Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
Part 17
Henriquez et Lilla aidèrent à le soutenir. En peu de minutes, on fut à la grotte, sous le rocher, et le Comte s'assit sur le même banc de verdure qui avait déjà été si fatal à une autre.... Passant son bras autour de Victoria, il appuya sa tête sur son épaule.
»Vous êtes bien fatigué, mon ami, dit-elle avec inquiétude.
»Oui, Victoria, et je voudrais être maintenant au château, car je n'en puis plus de soif.»
»Que voudriez-vous prendre, Bérenza, je vais vous l'aller chercher.»
»N'importe quoi, je meurs de soif; je voudrais cependant du vin.»
»O mon frère! je crains fort que vous n'en buviez trop; et le vin ne fait qu'augmenter la fièvre qui vous consume.»
»Laissez-moi faire, Henriquez, dit-il avec une sorte d'humeur; je veux boire, ou je meurs; qu'on me donne du vin ou autre chose; voudriez-vous refusera un malheureux déchiré de douleur ce qu'il croit propre à les appaiser?»
Avant que le comte n'achevat ses plaintes à un frère qui l'adorait, il en sentit du regret, et lui tendant la main, il ajouta; mon ami pardonne-moi, tu ne sais pas tout ce que je souffre; que le ciel te préserve de pareilles angoisses. Si tu me refuses du vin, mes forces se perdent toutes, et mon mal en devient mille fois plus insuportable; en en buvant, il me semble que je renais ... autrement, je crois toucher à ma dissolution.... Ici, il fit un signe qu'Henriquez comprit, et fâché d'avoir causé un instant d'humeur à son malheureux frère, il dit à Lilla de voler au château, et de faire apporter du vin au plus vîte, parce que lui restait pour secourir le comte au besoin.
La belle Lilla s'élança comme la biche pour remplir sa mission. Bérenza revint enfin à lui, mais son pouls battait plus violemment encore, et tous ses membres tremblaient.
L'amante d'Henriquez reparut toute essoufflée. «Je viens de rencontrer le maure Zofloya, dit-elle; pensant que le Comte pourrait avoir besoin de prendre quelque chose, il venait ici avec du vin dans un verre. Le voici qui s'approche; ainsi, seigneur Bérenza, ajoute-t-elle avec un doux sourire, vous allez vous sentir soulagé.»
»Mille remerciemens, mon petit ange.» Et le pauvre Comte la regarda avec amitié. En ce moment, le maure, s'avançant respectueusement vers Bérenza, lui présenta le gobelet qu'il tenait. A cette vue, un mouvement précipité se fit sentir au cœur de Victoria; elle vit l'accomplissement de ses dernières paroles et garda le silence.
«Donnez-moi ce verre, ma bonne amie; vous savez que de votre main je bois avec plus déplaisir.»
Victoria prit le verre en examinant Zofloya, dont le regard attestait que la mort était là.
Quoique d'une hardiesse décidée dans le crime, l'expression étrange, terrible du maure, la fit frissonner: cependant, tenant le verre d'une main ferme, elle le présenta à son époux.... Il l'éleva en le regardant avec des yeux creux, et remercia le ciel, comme s'il eut répandu ses bénédictions sur sa tête.... Puis, le portant à ses lèvres, il le but tout d'un trait...!
A peine cela fut-il fait, qu'un mouvement convulsif lui fit porter la main sur son cœur. Une douleur nouvelle s'y fit sentir ... cependant il ne prononça pas un mot, car les feux de l'Éthna le consumaient.... Ses lèvres et ses joues se couvrirent d'une pâleur mortelle.... Un soupir pénible partit de son sein. Ses yeux se fermèrent.... Ses bras sans nerfs tombèrent à ses côtés, et, privé de sens, il glissa à la renverse...! Qui alors était plus recueilli que le maure Zofloya? Il détacha la veste du Comte; il lui frotta les mains et les tempes, et tandis qu'Henriquez était frappé d'horreur, et que même la criminelle Victoria frémissait au prompt succès de ses désirs, il montrait seulement un calme triste; il disait que le Comte n'était que tombé en faiblesse; qu'en le portant au château, les remèdes lui feraient sûrement revenir. Henriquez, quoiqu'insensible par la violence de sa douleur, consentit à la proposition du maure: alors ce dernier soulevant dans ses bras nerveux celui qu'il savait bien perdu à jamais, se hâta d'arriver au château.
Le corps sans vie étant posé sur un lit, un domestique de confiance se proposa pour aller chercher un moine du couvent voisin, qu'il avait entendu dire très-habile dans la connaissance des maladies de toute espèce. Henriquez, adoptant son idée, envoya aussitôt chercher ce moine, et se rapprocha de son frère, pour aider Victoria, et son complice abominable, dans les prétendus efforts qu'ils faisaient pour le rappeler à la vie.
Il n'est pas besoin de dire que tout ce qu'on essaya fut inutile. Cependant Victoria eut des craintes très-vives sur le savoir réputé du moine, qui pourrait peut-être contrecarer les effets du poison, ou découvrir la trame horrible. Cette idée la jetta dans une frayeur, que, ni la présence de Zofloya, ni les regards qu'il lui lançait pour la rassurer, n'avaient le talent de détruire.
Après quelque tems d'une anxiété tourmentante, éprouvée par tous, quoiqu'avec des motifs différens, Antoine revint. Il amenait un moine, mais non celui dont il avait parlé. Le révérend père était absent pour faire des visites de charité dans le voisinage; celui qui venait à sa place avait été recommandé hautement par le supérieur, comme capable de suppléer au père Anselme, et son égal en savoir, piété et bienveillance envers les hommes.
Le moine s'approchant de Bérenza, le regarda pendant quelques minutes; il demanda qu'on lui découvrit le bras. Alors prenant sa lancette, il fit une piqûre à la veine. Victoria était courbée sur le Comte, d'un air excessivement affligé, et Henriquez soutenait le bras immobile. Le premier coup de lancette n'avait rien produit, mais au second le sang en sortit soudain, et jaillit sur la figure de Victoria.
La femme criminelle trembla d'épouvante. Le sang vengeur de son mari venait de marquer sou assassin, et en appliquer la preuve sur ses joues! Elle n'osa lever les yeux de peur qu'on y lut la confirmation du crime; mais prenant son mouchoir d'une main tremblante, elle en essuya les gouttes pourprées. Elle se pencha de nouveau sur le corps, et dans l'altonte de quelque chose de plus terrible. C'était tout cependant; le sang s'était lancé, il avait cessé aussitôt. La vie ne paraissait plus suspendue ... elle avait fui pour jamais!
Personne ne soupçonnant le crime de Victoria, son agitation fut attribuée à la douleur amère qu'un événement aussi cruel devait naturellement lui causer. Pendant que chacun était occupé autour de Bérenza, elle essaya de lever les yeux. Ceux de Zofloya furent les seuls qu'ils rencontrèrent. Elle y lut toute la férocité du crime, et ne pouvant le regarder long-tems, elle se tourna vîte d'un autre côté.
Quoique désespérant du plus léger succès, le moine venait d'ouvrir la veine de l'autre bras. Les terreurs de Victoria se renouvelèrent, mais rien ne suivit la lancette. Le coeur était glacé, et ce sein qui avait battu dans toute l'élévation de l'orgueil, était absolument insensible. Bérenza reposait d'un sommeil éternel!
Ce destin prononcé sur le meilleur des êtres, excita des regrets cruels dans l'âme de tous, excepté dans celle de Victoria. Cependant, quoiqu'une mort aussi prompte ne fut pas attendue, personne n'espérait plus rien de l'état déclinant du Comte. Il n'avait point été attaqué d'une mort subite; au contraire, son mal avait été progressif quoique rapide. Henriquez attribuait cette prompte dissolution à l'obstination fatale que son frère avait apportée à refuser tout espèce de remède, et à voir les médecins, dans l'idée bizarre de son esprit; par fois systématique, que la nature devait suffire pour triompher avec le teins de ses propres infirmités. Jamais Bérenza ne voulut s'entendre dire qu'il était en danger, quoiqu'on le lui fit comprendre de la manière la plus ménagée; et Henriquez ne cessait de presser Victoria d'user de son pouvoir pour le faire changer de système et le rendre plus raisonnable; mais c'est ce à quoi elle se refusait toujours, sous prétexte que son frère connaissait mieux son tempérament que qui que ce fut. Henriquez qui savait que le moindre mot de la part de sa belle sœur, aurait changé les résolutions les plus obstinées de Bérenza, lui en voulait fortement quand elle disait que les médecins étaient des ignorans, qu'ils faisaient des expériences dangereuses sur les malades, et quelle n'avait aucune foi à leurs décisions aveugles; qu'il était beaucoup moins hasardeux de se confier aux opérations de la nature. D'après ces réflexions, Henriquez se tourna tout à fait contre l'infâme épouse. Il ne l'avait jamais vue avec aucun sentiment agréable, maintenant elle lui semblait horrible à envisager. Il lui attribuait la mort de Bérenza, en ce qu'elle l'avait soutenu dans ses méprises cruelles. Malheureux frère! tu soupçonnes encore bien peu ce que tu dois à ce monstre, et la nature ne t'a appris qu'une faible partie de ses crimes!
CHAPITRE VI.
Quand tous les habitans du château se retirèrent chacun dans leurs chambres, ce fut plutôt pour se livrer à leurs regrets dans la solitude, que pour goûter le moindre repos. Victoria, insouciante sur le crime qu'elle venait de commettre envers le plus excellent des êtres, ne tarda pas à se livrer au sommeil; mais, à peine assoupie, elle fut réveillée en sursaut par un songe qu'elle venait de faire, et qui avait l'air de la vérité. Elle se leva à demi, et regarda tout autour de sa chambre en tremblant violemment. Elle venait de rêver qu'étant dans l'appartement du Comte, et tirant les rideaux de son lit, elle avait vu sa figure pleine de taches livides ... de nature à convaincre qu'il était mort empoisonné. Remplie d'épouvante, elle appelait Zofloya à grands cris, quand il parut à ses yeux ... sans daigner lui répondre, il souriait avec une malice infernale. Ce fut cette image horrible qui la réveilla, et l'impression en était si forte, qu'elle eut de la peine à se soumettre à l'idée de n'avoir fait qu'un rêve. Le visage tacheté de Bérenza était toujours présent à sa vue!...
Enfin voulant se détacher de ce qu'elle appelait une terreur superstitieuse, elle prit le parti d'aller dans la chambre du Comte, pour se rendre raison de son rêve, et chasser ces fantômes conjurés contre son imagination.
Elle quitta tout-à-fait son lit, et s'enveloppant d'une longue robe blanche, elle prit la lampe qui brûlait sur la table de marbre de sa chambre et sortit. Zofloya lui avait bien fait entendre qu'il la garantirait de tout soupçon; mais avait-il voulu dire de celui d'attentat contre la vie du Comte. Il ne s'était pas assez expliqué, il ne l'avait point assurée qu'après la mort, il ne surviendrait pas des accidens qui en découvriraient la cause. Cette réflexion lui fit doubler le pas, et elle entra dans la chambre funèbre, le cœur lui battant fortement et la pâleur sur les traits. La crainte de voir son songe vérifié la retenait: elle n'osait approcher du lit. Les rideaux de gaze en étaient tirés tout autour, Victoria hésita long-tems, et en cherchant à voir, à travers le tissu léger, le malheureux Bérenza, dont la forme paraissait comme enveloppée d'un brouillard épais, elle devint enfin plus hardie, et écarta les rideaux. Un voile cachait ses traits, elle l'arracha avec emportement, et.... O confirmation horrible de ses craintes! Le visage du Comte était non-seulement défiguré par la contraction des muscles, mais couvert de plaques hideuses, et même pires que son rêve ne les lui avait dépeintes.... Elle resta clouée sur la place pendant quelques minutes. Elle voulut en voir davantage, quoique cette connaissance fut faite pour augmenter sa consternation, et découvrit la poitrine.... Ce sein, jadis le siége de l'honneur et de la paix! elle y trouva de grandes marques vertes et bleues qui la firent tomber sur le lit presque sans sentiment! elle fut effrayée, non par l'idée que son crime allait la soumettre à la justice publique, mais en pensant que le supplice arrivant trop tôt, la priverait de ce que ses souhaits criminels s'étaient promis, et pour lesquels elle avait déjà tant fait.
Ces idées s'évanouirent. Victoria resta encore à la même place, regardant toujours celui qu'elle avait plongé dans le néant, et qui, si elle eût été susceptible du moindre sentiment, lui fesait mille reproches dans sa pause lugubre. Hélas! non! la barbare ne songeait plus qu'aux conséquences qui pouvaient résulter de cette mort. Le jour s'approchait, et son cœur battait avec plus de violence et d'allarmes. Quels soupçons allaient naître! que devenir.... Le tribunal terrible de l'inquisition ... ses tourmens ... son œil de linx qui perçait à travers toutes les obscurités ... que de choses vinrent tour-à-tour augmenter l'effroi de son âme! malgré tout, elle pensait, avec espoir, aux promesses que lui avait faites Zofloya, et c'était ce qui la ranimait. Elle voulait le voir ... mais comment s'y prendre, à une pareille heure ou le maure, présomptueux, pourrait se prévaloir d'une démarche si fort contre la décence?
Cependant on pensera bien que cette réflexion n'occupa pas une seconde de plus l'esprit de Victoria; et dans sa situation embarrassante, elle ne vit rien de mieux que de l'aller trouver. Elle savait que sa chambre était près de l'appartement d'Henriquez, et elle marcha doucement de ce côte: il fallait traverser un corridor fort long, que la seule lampe éclairait, ce qui la força à marcher lentement: soudain sa lumière donna sur la veste pailletée de Zofloya: c'était lui qui venait de son côté.
--Je vous cherchais; j'ai besoin de vos avis suivez-moi, vous prie, dit Victoria, enchantée et surprise tout à la fois de le rencontrer à pareille heure de la nuit.
--Je vous suis, madame, répondit le maure.
Victoria posa son doigt sur ses lèvres et retourna à la chambre du comte. Ces deux êtres formaient en ce moment le contraste le plus frappant. Victoria, grande et élancée, était forte en proportion. Sa robe de nuit l'enveloppait étroitement, et laissait voir toutes ses belles formes. Ses cheveux, noirs comme le jai, tombaient en désordre sur ses épaules. Zofloya, d'une taille de géant, et costumé d'une manière particulière, semblait encore plus grand aux rayons mobiles de la lampe, et son ombre se projectant sur le mur, le portait à une hauteur beaucoup plus qu'humaine. Une ou deux fois, cette grandeur trompeuse frappa de crainte celle qui n'en connaissait aucune; et sans le sujet dont elle était fortement occupée, elle se serait arrêtée aussitôt; mais son esprit avait bien une autre cause d'attention!
Ils furent à la chambre solitaire.
--Entrez, Zofloya, et approchez du lit.
Le maure obéit.
--Ouvrez ces rideaux, et regardez ce qu'ils cachent.
Le maure tira les rideaux et vit les traits de Bérenza; puis se tournant vers sa veuve, elle crut remarquer en lui la même expression qu'elle avait vue dans son rêve.
--Eh bien, maure, dit-elle, en lui prenant vivement le bras, qu'allez-vous faire dans une extrémité pareille?
Zofloya resta muet.
--Dites donc, est-ce ainsi que vous me préservez du soupçon? voyez-vous ces taches noires et ces traits crispés par l'effet du poison ... que va-t-on dire ... que c'est le poison qui a tué Bérenza.»
»Ceux qui verront le Comte, ne manqueront pas de le croire, répliqua froidement le maure.
»Zofloya, Zofloya!... que voulez-vous dire?»
»Je dis, belle personne, que ceux qui verront le Comte, prononceront aussitôt qu'il est mort empoisonné.»
Victoria se frappa les mains, et demeura muette de consternation. Elle fixait le maure d'un air égaré.
»Victoria, dit-il enfin, si vous voulez de _mes services_> je vous répèterai ce que je vous ai dit souvent; il faut placer votre _confiance absolue_ en moi, et ne point changer. Retournez dans votre appartement, et soyez sans crainte pour demain.»
»Mais Bérenza?»
»Laissez-moi le soin de votre sureté.»
»Mais ces moyens....»
Le maure fronça son noir sourcil, »_j'ai dit_; prononça-t-il avec humeur, et en montrant la porte d'un air d'autorité.
Victoria tremblait de tous ses membres en s'en allant; une sorte de crainte horrible à l'aperçu du caractère inexplicable du maure, la tenait tellement, qu'elle n'osait plus le presser: l'œil de cet homme brillait comme des étoiles à travers un nuage, et il la poursuivit jusqu'à ce qu'elle eut fermé sa porte, ce qu'elle fit sur le champ.
Ses doutes, ses espérances, se balançaient; mais la dernière parole du maure la tranquillisait, car il ne l'avait jamais trompée. Cependant l'obscurité de son langage l'étonnait souvent, et cette fois, surtout, il la laissait dans l'incertitude de ce qu'allait devenir le corps du Comte. Enfin, elle passa le reste de la nuit à attendre un résultat douteux.
Ah! que Victoria recevait bien en ce moment le salaire trop juste, dû à un être aussi coupable!
Le jour n'était pas encore avancé, lorsqu'un bruit extraordinaire et une confusion de voix se firent entendre dans le château. Sa conscience l'empêcha d'en demander la cause: presque morte de pour, elle attendit qu'on vint l'instruire de ce qui excitait ce bruit. Une sueur froide découlait de son front, et sa langue était glacée. Enfin, on frappa violemment à sa porte; son sang s'arrêta; une pâleur mortelle la saisit: on frappa plus fort. Plus morte que vive, Victoria se traîna vers la porte pour ouvrir. Plusieurs personnes et domestiques entrèrent chez elle en foule. La terreur la plus grande s'exprimait sur leurs traits, et deux ou trois prononcèrent avec volubilité ces mots: _on a enlevé le corps de monseigneur le comte._
CHAPITRE VII.
Cet événement répandit la consternation dans tout le château; et pendant ce tems, Victoria cachait avec soin ce qu'elle en soupçonnait sous une apparence de surprise extrême.--Oh! charmant Zofloya, s'écriait-elle étant seule, tu avais bien raison de dire que ceux qui verraient le corps du comte y reconnaîtraient la cause de sa mort, parce que tu avais décidé que personne ne le verrait jamais. Non, homme aimable, je ne formerai plus le moindre doute sur toi maintenant, ni ne craindrai rien davantage, car cette circonstance me prouve que ta prudence et ta sagesse sont également profondes.
Après s'être ainsi félicitée de se voir dérobée au danger, Victoria réfléchit sur cette disparition soudaine du corps. Où, dans quel lieu avait-il été transporté? sans doute dans quelqu'abîme sans fond, ou un torrent l'avait englouti pour toujours. Elle s'alambiqua l'esprit à ce sujet; mais comme l'essentiel était qu'il fût totalement disparu, elle n'y songea plus, et heureuse de se voir à l'abri du soupçon, elle resta tranquille.
Quelqu'étranges et terribles que soient les choses à l'instant où elles arrivent, l'effet s'en affaiblit avec le tems, et bientôt des circonstances plus rapprochées en tiennent la place. Aussi, plusieurs semaines s'étant passées, tous ceux qui étaient attachés au comte sentirent leur douleur s'amoindrir par degrés. Une tristesse plus calme dura encore un peu, et laissa dans les esprits une certaine idée que quelque jour il y aurait une catastrophe horrible dans le château, et qu'elle serait suivie d'une découverte miraculeuse au sujet de l'enlèvement du corps du comte de Bérenza.
Henriquez était celui que cette mort affectait le plus. Aussi en conserva-t-il une mélancolie noire, que rien, pas même la vue de sa petite amie, ne pouvait dissiper. Le château lui devenait un séjour insupportable, et la présence de Victoria le lui était encore plus. Il pensa à quitter ce séjour, et même l'Italie, pour aller dans quelque climat lointain, où le souvenir de sa peine ne l'assiégerait pas autant qu'il le ferait au lieu où il était.
Cependant, le tems approchait où la tendre Lilla allait se trouver quitte de ses devoirs sacrés; aussi se décida-t-il à rester jusqu'à cette époque; car, en s'éloignant du château, il savait que la décence l'empêcherait d'en faire autant, et qu'elle demeurerait toujours avec Victoria; conséquemment il se fût privé de la voir aussi souvent.
Mais cet attachement profond des deux jeunes gens, quels obstacles allait y mettre Victoria! elle n'avait plus, ainsi qu'elle le pensait, rien à ménager. Elle renouvella donc ses attaques auprès d'Henriquez, qui, toujours également épris, n'avait de soin et de pensée que pour sa Lilla. La beauté délicate de cette jeune personne, son aimable douceur, sa tournure de Sylphide, tout en elle lui semblait incomparable; et, habitué à l'admirer, il ne voyait rien dans les autres femmes qui put être mis en parallèle avec son objet de perfection. Quant à Victoria, sa répugnance pour elle s'accroissait à chaque instant. Sa taille forte, quoique noble, son maintien hardi et son air imposant lui déplaisaient. L'âme sèche, le cœur insensible, et par-dessus tout, une violence de caractère qu'un rien excitait, la lui laissait voir avec une sorte d'horreur. Quelle différence entre ces deux femmes! quand Lilla d'un air timide et doux cherchait à caresser Victoria, Henriquez tremblait que la rudesse de celle-ci ne froissât la délicatesse de son amie, et il les comparait dans leurs embrassemens, à la tendre colombe flattée par le vautour.
Enfin, la veuve de Bérenza parvint à se convaincre que non-seulement elle était indifférente à son frère, mais qu'il la méprisait et la haïssait. Cette découverte amère pensa lui aliéner l'esprit.--Oui, il me déteste, se disait-elle dans ses accès de rage, mais cependant il sera à moi ... un caprice enfantin ne l'en dispensera pas.... Ah! s'il le faut, ma fortune et ma main lui appartiendront ainsi que ma personne; je sacrifierai encore une fois ma liberté pour son bonheur.
Au milieu de ses réflexions, la superbe Victoria se faisait à peine l'idée que Lilla était cause de l'indifférence d'Henriquez. C'est pourquoi elle se décida à avoir une explication avec lui, et pensa à lui faire une proposition qu'elle croyait bien ne pouvoir être refusée. L'occasion la plus proche fut choisie par elle a cet effet.
Tout s'arrangea précisément selon ses vœux; car, ce même soir, Lilla se plaignant d'une indisposition, alla se coucher de bonne heure; et Henriquez, qui n'avait nulle envie de rester avec une femme qu'il ne pouvait souffrir, se leva peu après que l'autre fut partie, puis, saluant sa belle sœur, il touchait la porte.... « Restez, Henriquez, lui cria la femme déboutée, j'ai besoin de vous parler.»
Henriquez s'arrêta.
«Revenez et asseyez-vous, je vous prie.»
«Auriez-vous quelque chose d'assez important à me dire, Signora, pour que cela ne pût se remettre? ou autrement vous me le diriez demain.»
«Je ne puis attendre, et vous demande encore une fois de vous asseoir, Henriquez.»
Le jeune homme fut contraint de reprendre son siège; et aussitôt l'indigne créature se jetta à ses pieds en lui prenant la main.--Henriquez, je vous adore. Voyez cette posture ... je m'en sers pour vous faire l'offre de ma fortune et de ma main ... en un mot, je demande à être votre épouse....»
»Madame, répondit Henriquez, en se dégageant, comme veuve de mon frère, je me dispenserais de répondre ainsi que je le devrais à votre égarement; depuis sa mort, vous m'êtes devenue étrangère; et ce n'est pas ma faute si vous n'avez pas su lire dans mon âme, tout l'éloignement que vous m'inspirez.... Comment osez-vous oublier sitôt un époux qui vous adorait, et tandis que ses cendres fument encore! malheureuse, pouvez-vous bien m'avouer ainsi votre passion criminelle, quand vous savez que je suis pour jamais attaché à une autre!»
Victoria quitta son humble posture; elle n'avait pas cru aller si loin, mais le mouvement de son cœur l'avait emportée ... maintenant, outrée de la réponse d'Henriquez, elle y répondit avec la même irritation.
»C'est assez, homme indigne ... cette froideur insultante, ces reproches amers, eussent été supportés par moi, dont la fierté et la patience sont égales à l'amour; mais vous permettre de me dire sans crainte, que vous en aimez une autre!»