Zig-zags en Bulgarie

Part 9

Chapter 93,779 wordsPublic domain

Le convoi qui l’amenait en Roumanie franchissait le pont de Barbosch près de Braïla, deux obus sont venus éclater à quelques mètres de la voie. Le prince n’a rien eu, mais on a cru à un guet-apens, et on s’est mis à chercher partout les espions qui auraient fait des signaux à Hobart Pacha. On ne trouva qu’un journaliste italien tout frais débarqué de Rome. Il avait appris le passage du prince et il s’était rangé le long de la voie, son calepin d’une main et son crayon de l’autre, comme un astronome qui veut se rendre compte du passage de Vénus. On le mit au violon pour quelques heures et il n’eut pas de peine à se disculper. En raison de ce petit intermède, la compagnie se sentit moins d’humeur que jamais à garantir aux voyageurs la sécurité et l’intégrité du trajet, puisque, quand je me présentai au guichet pour prendre à très-beaux deniers comptants (la ligne Bukarest-Jassy est assurément une des plus chères de l’Europe) mon billet pour la capitale de la Roumanie, on ne consentit à m’en délivrer un que pour une station intermédiaire, à peu près à moitié chemin. Nous y arrivâmes avec un retard considérable au milieu de la nuit. La compagnie nous débarqua sur le quai d’une infime localité en nous signifiant que nous n’irions pas plus loin.

Pourquoi? Parce que les trains ne marchent plus. Quand marcheront-ils de nouveau? C’est là une question oiseuse, sans doute, à laquelle les agents se seraient fait un scrupule de répondre, en vertu de l’adage bien connu: sotte demande... etc. Bref, nous en fûmes réduits à tenir conseil entre nous voyageurs, de quelle manière nous ferions pour ne pas être obligés de rester en quelque sorte en gage au buffet de ***. Il y avait bien quelques voituriers du pays qui nous offrirent, moyennant un nombre insensé de «_ducats_» (11 fr. 75 c. la pièce) et de _pauls_ (abréviatif de napoléons), de nous transporter au delà d’un pont, celui de Barbosch, dont on parlait tant depuis le commencement des hostilités. Mais puisque ce pont, comme le racontaient en criant et en gesticulant les automédons, s’était écroulé et ne pourrait pas être rétabli avant huit jours, comment ces messieurs nous transporteraient-ils au-delà du Zereth, grossi par les pluies de printemps? Ne nous déposeraient-ils pas tout bonnement sur la rive peu fleurie du fleuve, comme le chemin de fer nous avait déposés sur le quai d’une gare perdue? Ceci fit réfléchir même les plus pressés d’entre nous, des fournisseurs d’Odessa, appelés à Bukarest pour une grosse affaire de gilets de flanelle et de viande de boucherie, qui avaient déjà sorti leur bourse en filigrane et se disposaient à passer sous les fourches caudines des _birjars_ (cochers).

Il y eut de nouveaux conciliabules dans lesquels MM. les cochers intervinrent énergiquement pour jurer leurs grands dieux que s’il le fallait ils feraient passer la rivière à la nage à leurs chevaux. Ces promesses quasi-mythologiques ne furent pas d’un grand effet. On préféra s’en remettre à la science topographique d’un officier roumain qui, accompagné d’une dame à l’air intéressant et langoureux, cherchait à sortir d’embarras en étudiant avec toute la science voulue une magnifique carte d’état-major étendue devant lui. Ces recherches ne restèrent pas infructueuses. Au bout de quelques instants, l’officier nous communiqua le plan de campagne résultant de son investigation qui se résumait en ceci: Prendre le train suivant partant à quatre heures du matin, et rétrograder d’une station. Là, nous trouverions la diligence avec ses cinq chevaux pour nous conduire à Foksani--une ville, une grande ville, assurait patriotiquement l’officier. Il faudrait par exemple accepter pour une journée l’hospitalité de cette illustre capitale, car c’est le soir seulement que la diligence repartait.--De cette façon, après avoir passé la nuit en voiture, nous arriverions au point du jour à Buseo et l’après-midi à Bukarest. Le voyage durerait soixante-douze heures au lieu de vingt, mais nous arriverions. Le programme ne tarda pas à être mis à exécution. Après deux heures d’attente, le train qui nous avait amenés nous ramena d’une station en arrière.

A la gare de... il fallut faire preuve d’une certaine souplesse de musculature pour prendre d’assaut la diligence assaillie de tous les côtés et échapper de la sorte aux _birjars_ locaux qui tondaient les passagers à pleine toison. Mais quand je me hissai sur l’antique et vénérable guimbarde et que j’y fus installé aux côtés du capitaine dont l’intéressante compagne s’était réfugiée dans le coupé, quand le _dorobantz_ (gendarme de la milice chargé d’accompagner les diligences pour que malheur ne leur arrive) se fut juché sur l’impériale comme sur un siége, assis à la turque sur un monceau de malles et de sacs de peau dont plusieurs à lourdes ferrures compliquées, contenaient le courrier, quand le postillon eut fait claquer son fouet dans l’air et que les cinq petits chevaux secs, nerveux et alertes se furent ébranlés, au premier mouvement d’humeur succéda un complet ravissement. C’est qu’un paysage d’une rare beauté, majestueusement encadré par les cimes vertes des Karpathes, se déroulait devant nos yeux baigné dans les splendeurs dorées d’une incomparable matinée de printemps. Jamais trajet ne parut aussi court que ce voyage matinal au milieu d’un semblable paradis que l’on ne soupçonnait pas; car, venant en Roumanie, je ne croyais pas trouver un coin de Suisse. Mon compagnon d’impériale, l’officier, paraissait très-flatté dans son patriotisme; il était enchanté d’entendre parler avec enthousiasme de son pays. Il renchérissait encore: «Ah! si vous connaissiez Piatra!--Quelle est cette dame?--Ce n’est pas une dame, c’est une ville, une petite ville où mon régiment est en garnison. C’est splendide! Et comme on s’y amuse! Mais, ajouta-t-il, Foksani non plus n’est pas à dédaigner, nous y avons eu un carnaval très-agréable pendant la «concentration». Je vais même faire visite à plusieurs dames--et, ajouta-t-il en clignant de l’œil, réveiller d’anciens souvenirs.» Comme je le regardais non sans quelque surprise, il comprit à demi-mot. «Oh! madame n’est pas ma femme--grâce à Dieu, je ne suis pas marié: c’est l’épouse de mon capitaine qui me l’a confiée pour ce voyage.» Touchante fraternité d’armes!

Le postillon s’arrêta devant une petite auberge; nous trinquâmes, et la voiture repartit de nouveau pour ne faire halte que devant la maison de poste de Foksani. Ce n’était pas assurément une «grande ville», comme me l’avait assuré le lieutenant, mais c’était une cité assez coquette, avec des maisons blanches et quelques villas entourées de jardins soigneusement entretenus, et dont la plus belle,--pendez-vous, Normands!--appartenait à l’avocat de l’endroit. Du reste, le calme partout, un seul petit incident qui parle de la guerre. Des miliciens conduisent à travers la ville un déserteur qu’on vient de capturer. Le pauvre diable et son escorte sont vêtus de la même façon: un bonnet de peau; sur le corps un haillon informe de couleur indescriptible, un pantalon de toile mainte fois déchiré et pas de chaussures aux pieds. Les «soldats», revêtus de ce costume peu militaire, sont armés de vieux fusils à pierre, le déserteur porte une longue chaîne soudée à son bras et dont un soldat tient l’extrémité; il ressemble ainsi à un ours qu’on mène à la foire. Du reste, le prisonnier ne se fait pas de bile, il mord à belles dents dans une énorme miche de pain dont la moitié est «enserrée» entre sa vareuse et sa peau bronzée comme celle d’un nègre. Ce fut là tout l’épisode belliqueux de mon séjour à Foksani. Cependant le soir, au moment de nous mettre en route, nous vîmes arriver à la poste, tout couvert de poussière, dans un cabriolet, un officier prussien qui donna à haute voix et très-impérieusement des ordres pour la continuation de son voyage. Cet officier était M. de Liegnitz, attaché spécialement au prince Carol pendant la guerre. On disait qu’il apportait au jeune souverain maints conseils signés de de Moltke. Nous retrouverons peut-être le major qui, suivi de son brosseur à moustaches, un gaillard qui malmena rudement le personnel des postes, n’a pas voulu rester spectateur passif des événements et a poussé avec le général Gourko au delà des Balkans pour y décrocher la croix de Saint-Georges!

Mais nous n’en sommes pas encore là. Il faut d’abord accepter, pendant une nuit entière, les épreuves multiples d’un voyage en diligence dans le pays roumain. La diligence est une voiture des plus primitives, elle pourrait avoir été exposée sous Noé, s’il y avait eu alors des expositions universelles de carrosserie. C’est informe, c’est lourd, c’est grotesque, mais c’est surtout mal commode. Il ne faudrait pas non plus songer à classer cet objet dans une des catégories prévues par l’art de la carrosserie; dans le temps, on aurait pu l’appeler calèche ou berline, mais c’était sans doute sous le règne des anciens hospodars. Quant au postillon, il n’a rien du gracieux et coquet costume de son confrère de Longjumeau; son accoutrement ressemble beaucoup à celui du déserteur que j’ai vu ce matin, il est tout aussi bronzé de peau, et de plus complétement ivre. Debout sur son siége, il laboure les côtes de ses cinq bêtes à coups de fouet en y ajoutant une foule de jurons ou de plaintes dont l’effet sur l’attelage est certainement problématique, mais qui nous empêchent absolument de dormir à l’intérieur. Au surplus, mon nouvel ami l’officier a fait appel à ma galanterie pour dégager un peu les pieds de «Madame» et lui permettre de s’étendre à son aise. Pour cela, il fallut mettre de côté les innombrables paquets, cartons à chapeaux et autres accessoires dont une jolie femme ne manque jamais de s’encombrer en voyage et qui furent religieusement relégués de mon côté. Bientôt je fus pris dans l’encadrement formé par toutes ces belles choses comme dans un étau. Mes jambes serrées contre les parois de la voiture ne pouvaient pas bouger puisqu’elles rencontraient partout le bois d’une malle ou le carton d’une boîte. De plus, l’officier, voulant jouir également des immunités réclamées au nom de la galanterie, prenait ses aises aux dépens des miennes, de sorte que, lorsque je me croyais dépêtré des bagages de la dame, je tombais de plus belle sur les jambes raides et osseuses du guerrier. Ajoutez qu’un énorme marchand de bestiaux installé à mes côtés dans la diligence avait une tendance très-marquée pour dodeliner sur mes épaules, en ronflant comme une contrebasse. L’agréable voyage! Jamais nuit ne me parut aussi longue; aussi était-ce pour moi une véritable jouissance de sauter bas à chaque relais et de me dégourdir les jambes. Enfin, quelques instants après le lever de l’aurore, les chevaux, exténués de fatigue, nous firent faire une entrée très-piètre à Buseo. La gare était au bout de la ville et les cahots exécutés par notre guimbarde sur le pavé fantastique de la ville, furent le digne couronnement du supplice enduré. Oh! la volupté d’échanger la mauvaise diligence contre l’excellent wagon! A huit heures, ce rêve fut une réalité et à dix heures du matin nous étions à Plojesti, le quartier général du grand-duc.

CHAPITRE VII

Un quartier général au calme.--Bukarest ou Plojesti?--A l’hôtel de Moldavie.--Une aventure de voyage.--Histoire d’un véritable espion et de deux autres espions prétendus.--Un aventurier.--Chez le grand-prévôt.--Une dépêche à double sens.--La villa du Grand-Duc.--Le colonel de Hasenkampf.--Les attachés militaires.--M. le colonel Gaillard.--Un café-concert.--Conférence de journalistes.--Un exigeant.--Le camp des Bulgares.

Ce qui a dû frapper surtout le voyageur arrivant à Plojesti au mois de juin 1877, c’est la physionomie calme et placide de cette ville de province. Le mot de quartier général éveille toute une mise en scène de drame militaire de l’ancien Cirque. Quartier général! ces deux mots sonnent la charge! on croit entendre battre les tambours, retentir le clairon et il semble que le pavé s’effondre sous le trot d’innombrables et de fringantes ordonnances courant dans tous les sens, bride abattue, pour porter des ordres urgents dont dépend peut-être le salut d’une armée, d’un État. Quartier général! ne voit-on pas caracoler à ce mot le commandant en chef, celui qui tient dans sa main la destinée de cent, deux cent, trois cent mille hommes, ne se figure-t-on pas un étincelant état-major juché sur une colline et suivant à travers une excellente lorgnette les évolutions de sa propre armée et de celle de l’ennemi, tandis que la poudre donne de la saveur à l’atmosphère et que le canon gronde dans le lointain?...

Le quartier général de Plojesti avait tout ce qui était nécessaire pour détruire les illusions. Disons d’abord ce qu’est Plojesti et comment le grand-duc Nicolas fut appelé à s’y installer. Le quartier général de l’armée qui, depuis le mois de novembre 1876, était destinée à opérer contre la Turquie se trouvait parfaitement à l’aise (sauf la boue atroce qu’il y faisait) dans la spacieuse capitale de la Bessarabie, Kischeneff. Le général en chef, l’intendance, tous les bureaux, les officiers étaient répandus dans les auberges, les hôtels et les maisons particulières de la ville. Les troupes campaient en grande partie dans les environs. La guerre était considérée par tous comme inévitable et on s’attendait à entrer en campagne dès que la température le permettrait. Aussi l’ordre de marche n’avait surpris personne, seulement on s’était demandé où l’on porterait ses pénates. Tout d’abord Bukarest paraissait l’endroit le plus rationnel pour installer le commandement et l’administration militaire. On était là près du Danube qu’il faudrait franchir et on avait sous la main toutes les ressources développées d’une véritable capitale. Le prince de Roumanie, devenu par la fameuse convention du 15 avril l’allié du tzar, avait été au devant des intentions du grand-duc en lui offrant la résidence princière de Cotroceni, magnifique maison de plaisance des environs de Bukarest où le prince et sa femme se réfugient pendant les grandes chaleurs de l’été. Tout d’abord le commandant en chef russe accepta avec beaucoup d’empressement cette offre et il se mit en devoir de s’y installer, non pas en invité, mais comme dans sa propre maison. Le cabinet de Bukarest, qui voulait éviter tout ce qui aurait pu donner à la présence des Russes en Roumanie le caractère d’une vassalité, mit certaines conditions à la résidence du grand-duc à Cotroceni. Il y eut, en particulier, un chapitre de sentinelles qui gâta tout. Les Roumains tenaient absolument, je crois, à monter la garde aux portes extérieures du palais; le grand-duc ne voulait avoir à sa poterne que des sentinelles russes. Il rompit brusquement les négociations entamées et fit louer pour son compte une très-jolie villa appartenant à un négociant de Plojesti. Là il serait complétement chez lui, pour son argent, et pourrait se faire garder par des cosaques à l’exclusion de toute autre troupe. Plojesti (prononcez Ployeschti) est à une cinquantaine de kilomètres de Bukarest. La ville est traversée, c’est là son importance stratégique, par la grande route de Cronstadt (frontière de Transylvanie) à Bukarest et par la chaussée qui coupe en long toute la Moldo-Valachie. Avant l’établissement du chemin de fer qui passe également à Plojesti, cette voie fut la principale, sinon l’unique artère du transit.

Comme ville, Plojesti peut compter environ 5 ou 6,000 habitants. L’espace compris entre la gare et le centre a un aspect tout à fait rustique, le pâté central de maisons, au contraire, qui se groupent autour de la place du marché est des plus moderne. Les constructions sont assez élevées et d’une architecture correcte. Il y a aussi quelques bâtiments de luxe et je dois ajouter à la louange des habitants de Plojesti, que la plus belle de ces maisons neuves est une école. Derrière la place du marché il en est une seconde qui possède comme ornement le principal café de la ville et deux hôtels, l’un d’apparence élégante, un faux air de villa, avec un jardinet soigneusement entretenu, et l’autre dénotant de suite l’hôtellerie primitive, où il ne faut pas regarder de si près au confort et surtout à la propreté! Le propriétaire, cela va sans dire pour quiconque connaît un peu l’intérieur de la Roumanie, était juif, et il avait recruté son personnel de service parmi ses coreligionnaires. Le garçon d’écurie seul était Roumain.

Après bien des embarras et une foule de discours pleins d’importance sur l’encombrement de son immeuble, le gargotier de «l’Hôtel de Moldavie» consentit à me louer, moyennant 6 francs par jour, un petit réduit de deux mètres et demi de long sur cinquante centimètres de large. Cette cellule prenait jour sur une sorte de vérandah-balcon en bois grossier qui faisait le tour du premier étage. Le peu d’air qu’il pouvait y avoir au dehors arrivait par conséquent à travers la cloison de bois brûlée par le soleil et chargée des miasmes qui se dégageaient d’un respectable tas de fumier amoncelé dans la cour. C’était donc un brasier empesté que cette pièce, dont l’ameublement se composait d’un lit de fer délabré, d’une table de toilette bancale dont le pot à eau était absent. Après des prodiges d’habileté et à force de réclamations diplomatiques, j’obtins aussi une petite table cousine germaine de celle de toilette et un vase contenant une eau assez saumâtre. C’est pourtant dans ce logis, plus que modeste, qu’il était arrivé à un confrère une aventure des plus piquantes. X..., qui nous conta lui-même l’historiette quand nous l’eûmes trouvé devant une table de café de l’hôtel Victoria, venait d’arriver très-fatigué et tout couvert de la poussière de la route. A l’imitation de nos confrères anglais, X... voyageait muni d’une de ces baignoires en gutta-percha qui se déploient et se resserrent à volonté au moyen d’un piston avec lequel on insuffle l’air. De cette façon on a les thermes chez soi. X... se fait apporter de l’eau, remplit à moitié sa baignoire et, avant de s’y plonger, il descend la jalousie mais sans fermer la fenêtre elle-même; puis il se déshabille et entre dans «l’onde liquide». Il a à peine goûté les premières délices du bain, qu’il entend, sur le balcon, un caillement de voix de jeunes filles; puis, à sa grande surprise, une main délicate soulève la jalousie pour la laisser retomber immédiatement en poussant un cri effaré que deux ou trois voix répètent à l’instant. Or, dans l’hôtel, demeuraient deux familles de banquiers de Bukarest, composées, en dehors des parents, d’une quinzaine de jeunes filles de dix à vingt-deux ans, les plus petites sous la surveillance d’une gouvernante française. L’appartement occupé par les Plutus roumains et leur progéniture féminine était à l’extrémité de la vérandah, c’est sans doute une de ces demoiselles, curieuse comme Ève en personne, qui avait soulevé l’extrémité de la jalousie. On sait comment elle fut punie ou récompensée de cette fatale curiosité. Du reste, il paraîtrait que l’examen involontaire dont X... avait été l’objet n’était nullement à son désavantage, car il vit à plusieurs reprises les curieuses passer deux par deux sur la vérandah et s’arrêter devant sa fenêtre en souriant d’un petit air futé. A son tour, X... sentit sa curiosité s’éveiller, il se demandait laquelle ou lesquelles des quinze l’avaient vu ainsi dans ce costume dépouillé d’artifice. Et le hasard voulut que deux fois par jour, pendant notre séjour à Plojesti, X... se trouvât nez à nez avec la smala dans les restaurants-jardins où nous déjeunions et dînions. C’était alors, à la table des deux familles, des chuchotements, des regards moqueurs; de son côté, en songeant à la situation, il se sentait tourmenté d’une telle envie de rire qu’il était forcé de changer de place avec l’un d’entre nous pour ne pas éclater au nez de ses voisins.

Voici maintenant une aventure moins plaisante qui arriva le surlendemain de mon arrivée à un négociant de Brême venu en Roumanie dans l’espoir d’y gagner gros avec des fournitures.

Cet opulent Hanséate avait fait, dans un café de Bukarest, la connaissance d’un autre Allemand qui s’était occupé de fournitures pendant la guerre de 1870-71. Il offrit ses services au Brêmois et le mit en rapports avec un certain baron de K..., homme de très-bel air, de grandes manières, se prétendant correspondant militaire d’une importante agence télégraphique de Berlin, et faisant état de ses relations avec les grands personnages de la Cour et de l’armée en Russie. Ce gentleman proposa au Brêmois de le présenter à son ami, le général Nepokotschisky, chef d’état-major de l’armée russe. Avec la protection d’un semblable personnage, on ne pouvait manquer d’obtenir les plus belles fournitures. On but force champagne à la réussite des beaux projets qui avaient germé dans la cervelle des deux Allemands et dont le baron de K... devait faciliter l’exécution. Rendez-vous fut pris pour le lendemain à la gare afin d’aller à Plojesti. Le trio y débarqua dans la matinée; on s’en fut d’abord à l’hôtel où attendait un confortable déjeuner probablement commandé par télégraphe, grâce aux soins du Brêmois. A deux heures de l’après-midi, un fiacre, rudement cahoté, s’arrêtait auprès d’une maisonnette devant laquelle se promenaient, l’arme au bras, deux factionnaires. Le baron de K..., ganté de frais, vêtu avec recherche et le chef orné d’une casquette plate qui lui donnait un faux air d’officier, sauta lestement en bas de la voiture en recommandant à ses deux compagnons de l’attendre peu d’instants. «Je vais vous annoncer à Son Excellence, dit-il, et demander, pour la forme, la permission de vous présenter; attendez-moi, je reviens de suite, on me connaît; j’ai mes petites et grandes entrées.»

Le Brêmois alluma un des excellents cigares qui sont une des spécialités de son pays, il en tendit un autre à son compatriote, et tous deux, mollement renversés sur les coussins de la voiture, suivaient les spirales bleues de la fumée. Un quart d’heure se passe, une demi-heure, puis une heure. Les messieurs commencent à s’impatienter, la longueur de la conférence leur paraît inusitée; mais, enfin, le chef d’état-major peut bien être occupé, et se voir forcé de faire faire antichambre à son ami. Un quart d’heure, puis une demi-heure se passent. Pour le coup, le Brêmois, qui aime avant tout ses aises, déclare qu’il veut retourner à l’hôtel, il ne saurait remettre plus longtemps sa sieste. Ordre est donné au cocher, qui rebrousse chemin. Toute l’après-midi, les deux Allemands attendent leur introducteur, mais en vain. Enfin, ils se décident à sortir pour avoir des nouvelles. Sur le pas de l’hôtel ils trouvent un officier de gendarmerie avec deux de ses hommes: «Lequel de vous, demande-t-il, est M. R..., négociant de Brême?» Le personnage ainsi interpellé s’avance et se fait reconnaître. «Alors, au nom du grand-duc, je vous mets en état d’arrestation.» On peut s’imaginer la stupéfaction et la terreur qui se peignirent sur les traits du malheureux Hanséate. Il ne put faire usage de la parole. L’autre Allemand s’avança alors: «C’est une erreur, messieurs, c’est une méprise sans doute, veuillez attendre un instant, je cours rejoindre mon ami, M. de K..., qui doit être chez le général Nepokotschisky, et je reviens à l’instant pour faire éclaircir ce malentendu.» Il voulut sortir, mais sur un signe de l’officier, les deux gendarmes s’étaient mis en travers de la porte.

--Vous connaissez aussi M. de K..., fit-il.

--Parfaitement, puisque c’est avec lui que nous sommes venus ici.

--En ce cas, je dois vous arrêter également.

Les deux Allemands se regardèrent comme deux augures, à cette différence près qu’ils n’avaient nulle envie de rire. Ils voulurent protester. «Vous vous expliquerez devant le grand-prévôt de l’armée. Je vais vous y conduire.»