa cruauté en courage, son obstination en fermeté de caractère; on eut corrigé ainsi un mauvais naturel. Combien donc sa coupable mère avait de reproches à se faire pour sa négligence à remplir les devoirs sacrés que son état exigeait, pour avoir compromis la prospérité de ses enfans; et au lieu de les former à la vertu, les avoir condamnés à mille maux à venir, en leur donnant des exemples de perversité, en les privant de l'estime du monde, en les rendant même indifférens à la leur propre.
Ce fut avec la plus grande douleur que le marquis observa les progrès affreux du caractère de sa fille: cependant il chercha encore à se dissimuler que son cœur fût totalement corrompu. Une chose bien faite pour agraver ce malheur, c'est que chacun évitait avec soin la société de Victoria, non à cause de l'inconduite de sa mère, mais par rapport à son humeur intraitable qui lui attirait la haine de toutes les jeunes dames de Venise. L'orgueilleuse fille n'attribuait cependant l'abandon qu'elle éprouvait, qu'à la première cause; et se voyant privée de la considération du monde, elle y devenait plus indifférente de jour en jour. C'est ainsi que les êtres vicieux se consolent de ce qu'ils nomment injustice, pour se livrer sans contrainte à toutes les erreurs du vice.
Un soir que Victoria était assise auprès de son père, en gardant un sombre silence, un an environ après l'enlèvement de la marquise, il lui dit avec douceur:--Pourquoi, Victoria, fuyez-vous les amusemens qui conviennent à votre âge et à votre rang, pour partager ma solitude? pourquoi n'invitez-vous pas vos amies à venir vous voir, et n'allez-vous pas leur rendre visite à votre tour?
Victoria répondit avec hauteur:--Parce qu'elles ne voudraient pas venir chez moi, ni me recevoir chez elles.
--Et comment cela, demanda le marquis étonné.
--Parce que ma mère nous a déshonorés, reprit avec dureté l'insensible Victoria.
Jamais encore le nom de sa femme n'avait été prononcé par le marquis, depuis sa fuite ignominieuse.... Il évitait même de faire la moindre réflexion sur la bassesse de sa conduite. La cruelle Victoria venait de r'ouvrir des blessures mal fermées: elle venait de toucher une corde qui vibra jusqu'au fond de son cœur. L'époux infortuné, s'élançant de son siége, quitta comme un trait l'appartement.
Ces souvenirs, rétablis dans leur entier, condamnèrent son âme à de nouvelles tortures. Il avait pensé souvent en secret à sa coupable épouse, en gémissant de son erreur, mais dans _le secret_ seulement: c'était là qu'il s'abandonnait à des regrets, à des larmes amères, pour la perte de celle qu'il avait tant adorée, et jamais être vivant n'était témoin de ces sensations dont il rougissait. Sa fierté le dérobait à la compassion d'autrui, et ce n'était que seul qu'il retrouvait toutes ses douleurs.
Incapable de supporter plus long-tems, dans la solitude, l'horreur des souvenirs que sa fille venait d'exciter, Lorédani sortit à l'approche de la nuit, afin d'alléger, par l'exercice, le poids de ses pensées. Après avoir marché pendant quelque tems dans une partie peu fréquentée de la ville, il aperçut un homme venir de son côté et qui était enveloppé de son manteau. Un pressentiment fit frémir le marquis ... la fureur et le désespoir s'emparèrent de lui, et courant subitement sur celui qu'il voyait, il se saisit de sa personne; puis arrachant son manteau, il reconnut Adolphe.
--Défends-toi monstre, vil scélérat, s'écria l'époux emporté, en tirant un stilet de son sein!
--Je n'ai pas d'épée, observa froidement le comte, mais je porte comme vous un stilet qui est bien à votre service.
Le marquis n'en entendit pas davantage: il frappa son ennemi de plusieurs coups, avec une furie sans égale; mais ces coups égarés parla soif de la vengeance, n'étaient nullement sûrs, et la passion les dirigeait mal; le comte calme et maître de lui, les parait avec une dextérité rare. Ayant senti la pointe du stilet de son adversaire, il se laissa aller à un mouvement de rage, et, faisant un pas en arrière, plongea le poignard dans le sein de l'infortuné Loredani.
Ainsi Adolphe fut le meurtrier de l'époux, après avoir été le séducteur de la femme, et son crime devint doublement affreux. Il quitta la place à l'instant où le marquis tomba, en cachant soigneusement son stilet et s'enveloppant de son manteau. Il eut la barbarie de laisser l'infortuné qu'il avait sacrifié si horriblement, sans lui donner le moindre secours. Le marquis resta donc baigné dans son sang jusqu'à ce que quelques gens qui passèrent, et le reconnurent, le portassent dans son palais. Un chirurgien fut appelé sur-le-champ: il pansa la blessure, et lorsque le marquis put parler, il demanda d'une voix faible qu'on lui dit la vérité sur son état, ce à quoi le docteur répondit qu'il le croyait en danger de mourir.--C'est assez, dit le marquis, qu'on fasse venir ma fille.
--Monsieur le marquis, vous ne devez pas parler, observa le chirurgien. Lorédani le regarda tristement.--Si j'ai si peu d'heures à vivre, observa-t-il, pourquoi n'en profiterai-je pas?... Je désire voir ma fille.
--Signor, ce sera précipiter votre mort.
Lorédani fit signe de la main.... Victoria fut appelée. Elle entra d'un pas lent et tremblant ... elle fixa les traits livides de son père avec horreur et repentir; avec horreur, en contemplant son état, et repentir, pour lui avoir causé une peine sensible peu d'heures auparavant. Il est vrai que Victoria se montra susceptible d'une émotion semblable, en ce moment où son cœur n'était pas totalement corrompu. Sa dureté naturelle avait disparu, et s'approchant du lit, elle parut profondément affectée. Le marquis étendit une main glacée qu'elle prit, et la pressant contre son cœur, elle tomba à genoux....
--O ma fille!... ma Victoria, je te suis enlevé au moment, à l'époque où tu ne saurais te passer de mes soins. Je vais mourir!... chère enfant, écoute bien ce que le ciel te déclare par ma bouche en cet instant douloureux.... Ma Victoria, corrige, je t'en supplie, les erreurs de ton cœur, et le penchant de ton caractère ... pense à ce que nous sommes tous ... combien notre vie est peu sûre ... sa possession peu stable ... mets-toi devant les yeux qu'au milieu des grandeurs et de la jeunesse, entourés de richesses et des jouissances qu'elles procurent, un événement terrible ... imprévu! un accident nous enlèce!... c'est pourquoi! ô ma fille, ne souffres pas que la triste indépendance dans laquelle tu te verras bientôt, te rende vaine, ni confiante en tes propres forces. Considères que passagers en ce monde, un avenir que nous ignorons nous est réservé. Que ton rang ne fasse pas de toi une femme orgueilleuse, insensible; persuades-toi bien que le hasard d'une grande naissance ne te dispense pas d'observer les règles les plus strictes de la vertu. Souviens-toi, au contraire, que tes inférieurs auront toujours l'œil sur tes actions, et qu'il est d'un devoir indispensable et d'une obligation morale de te tenir sur tes gardes, et de faire pardonner les faveurs dont la fortune t'aura comblée, par la plus grande douceur, et les exemples d'humanité et de bonne conduite qui sont en ton pouvoir, afin qu'aucune augmentation de mal ne vienne de toi, et ne te rende responsable de nouveaux vices dont tu porterais l'épidémie dans la société. Ne te laisses pas abuser par l'idée méprisable que tu dois moins te gêner qu'une autre; car en proportion du pouvoir que tu as de te garantir du mal, il faut régler ta conduite sur le bien qu'il te convient de faire. Qu'il est glorieux de vivre avec dignité et bienséance, de régner sur ses passions; de placer son bonheur au plus haut point de perfection dont notre nature soit capable, en se souvenant que nous devons vivre pour un état supérieur à celui dans lequel nous nous trouvons ici bas[1].»
Les efforts que le marquis avait faits pour continuer ce discours, lui causèrent un excès de faiblesse qui pensa marquer son dernier soupir. Ses paroles émurent vivement Victoria. Il était minuit passé!... une lampe ne donnant qu'une lueur très-faible rendait les traits du mourant encore plus pâles. Un silence lugubre et solennel eut lieu pendant quelque tems: cette scène terrible fesait la plus grande impression sur Victoria, et ses seuls soupirs interrompaient un calme précurseur de la mort de son père.
Le bras réfroidi du marquis tombait de son lit. Victoria l'appuya sur sa poitrine: il la regardait d'un air tendre et douloureux.... ô ma fille! s'efforça-t-il de prononcer encore, tu vas donc demeurer sans appui!... Une suffocation l'arrêta: mille souvenirs cuisans parcoururent rapidement son imagination.... Soudain un bruit se fit entendre ... les portes de l'appartement furent ouvertes et ... oh! non, ce n'était point un songe! Laurina accourut se jeter aux pieds de son époux!
«Ciel que vois-je! s'écria faiblement Lorédani, en essayant de se mettre sur son séant. Serais-je déjà dans le séjour des ombres, ou l'on rencontre ses premiers amis?
»Pardon, pardon» mon Dieu! ô! Lorédani, pardonnez-moi! époux offensé, je vous demande grâce, en me prosternant contre terre.... Ah! je vous en supplie, n'emportez pas en mourant la haine qui m'est due ... ne me maudissez pas à votre dernier soupir!»
En s'exprimant ainsi, l'insensée Laurina cachait son visage couvert de honte, contre le lit de l'époux qu'elle avait si indignement trahi, et qui, à la fleur de ses ans, était victime de son inconduite.
Lorédani réussit pour un instant à tenir sa tête appuyée sur sa main: une expression céleste ranima ses traits; il regarda la malheureuse repentante, qui versait un torrent de larmes, avec la pitié d'un ange. Faisant un signe à Victoria, il dit: «retire-toi, mon enfant, pour une minute? Quand sa fille se fut éloignée: Laurina, dit-il, d'une voix grave, levez-vous.»
Elle leva la tête, mais en se tenant toujours à genoux.
»Laurina, asseyez-vous sur ce siége, dit-il encore de la voix d'un homme qui sent n'avoir pas de tems à perdre, et ne veut rien dire d'inutile. Regardez-moi, Laurina!»
Il y avait quelque chose de si impératif dans ces paroles, que la coupable femme ne put se défendre de le fixer.
»Il est encore en votre pouvoir de réparer le mal que vous avez fait.... Sitôt que je serai dans la tombe, occupez-vous de chercher votre fils ... ce fils qui a déserté le toît paternel à la nouvelle de votre inconduite? cherchez-le, et s'il plait au ciel que vous le retrouviez, quittez Venise avec lui et Victoria.... Venise n'est plus un lieu de demeure pour vous, qui devez expier dans la retraite et par une conduite plus sage, les crimes dont vous vous êtes rendue coupable. Songez que vous avez exposé le bonheur et l'honneur de vos enfans, ce à quoi il se peut encore trouver du remède. Retirez-vous dans un endroit ignoré; et lorsque le tems aura effacé vos fautes aux yeux du monde, et que vos enfans y pourront encore prétendre aux égards et à la considération, ramenez-les à un bonheur nouveau.... Mais, ô Laurina! tremblez de retourner au crime, à l'infamie ... les malheurs les plus terribles en seraient la suite.... Il n'y aurait plus de remède alors. Jamais cette nuit ne s'effacera de la mémoire de Victoria, si vous avez le courage d'abandonner la carrière du vice, et de lui donner, par de meilleurs exemples, un goût réel de la vertu et de l'honneur.... O! femme infortunée, vous que j'aimais autrefois du plus tendre amour! songez à mes recommandations: songez que vous répondez du sort de votre fille dans ce monde et dans l'autre.... Prenez la noble résolution de la corriger par vos sages leçons, et sur-tout par _votre exemple_ ... faites-en le serment dans ce moment terrible, à mon lit de mort.... Vous qui sûtes abandonner les fruits de l'hymen pour courir après un séducteur ... préservez votre fille du mal et des dangers du mauvais exemple!
»Oh! épargnez-moi ... de grâce, épargnez-moi, s'écria la coupable Laurina dans les accens du désespoir; je jure....
»Faites rentrer Victoria ..., dit le marquis, retenant son dernier souffle. Je n'ai pas une minute à vivre.»
Laurina se lève et appelle sa fille. «Vîte, ... vîte, mon enfant, ... dit Lorédani, embrassez votre mère!... Laurina ... jurez-moi maintenant de protéger et chérir votre fille ... de la garantir du mal, de ne jamais l'abandonner.
»Je le jure, je le jure, dit Laurina, en sanglottant, et pressant convulsivement sa fille contre son sein.
»Victoria, jures-moi, ajouta bien bas le marquis, que tu oubliras les erreurs de ta mère, et imiteras _ses vertus à l'avenir._»
»Je le jure, mon père, répondit Victoria, d'un ton solennel.
»O! mon dieu!... je ... je te remercie ... je te rends grâce ... embrasse-moi, Victo ... ria ... ma ... ta main, Laurina ... je te ... pardonne ... ô! mon créateur ... je meurs content!
Ainsi périt dans la force de l'âge, le noble Lorédani, victime de l'ingratitude d'un ami, et de la corruption d'une femme!
[1] Cicéron.
CHAPITRE IV.
Nous avons dit qu'après la funeste rencontre du marquis avec Adolphe, celui-ci se sauva prudemment du lieu de la scène; il arriva chez lui sans être vu. Alors, sans perdre un moment, il courut louer, sous un nom supposé, une petite maison à quelque distance de Venise, pour le tems qu'il avait encore à rester sur le territoire; il espérait, par ce moyen, éluder les poursuites qu'on ne manquerait pas de faire contre lui, pour le meurtre de Lorédani. En rentrant, il trouva Laurina qui l'attendait avec impatience. Son air la frappa; elle lui prit tendrement la main (car tel était l'empire que le traître avait acquis sur le cœur de cette femme), et lui demanda à quoi elle devait attribuer l'altération de ses regards.
Adolphe pressa cette main, et la regardant fermement, lui dit: Laurina, je viens de commettre une action que mon cœur désavoue, mais à laquelle la nécessité m'a forcé. «Avant que je vous en apprenne davantage, dites-moi que vous ne me haïrez pas pour ce que j'ai fait involontairement.
»Vous haïr, s'écria-t-elle, oh! Adolphe, je ne le pourrais jamais, eussiez-vous commis un meurtre.
»Un meurtre! répéta l'amant, d'un air sombre.; je ne le pense pas ... mais j'ai blessé fortement, je le crains, ... votre époux, Laurina!»
Un cri perçant fut la seule réponse de Laurina épouvantée. Son crime se présenta avec horreur devant ses yeux: elle quitta Adolphe, et courut, selon que l'impulsion du remord la guidait, à la demeure de son époux infortuné. Adolphe, qui crut d'abord qu'elle ne l'évitait qu'à cause de l'émotion du moment, ne soupçonna pas qu'elle fût partie, il ne s'en apperçut que quelques heures après. Quand il en fut assuré, sa colère et ses craintes n'eurent point de bornes. La fatale passion que la marquise lui avait inspirée; cette passion auteur de mille maux à-la-fois, n'avait pas encore été si forte qu'en ce moment. Dans une âme telle que celle d'Adolphe, avec un pareil caractère, l'opposition ou les difficultés ne pouvaient qu'en augmenter la violence. Il eut, à cette époque, enduré la mort plutôt que d'y renoncer. C'est pourquoi il se décida, au hazard d'être découvert, à arracher Laurina du sanctuaire qui la lui dérobait, et à ne pas souffrir qu'elle existât indépendante de ses volontés.
Dans ce dessein, il roda déguisé, autour du palais Lorédani, alors le mausolée de son maître, jadis heureux. Il se proposa bien de ne pas le quitter, qu'il n'en eut enlevé celle que toute probabilité lui fesait croire dans son enceinte.
C'était le soir du second jour de la mort du marquis. Laurina livrée à sa douleur et à ses remords, pleurait sur les conséquences de sa mauvaise conduite. Une lettre lui est apportée; elle l'ouvre, et y lit ce qui suit:
»Le lieu où vous êtes maintenant, ne doit plus être un asyle pour vous, ayant agi de manière à renoncer authentiquement au titre d'épouse de feu Lorédani. Je crois donc être en droit d'exiger que vous quittiez le palais sur-le-champ; autrement, la famille orgueilleuse de votre mari, qui ne va pas tarder d'arriver, vous accusera, et vous traitera avec toute l'ignominie que l'esprit de vengeance et d'avarice peut dicter.» ADOLPHE.
Laurina, dont l'âme était encore abîmée sous le poids des dernières paroles de son époux mourant, et pénétrée de son crime, répondit sans hésiter de la manière suivante:
«O! Adolphe! voudriez-vous me faire croire que mon coeur coupable vous aime encore? Vous, que ma raison troublée me montre comme un _séducteur_ et un _assassin_?... Malheureuse que je suis, le pourrais-je?... A quoi donc le sort m'a-t-il réservée?... Cependant écoutez-moi. Je suis déterminée à ne vous revoir jamais. Mon intention est bien de quitter le lieu où je suis, avec Victoria, la victime innocente de l'erreur de sa mère. Je vais me retirer pour un tems dans une province éloignée, et quand ma faute sera oubliée, j'essayerai de reparaître dans la société, non pour moi, mais pour ma fille a qui j'ai si cruellement fait tort. N'insistez pas pour me revoir, cela serait inutile. Je n'agraverai pas le poids dont ma conscience est chargée. Adieu pour jamais.»
Ayant écrit ceci, elle le remit au messager qui attendait une réponse. Mais faut-il le dire? Laurina, ne se repentant qu'à demi, et dans une agitation d'âme qu'elle ne pouvait dompter, espérait une nouvelle instance d'Adolphe! Elle n'osait s'avouer l'idée secrète qu'elle avait, qu'il ne renoncerait pas si facilement à son amour. Ce n'était qu'en tremblant et bien à regret, qu'elle fesait ses préparatifs pour quitter une demeure dont tout lui interdisait une plus longue habitation.
Il ne s'était pas passé une heure depuis le départ de sa lettre, lorsque le messager revint avec une réponse qui, soit dit à la honte de Laurina, lui causa une sensation de plaisir au moins aussi forte que la peine qu'elle avait éprouvée auparavant. Elle était conçue en ces termes.
«Vous voudriez vous éloigner de Venise avec votre fille! Prenez garde Laurina, il n'est pas question de plaisanter avec moi. Quittez le palais à minuit. Je vous attendrai ainsi que Victoria, sur le canal, vis-à-vis de vos fenêtres. Nous irons à Montebello, campagne que j'ai louée en arrivant ici, comme un délassement pendant le séjour indispensable que je suis obligé d'y faire encore. Sa situation est isolée et assez loin de la ville. Nous serons là à l'abri du soupçon, car tout le monde croit que le marquis est mort par la main des _bravos_ (assassins); j'ajouterai seulement que si vous persistez dans votre dessein de me fuir, je vous conduirai par tout où vous l'ordonnerez, et vous laisserai ensuite en paix; que ce soit donc entendu entre nous. Je jure par tout ce qu'il y a de sacré, que vous consentiez ou non à ma proposition, que vous ne sortirez pas de Venise sans moi. Je vous poursuivrai jusqu'au bout de l'univers, s'il le faut. Je serai sans cesse sur vos pas, et vous tourmenterai éternellement, si vous hésitez, ou si vous cherchez à m'échapper.» ADOLPHE.
Un soupir pénible partit du cœur de Laurina. Cherchant à se croire irrévocablement fixée dans sa résolution d'être vertueuse, et ne voulant pas lire plus loin dans ses pensées, elle écrivit ce qui suit:
«Bien convaincue, homme cruel, et le plus exigeant de tous! bien convaincue que je serai fidelle jusqu'à la mort à la promesse que j'ai faite à ... Dieux! je n'ose écrire son nom ... mes doigts tremblans ont peine à tenir la plume ... je consens à ce que vous me proposez, et je m'en rapporte _à votre honneur_ pour l'exécution de votre parole.»
Les choses étant ainsi arrangées, la faible Laurina reprit ses préparatifs. Mais hélas! quelle vîtesse elle y mit cette fois! Car, malgré qu'il lui eût été difficile peut-être de définir ce qui se passait en son âme, encore eut-elle pu y découvrir le plaisir de se savoir toujours aimée par l'homme qu'il lui convenait le plus d'éviter et même d'abhorer. Telle n'est que trop souvent la bizarrerie du cœur humain.
A minuit, Laurina, accompagnée de sa fille, quitta le palais de Lorédani. Adolphe fut exact au rendez-vous. Il reçut les dames avec un sérieux plein de hauteur, et les conduisit à une gondole qui les attendait. En peu de tems ils furent à Montebello.
Il n'est pas nécessaire de nous étendre sur cette partie de notre histoire. Nous dirons seulement qu'arrivés à la maison de plaisance, le perfide Adolphe appela à son aide toutes les séductions qui avaient déjà réussi à apporter le désordre dans une famille respectable. Il n'en oublia aucune, cette fois, et la malheureuse Laurina consentit d'abord à un délai de peu de jours, pour rester sous le toît de l'être qui l'avait perdue, le traître sachant bien ensuite comment prolonger ce délai. Effectivement, quel est l'homme qui, après avoir corrompu les principes et le cœur d'une femme qu'il trompe, trouve de la difficulté à maintenir sa victoire, s'il l'en juge digne? Néanmoins Adolphe tint si exactement sa promesse, que Laurina eût pu s'en éloigner, si elle eut continué de le souhaiter. O femme coupable! _elle ne le souhaitait pas_, car aveuglée par les fascinations de son amant, il lui semblait impossible de vivre hors de sa présence.
Insensiblement ce commerce, doublement criminel, se ressera et devint plus durable que jamais. Cependant Adolphe eut l'hypocrisie de faire un voyage en différes lieux, et même à une distance considérable de chez lui, sous le prétexte de trouver une demeure convenable pour la jeune Victoria et sa mère. Il n'ignorait pas que faire changer Laurina de scène, c'était la détourner de ses réflexions douloureuses, et en venir à ses vues. Il savait bien aussi, que tant qu'elle serait avec lui, elle n'éprouverait pas un instant de tristesse, et par conséquent elle ne pourrait voir qu'avec horreur l'instant de s'en séparer.