Zig-zags en Bulgarie

Part 5

Chapter 53,744 wordsPublic domain

«Qu’est-ce que ces messieurs viennent chercher chez nous? Nous n’avons pas besoin de réclame et les attaques nous importent fort peu. Nous ne cherchons pas non plus à influencer la Bourse; cela nous est complétement égal, et nous n’avons aucun intérêt à lancer des nouvelles à sensation... Allez chez les Turcs, messieurs! on vous y recevra à merveille. Là-bas, tous les pachas sont sensibles aux compliments et tripotent sur les cours. Pour nous, je le répète, il nous est parfaitement égal d’avoir tous les journaux contre nous; nous nous soucions de la presse entière comme de la fumée d’une cigarette. On aura beau dire et écrire tout ce que l’on voudra, le résultat est certain, nous vaincrons, et c’est la seule chose qui nous importe.»

Je laissai le sanglier donner tout à son aise des coups de boutoir à droite et à gauche, sans sourciller. Je répondis seulement que la tâche d’un journaliste n’était pas toujours d’envoyer des nouvelles à sensation ou d’influencer les marchés. J’ajoutai qu’en ce qui me concernait, mon but était purement et simplement de raconter de la façon la plus intéressante possible et la plus pittoresque les hauts faits de l’armée russe.

Cette assurance parut calmer un peu l’irritable ministre. «Puisque vous écrivez en France, me dit-il, rassurez donc _nos bons amis_ (ces mots furent soulignés d’un rire ironique) de là-bas au sujet de la révolution en Pologne. Ils peuvent se tenir pour sûrs et certains qu’il n’y en aura pas. Si vous voulez, fit Son Excellence en prenant une plume et du papier, si vous voulez, je vous le donnerai par écrit, il n’y aura pas plus d’émeute en Pologne qu’au Caucase.»

Cette assurance venait fort mal à propos, car ce jour-là même de mauvaises nouvelles étaient arrivées des possessions d’Asie. J’en avais eu connaissance et j’y fis quelques allusions. «Bah! répondit M. Timacheff, ce sont des _histoires_ sans importance; il y a toujours des fanatiques qui se laissent entraîner, mais ce mouvement n’a aucune racine dans la population. Au contraire, les musulmans, dans nos possessions d’Asie, sont attachés au régime russe; j’ai moi-même des propriétés dans le gouvernement d’Orenbourg, qui est peuplé en grande partie de mahométans. Eh bien, tous ces gens me sont très-dévoués; il en est de même chez les autres propriétaires mes voisins. Les ecclésiastiques, les défenseurs attitrés de la foi mahométane, sont pour nous. Un de leurs prêtres, dont le grade correspond à celui d’un de nos évêques, a envoyé un mandement où il déclare que la guerre actuelle n’a pas un caractère religieux, que l’empereur de Russie combat pour réprimer des abus que le Koran lui-même condamne; par conséquent, qu’il n’y avait aucune raison de prendre fait et cause pour le sultan.» (En effet, des mandements pareils ont été lancés et ils n’ont pas manqué leur effet sur la population musulmane.)

Il est inutile de fatiguer le lecteur par la reproduction intégrale de cet entretien qui eut lieu pour ainsi dire à l’ombre du buste ricanant de Voltaire, et qui se termina pour moi d’une façon plus engageante que ne le promettait le début. M. Timacheff était devenu presque aimable, et il s’offrit de faire tout ce qu’il pourrait pour faciliter ma tâche. Cependant, ses pouvoirs n’allaient pas jusqu’à obtenir ou même recommander mon admission. J’appris plus tard pourquoi, et je me félicitai de ne pas me présenter à l’état-major avec une lettre d’introduction signée Timacheff, c’eût été le meilleur moyen de me faire renvoyer tout droit d’où je venais.

Le grand-duc et son entourage étaient très-jaloux de leur autorité; ils n’auraient voulu à aucun prix avoir l’air de céder à une pression du dehors, quand même cette pression aurait revêtu les formes d’une humble recommandation officielle. Cette conviction fut assurée de plus en plus dans mon esprit, surtout après une visite au général Miliutine, ministre de la guerre. Cet important fonctionnaire qui de son cabinet de Saint-Pétersbourg faisait mouvoir alors, à cinq cents lieues de là, des centaines de mille hommes avec leur attirail, leurs munitions, leurs provisions et tout ce qu’il faut pour faire une conquête, reçut le journaliste sur la simple présentation de sa carte. Le général, type de l’officier supérieur russe, d’aspect à la fois aimable et énergique, était enfoncé jusqu’au cou dans les rapports, les paperasses, les comptes. Il travaillait au milieu des cartons, des plans et des cartes qui tapissaient la chambre.

L’entrevue ne put durer que peu de minutes, le journaliste ayant garde de faire preuve d’indiscrétion, le ministre ne pouvant que regretter de ne pouvoir rien accorder.

Charbonnier est maître chez soi, le grand-duc Nicolas entendait l’être chez lui. Il n’y avait donc qu’une seule chose à faire: franchir au plus vite la distance entre la Neva et le Pruth, ce qui représentait quatre jours et quatre nuits de wagon continu. Mais avant que le lecteur suive l’auteur dans ce trajet, qu’il lui soit permis de jeter encore un coup d’œil sur certains détails de son séjour dans la capitale de l’empire russe.

CHAPITRE IV

Autres Zig-zags dans la capitale russe.--La revue de mai.--Le Champ de Mars de Saint-Pétersbourg.--Une collation dédaignée.--Les _gongs_ à cheval.--Un escadron de millionnaires.--Dans l’hôtel d’Oldenbourg.--Un ex-esclave vingt fois millionnaire.--Un ambassadeur populaire.--Le porte-roubles de M. de Caston.--Autre fête de mai.--Changement de chaussures _coram populo_.--L’eau-de-vie proscrite.--Les bateliers troubadours.--La légende de Stenka Razin le pirate.--Les grenadiers chanteurs.--Un corso de droskis.--Les cheveux sont pour le mari seul.--Promenade aux Iles.--Un conte de nuit d’hiver.--Les théâtres.--L’art à Saint-Pétersbourg.

La saison n’était guère favorable pour apprécier Saint-Pétersbourg à sa juste valeur, comme ville d’hiver endormie sous le vaste et épais manteau de neige, ou comme ville d’été veillant devant les incomparables nuits boréales. La bise vous piquait au visage, tandis que les pieds s’enfonçaient dans la boue produite par la neige immédiatement fondue. Parfois le soleil apparaissait, mais c’était le soleil d’hiver perfide, qui n’a que des rayons sans chaleur. Le temps n’était guère propice aux excursions et aux promenades; cependant je ne voulus pas me priver du spectacle de deux solennités qui marquent chaque année le retour _officiel_ du printemps, alors même que la réalité serait en retard sur le calendrier. Je veux parler de la revue de mai et de la fête populaire à Katherinenhof.

C’est au «_Champ de Mars_» qu’a lieu la première de ces solennités. C’est une vaste place à peu près aussi grande que le nôtre. Elle s’ouvre d’un côté sur les quais de granit de la Neva et aboutit dans le sens opposé au vieux-palais-forteresse de Paul Ier. Les fossés, les machicoulis, les ponts-levis qui entourent encore aujourd’hui cette habitation ne préservèrent pas le fantasque souverain du nœud coulant des assassins. Différents bâtiments bordent le «Champ» à droite et à gauche. Les principaux sont la caserne du régiment de Preobrajenski, et le palais du prince d’Oldenbourg, allié de la famille impériale. Pour faire honneur à son nom, le Champ de Mars est orné d’une statue en bronze du dieu de la guerre, coiffé de son casque, une main appuyée sur le bouclier, mais autrement, tout à fait nu. Seulement, en examinant le dieu de bronze de plus près on s’aperçoit que son faciès est agrémenté de moustaches fort peu mythologiques. C’est qu’en effet Mars n’est pas Mars, mais bien Souwaroff, le farouche incendiaire de Praha, le vaincu de Zurich, l’homme aux bottes, que son impératrice, l’auguste Catherine, voulut livrer ainsi dans le plus simple négligé à l’admiration des âges futurs. Les Russes, très-respectueux pour leur dynastie, mais très-sceptiques en ce qui touche les vertus de la «Sémiramis du Nord», font des commentaires rabelaisiens que j’aime mieux ne pas reproduire, sur les origines de cette statue.

Quoi qu’il en soit, grâce au choix de l’emplacement, l’armée russe défile chaque année devant l’homme de guerre qui fut un de ses premiers et principaux organisateurs. Ce jour, la ville est sur pied et en mouvement. 200,000 personnes se portent vers le _Champ de Mars_. Les heureux, les privilégiés dont les équipages se rangent à la file le long des quais, s’entassent dans les tribunes improvisées, sur les gradins de bois _ad hoc_ adossés au grillage des jardins d’hiver. Au centre, une tribune séparée est destinée à recevoir l’impératrice, sa suite, et les femmes de hauts fonctionnaires. Quant à l’empereur, les princes du sang et leur suite, ils sont tous à cheval et n’en descendent pas tant que dure la revue. Parfois même la suite du tzar ne se compose pas uniquement d’hommes. On cite à la cour de Russie des grandes-duchesses qui ont pris très au sérieux leur titre de «propriétaires» d’un régiment, et qui la taille étroitement emprisonnée dans une casaque brodée de brandebourgs, le shako à plumes coquettement incliné sur l’oreille, un sabre mignon battant la cuisse et la cravache à la main, caracolent à la tête de «leurs» troupes. L’impératrice Feodorowna, femme de Nicolas, se prêtait volontiers à ces travestissements héroïques, et la princesse fille de l’empereur Alexandre, qui est aujourd’hui duchesse d’Edimbourg, n’y manquait jamais le jour de la revue de Mai. C’est là un attrait de plus; aussi dès midi, les gradins étaient plus que combles et il eût été imprudent d’y laisser monter de nouveaux spectateurs. L’échafaudage de bois se serait certainement écroulé; aussi les gardiens se montrèrent impitoyables et les retardataires furent condamnés à rebrousser chemin ou à se mêler à la foule houleuse, remuante, et en général d’extérieur peu appétissant, qui se bousculait aux abords de la place refoulée incessamment par les chevaux des dragons de service ou les crosses de fusils des factionnaires.

Me trouvant, par suite d’une confusion d’heures, parmi les retardataires et ne trouvant pas le séjour très-agréable au milieu des moujiks à longue barbe et à la houppelande crasseuse, j’allais rebrousser chemin, quand ma bonne étoile me fit rencontrer M. B..., l’excellent secrétaire du théâtre Michel, dont j’avais pu apprécier, depuis le peu de temps que je le connaissais, l’extrême amabilité et l’empressement à rendre service. M. B... avait des intelligences dans le palais du prince d’Oldenbourg; grâce à un mot de passe, on lui ouvrit la porte de ce vaste édifice. Cette hospitalité était doublement précieuse; elle nous permit d’assister sur le pas de la poterne, sans être trop foulés, au défilé des troupes, et nous avions l’espoir de contempler de très près, après la revue, la famille impériale. Car ordinairement, à l’issue de la parade, le tzar et son entourage font honneur à une collation servie dans la grande galerie du palais. Je m’empresse de dire que sous ce rapport notre espoir fut déçu. Il paraît que les graves préoccupations de l’année 1877 avaient enlevé l’appétit aux convives impériaux, car la cavalcade rentra directement au palais, dédaignant les gelinottes truffées et le cliquot de premier choix du prince d’Oldenbourg. Nous dûmes nous contenter de l’aspect du défilé, spectacle imposant en vérité!

La troupe, plus de soixante mille hommes, était littéralement entassée au centre du parallélogramme, présentant à l’œil des files immenses de baïonnettes reluisant au soleil, de casques et de canons; comme encadrement à cette force imposante et multicolore, aux quatre côtés de la place la foule fourmille, et le fond du tableau est formé par les maisons et les casernes.

Comme ces troupes ont meilleur air avec leurs armes! Je ne reconnais presque plus les dadais empruntés de l’autre jour, et il semble que le fusil et la cartouchière, le sabre et la cuirasse ont rendu à ces guerriers la tenue et l’élégance qui leur faisaient défaut. Le défilé va commencer. Il débute par les chevaliers-gardes, dont l’approche est annoncée par le bruit sourd et cependant pénétrant du gong qui domine la musique militaire. Les _gongs_, richement ornés et peints, sont attachés de chaque côté de la selle à la place des arçons. Le cavalier, muni de la courte baguette terminée par un gros pommeau, frappe alternativement à droite et à gauche; le bruit ne trouble pas d’ailleurs l’harmonie de la musique régimentaire, il rehausse au contraire l’effet produit ordinairement par les différents airs qui égayent et règlent la marche de l’escadron. Quel escadron! Le luxe est partout, jusque dans les plus petits détails, et ces chevaliers ont l’orgueil de vouloir prouver que dans leurs rangs tout le monde est gentilhomme et un peu millionnaire. La selle, les harnais, les housses, la dorure des cuirasses, sur lesquelles se rehaussent en argent massif les initiales de l’empereur, les épaulettes flamboyantes représentent une fortune; pour trouver un point de comparaison il faudrait évoquer l’ancien escadron des cent-gardes; mais les chevaux sont incontestablement d’un plus grand prix. Sous ce rapport la garde impériale russe s’accorde un luxe que l’on trouverait difficilement, je crois, chez d’autres armées d’Europe. Les chevaux de chaque escadron de hussards, de dragons et de lanciers, ont absolument la même robe et le tachetage identique. Ce sont toujours des bêtes superbes. Il n’est pas difficile de juger de l’effet plein d’éclat d’un régiment en marche, en voyant s’avancer d’immenses lignes de chevaux tous blancs ou tous noirs. Le défilé ne dure pas moins de trois heures; les hurrahs méthodiquement poussés marquent chaque fois l’arrivée d’un escadron ou d’un bataillon devant la tribune de l’impératrice. Les acclamations de la foule y répondent. A quelques modifications près dans le costume, la scène est la même qu’à Longchamps un jour d’exhibition militaire--sauf cependant qu’ici la verdure fait complétement défaut.

Au contraire, l’hiver s’affirme par des giboulées sérieuses qui nous engagent, M. B... et moi, à rentrer dans le palais. Quelques privilégiés y ont pénétré également dans l’intervalle, et parmi ceux-ci se trouve un homme d’une soixantaine d’années, grand, fort, bien planté, avec une belle barbe blanche qui lui descend jusqu’à la poitrine et fait valoir encore davantage la teinte un peu rougeâtre de sa physionomie. Ce monsieur enveloppé dans une grosse pelisse, et tenant à la main un bonnet de loutre valant tous deux quelques milliers de roubles à Nowgorod, tend amicalement la main à B..., et échange avec celui-ci quelques mots en russe. «Je vous demande pardon, fait mon obligeant cicérone; mais j’avais quelques mots à dire à M. E...» (il désigna le personnage à la pelisse), «au sujet de notre représentation de samedi prochain pour laquelle il a retenu six loges.--C’est donc un Crésus, un prince?» m’écriai-je.

«Un Crésus oui, un prince non; c’est tout simplement le premier négociant «importateur» de Saint-Pétersbourg. Tel que vous le voyez, sa fortune est tellement colossale, qu’il serait difficile d’en citer exactement le chiffre. Il possède plusieurs des plus grands immeubles sur la Perspective (il en est qui sont de véritables casernes à loyer); il occupe, dans ses comptoirs, plus de trois cents employés...

--Oui, interrompis-je, comme tous les riches négociants! Du moment qu’il est archi-millionnaire, son train de maison se comprend.

--Attendez, dit mon ami, voilà où E... se distingue de ses confrères en millions: E..., tout premier négociant et tout Crésus qu’il est, a dû rester esclave ou serf, comme vous voudrez, jusqu’au moment de l’émancipation. Son père, simple paysan, était né sur les terres du prince J...; le fils vint à la ville et fit assez rapidement sa fortune. Il établit un comptoir après l’autre, répandit sa signature très-honorée partout, et bientôt devint aussi riche, sinon plus riche que son seigneur. Alors le serf millionnaire offrit des sommes fabuleuses pour obtenir sa liberté, mais le prince J... se refusait, avec la plus grande obstination, à satisfaire ce vœu tout naturel. Non, non, répondait-il à toutes les prières, je suis trop fier de posséder un esclave aussi riche pour m’en dessaisir. Il céda cependant quelques mois avant l’émancipation des serfs.

--Pour combien de millions?

--Pour rien, c’est-à-dire si, pour un souper offert par E... où chaque convive eut un tonnelet d’huîtres, et au dessert des fraises magnifiques au mois de janvier!»

Il paraît que ces cas d’un esclave dépassant son maître en richesse et même en notoriété ne sont pas bien rares. On raconte aussi d’autres libérations dues à la simple satisfaction d’un caprice coûteux du souverain. Plus tard j’appris que loin d’avoir exagéré l’importance de M. E., mon ami B. était resté plutôt au-dessous de la vérité.

Les histoires de serfs avaient fait passer le temps, et la revue touchait à sa fin. Déjà, aux masses d’infanterie et aux lourds escadrons de cavalerie avaient succédé les canons de haut calibre, beaux produits de l’humanitaire usine Krupp, noirs de bronze, battant neufs et ornés à la culasse d’inscriptions russes, et suivis de petits caissons verts fort gracieux et parfaitement propres à recevoir la cargaison de gargousses et d’obus nécessaires pour exterminer une petite armée. Ensuite ce sont les voitures du train, les fourgons, les ambulances avec leurs drapeaux clairs et proprets flottant au vent. Pour terminer la fête, l’escadron des Tcherkesses de la garde personnelle de l’empereur s’ébranle, exécutant une farouche fantasia et soulevant un nuage de poussière autour de la voiture de l’impératrice, dans laquelle le tzar vient de monter. Nous retrouverons sur le Danube ces cavaliers qui n’ont de circassien que le nom et le costume. Ils ne quittent jamais la personne de l’empereur et l’accompagneront jusque sous Plewna. Au palais d’Oldenbourg, toute la valetaille est sous les armes et forme la haie des deux côtés de l’escalier. Le suisse a posé dans un coin son immense canne d’or pour ouvrir l’huis à l’approche de la calèche impériale. Mais celle-ci, au lieu de se diriger sur le palais, oblique à droite et file à toute vitesse le long des quais.

Ce départ est le signal d’une débandade générale, qu’une ondée vient encore accélérer et changer en un véritable sauve-qui-peut. En moins de vingt minutes cette place, où s’entassaient soixante mille soldats et plus de deux cent mille spectateurs, est vide. Parmi les retardataires, j’aperçois M. l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, le général Le Flô, gai, vif, pétillant, et dont la figure anguleuse, osseuse et très-mobile, éclairée par deux yeux ardents comme des charbons, est de celles qu’on n’oublie pas. Le costume militaire et notamment le chapeau à larges bords dorés incliné légèrement sur l’oreille assaisonnent encore d’une très-forte pointe de crânerie la figure si pittoresque et si vraiment française du diplomate. Très-répandu et très-aimé dans la société de Saint-Pétersbourg, M. Le Flô salue à droite et à gauche avec autant d’aisance que s’il était chez lui et si la revue avait été passée en son honneur.

Comme la voiture de l’ambassadeur s’est arrêtée et qu’elle ne peut avancer à cause d’un embarras, un écrivain français avec qui j’avais déjeuné le matin même, M. de Caston, s’avance jusqu’à la portière de la calèche et raconte avec beaucoup d’émotion et un grand luxe de détails comment on lui avait dérobé, dans la foule, son «porte-roubles» garni d’une somme fort respectable--sinon pour un millionnaire, du moins pour un journaliste. Le lendemain, M. de Caston promettait, par la voix du _Journal de Saint-Pétersbourg_, 20% au bon larron si celui-ci était saisi de remords et voulait bien rapporter le «porte-roubles» à son propriétaire. Hélas! les fripons moscovites n’ont pas l’âme plus tendre ni mieux placée que leurs collègues des autres pays. Notre confrère ne récupéra rien; il est vrai qu’il put se consoler facilement en supposant avec quelques sceptiques que le vol en question et l’existence du portefeuille n’étaient qu’un produit de sa brillante imagination. Le dimanche qui suivit la revue de mai, j’assistai à «la fête du printemps» à Katherinenhof.

Il faisait un froid de loup. Pour se rendre à cette promenade dont le nom indique une des innombrables créations de la grande impératrice, on longe sur un parcours de trois ou quatre kilomètres le canal, principal affluent de la Neva. On traverse ainsi des faubourgs populeux et contenant d’immenses fabriques. Tous les produits industriels nécessaires à la consommation d’une grande ville y sont représentés, mais ce qui domine, et l’odeur l’indique suffisamment, c’est la production du cuir. Du reste en l’honneur du dimanche et de la fête du jour toutes ces usines chôment, nulle part un filet de fumée, et quant aux ouvriers, nous les trouverons dehors s’esbaudissant à la plus grande gloire du prétendu retour du printemps. Katherinenhof est non-seulement le bois de Boulogne de Saint-Pétersbourg, c’est un véritable bois de Boulogne; en été il doit être encore plus vert, plus frais et plus touffu. Des bouquets de fourrés épais le partagent en deux parties, l’une est l’allée du _Corso_, et l’autre la prairie, qui a l’air d’être créée exprès pour les divertissements populaires.

Le _Corso_ ne se développe dans toute sa beauté que le soir tandis que l’après-midi est vouée aux jeux. Je retrouve là le mât de cocagne classique avec une clochette au faîte qui remplace la timbale de rigueur. Si l’heureux moujik est parvenu à grimper jusqu’en haut et qu’il ait pu tirer le cordon de ladite clochette, des applaudissements retentissent dans la foule. Le vainqueur monte sur une estrade de bois, où des conseillers municipaux lui donnent d’abord l’accolade, puis lui remettent la prime due à son agilité: tantôt une montre d’argent, tantôt une paire de bottes neuves ou une belle blouse de velours rouge, bleue ou verte avec une toque assortie agrémentée de plumes de faisans qui l’entoure d’une auréole.

L’heureux lauréat agite d’un air triomphal les objets qui viennent de lui être remis, surtout si ce sont des bottes ou des vêtements. Il faut voir avec quelle agilité le vainqueur se débarrasse _coram populo_ de ses vieilles chaussures éculées, de sa vareuse qui montre la corde, pour enfiler les bottes neuves et la blouse flambante gagnée à la force du poignet. Il jette un regard de dédain sur sa vieille défroque, et agite sa toque en poussant un hourrah en l’honneur du tzar, de la famille impériale, du général Trépow et de je ne sais qui encore. Puis d’un bond il quitte l’estrade pour se mêler à ses amis. On va naturellement arroser la victoire.

L’abus des liqueurs fortes est si répandu et si dangereux dans les rangs inférieurs du peuple russe, que la police doit prendre des précautions. Sinon la fête du printemps dégénérerait en orgie avec accompagnement de bagarres, de coups de couteau, de horions et de batteries à mettre sur pied toute la garnison de Saint-Pétersbourg.

Aussi défense absolue est faite aux innombrables marchands ambulants qui s’établissent le jour de la fête du printemps à Katherinenhof de servir à leurs clients des boissons alcooliques. En effet, sur les éventaires, une planche posée sur deux soliveaux, on ne voit que des liquides inoffensifs, parmi lesquels figure au premier rang une boisson noire comme de l’encre, d’un goût prodigieusement fade, et dont les conséquences ne sont pas précisément des plus réjouissantes pour un estomac occidental. Mais si les marchands observent, plus ou moins scrupuleusement, il est vrai, l’ordonnance sanitaire de la préfecture de police, l’ouvrier, le _moujik_, s’arrange pour tourner la loi en emportant dans une des vastes poches de sa longue houppelande la redondante amie, la consolatrice, la dame-jeanne pleine de _wutky_. Plus d’un avait succombé sur le champ d’honneur et après avoir titubé d’arbre en arbre il étalait ses grâces sur l’herbe, bien mince et bien peu fournie cependant...