Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle
Part 13
Le maure Zofloya était aimé de tout le monde, dans le palais de Bérenza, à l'exception d'un seul homme appelé Latoni, domestique qui avait été nombre d'années au service du comte. Il devint envieux de Zofloya, à cause de ses qualités supérieures et de sa beauté corporelle, qui était encore une des moindres; il dansait avec une grâce inimitable, et son habileté comme musicien était telle, que dans les promenades sur le lac, son maître le prenait toujours avec lu, et le rendait le charme de la société, par la perfection de son harmonie. Ces rares talens et l'estime dont le maure jouissait de la part de ses supérieurs, était ce qui outrait Latoni. Il chercha toutes les occasions de répandre son fiel, et ne désirait que d'avoir une querelle avec Zofloya, afin de le terrasser s'il était possible. Mais le maure dédaignait de répondre aux attaques qui lui étaient faites, et traitait Latoni avec un souverain mépris. L'amertume des propos de ce dernier ne servait qu'à exciter en l'autre un sourire de pitié. C'en était plus qu'il ne fallait pour pousser Latoni à bout; mais comme il n'osait attaquer ouvertement le favori, il attendit avec une rage concentrée l'instant de se venger de l'être dont le mérite lui portait si fortement ombrage.
Ce fut quelques jours après le rêve de Victoria; et comme elle était encore occupée de l'impression qu'il lui avait fait, on vint dire que le maure Zofloya avait disparu. Comme Henriquez en faisait le plus grand cas, et que tout le monde l'aimait, ainsi que nous l'avons dit, cet événement répandit la consternation dans le palais, et personne n'en fut plus altéré, (chose bien inconcevable), que Victoria. On le chercha dans tous les endroits où il avait coutume daller, et on envoya dans chaque quartier de Venise pour découvrir ce qu'il pouvait être devenu, mais ce fut en vain. Il se passa plusieurs jours, et on ne reçut pas la moindre nouvelle du beau maure. Les conjectures formées à ce sujet devinrent embarrassantes, et on perdit entièrement l'espoir de le trouver. Il fallut donc s'en fier au tems pour découvrir le mystère d'une disparition aussi surprenante. Pendant cet intervalle, Latoni tomba malade, et ne put quitter le lit. Le comte de Bérenza, qui le regardait comme un fidèle et ancien serviteur, lui fit donner tous les soins possibles pour le guérir; mais la maladie faisant des progrès rapides chez cet homme, les médecins déclarèrent qu'il leur devenait impossible de le sauver. Cette déclaration, qui fut faite devant Latoni, le saisit tellement, qu'il se hâta de demander un confesseur, en fesant prier son maître et le seigneur Henriquez d'être présens à son dernier soupir.
L'humanité de Bérenza ne put se refuser à cette demande, et Henriquez consentit également à lui tenir compagnie. Victoria, sans trop savoir pourquoi, demanda à être aussi présente. Tous trois allèrent donc dans la chambre de Latoni: lorsque le confesseur s'y fut rendu, et sitôt que le mourant les vit, il leur adressa ainsi la parole:
«Monseigneur Bérenza, et vous, seigneur Henriquez, daignez écouter avec miséricorde un malheureux repentant à son lit de mort, et ne le maudissez pas pour la confession qu'il va vous faire. C'est moi, moi, Latoni, qui ai connaissance de la disparition du maure Zofloya. J'ai été jaloux de sa beauté, de ses talens, et de l'admiration qu'il excitait. Je lui en ai voulu à la mort, et j'ai cherché mainte occasion de le provoquer et de l'entraîner dans une querelle; mais il m'a toujours traité avec mépris, ce qui, augmentant ma fureur, m'a déterminé à lui donner la mort.»
»Misérable! s'écria Victoria.»
»Madame, ayez la bonté de garder le silence, je vous en supplie, car je n'ai pas de tems à perdre, et les douleurs que j'éprouve en ce moment, expient peut-être assez mon crime.»
«Un soir ... je le suivis comme il sortait du palais, et me tins derrière lui à une certaine distance: je le vis s'arrêter sur la place S.-Marc; la rage me transportait, et les mortifications qu'il m'avait causées me revenaient toutes à l'esprit ... je le vis regarder le ciel et contempler les astres ... il était très-près du canal, et l'envie me prit de le pousser dedans; mais la crainte qu'il n'en revint en nageant me retint: je m'approchai de lui tout à fait; il ne m'entendit pas ... je pris mon poignard en tremblant, et le lui plongeai dans le dos à différentes reprises, et ayant qu'il eût le tems de se défendre. Sentant alors qu'il n'en pouvait revenir, je le poussai à l'eau de toutes mes forces, et me sauvai bien vite de la place. Mais depuis ce tems, ma conscience n'a cessé de me tourmenter, et ne m'a pas laissé jouir une minute du fruit de mon crime. La mort s'approche ... et les supplices de l'enfer sont présens à mes yeux!...»
Une convulsion violente saisit Latoni, comme il achevait sa confession, et il retomba anéanti sur son oreiller. Ses aveux avaient allégé sa conscience, mais ils ne purent prolonger sa vie. Il resta encore quelques heures en demandant pardon à Dieu et aux hommes, puis il rendit son dernier souper.
Le chagrin de Victoria, en écoutant Latoni, fut très-vif. Il avait tué un être devenu si intéressant à sa pensée! cependant elle n'avait jamais senti de prédilection pour le maure, et sans cet effet étrange qu'il avait produit sur ses songes, jamais la pensée la plus commune ne l'eut occupée en sa faveur. Mais de cet instant, un intérêt inexplicable s'était fait sentir pour lui, et rien ne pouvait le bannir de sa pensée.
Ce fut donc inutilement qu'elle chercha à se rendre indifférente à la catastrophe de sa mort, et son cœur en conserva un poids égal à celui que lui eût causé une perte plus directe.
Zofloya, quoique maure, était de naissance noble. Une combinaison d'événemens l'avait rendu prisonnier de guerre (dans la défaite des maures de la Grenade par les Espagnols.) Il était sorti de la race des Abdoulrahmans. Après plusieurs changemens de fortune, il tomba au pouvoir d'un grand d'Espagne, qui, ayant pitié de son sort, le considéra plutôt comme un ami que comme un inférieur, et eut égard à l'éducation distinguée qu'il avait reçue. Henriquez fit connaissance de ce seigneur pendant les voyages qu'il entreprit pour se distraire de ses peines d'amour, et se lia avec lui de la plus étroite amitié. L'Espagnol se trouva engagé dans une querelle qui se termina avec sa vie. Il reçut une blessure mortelle, et Henriquez s'occupa du soin cruel de rendre les derniers devoirs à un ami mourant. C'est alors que celui-ci lui recommanda son maure Zofloya, en le priant de le traiter comme il avait toujours été traité par lui. Henriquez promit, et en conséquence le maure, après que son premier maître et protecteur fut expiré, passa au service et sous la tutelle d'Henriquez.
Ces circonstances fatales et l'excellent naturel du maure le rendirent cher à son nouveau maître. Il l'aimait, non-seulement à cause de son ami, mais parce qu'il avait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer. C'est pourquoi sa perte fut vivement sentie, et la confirmation de son sort funeste reçue avec une peine des plus grandes.
Neuf jours s'étaient passés depuis la mort de Latoni; rien n'avait contredit celle de Zofloya, quand, à l'extrême surprise de chacun, on vit entrer dans l'appartement où toute la famille était réuni ... ce maure tant regretté ... Zofloya lui-même! on s'écria, on quitta les sièges, et Victoria ne fut pas la dernière à témoigner son étonnement. Henriquez demanda l'explication d'un tel prodige ... où, et comment il avait échappé à la mort. Zofloya se courba de la meilleure grâce possible, et raconta ce qui suit:
«Messeigneurs et dames, j'ignore encore ce qui avait excité si fortement la haine de Latoni contre moi. Je sais seulement qu'il en voulait à ma vie, et le soir qu'il me suivit avec des intentions de me l'ôter, et qu'il me blessa à différentes reprises, il me dit en partie la raison d'une pareille fureur. Ayant d'abord reçu un coup profond, et me trouvant sans armes, je ne pus me défendre. Je fis donc de vains efforts contre mon assassin. La perte de mon sang m'affaiblissant, il m'entraîna facilement sur le bord du canal, et me poussant de toutes ses forces, il me jetta dedans. Sans doute j'eusse péri de la sorte, si un brave pêcheur, qui retournait à Padone, et qui avait vu le coup, ne fût venu à mon secours. Il me tira de l'eau, aidé du peu de forces qui me restait. Il fit venir un chirurgien, et heureusement mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles. Alors, étant en possession d'un secret qui m'avait été transmis par mes ancêtres, pour la prompte guérison des blessures les plus violentes, j'en ai fait usage. L'honnête pêcheur m'a gardé dans sa cabane jusqu'à ce que j'aie pu marcher, et je me suis bientôt trouvé en état de reparaître devant l'honorable assemblée à laquelle je dois toute ma reconnaissance et mes plus profonds respects.»
J'ai fini la narration de Zofloya, qui, quand il eut reçu les félicitations de chacun sur sa résurrection miraculeuse, apprit avec surprise la mort de Latoni. Il ne put cependant s'empêcher de paraître satisfait de cette nouvelle; puis, renouvelant ses remercimens, et assurant de sa soumission avec un air de dignité, il se retira vers la porte, jetant, comme il la passait, un coup d'œil de la plus vive gratitude à Victoria, qui avait paru prendre un grand intérêt à son histoire.
Quant à celle-ci, autant elle avait senti de regret à la disparition du maure, autant elle fut aise de le revoir. Son cœur se dilata, et l'image d'Henriquez vint s'y confondre avec celle de cet homme. L'idée qu'elle se faisait qu'il l'aiderait dans ses desseins sur l'autre, lui rendait la tranquillité. Ce nouvel espoir rappela sa belle humeur, et elle se montra plus aimable quelle ne l'avait été les jours précédens. Ce changement ne pouvait que faire plaisir au comte, qui se persuadait qu'il était l'effort de la raison sur une imagination malade. La douce Lilla en augmenta ses caresses avec un plaisir de cœur, mais Victoria ne les lui rendit qu'avec contrainte. On eût pu la comparer dans ces instans, à un assassin tenté d'embrasser un bel enfant qu'il serait prêt d'étouffer. Henriquez, partageant toujours les plaisirs comme les soucis de sa petite amie, eut aussi pour Victoria des soins plus empressés que de coutume, mais il n'agissait en cela que par égard pour sa Lilla, et pour un frère qu'il aimait tendrement, et non par le mouvement spontané du cœur.
Ce soir-là Victoria alla se coucher, pleine de sensations délicieuses, et toutes ayant trait au malheur des autres. Bien loin d'éprouver ce désir permis de partager le bonheur de ses semblables, elle n'en voulait voir à personne. En nuisant à autrui, elle goûtait le plaisir féroce d'un tiran, qui, condamnant ses sujets à la torture, rit de leur agonie. C'était la lueur brillante d'un volcan, terrible dans sa beauté, et ne menaçant que ruine.
A peine fut-elle couchée, que Zofloya occupa son esprit. Elle s'assoupit cependant, mais pour le retrouver trouver bientôt en songe, tantôt se promenant sur des lits de fleurs, tantôt à travers des prairies d'une délicieuse verdure, et d'autres fois sur des sables brûlans, ou autour de précipices, au fond desquels tombaient des torrens furieux. Ces images fantastiques devenaient si fortes, qu'elles la réveillaient en sursaut, et alors elle avait peine à croire que Zofloya ne fut pas près de son lit. Une fois, l'idée en fut si grande, qu'elle s'arrêta pendant des minutes sur son séant, à regarder, comme si elle l'eût vu marcher lentement auprès d'elle, et qu'il se fût ensuite retiré vers la porte. Ne pouvant résister à une pareille illusion, elle tira ses rideaux avec force, et l'appela par son nom; mais il s'était évanoui, quoique sa porte n'eût pas cessé d'être fermée. Surprise à l'excès, elle se frotta les yeux, et examina tout autour de sa chambre, où rien d'étrange ne parut. Alors, comment prendre pour réalité un effet aussi bizarre? Victoria se persuada raisonnablement qu'il n'était que le résultat de son songe.
Enfin, elle se rendormit. Son sommeil pénible l'avait tellement abattue, qu'elle fut prise de douleurs par tout le corps; il ne lui était plus possible de remuer. Après une demi-heure de calme, ses yeux se r'ouvrirent de nouveau. Une vapeur blanchâtre et épaisse remplissait la chambre, en formant une espèce de colonne mobile. Ses rideaux, qu'elle avait refermés, furent ouverts, et Zofloya parut aux pieds de son lit. D'une main il semblait soutenir Bérenza, dont les traits étaient ceux de la mort. Des marques livides se voyaient sur sa poitrine, et ses grands yeux éteints se fixaient sur Victoria. De l'autre main, le maure tenait l'orpheline Lilla par ses beaux cheveux: elle ressemblait à une ombre; sa tête était penchée, et une blessure qu'elle avait au côté laissait couler du sang sur son vêtement aérien. Victoria, dans une immobilité parfaite, regardait Bérenza et Lilla. Alors ils s'évanouirent, et au lieu d'eux, ce fut sa propre ressemblance et celle d'Henriquez, qui étaient de même dans les mains du maure. Elle paraissait tendre ses bras, dans lesquels le jeune homme était poussé; puis, en s'échappant, il lui montrait une plaie terrible. Soudain Bérenza et Lilla reparurent, resplendissans de lumière, au point que Victoria en fut éblouie. Des ailes brillantes étaient attachées aux épaules de Lilla, et, de l'air d'un séraphin, elle tendait les mains à Bérenza et à Henriquez, en les élevant de terre. Victoria ne les vit pas plus long-tems: son cœur battait avec force, la tête lui brûlait, et essayant de changer d'attitude, elle sentit que cela ne lui était pas possible; la violence de cette espèce de cauchemar, (car pouvait-elle, ferme d'esprit comme on la connait, regarder autrement son illusion,) l'avait totalement anéantie.
CHAPITRE IX.
Victoria ayant passé une nuit sans repos et dans l'agitation la plus grande qu'elle eut encore éprouvée, s'endormit tout-à-fait vers le matin, et ne se réveilla que fort tard dans la journée. Quand elle parut pour se mettre à table, ses yeux se portèrent irrésistiblement sur le maure, qui s'empressa de lui donner un siège; elle ne dit mot pendant tout le dîner. En regardant Zofloya, autant que la décence pouvait le lui permettre, il se trouva que les traits de cet homme lui parurent posséder une grâce et une majesté qu'elle ne lui avait pas encore vues? son visage semblait animé par quelque chose de supérieur, et sa mise était beaucoup plus riche et avait plus de gout que de coutume; il est vrai que ce maure était d'une beauté rare, et quoiqu'excessivement grand, sa recherche dans ses vêtemens; ajoutée à la tournure parfaite et aux grâces qu'il déployait dans toute sa personne, le rendait, en dépit de sa couleur, le plus séduisant des hommes. Ses grands yeux brillaient d'un feu éclatant; son nez et sa bouche étaient très-bien formés; et quand il souriait, un charme inconcevable embélissait encore ses traits, et y attachait la surprise et le plaisir: mais jusques là, Victoria n'avait pas pris garde à tous ces avantages extérieurs, et alors, plus elle le regardait, et plus elle se demandait comment il se pouvait qu'elle n'en eut encore rien remarqué; elle ne concevait pas que Zofloya, avant sa disparution, fût le même que Zofloya, depuis son retour, tant était grande la différence qu'elle y trouvait.
Cependant, tout en regardant le maure de la sorte, Victoria put voir qu'il l'observait, et non-seulement cela, mais qu'il l'examinait avec un intérêt tout particulier, ce qui remplissait son âme d'un trouble aussi doux qu'étrange. De tems à autre, elle pensa même qu'il y mettait une attention empressée dont son orgueil ne pouvait s'offenser; au contraire, la vérité lui disait qu'il était toujours flatteur de se voir admirée par un homme d'un mérite reconnu, et qui possédait lui-même des droits à l'admiration. Les fonctions du maure étaient toutes dévouées à Henriquez, son maître; cependant il se montrait attentif aux moindres besoins de Victoria, et dans chaque mouvement qu'il faisait pour la servir, elle pouvait remarquer une nouvelle grâce et la beauté au superlatif.
Cette fois, quoiqu'Henriquez fut l'objet principal qui embrâsait son âme et ses pensées, le maure captivait fortement son imagination, et malgré qu'elle cherchât à s'en distraire par d'autres objets, celui-là seul, comme par une attraction magnétique, la rappelait toujours; pour sortir de ce malaise indéfinissable, elle se leva, et alla se promener dans le jardin, où se jettant sur un banc de verdure, elle commença à s'entretenir de sa passion criminelle, et les désirs les plus illicites embrâsèrent ses sens.
Détesté Bérenza, s'écria-t-elle soudain, poussé par l'ingratitude la plus basse! méchant égoïste; qui a profité de ma jeunesse pour me tromper et m'amener à devenir ta femme! sans toi, sans tes maudits artifices, j'aurais pu voir ma destinée liée à celle de l'aimable Henriquez. La petite Lilla eut été bannie de son cœur, ou je l'aurais anéantie: mais cet indigne lien m'arrête aujourd'hui; je suis esclave, et je porte le titre odieux de ton épouse! qu'est-ce donc que cette mince créature pour inspirer une passion? une enfant, une forme fragile, sans énergie, comme sans beauté; de plus, une orpheline dans la misère, et certes, elle n'eut pas été un obstacle à mon attachement pour Henriquez; mais toi, Bérenza? toi? l'ennemi de ma vie, le tiran jaloux de mon bonheur, je le répète encore ... je voudrais, oui, philosophe flegmatique, calculateur intéressé de tes plaisirs, je voudrais que la terre t'engloutît à l'instant même! Comme elle prononçait ces mots, un foible écho semble les répéter à une certaine distance, en les conduisant à son oreille par le vent.
Quoi, qui répète mes paroles?--Victoria écouta, et n'entendit plus rien. Hélas, dit-elle, en soupirant fortement, mon esprit est tellement agité, que les moindres choses le frappent. Elle posa un instant la main sur ses yeux, comme pour se recueillir; en l'otant, elle vit Zofloya debout à une distance respectueuse.
La surprise et la colère allaient lui dicter de justes reproches à un inférieur qui vient s'introduire dans sa solitude; mais l'air de grandeur et de gravité du maure lui en imposa: elle le regarda avec inquiétude et sans parler; elle vit qu'il tenait à sa main un bouquet de roses.
»Belle signora! dit-il d'un ton modeste, et en s'inclinant, pardonnez si j'ose paraître devant vous sans être appelé; mais j'avais cueilli ces roses pour vous, et je demande la permission de les déposer à vos pieds.» Disant ainsi, il les éparpilla devant elle.
»Zofloya! s'écria-t-elle, en contemplant sa belle taille, non ... ne les jettez pas à mes pieds, donnez-les moi plutôt, je veux les mettre à mon côté.»
Elles sont en trop grand nombre, madame! je vais en choisir une, si vous le permettez, et le reste vous servira de tapis.» Le maure prit la plus belle rose du bouquet, et la présenta à Victoria, qui l'accepta. Comme elle l'attacha sur son sein, une épine la piqua fortement, et son sang vermeil sortit de sa blessure. Zofloya parut consterné; il ouvrit sa veste, et en tira un mouchoir qu'il déchira; puis se jettant à genoux, il en pressa en tremblant, le doigt piqué. Victoria ne pouvait revenir de ces manières, mais elle se défendait d'en témoigner son mécontentement. Le maure continua dans son opération, pour tirer du sang de sa plaie, qu'il essuyait à mesure avec le même mouchoir; cela fait, il plia soigneusement le linge, et le mit dans sa poitrine, comme une relique précieuse: alors, revenant à lui, il demanda pardon de son audace, et en n'osant plus lever les jeux sur Victoria. Une teinte de ronge violet changea sa couleur naturelle.
Victoria poussée par une impulsion secrète, posa la main sur son épaule, en disant: »levez-vous, Zofloya, et n'ayez pas tant de honte; vous n'avez pas eu l'intention de m'offenser, je pense?»
»Oh! non, madame, et je me relève heureux de votre honte.» Puis s'éloignant de quelques pas, il demeura immobile.
»Mais Zofloya, ce mouchoir taché de sang, que vous venez de mettre dans votre poitrine, le croyez-vous donc bon pour quelque remède? demanda-t-elle en riant.
»Belle et aimable signora, dit le maure, en la regardant avec extase, et en croisant ses mains sur sa poitrine, il a pour moi une vertu au-dessus de tout; car c'est une partie de vous-même: c'est votre sang précieux! et je suis jaloux d'un semblable trésor.» En finissant cette phrase, les yeux du maure brillaient d'un éclat surprenant, et ajoutaient à l'altitude imposante de sa personne.
Victoria, dont le cœur était si vain, se sentit flattée d'un pareil hommage. Jamais, dans aucune circonstance, elle n'avait dédaigné l'encens; et dans cette occasion, il lui fut plus doux qu'elle n'aurait pu le croire; elle s'étonnait même de l'intérêt qu'elle y mettait: enfin, voulant bannir toute pensée hostile; et regardant de nouveau le maure, elle reporta subitement ses yeux vers la terre, comme en craignant de lui laisser voir ce qui se passait dans son sein.
»Pourquoi donc, Zofloya, demanda-t-elle en hésitant, restez-vous ainsi éloigné de moi?»
»Me le permettez-vous, d'approcher, madame?»
»Vous le pouvez.»
Le maure s'avança, mais comme Victoria restait le coude appuyé, et dans une attitude penchée, il s'assit sur l'herbe à ses pieds.
Une oppression pénible s'empara d'elle alors; un poids énorme se fit sentir sur son cœur, et se couvrant le visage de ses deux mains, elle soupira profondément.
»Vous soupirez, belle signora? Zofloya peut-il s'enhardir à en demander la cause?»
La cause, Zofloya? ... ah! c'en est une que vous ne pouvez détruire. C'est un mal sans remède qui fait naître mes soupirs.»
»Peut-être, signora.»
Il y avait dans ce seul mot, quelque chose qui semblait devoir rappeler l'espérance de Victoria, et cela la fit changer de posture. »Zofloya, dit-elle, dans un accent de doute, que pourriez-vous offrir à mon mal pour le guérir?»
»Peut-être un remède efficace: mais veuillez le nommer, signora.»
Victoria tressaillit.... »Maure, vos mots sont une énigme, ils en disent plus que n'en entend l'oreille! vite, expliquez-m'en le sens.»
Zofloya se lèva, et prenant la main de Victoria, il la pria de l'écouter tranquillement: »daignez, dit-il encore, me faire part du secret qui vous oppresse, et j'espère me montrer digne de votre confiance.»
Le cœur de Victoria était sur ses lèvres ... caché jusqu'alors à tous les mortels, il ne se laissait deviner que dans la plus sombre solitude, où les plaintes d'une âme en délire se faisaient un passage; mais elle allait le divulguer, le confier, à qui?... à un inférieur, et à un idolâtre! cette idée lui semblait épouvantable; mais un regard jetté sur ce maure charmant, qui, non-seulement était un des premiers de sa race; mais encore supérieur en mérite à tant d'hommes, elle ne put se contraindre plus long-tems, et s'écria avec impétuosité: »Henriquez, ô Henriquez!»
Le maure sourit.
»Pourquoi riez-vous, Zofloya?»
»Vous aimez le signor Henriquez, madame?»
»Oui, oui, je l'aime, à la fureur. Mais pourquoi rire encore, homme insensible?»
»Signora, n'êtes-vous pas catholique, et vos liens permettent-ils....»
»Point d'observation déplaisante en ce moment, Zofloya; car je sacrifierais tout, jusqu'à mon salut éternel, pour un être aussi charmant. Eh quoi! vous continuez de m'observer avec un air malin? aurais-je porté la condescendance trop loin, pour que vous osiez tourner en plaisanterie ce que je vous dis de mes peines?»
»Tenez, ma belle signora, je souris seulement de votre simplicité.»
»De ma simplicité?»
»Oui, signora, de cette simplicité, qui dans l'ardeur de vos souhaits, ne vous laisse pas voir le moyen d'en obtenir l'accomplissement.»
»Eh bien! dites donc si vous voyez mieux que moi. Dites, dites, aidez-moi à débrouiller le cahos affreux de mon esprit.
»Je crois le pouvoir, signora.»
»O maure! vous exciteriez en moi une éternelle reconnaissance, dit avec vivacité Victoria.