Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
Part 15
»Je vous remercie bien de votre zèle, et des sacrifices que vous faites pour moi, dont je crains beaucoup de ne pouvoir vous récompenser assez dignement.»
»En tems et lieu, signora, je vous en fournirai les moyens. Maintenant j'ai à vous remettre la seconde poudre, que sans doute vous veniez me demander....» Le maure riant à demi, sortit la petite boëte d'or de sa poche, et en tirant un nouveau paquet, il le donna à Victoria, en disant: «cette poudre est d'un degré plus forte que la dernière. Vous l'administrerez de la même manière que l'autre, et vous en verrez les effets progressifs; elle vous durera également dix jours, et pendant ce tems, vous pourrez trouver que le flambeau de la vie s'éteindra petit-à-petit chez le Comte. Son mal-aise continuant en langueur, personne ne soupçonnera le danger de son état: quant à vous, il faudra dire, que sans doute, une fraîcheur qu'il aura attrapée, est cause de son rhume; et vous le presserez avec tendresse d'y prendre garde comme à une chose toujours dangereuse quand on la néglige. Il faudra cependant lui fermer les yeux sur sa situation, et lui donner des espérances en lui étant la vie: vous lui direz que sa constitution est assez forte pour résister au mal. Vous éloignerez aussi les médecins de peur qu'ils ne contrecarrent ou retardent votre ouvrage. Vous le verrez périr de la sorte, comme la rose qui porte un ver dans son cœur, ou comme l'arbre frappé de la foudre, qui ne peut jamais recouvrer sa verdure.»
Le maure se tut. Victoria paraissait vivement agitée, et restait dans le silence, occupée d'une pensée soudaine qui lui venait à l'esprit.
Enfin, le regardant avec trouble, elle dit: »Zofloya, Venise n'est pas un endroit convenable pour achever notre ouvrage. Ce serait la plus grande imprudence de le tenter: une pareille entreprise, si elle est couronnée du succès, pourrait nous perdre. Ignorez-vous Zofloya, qu'il n'y a rien de caché pour le conseil des Dix?»
»Mais vous ne commettez pas de crime contre l'état, signora; ni vous n'êtes hérétique?»
»C'est vrai; mais les accusations de ces crimes ne servent souvent que de prétextes pour punir d'autres offenses. La haine, le soupçon on la méchanceté sont synonimes dans la _bouche du Lion;_ les familiers de la Sainte-Inquisition sont des doguins qui mettent sans cesse leur nez partout; et quoiqu'on soit appelé au tribunal terrible sous de fausses apparences, et accuse d'une chose à laquelle vous n'avez point eu de part, la torture vient bientôt vous forcer à découvrir ce dont vous êtes réellement coupable. Non, Zofloya, l'exécution ne peut me satisfaire, si une condamnation terrible est la suite d'un triomphe momentané.»
»Eh bien, Madame, quoique je pense que vos craintes aggravent le danger, il faut user d'un moyen qui puisse vous rendre tranquille. Persuadez au Comte de quitter Venise.»
»Mais où aller, toute l'Italie est également dangereuse.»
Zofloya fit un geste d'impatience, et Victoria s'en appercevant, dit; «j'ai entendu Bérenza parler de Torre-Atto; c'est un château qui lui appartient; il est situé au milieu des Appenins.»
»Cette retraite pourrait vous convenir; le soupçon n'irait pas vous chercher là.»
»Mais comme j'ai déjà refusé d'aller voir ce château, si Bérenza allait faire de même?»
»Alors, vous trouverez mille raisons à lui opposer: un nouveau désir de solitude, l'envie de voir enfin un lieu dont vous n'avez nulle idée, ou le besoin pour lui de changer d'air, afin de rétablir sa sante.»
»Je voudrais bien que cela pût réussir. O Zofloya! ayez pitié d'une malheureuse que la passion égare, et qui, d'elle-même, est incapable d'efforts pour acquérir le bonheur. Conduite par vos avis, je suis bien sure du succès.»
Le maure sourit. »Votre destinée, votre fortune, belle Victoria, dépendent de vous seule; je ne suis que l'humble artisan, l'esclave de vos volontés; vous me donnerez des moyens, en coopérant avec moi, dans l'accomplissement de vos souhaits; mais si vous me fuyez, si vous dédaignez mes conseils et méprisez mon amitié, je suis _sans pouvoir,_ et _je me retire honteusement dans mon incapacité_. Adieu, signora, j'en ai dit assez, et pour le présent, vous n'avez nul besoin de moi.» Zofloya, se retournant brusquement, s'éloigna de Victoria, qui se rendit chez elle aussitôt.
A souper, comme le vin et la conversation avaient animé le comte Bérenza, sa femme saisit cet instant de gaîté pour parler de Torre-Atto, et de l'envie de voir ses magnifiques solitudes. Elle dit, en regardant tendrement son époux, que ce changement d'air, et l'élévation du lieu, ne pourraient que produire un grand bien sur sa santé.
Quel que fut le sentiment du comte, à cet égard, il lui suffisait que sa chère Victoria témoignât un désir, pour qu'il s'empressât d'y répondre: elle lui dit qu'elle abandonnerait volontiers les plaisirs de la ville, pour lui prouver son attachement, et le goût réel qu'elle avait pour la retraite. Charmé de voir autant de sagesse et de bonté dans sa femme, Bérenza se persuada que le soir de ses jours, passé avec une aussi aimable compagne, ressemblerait aux rayons brillans de l'ouest, qui s'éteignent tout doucement dans l'ombre de la nuit: cependant, craignant que cette fantaisie ne durât pas, il lui vanta la beauté et la situation de son château; puis voulant lui prouver combien il désirait qu'elle s'y plût, il invita Henriquez, sa belle amie, et la vieille parente à être du voyage.
Henriquez, qui aimait escessivement son frère, accepta sur le champ son invitation: il dit en riant, qu'il se chargeait de déterminer les dames présentes, (Lilla et la cousine) à les accompagner; puis les regardant, il parut demander leur acquiescement.
Victoria voyant que son malheureux époux donnait si volontiers dans son plan, se défendit d'en parler davantage; mais par une autre fausseté, elle fit des caresses à la vieille parente, pour l'empêcher de refuser, et lui dit que ce peut voyage lui ferait tous les biens du monde, et ne manquerait pas de la rajeunir.
La pauvre signora ne pensait pas ainsi; mais flattée que la maîtresse de la maison s'adressât à elle, en lui montrant une déférence peu ordinaire, il lui sembla impossible de résister: outre ce, comme l'amour-propre est de tous les âges, elle se dit qu'il ne fallait pas négliger un moyen qui lui rendrait peut-être encore quelqu'air de jeunesse.
Tous ces préliminaires ainsi arrangés, on convint, avant de se lever de table, que le lendemain on s'occuperait des préparatifs du départ, et que le matin du jour suivant, on quitterait Venise la superbe, pour le château solitaire des Appenins.
CHAPITRE III.
Ce fut au commencement d'une belle matinée de printems, que la société descendant la place Saint-Marc, s'embarqua sur la Brenta, pour les Appenins. Victoria, assise auprès de son époux, lui témoignait les attentions les plus tendres comme les plus trompeuses; la jolie et charmante Lilla, avec ses beaux cheveux qui ombrageaient son col d'albâtre, était à côté d'Henriquez, respirant le souffle de l'amour, et sentant sans le regarder, tout le feu de ses regards: la pudeur de la jeune personne n'empêchait pas que tout son être ne fut pénétré de ce que le sentiment a de plus voluptueux: la vieille signora, fière de se trouver en partie avec la jeunesse, quoiqu'elle fût de peu d'intérêt pour tous, excepté pour sa pupille, parut contente de voir la gaîté régner parmi eux. Zofloya, ressemblant à un demi dieu, avec la plume et le turban en tête, ses bracelets de perles, et la blancheur éclatante de ses vêtemens, était assis à la poupe du navire avec sa harpe, et ravissait la compagnie par l'harmonie exquise de ses accords; les vagues même, comme respectant sa musique, adoucissaient leur marche onduleuse, afin que l'oreille ne perdît aucuns de ses sons.
Jamais voyage fatal ne fut entrepris sous des auspices plus agréables, et jamais fiancé ne mena sa fiancée à l'autel avec une tendresse plus glorieuse, que le pauvre Bérenza ne conduisit dans sa solitude, parmi les montagnes, la perfide Victoria. Avec elle, il ne connaissait point de solitude; elle était pour lui l'univers: le cœur plein du contentement le plus doux, il bénissait la maladie qui lui avait rendu, ainsi qu'il le pensait, tout l'amour de sa femme.
Bref, le voyage terminé, et une fois arrive à Torre-Atto, Victoria vit avec plaisir que ce lieu était entouré de tous côtés par une solitude entière; ni ville, ni village n'avoisinaient le château de Bérenza, qui était situé dans une vallée profonde, au bord d'une forêt: d'un côté, des rochers d'une hauteur énorme, s'élevaient au-dessus de ses plus grandes piramides, et s'enveloppaient de leur majesté terrible; mais sublime; tandis qu'aucun bruit ne dérangeait le silence de ce lieu, que la chûte d'une cataracte impétueuse, qui tombait de sa superbe élévation dans un abîme, ou bien encore, le son solemnel de la cloche d'un couvent peu éloigné, quand le vent était de ce côté. Quelquefois aussi, le carillon musical d'un orgue se laissait entendre, et ressemblait plus à une musique aérienne, qu'à celle sortant de la demeure des vivans.
»Ici donc, se dit Victoria, le lendemain de son arrivée, et en mesurant de l'œil l'étendue incommensurable de la solitude qui l'entourait, ici, je puis exécuter sans danger les desseins qui doivent me conduire au comble de mes vœux! nul regard ne peut m'y atteindre, et j'y agirai en liberté! salut à vous, bienveillantes solitudes: salut à vos ombres impénétrables, puisqu'elles entretiennent mon espoir ... celui de mon amour ... et périsse tout ce qui pourrait s'y opposer encore!
Les yeux de Victoria se portèrent du côté des montagnes, tandis qu'elle prononçait ses malédictions; et ses pensées en pénétraient l'obscurité la plus ignorée, quand elle fut interrompue par Bérenza qui, lui saisissant le bras avec gaîté, lui demanda le sujet de sa rêverie.
Une faible rougeur couvrit le front de cette femme au cœur de bronze. Elle répondit: «je contemplais la beauté sévère de ces lieux, cher comte!»
« Eh! savez-vous, ma bien-aimée, que je me sens déjà mieux depuis que je suis ici. Cette belle retraite, et l'air pur qu'on y respire me font réellement du bien.»
Victoria sentait que ce n'était là qu'une idée, car la veille au soir, n'étant pas arrêtée par la fatigue qu'il avait éprouvée, elle lui avait donné une dose de poison à prendre, et même un peu plus forte qu'à l'ordinaire. Cependant elle eut quelqu'inquiétude sur ce mieux qu'il disait sentir, et elle se promit bien d'augmenter encore la dose dans la prochaine boisson. Pour l'instant, elle le suivit dans la salle où le déjeûner était servi, et où on les attendait.
Persévérant toujours dans sa barbarie réfléchie, Victoria, avant la fin des dix jours, avait administré au comte jusqu'à la plus petite particule de poison. C'est pourquoi, vers le soir, elle chercha le maure, avec qui elle n'avait encore pu avoir de conversation depuis son arrivée à Torre-Atto.
Elle alla droit à la forêt, et prit, pour y entrer, les chemins les moins fréquentés, pensant que Zofloya ne s'y promenait que dans les endroits les plus sombres, et espérant l'y trouver. Effectivement, elle n'alla pas loin avant qu'il se présentat à ses regards, en sortant d'un massif d'arbres. Elle l'appela très-haut, quand, la saluant légèrement, il s'arrêta, et attendit qu'elle vint à lui.
«Zofloya, dit-elle, en lui prenant le bras et marchant rapidement, ne pouvez-vous me délivrer tout-à-coup des tortures que j'endure? m'ayant conduite aussi loin, je ne puis supporter la lenteur des événemens; c'est pourquoi, si vous désirez réellement me servir, il faut vous y prendre d'une manière plus prompte.»
«Madame, votre impatience a déjà contrarié mes projets, et presque détruit votre ouvrage, répondit le maure. La maladie actuelle du comte est de nature à le conduire à sa dissolution en très-peu de tems. Il n'y a rien en ce moment qui puisse le sauver d'une mort, subite. Ainsi, dans ce cas, le soupçon peut se former aisément et avec justice. Pardonnez-moi ces observations, mais voilà ce qui cause un changement si grand dans votre époux. Huit jours suffiraient maintenant pour l'achever, mais ne le tuez pas auparavant. Je vous avertis, signora, que si vous vous écartez en la moindre chose de mes avis, vous affaiblissez le pouvoir qui me fait agir, et détruisez l'effet qu'une soumission parfaite aux règles qui _vous sont prescrites_, peut seule produire.» Alors, donnant un petit paquet à Victoria, il la salua d'un air respectueux, puis s'enfonçant dans la forêt, il disparut.
--Quel être singulier! pensa Victoria en retournant au château. Comment se fait-il qu'entre mille questions que je voudrais lui faire, je ne trouve qu'à peine le tems d'en placer une, et qu'avec tant de choses que j'ai à lui demander sur lui-même, ma langue soit glacée en sa présence, comme s'il s'agissait de parler à un immortel. S'interrogeant de la sorte, elle doubla le pas, parce que la nuit approchait. En avançant vers le château, elle vit venir le jeune Henriquez, objet passif de la flamme qui la consumait. A cette vue, son cœur battit vivement, et elle resta comme immobile à sa place.
«Signora, je venais vous chercher, dit-il, lorsqu'il fut près. Mon frère, impatient de votre absence, craint qu'il ne vous soit arrivé quelqu'accident. C'est à sa prière que je viens au-devant de vous.»
«C'est une peine que, sans doute, vous auriez bien voulu vous épargner, dit Victoria avec dépit.»
«Point du tout, Madame, répondit froidement Henriquez. Alléger, autant qu'il est possible, la sensibilité d'un frère que j'aime, est une chose que je ne lui refuserai jamais; et ses moindres plaisirs auront toujours droit de m'intéresser.»
«S'occuper de moi, Monsieur, est regardé par vous comme un de ses moindres plaisirs, à ce que je vois.»
«Je ne dis pas cela, Madame.»
Comme il parlait, le pied de Victoria donna contre un caillou, ce qui pensa la faire tomber. Il voulut la soutenir, mais elle le repoussa, et ses yeux s'emplirent de larmes. « Ne faites pas attention, seigneur Henriquez; car, je crois que si je tombais, cela vous serait à peu près égal.»
«Bon dieu, Madame, qui peut vous avoir donné une pareille idée, et comment me croyez-vous aussi peu sensible?»
«Parce que ... vous me haïssez, je le sais, dit-elle fortement agitée.»
Henriquez la regarda avec surprise, et ne sachant que répondre, il se pencha d'un air embarrassé. Victoria gardait le silence ... elle dit un peu après: « si le comte vous eut envoyé chercher Lilla, votre obéissance n'aurait pas été si méritoire.»
« Ah! reprit le jeune homme d'un ton animé, aurait-on jamais besoin de me faire penser à Lilla, depuis que mes yeux ont eu le bonheur de, se reposer sur sa céleste figure?»Victoria était furieuse. Elle fit un mouvement qui annonçait de l'humeur, mais en ne regardant point Henriquez, qui, sans l'obscurité, n'eut pas manqué de s'en apercevoir. L'expression de ses traits était si terrible en ce moment, qu'on eût pu s'en douter par inspiration. Se radoucissant par degrés, elle fit l'observation au jeune homme qu'il paraissait aimer beaucoup sa chère Lilla.
«Si je l'aime! ah! je fais plus, je l'idolâtre. Elle est la lumière de mes yeux, l'astre de mon âme, la source de mon existence. Sans elle, la vie ne me paraîtrait qu'un désert affreux; et si le destin me l'enlevait, l'instant de sa mort marquerait la mienne; mon âme s'écbapperait de son enveloppe pour rejoindre celle de ma Lilla, et mon corps reposerait près d'elle dans le tombeau.»
»O rage, prononça entre ses dents Victoria, et en serrant de colère le bras d'Henriquez.»
«Vous trouveriez-vous mal, signora? dit-il en s'arrêtant.»
«Non, non, mais je ... je ... souffre beaucoup du pied.»Dans ce moment, la cruelle pensait qu'il serait peut-être mieux de destiner à Lilla la poudre qu'elle tenait cachée dans son sein, que de la faire prendre à Bérenza.
Pendant que cette idée occupait son âme infernale, elle vit l'innocente créature, qui sautillait en s'avançant au-devant d'eux. Semblable à un être aérien vu à travers les ombres du soir, ses pieds touchaient à peine la terre. La colère de Victoria se changea promptement en un sentiment de mépris. Elle se rendait la justice de croire que son moindre pouvoir suffirait pour anéantir un enfant aussi faible, et prit le parti de la dédaigner. Sa fierté répugnait à s'occuper plus long-tems d'une créature tout-à-fait insignifiante à ses yeux.
Henriquez vola au-devant de sa petite amie. Victoria marcha lentement, et tous trois entrèrent au château, la tendre Lilla prenant la main de cette femme altière, et passant son bras autour d'elle. Ils se rendirent dans le salon où Bérenza les attendait, et le trouvèrent couché sur un sopha de couleur cramoisie, ce qui ajoutait une teinte plus livide à la pâleur de son visage. En voyant Victoria, il dit: «Mon dieu, ma bonne amie, où avez-vous donc été? j'attendais avec impatience ma charmante Hébé, pour qu'elle me versât un verre de limonade.»
«Cher comte, il m'a pris fantaisie d'aller faire un tour dans la forêt, et la rêverie m'a portée plus loin que je n'avais intention d'aller. Mais je vais vous verser votre limonade, mon ami.»Disant ainsi, elle sortit, et la rapporta bientôt, après y avoir mêlé la dose suffisante de poison. Cette force additionnelle ne manqua pas de produire son effet sur l'estomac débile du comte, qui venait de boire tout d'un trait, et avec une grande avidité. Il se sentit prêt à s'évanouir, et fit signe à Victoria de s'asseoir auprès de lui. Sa tête tomba sur le sein de la perfide, comme s'il eût été surpris par un profond sommeil. Bientôt cependant, des accès d'une toux violente accompagnée de mouvemens nerveux, le forcèrent à changer d'attitude. Sa respiration, qui s'exalait sur la figure de Victoria, ne touchait point ce cœur sans remords. Un frisson se fit sentir dans tous les membres du comte, et la plus grande pâleur y succéda. Ses lèvres tremblaient, ses yeux étaient agités de tiraillemens, et quelque chose de trouble s'apercevait sur sa prunelle. Le monstre femelle eut peur ... elle craignait d'avoir donné la dose trop forte. Bérenza était retombé dans l'assoupissement; elle prit sa main brûlante, et mue par ses craintes, elle la pressa dans tous les sens, ce qui rappela ses esprits. Il tressaillit, et ouvrit des yeux fixes d'où la vapeur se dissipa. Alors, apercevant la perfide, il allait se plaindre, mais la crainte de l'inquiéter l'arrêta. Il essaya même de sourire pour cacher les douleurs qu'il ressentait.
«Cher Bérenza, vous paraissez souffrir beaucoup, dit-elle en contrefesant la femme sensible.»
«Je ne suis que languissant, ma charmante amie; ce ne sera rien j'espère. Faites-moi donner un peu de vin; je crois que cela me fera, du bien.» Il chercha à se lever; en parlant de la sorte, mais sa faiblesse devenait plus sensible, particulièrement à Victoria. Elle fit servir le souper dans la pièce où était le comte, et ce soir-là elle permit, non par compassion, mais par une politique horrible, qu'il bût son vin sans mêlange de poison, en regrettant toutefois que la prudence nécessitât ce répit.
CHAPITRE IV.
La semaine suivante ne fut pas achevée, sans qu'un changement suffisamment visible dans l'infortuné Bérenza ne vînt satisfaire la cruelle ennemie altérée de son sang. Envain portait-il sur elle des yeux mourans et toujours tendres; envain, accablé par une soif affreuse, lui demandait-il à boire, car il n'en voulait recevoir que de sa main; son cœur féroce n'en était pas désarmé; ni la pitié, ni les remords ne le touchaient. Si elle affaiblissait la dose de poison, ce n'était que dans la crainte d'aller trop vîte et de s'exposer ainsi au soupçon: alors la malheureuse lui donnait une boisson, qui, loin d'appaiser la soif dévorante qui le consumait, ne fesait que jeter de l'huile sur le feu.
Jusques-là, Bérenza n'avait pas eu idée de son danger, et ce qu'il éprouvait lui semblait une suite du dérangement violent de son estomac. Du reste, il ne pouvait précisément assigner de cause à un mal qui lui reprenait souvent. Lorsque son poulx battait avec plus de vivacité que de coutume, il regardait cela comme une fièvre de nerfs tout simplement; et ses tiraillemens de poitrine, ses maux de tête, comme un grand feu qui avait besoin de calmans. Sa toux, il l'attribuait à une transpiration arrêtée, etc. Enfin, le malheureux comte s'abusait entièrement sur son état; et loin de vouloir essayer aucun remède qui pût le soulager, il ne suivait que le régime qui pouvait aider à lui nuire et à rendre plus actifs les effets du poison. Par exemple, croyant se redonner des forces, il buvait du vin plus souvent que de coutume; mais il en résultait un épuisement encore plus fort. Victoria fesait toutes ces observations et en concluait que le vin, en ranimant pour l'instant, tendait à dessécher et corroder la chaleur du cœur; en conséquence elle le pressait souvent d'en boire. C'est ainsi qu'elle accomplissait ses vues en hâtant le moment de sa mort.
La toux devenait plus sérieuse, l'exercice le fatiguait, et toute société, excepté celle de Victoria, lui était à charge. Elle avait, de la sorte, un pouvoir entier sur lui: cependant elle n'osait outrepasser les instructions de Zofloya. La personne du comte ne présentait, toutefois, aucune altération considérable, et qui pût le faire croire en danger réél. Il était très-pâle, mais ses joues se coloraient de tems à autre, d'un rouge passager. Son embonpoint avait peu diminué, et il mangeait même avec une avidité plus grande que de coutume.
D'après ce, comment s'inquiéter? au contraire, Bérenza adoptait l'espérance, l'espérance feinte que sa femme lui donnait, que le tems et sa constitution, naturellement robuste, triompheraient d'une maladie qu'il s'obtinait à regarder (ainsi qu'elle le lui persuadait) comme la suite d'un rhume négligé. Il n'était point tenté de se promener dans les déserts des Appenins avec les habitans de son château mélancolique, ni même de visiter l'enceinte de ses possessions. Victoria, afin de le tenir mieux sous sa garde, et d'éviter le risque d'attirer l'attention, lui disait que le repos était ce qui convenait davantage au rétablissement de sa santé.
Tout ce que cette créature atroce prononçait, soit qu'elle eut tort ou raison, se changeait en lois pour l'époux aveugle; il oubliait, dans la tendresse perfide qu'elle lui montrait, tout ce qui n'était pas elle, au moment même où sa main assassine lui présentait de nouveau le breuvage mortel. En ce moment, elle lui paraissait plus chère que jamais; et avant qu'il portât le vase à ses lèvres desséchées, il baisait cette main que le ciel aurait dû paralyser à l'instant.
Le poison était à sa fin et la semaine écoulée. Victoria voyant que le malheureux Bérenza, non-seulement vivait encore, mais que les deux derniers jours ne l'avaient pas rendu plus mal que les précédens, sentit sa patience à bout: elle maudit le reste d'existence qui tenait encore son époux sur la terre, et révoltée par la lenteur que la mort mettait à s'annoncer, elle alla trouver Zofloya, dans cette même partie de la forêt où ils avaient déjà eu un entretien. Cette fois, le maure semblait l'attendre et il se rendit vers elle aussitôt qu'il le vit.
--Vous êtes impatiente, signora, lui dit-il, de voir que la constitution du comte tienne contre tout, n'est-ce pas? mais soyez tranquille, vous êtes a la fin de votre ouvrage. Il va bientôt mourir.
--Cependant, il ne paraît pas plus mal qu'il y a dix jours, et cela est désolant.
--Il a tout à présumer, signora, que les principes de la vie sont sappés sans remède en lui; et quoique vous fissiez maintenant pour les rappeler, quoique tous les secours de la médecine fussent mis en œuvre, rien ne produirait d'effet, car il court à grands pas vers son dernier instant.