Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
Part 16
--Mais quand cela arrivera-t-il? Cet état peut durer des siècles, et il faudra donc, en attendant, que j'endure les feux qui me dévorent, que ma jeunesse se flétrisse, et que mon énergie se perde dans l'inaction de mes passions? oh, Zofloya! si vous voulez me servir, que ce soit tout de bon. Jusqu'ici, vous n'avez fait que des bagatelles.
Le Maure se jette en arrière et regarde Victoria avec courroux: jamais elle ne lui avait vu un coup-d'œil si terrible. A l'instant sa colère cessa; elle baissa les yeux et craignit de l'avoir fâché. Oui, Victoria, que jamais mortel n'avait fait trembler, qui n'avait pas craint de rappeler la douleur dans le cœur d'un père, d'avilir une mère, et de conduire un époux au tombeau, frémissait à l'idée de s'être attiré le courroux du maure Zofloya! Cependant elle ne s'avoua point cette sensation; mais s'approchant de lui, elle dit: pardonnez-moi, Zofloya, pardonnez ma vivacité, et ne l'attribuez qu'au délai qu'éprouvent mes espérances, et qui me troublent la tête.
--C'est bien, Madame, répondit le maure, en la saluant avec une politesse mêlée de hauteur.
--Vous me pardonnez, mon ami; ainsi veuillez me continuer vos conseils.
--Je vous _guide_, madame, et ne vous _conseille_ pas. Cependant, je dois observer que la confiance _unique_ que vous m'avez fait l'honneur de placer en moi, n'a pas encore été trompée. Il sera tems de me faire des reproches, quand vous découvrirez que j'en ai abusé. Epargnez-moi, je vous en supplie, jusques-là. Cessez aussi vos doutes, en attendant; et si vous voulez que je vous aide, il faut souffrir, sans commentaire, que je suive le chemin le plus sûr de vous conduire à vos fins. Je vous avais dit que la dernière drogue acheverait la destruction du comte, mais n'ai-je pas ajouté, en même-tems, qu'elle agirait lentement? vouliez-vous donc brusquer les choses, afin de vous frustrer pour jamais de l'objet de vos espérances, et nous perdre tous deux ensuite?
--Eh bien, Zofloya, je suivrai vos intentions en tout point. Ne froncez donc plus le sourcil, et regardez-moi comme de coutume.
--Belle Victoria! on ne peut vous en vouloir, dit le maure en pliant le genou. C'est à moi à vous demander pardon et à vous promettre le service le plus dévoué.
--Levez-vous, maure charmant, et touchez ma main.... Jamais! oh! jamais, je le répète, il ne sera en mon pouvoir de vous récompenser comme vous le méritez.
--C'est _me récompenser_, madame, que de continuer à _accepter mes services_. Daignez maintenant m'écouter: vous voulez que le comte Bérenza meure tout d'un coup. Je crois plus prudent de le laisser aller jusqu'à ce que le poison ait entièrement produit ses effets. Mais comme je n'ai d'autre désir que de vous contenter, tout en nous gardant du danger de manquer notre affaire ... voici une drogue dont j'assure la vertu la plus prompte. De peur, cependant, qu'il ne survienne quelque chose qui arrête ses progrès et qu'il ne faille une petite addition ou une plus grande force de la dose, je vous recommanderais de l'essayer sur un sujet sans conséquence.... il s'arrête.
--Je ne sais personne sur qui je puisse faire l'essai, dit Victoria.
--Cette vieille parente que l'orpheline Lilla a avec elle...? c'est autant que je puis croire, un être inutile à la jeune personne, et sans doute fort ennuyeux pour tous?
--Il est vrai, répondit Victoria, qu'elle est bonne pour une expérience semblable.
Le maure sourit avec malice.
--Je voudrais donc, signora, que vous amenassiez la dame officieuse dans la forêt. J'y paraîtrais bientôt, comme si vous m'aviez demandé, avec deux verres de vin ou de limonade. Vous prendriez celui que je tiendrais de votre côté et présenteriez l'autre à la vieille femme; elle est faible et touche aux portes du tombeau. Si la dose ne produisait pas promptement son effet, immédiatement après l'avoir prise, nous y ajouterions un grain de plus pour le comte.
--Mais si l'effet n'est pas aussi prompt que vous le dites, Zofloya, nous nous trahirons.
--Laissez-moi faire, signora. Sitôt l'opération, qui sera prompte, je vous assure, je m'éloignerai, et vous courrez au château pour appeler du secours, en disant, comme cela paraîtra probable, que la signora est tombée; dans une attaque d'apoplexie.
--Mais ne verra-t-on pas quelques marques de poison après sa mort?
--Elles seront attribuées au genre de mort subite qui l'aura atteint. Il n'y aura rien qui puisse exciter le soupçon; soyez en bien assurée, belle Victoria. J'ai _intérêt, le plus grand intérêt_ à ne point vous exposer.
--Eh bien, donnez-moi donc cette poudre. Je compte absolument sur vous.
Le maure lui donna le petit paquet contenant le poison, et le lendemain fut pris pour en faire l'essai cruel. Ces deux-êtres se séparèrent ensuite et gagnèrent le château chacun de leur côté.
Le lendemain, Victoria saisissant l'occasion, entra dans le petit appartement où la pauvre dame était assise auprès d'une croisée à respirer le frais des montagnes. Solitaire et délaissée par tous, même par Lilla, que son ami avait emmenée d'un autre côté, elle parut bien contente de voir la dame du château, qui, plus rarement que personne, daignait lui rendre visite.
--Quoi! totalement seule, signora, dit-elle en entrant. Allons, venez faire un tour de promenade avec moi; le grand air vous conviendra mieux que ce coin si sombre où vous vous tenez.
La pauvre dame, surprise et flattée en même tems d'une pareille marque de condescendance, se leva aussi vîte que ses facultés purent le lui permettre.
--Appuyez-vous sur moi, bonne signora, et je vais vous conduire.
L'offre fut acceptée avec respect et reconnaissance. Soutenue de la sorte, elle arriva jusqu'à la forêt. Victoria maudissait de tout son cœur la lenteur que la vieille mettait à marcher, encore fallait-il s'arrêter de tems en tems pour reprendre haleine. Mais le mauvais génie de la première favorisait ses intentions horribles: elles ne rencontrèrent personne; et le grand air ayant rendu quelque vivacité à l'impotante Signora, elle dit pouvoir aller plus loin. Alors Victoria la conduisit dans un endroit fort obscur de la forêt. Un rocher s'avançant en forme de voûte s'offrit pour leur servir de pavillon. Victoria parut n'avoir amené la Signora en ce lieu que pour l'y tenir mieux à l'abri du vent et du soleil, et parce que dans ses promenades elle avait remarqué ces sièges naturels et fort commodes. Elle l'invita donc traîtreusement à s'asseoir un instant sous le rocher.
Malgré tout, la Signora paraissait fort fatiguée; mais la complaisance comme la reconnaissance l'empêchaient de se plaindre. Victoria lui dit: « vous êtes lasse, Signora, je crains que l'exercice n'ait été trop fort pour vous. Souffrez que je retourne au château pour vous chercher quelques raffraîchissemens, quoique le maure, me sachant à la promenade, ne manquera sûrement pas de m'apporter du sorbet ou de la limonade.»
«Sainte Vierge-Marie, reprit la bonne dame, que le ciel me préserve de vous donner cette peine: je n'ai besoin que d'un peu de repos ... je ne suis plus jeune, Signora.»
En ce moment, Victoria aperçut à travers les arbres le turban garni d'émeraudes de Zofloya, qui brillait aux rayons du soleil. Son cœur battit violemment. Dès que le maure fut près, elle se leva pour prendre les verres qu'il tenait sur un plateau d'argent. Exacte à garder celui qui était de son côté, elle présenta l'autre à la paisible Signora, qui le reçut d'une main tremblante, et en faisant mille remercimens de tant de bonté.
Cependant, à peine eut-elle pris la drogue fatale, qu'elle d'en ressentit. Elle voulut parler: son œil était égaré; tout son corps s'agitait de convulsions. Elle articula difficilement ce peu de mots: « Horreur!... je ... je suis empoisonnée....»
«Elle ne meurt pas, dit tous bas Victoria.»
Zofloya ne répliqua point; mais, se jetant sur l'infortunée, il lui serra le gosier de ses deux mains, et quelques cris de désespoir à moitié formés se perdirent dans le râle de la mort. Alors, se levant d'un air tranquille, il posa le doigt sur ses lèvres, et montrant le côté du château, il disparut précipitamment.
Victoria comprit le signe; et, sans être effrayée ni fâchée du crime qui venait d'être commis, elle se sauva également au château, et appela du secours. Les gens accoururent de tous côtés, et quand elle les eut informés de la terrible catastrophe arrivée à la Signora, ils se hâtèrent d'aller à l'endroit où elle avait eu lieu. Bérenza même, tout épuisé qu'il était, voulut se rendre spectateur d'un événement qui n'était que le précurseur de sa mort. La pauvre petite Lilla, presque folle de douleur, se tordait les mains en voyant sa parente sans vie; car c'était bien alors qu'elle devenait orpheline et privée tout-à-fait de famille dans le monde!
«Injuste Lilla, lui dit Henriquez en s'efforçant de l'arracher à un spectacle si triste, n'avez-vous pas un amant, un ami qui n'existe que pour vous?»
Lilla ne répondit point. Les larmes arrosaient ses jolies joues, et son cœur était gros de soupirs. Henriquez parvint à l'entraîner, et Victoria, les voyant s'éloigner ensemble, sentit la colère dévorer son sein.
Tout le monde crut que la vieille dame était morte d'un coup de sang. Quelques-uns dirent que l'air avait trop pris sur ses organes débiles.
D'autres que les convulsions l'avaient étouffée, tandis que les gens pieux attribuèrent sa mort à la providence, qui avait permis sa fin pour l'enlever à des infirmités qui ne pouvaient guères la laisser aller plus loin. Personne en un mot ne soupçonna la véritable cause de cette mort tragique, qui n'avait eu de témoins que ses acteurs, qui l'avaient exécutée sous les ombrages où elle avait été tramée.
CHAPITRE V.
Quelques jours se passèrent après la mort funeste de la pauvre Signora, pendant Lesquels Victoria, faisant usage, à son grand déplaisir, du poison lent, (le maure lui avait refusé obstinément la dernière dose) sentit son impatience aussi bien que son amour augmenter. Alors elle chercha à s'entretenir encore avec le noir, complice de ses crimes. Ce fut un soir où rien n'était convenu entr'eux, qu'elle courut après Zofloya. La fureur du mal était si forte en elle, que rien ne pouvait l'arrêter. Le malheureux Bérenza vivait toujours, et c'était l'obstacle à ses souhaits. Sa mort! sa mort seule pouvait la satisfaire.
Elle porta ses pas vers le plus épais de la forêt, où le sombre cyprès, le haut pin et le peuplier élancé mêlaient leur ombrage. Au-delà, des rochers amoncelés les uns sur les autres, des montagnes inaccessibles, perçaient à travers les clairières que laissait le feuillage. Sur le sommet de ces montagnes, on voyait encore par-ci par-là de vieux chênes que le tems avait noircis, et qui, examinés de loin, ressemblaient à des arbrisseaux manqués par la nature. Il y ayait au-dessous de ces masses colossales, des précipices dans lesquels tombaient des torrens qui gémissant continuellement dans un abîme qu'on ne pouvait voir, remplissaient la solitude environnante d'un murmure aussi triste que mystérieux.
Victoria s'arrêta un moment pour regarder autour d'elle. L'horreur sauvage du lieu lui sembla en conformité avec son âme. Elle se laissa aller à un enchaînement de pensées qui lui causèrent une oppression violente. Son cœur, livré à l'anarchie, ne respirait que crime. Elle souffrait d'avoir laissé subsister jusqu'à ce jour une barrière entr'elle et ses désirs.--Avec le secours du poignard, s'écriait-elle, j'aurais déjà tout fini. Je déteste ma folie d'avoir écouté si long-tems les craintes misérables qui ont retenu ma main.--S'excitant ainsi dans la frénésie de ses passions, elle ne réfléchissait pas que le danger menace quiconque commet ouvertement le crime. La raison ni la prudence ne pouvaient plusse faire entendre, et l'ardeur des pratiques du mal conduisait seule cette créature féroce.
--O Zofloya, Zofloya, répéta-t-elle avec impatience, pourquoi n'es-tu pas ici? peut-être parviendrais-tu à adoucir la fermentation de mon cerveau!--En disant ces paroles, elle se frappa durement le front, et se jeta la face contre terre.
Soudain des sons mélodieux se firent entendre. Ils ressemblaient à la double vibration d'une flûte. Cette mélodie agit sur son âme, et parvint à la calmer. Ce n'était pas là les sons de l'orgue du couvent voisin, ni ce n'avait l'air d'une musique terrestre. Outre ce, le couvent était de l'autre côté et au milieu des rochers. D'ailleurs, le vent et l'éloignemen eussent empêché d'entendre la musique claustrale, car tous deux étaient contraires en ce moment. Mais, d'où venaient donc ces sons que Victoria entendait, et qui suspendaient son délire? elle pensa un instant que ce pouvait être Henriquez, qui, plein de grâce et de beauté, chantait les douceurs de l'amour. Cet air mélancolique la faisait souffrir. Elle se disait que ce qu'il exprimait si bien ne serait peut-être jamais senti pour elle, et que des obstacles toujours insurmontables empêcheraient le bonheur dont elle voulait jouir avec lui. Si ces émotions turbulentes s'appaisaient, c'était pour laisser place à d'autres non moins dangereuses ... elle écouta encore un moment, après quoi elle n'entendit plus rien.
--Douce musique aérienne, dit-elle, pourquoi remplir mon âme troublée d'impressions, plutôt faites pour augmenter mon délire que pour le dissiper? ces accords me tuent, et j'aimerais bien mieux entendre la voix gracieuse de Zofloya qu'une musique aussi déplacée.
«Eh bien soit, oh! la plus admirable des femmes, dit quelqu'un dont l'organe valait les meilleurs chants, car c'était celui du maure, qui se trouva tout à côté de Victoria.»
«Être étonnant! je ne vous ai point entendu; d'où venez-vous donc?»
«Me voici, Signora, cela ne vous suffit-il pas?»
«Comment avez-vous deviné que j'avais besoin de vous?»
«Par sympathie, aimable dame. Toutes vos pensées ont le pouvoir de m'attirer. Celles qui vous occupaient en ce moment m'auraient amené du bout de l'univers.»
«Expliquez-vous, Zofloya.»
«Elles sont vives et hardies; elles me prouvent que votre génie a du rapport avec le mien, et que vous méritez véritablement mes services. Cette assurance est faite pour me plaire.»
«Mais, qui vous donne ce pouvoir de lire dans mes pensées?»
Zofloya se mit à rire, en la regardant d'un œil perçant. «Je les lis toutes, belle Victoria; et ces joues colorées, ce regard errant, font preuve de ce que je dis.»
«Victoria soupira profondément, et sentant la justesse de l'observation, elle n'alla pas plus loin.
Le maure rusé avait cherché à détourner son attention par des insinuations mystérieuses, mais ce ne fut pas pour long-tems; ses sensations reprirent plus de force, et tout le reste lui paraissait mériter peu qu'elle s'en occupât.
«O Zofloya, tu es réellement un homme divin, mais tu viens de me surprendre dans un accès d'humeur, et si tu ne me tires de là, je suis perdue.»
«Ne vous désespérez donc pas, dit-il en prenant hardiment sa main, et faites-moi connaître comment je puis servir mieux mon estimable maîtresse, et lui prouver tout mon zèle.»
«Ah! Zofloya, je t'ai cédé; j'ai obéi à tes conseils, à ta volonté, et si tu m'eusse laissée faire, je serais libre maintenant.»Un regard sévère du maure réprima son impétuosité, et elle acheva plus doucement, «Bérenza vit encore; il est toujours là pour mettre obstacle à mon bonheur; cependant, tu sais combien l'impatience me dévore. Mon sang bouillonne dans mes veines desséchées: un feu dévorant me consume. La rage, le désespoir, accablent mon amour trop retardé. Homme sensible et obligeant! je te demande en grâce ... oui, je t'en supplie, achève l'existence d'un être qui n'est plus que l'ombre de lui-même, que le néant environne; et puisque tout est fini maintenant pour lui, délivre-le des tourmens qu'il endure, et me rends le bonheur.»
Elle s'arrêta; le maure la regarda alors avec des yeux si étincelans, qu'elle fut obligée de baisser les siens, quoiqu'attendant impatiemment sa réponse.
»Victoria, dit-il enfin, avec un accent mielleux, je n'aurais pas cru que dans le délire fantasque de votre esprit, vous vous fissiez l'idée que je refuserais en la moindre chose d'accomplir vos souhaits: soyez assurée que votre bonheur et le but de vos espérances m'occupent seuls. Quand nous essayames le poison sur la vieille tante de l'orpheline Lilla, qui en perdit la vie sur le champ, je vous le demande, eut-il été prudent d'en faire aussitôt l'essai sur le comte? quel soupçon terrible en fut résulté! et ne mettait il pas le terme à vos vues? si la nécessité nous a forcés à laisser passer un peu de tems, nous n'ayons rien perdu pour cela, car il ne s'est pas écoulé un jour qui n'ait rapproché votre époux du tombeau; vous avez tort de croire qu'il ne soit pas totalement épuisé, et je vous garantis que le moindre effort maintenant, peut jetter son corps anéanti, dans les bras de la mort. Je vous réponds du succès, et d'un succès fort prompt; le Comte mourra, et sans prononcer un seul mot, comptez là dessus, belle Victoria, et ayez une confiance entière en mes paroles....»
»Ah! si vous aimez à me servir, bon Zofloya, dit elle, ravie de ce qu'elle venait d'entendre, pourquoi ne pas montrer plus d'empressement quand vous me voyez, et attendre que ce soit moi qui vous prévienne? pourquoi ne pas finir de suite mes tourmens par quelque plus grande adresse de votre esprit?»
»Je ne vais pas au-devant de vous, parce que mon plaisir et mon triomphe augmentent en voyant que vous me cherchez. Je réponds volontiers à vos souhaits, mais je m'empresse davantage, quand c'est vous qui m'engagez à les remplir ... outre ce, je pense qu'il n'y a pas de mal de retarder un peu les choses....»
»Mon dieu, Zofloya, ne me parlez pas ainsi: pourquoi, pourquoi ce délai.»
»Toujours, pour mieux éluder le soupçon.»
»Vos craintes me feront mourir, Zofloya....» Le maure fronça le sourcil d'une manière si terrible, que Victoria se hâta d'ajouter: »de grâce, point d'humeur; finissez seulement l'affaire, et vous pouvez être assuré de mon éternelle reconnaissance dans tout ce que vous exigerez ensuite.»
»Eh bien, dit le maure, dont les beaux traits furent dilatés par un doux sourire, je ferai ce que vous me demandez, et vous sauverai de plus des conséquences qui résulteraient de votre empressement et de mon zèle. Ce soir, éloignez d'autour de vous tout ce qui pourrait porter ombrage.»
»Ce soir ... quoi, ce soir, Zofloya?»
»Oui, ce soir, d'ici à une heure, vos désirs seront remplis, et je me charge du reste.»
»O maure! combien je te remercie! dit Victoria, en prenant sa main d'ébène et la pressant contre son cœur.
Le maure la regarda avec encore plus de feu: ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel. »Ce cœur n'est-il pas à moi, dit-il comme transporté.
»Il vous est attaché par la reconnaissance, bon Zofloya, lui répondit-elle, d'un air décontenancé.
»Je dis, _à moi_, Victoria: puis il ajouta en riant, ne craignez rien, car je ne suis pas jaloux de votre passion pour un autre.»
Victoria était interdite; elle leva les yeux sur le maure, mais pour les rabaisser aussitôt d'après la fierté des siens ... elle voulait parler, et ne pouvait concevoir ce conflit d'émotions qui paralisaient sa langue. La hardiesse de Zofloya l'étonnait, mais ayant besoin de lui, elle n'osait la réprimer: Victoria s'était mise en son pouvoir, et son âme abjecte et criminelle, tremblait devant ... un esclave!
Zofloya conservait un air malin: il pressa la main de Victoria sur sa poitrine, et cette pression répondit au cœur de celle ci, mais d'une manière pénible et difficile à supporter ... le maure laissa aller sa main, alors elle se sentit soulagée d'un poids énorme; on eut dit qu'un bras de fer cessait de la retenir: elle essaya encore de lever les yeux; les traits de Zofloya avaient repris toute leur sérénité: c'était le calme brillant d'un beau jour, qui, peu avant, avait été menacé d'un terrible orage. Ses paroles ambigues, cessèrent d'occuper Victoria; elle pouvait bien pardonner quelque chose à un homme qui possédait des manières si irrésistibles: elle sourit doucement, pour lui prouver qu'elle ne lui en voulait pas.
»Signora, dit-il, le jour n'est pas fini; la soirée se montre calme et belle: la suavité de l'air invite aux jouissances ceux qui sont en santé, et convient pour ranimer les faibles. Je pense qu'il serait possible d'inviter le comte Bérenza à se promener un peu; s'il sort avec vous, je paraîtrai sur votre chemin, et s'il se sentait plus mal, alors faites-moi signe, et je serai bientôt près de vous avec des raffraîchissemens ... que vous lui ferez prendre ... le résultat en sera bientôt manifesté.... Adieu!»
En achevant ces paroles, le maure tourna le dos et fut bientôt loin. Ses mouvemens avaient été si précipités, si subtils, qu'à peine pouvait-elle croire les avoir apperçus: elle se décida à s'en aller aussi, mais avec une telle lenteur, qu'on eut dit que quelqu'un la retenait à la même place: les paroles du maure raisonnaient encore à ses oreilles, mais elles lui étaient absolument inintelligibles. Sa conduite mystérieuse occupait ses pensées, et quoiqu'en sa présence, des sensations agréables agitassent son sein, il n'était pas plutôt parti, que le calme apparent dont elle avait joui, laissait renaître mille horreurs qui la rendaient presque folle. Une passion emportée à l'excès, une haine des plus fortes, et la soif ardente du sang, envers ceux qui s'opposaient à ses desseins, voilà ce qui remplissait le cœur de Victoria. Son imagination s'aigrit de plus en plus, sa tête se troubla entièrement, et livrée ainsi à des idées atroces, elle doubla le pas, sans tenir de marche directe: déjà elle était à la vue du château, quand une voix faible prononça son nom.
Elle leva la tête, et s'arrêta subitement, en voyant le simulacre touchant du ci-devant beau et séduisant comte de Bérenza; il était soutenu par Lilla et Henriquez. Victoria ne prit point garde à ce spectacle, car ses yeux s'arrêtèrent uniquement sur le jeune homme plein de fraîcheur et de santé. Les manières pleines d'agrémens, et l'air animé de celui-ci, lui présentaient un contraste trop frappant avec l'être mourant qui lui donnait le bras. Bérenza n'était plus qu'un squelette ambulant, et la forme des tombeaux dans sa plus triste peinture; sa gaîté était perdue, et une difficulté excessive à s'exprimer, lui ôtait toute apparence de belle humeur: sa démarche élevée et son maintien noble étaient détruits sous ses cruelles souffrances; enfin le malheureux Bérenza, ne conservait plus de traces de ce qu'il avait été, ni dans la suavité de ses manières; ni dans cet air gracieux qu'il possédait au suprême degré. Cet esprit philosophique, cette force d'âme qui l'avaient toujours distingué, n'était pas éteints; mais il ne s'en servait plus que pour résister aux maux qui l'avaient frappé ... maux qu'il croyait toujours n'être pas sans remède, et auxquels un malheureux préjugé l'empêchait d'appliquer les secours de l'art: tout son espoir pour en guérir, se reposait sur la tendresse trompeuse de sa femme; il croyait que les soins continuels qu'elle paraissait prendre de lui, le sauveraient et que la mort n'oserait l'arracher à une créature bien aimée, dont il recevait tout son bonheur: son amour lui semblait une égide, à travers de laquelle ses flèches ne pouvaient passer. Toutes les sensations de ce cœur malade battaient encore du même amour, et quand il la vit s'approcher, il quitta le bras de son frère, au risque de tomber, et s'avança vers elle, en posant vite la main sur sou épaule, et disant d'une voix éteinte:
»L'espoir de te rencontrer, ma Victoria, a pu seul m'amènerai loin; mais je n'en puis plus, fais-moi asseoir quelque part un instant.»
»Cher Comte, pourriez-vous faire quelques pas de plus dit-elle, en le menant du côté où la signora avait perdu la vie; ils n'en étaient pas loin, et Bérenza ne pouvant parler, fit signe qu'il pouvait aller.