Part 26
En somme, la journée avait été mauvaise. Le tzar à qui l’on avait promis un splendide cadeau militaire pour sa fête, avait été témoin d’un horrible massacre sans résultat et dont l’unique fruit fut de rabaisser encore le prestige des armes russes. Pendant tout le combat, Alexandre II était resté sur un tertre, suivant les phases de cette sanglante mêlée. Comme il se trouvait fatigué, on lui apporta un pliant et, vers quatre à cinq heures, on fit passer parmi les généraux et officiers de sa suite les principaux éléments d’une collation qui avait été transportée sur les lieux, par les soins de l’actif et vigilant maître d’hôtel de Sa Majesté. L’empereur mordit à peine dans quelques fruits, mais le général Ignatieff montra un excellent appétit et le général Nepokoïtchiski, chef d’état-major, redemanda trois ou quatre fois du madère. Un auteur de mélodrame s’écrierait que le vin coulait sur la montagne et le sang dans la plaine! Quand les derniers coups de canon eurent été tirés et que la nuit fut descendue, enveloppant dans les mêmes ombres vainqueurs et vaincus, Turcs et Russes, l’empereur et sa suite remontèrent dans les carrosses à quatre chevaux qui les avaient amenés. Le campement de l’empereur avait été transféré, en vue de la bataille, à une vingtaine de kilomètres de Plewna à Radinitza. Le prince de Roumanie et le grand-duc Nicolas étaient installés à moitié route de ce village à Poradin. Le cortége impérial, composé d’une demi-douzaine de calèches et entouré d’officiers qui caracolaient, s’avançait lentement d’abord à cause de l’obscurité et ensuite parce que les convois de blessés commençaient à encombrer les routes. L’empereur était tout pensif et de mauvaise humeur. On était arrivé presque à Poradin, quand un cavalier accourut aussi vite que le permettaient l’obscurité et l’encombrement. «Nous avons une redoute, s’écria-t-il, Grivitza est pris.» Le tzar qui avait les oreilles rebattues de fausses bonnes nouvelles, d’annonces de victoires qui ne se vérifiaient jamais, accueillit fort mal l’air de triomphe de l’officier. «Encore une invention sans doute», s’écria-t-il; puis, après avoir réfléchi:
--A quelle distance est cette redoute?
--Sire, à une lieue et demie environ.
--Combien faut-il pour y aller avec un bon cheval?
--Environ trois quarts d’heure pour aller et revenir sans perdre de temps.
--Et bien, colonel, vous allez monter sur le cheval d’un des Tcherkesses de l’escorte et vous rendre avec Monsieur, fit le tzar, en désignant le porteur de nouvelle, à cet ouvrage qui serait en notre pouvoir. Rendez-moi compte positivement de tout ce que vous aurez vu.
L’officier à qui cet ordre venait d’être donné se mit en selle. Le cortége impérial resta sur place pendant une heure; enfin l’émissaire revint. Il confirma entièrement ce qu’avait dit le premier cavalier, fit un récit de l’horrible mêlée qui avait précédé la prise de possession de la redoute et ajouta qu’il tenait tous ces détails d’un officier roumain qui lui avait remis sa carte. Ce disant, il tendit un vélin à l’empereur. Le souverain examina la carte à la lueur d’une des lanternes de la voiture. «Mais c’est une plaisanterie, colonel! s’écria Alexandre, vous vous êtes trompé, voyez...»
L’officier interdit qui, ayant vu la carte dans l’obscurité, n’avait pu l’examiner, s’approcha tout interdit et lut:
CONSTANTIN C. DOCTEUR EN DROIT.
--Vous prétendez avoir parlé à un officier et vous me donnez la carte d’un avocat! Qu’est-ce que cela signifie?» Le général Ignatieff intervint alors pour expliquer à Sa Majesté qu’avec l’organisation militaire roumaine, on pouvait être avocat en temps de paix et officier en temps de guerre.
Effectivement, M. C..., appelé subitement à prendre le commandement d’un bataillon de dorobantz, n’avait pas eu le temps de se faire faire des cartes de visite. Cela ne l’empêcha point de prendre une redoute et un drapeau turc. La confirmation du succès de Grivitza rasséréna un peu l’empereur. Il donna l’ordre de repartir pour Poradin, où M. Vavasseur se désespérait auprès du dîner qui bientôt n’allait plus valoir grand’chose.
«Décidément, dit l’empereur, le prince Carol est un homme heureux. Il a un ministre de la guerre en redingote qui s’en tire parfaitement, et voilà que ses avocats prennent des redoutes.»
La loyauté du tzar ne contestait pas aux alliés le succès qu’ils venaient de remporter, et il le reconnaissait hautement en décorant les officiers roumains qui s’étaient particulièrement distingués à la bataille de Grivitza (M. C... fut du nombre). En outre, il y eut deux croix de Saint-Georges conférées par compagnie aux troupes qui avaient pris part à cette sanglante journée. Les soldats désignèrent entre eux ceux qui étaient les plus dignes de les porter. Mais dans d’autres cercles moins élevés, on essaya de contester aux pauvres troupes de la Roumanie le pénible avantage qu’elles venaient de remporter. Il est vrai que M. Gortschakoff avait déjà ouvert au ministre Cogolniceano les horizons de la reconnaissance russe, en lui laissant entrevoir l’annexion de la Bessarabie, et il ne fallait pas exalter trop fortement les services de gens qu’on voulait dépouiller.
Je passai la nuit après la première journée à Poradin. J’y trouvai plusieurs confrères, entre autres le vénérable M. Canini avec son fidèle Damian. Le lendemain matin à la première heure, je fus au camp où le colonel Pilat me communiqua les listes des pertes subies par les troupes roumaines. La proportion était effrayante, plus de la moitié de l’effectif avait disparu; d’un bataillon de dorobantz, il restait à peine 200 hommes. Deux compagnies de chasseurs, de ces jolis petits chasseurs si alertes, si pimpants, et dont l’uniforme rappelait celui des garibaldiens, avaient été anéanties.
Beaucoup de familles à Bukarest et dans ce pays allaient revêtir le deuil. A la _popotte_ du 2me de chasseurs, au lieu de vingt-huit officiers qui avaient pris part au déjeuner de la veille, il s’en trouvait quatre! du 5e régiment de dorobantz il restait 520 hommes sur 1,580; un autre régiment était commandé par un sous-lieutenant. On blâmait vivement la légèreté avec laquelle le plan d’attaque avait été conçu, et la fatale erreur qui n’avait fait prévoir qu’une redoute quand il y en avait deux! Cette erreur fut sévèrement jugée par les attachés militaires, et on reconnut une fois encore que si le soldat russe était excellent, il était très-mal dirigé. Cette conviction pénétra également l’empereur, puisqu’il se décida à appeler le général Totleben dont l’arrivée mit fin à la guerre à la cosaque, et fit prévaloir les principes de saine stratégie. Leur application donna aux Russes la victoire.
Il y eut encore deux jours de lutte, mais sans autre résultat que d’encombrer davantage les dépôts de blessés, tandis que les écloppés russes sillonnaient par bandes interminables les routes de Bulgarie, traînés dans des chars à bœufs, dont les attelages exténués n’en pouvaient plus, ou se traînaient eux-mêmes sur des bâtons quand leur blessure le permettait. Le service des ambulances roumaines avait été soigneusement organisé par les soins de Madame Rosetti et du docteur Davila, un excellent homme, très-actif, et en somme bien sympathique, malgré sa faiblesse pour le galon et le titre de général. Madame Rosetti avait amené avec elle quelques dames de Bukarest pour le service des ambulances. Elle en appela d’autres par le télégraphe, quand elle vit le nombre de malheureux à secourir.
Ces nobles femmes ne se bornaient pas à soigner les blessés dans les lazarets; elles allaient, comme celles de l’ambulance israélite de Jassy, ramasser les blessés sous le feu de l’ennemi.
Ce qui frappait tous les étrangers en visitant les hospices improvisés de Turnu, c’était le stoïcisme de tous ces guerriers improvisés qui supportaient, sans se plaindre, les plus atroces souffrances. Leur principale préoccupation était de donner promptement des nouvelles aux leurs, et on voyait les dames, les jeunes filles servir de secrétaires à ces paysans. Par exemple, aucun de ces braves gens ne voulait se soumettre à l’amputation; ils préféraient mourir que de revenir au village défigurés avec un membre de moins. Les discours les plus persuasifs n’y changeaient rien.--Ils mouraient donc, laissant la place à d’autres; car, dans ces trois journées autour de Plewna, le nombre des blessés était de plus de dix mille. Huit jours après la lutte, l’œil était attristé par les sinistres caravanes qui se traînaient péniblement vers un des dépôts où ils achevaient de souffrir.
CHAPITRE XX
La consternation en Russie.--Bruits alarmants.--La fausse bataille de Biela.--Les fournisseurs de l’armée russe.--Préparatifs de la saison d’hiver.--L’invasion projetée.--Adieux à Bukarest.--La situation de la Roumanie.--MM. Cogolniceano, Rosetti, Bratiano.--Un instant de peur.--Sur le bateau.--Conclusion.
Je revins de Bukarest en même temps que les trophées pris à la redoute de Grivitza. L’entrée de ces canons et de ces drapeaux fut l’occasion d’un assez grand déploiement de pompe. Le commandant C*** marchait à la tête de la petite troupe composée de soldats de toutes armes décorés de l’ordre de Saint-Georges, et dont l’un portait l’étendard enlevé de haute lutte dans la mêlée de Grivitza. Les canons venaient après, traînés par de jolis chevaux blancs. Les troupiers reçurent une avalanche de fleurs et le commandant avait la selle de son cheval chamarrée de couronnes, il avait un gros bouquet à la main. Le cortége grossissant à vue d’œil se dirigea vers le palais princier. La princesse avait manifesté le désir de connaître le _dorobantz_ qui avait pris le drapeau et elle le pria de lui raconter la scène. Le brave garçon obéit à ce désir et raconta ce qui s’était passé avec beaucoup de verve,--on lui avait du reste fait la leçon. Les canons restèrent dans la cour du palais confiés aux gardes nationaux qui faisaient leur service en _bizets_, c’est-à-dire vêtus de leurs habits bourgeois mais armés.
Le cortége fit ensuite plusieurs fois le tour de la ville. Cette exhibition releva quelque peu le moral qui s’était affaissé quand on apprit l’importance des pertes et la pénurie des résultats. Les malveillants avaient encore grossi la chose.--On colportait des histoires fantaisistes, comme par exemple que les Russes avaient formé derrière les lignes des Roumains un vaste fer à cheval avec une nombreuse artillerie et que de cette manière les _dorobantz_ se sont trouvés pris entre deux feux. On allait même jusqu’à se couler dans le tuyau de l’oreille que le prince et son état-major avaient été faits prisonniers... Tout cela était mis en circulation de propos délibéré et avec calcul par les ennemis du gouvernement. Y avait-il lieu de s’en étonner quand un journal opposé à la politique d’action écrivait qu’il fallait pendre haut et court MM. Bratiano et Rosetti sur la grande place du théâtre--parce que ces citoyens étaient partisans de la guerre. Cependant peu à peu les Roumains reconnurent qu’ils étaient en train d’acheter leurs lettres de grande naturalisation comme nation européenne,--et on envisagea les événements avec plus de philosophie.
En Russie, au contraire, le pessimisme envahissait la population. Il y avait une clameur générale contre tous ceux qu’on rendait responsables par leur position des désastres subis et surtout de l’abaissement du prestige militaire de la Russie dont le drapeau avait dû s’humilier devant les étendards ottomans. Le mécontentement s’attaquait comme de raison aux chefs de l’armée. On ne se gênait pas pour blâmer hautement ce système qui voulait faire des grands-ducs les commandants nés sans se soucier le moins du monde si au grand nom ils joignaient les hautes capacités indispensables pour conduire des armées. On blâmait la vieille école, les généraux d’antichambre et de cour. En 1870, en France, l’opinion publique désignait des favoris qui avaient su la séduire pour remplacer les généraux actuels. Skobeleff était celui que l’on désignait en Russie. Sa témérité, son intrépidité, les coups d’audace qu’on citait de lui, avaient donné à la figure de ce jeune chef quelque chose de légendaire. On eût dit que sous son commandement l’armée russe allait voler de victoires en victoires.
Pour dire la vérité, et sans vouloir enlever à Skobeleff la part légitime qui lui revient dans les compliments flatteurs prodigués à son courage, il faut convenir que si ce général s’est fait remarquer, c’est surtout par la facilité avec laquelle il s’exposait ainsi que son entourage. Il restait souriant, le papyros aux lèvres et invulnérable, sous une grêle de balles; son état-major, en revanche, dut être renouvelé quatre ou cinq fois pendant la campagne; personne n’en réchappa, pas même ce gentil page ramené du Kokhand, un pays conquis par Skobeleff; pas même le correspondant d’un journal russe, M. Maximoff, qui en fut quitte pour un éclat d’obus dans la jambe. Skobeleff vint passer quelques jours à Bukarest,--on lui fit fête.
Mais ce qui dominait dans le mécontentement général des Russes, c’était la fatigue du pouvoir absolu, le désir d’une constitution. A Saint-Pétersbourg déjà la fréquence de ce désir que je retrouvais chez bien des gens m’avait frappé; les événements avaient propagé encore le goût des solutions parlementaires. Dans le monde gouvernemental, on prévoyait qu’il faudrait en venir là. Des hauts fonctionnaires faisaient alors entrevoir la possibilité et la probabilité même d’une telle issue. Ils reconnaissaient eux-mêmes que du moment «où le régime absolu était incapable d’encourir toutes ces responsabilités, il devait les partager avec les mandataires de la nation». Un des premiers actes de cette représentation aurait été certainement de demander des comptes à ceux qui préparèrent si étourdiment la guerre.
Il n’est plus question aujourd’hui de constitution, et les esprits éclairés dans le gouvernement qui sont en principe partisans de ce régime doivent de nouveau refouler leurs vœux au fond du cœur. Par conséquent, lorsque la fortune sourit plus tard aux Russes, leurs armes furent vainqueurs, mais la liberté fut vaincue.
Le découragement était tel, qu’au consulat de Russie on considérait la campagne de 1877 comme définitivement terminée; il faudrait croyait-on, se consoler à Sistowa comme à Simnitza, y passer l’hiver et recommencer la guerre au printemps si l’Angleterre, ou plutôt, pour me servir de l’expression indignée des hommes d’État russes, _l’infâme Beaconsfield_ ne suscitait point une coalition.
Ces déclamations contre le premier ministre de la reine Victoria étaient dans les cercles gouvernementaux russes un thème perpétuel; on chargeait Disraeli de toutes les iniquités et on lui prêtait les paroles les plus atroces: «Il faut une saignée», aurait-il dit, quand on vint le conjurer de ne pas encourager secrètement la Turquie en rendant ainsi la guerre inévitable.
Autant Beaconsfield était honni et conspué dans l’entourage de M. de Gortschakoff, autant un autre ministre était choyé, complimenté, remercié. Cet autre ministre était le comte Andrassy; on le trouvait très-correct et très-loyal.--Il y avait bien de quoi; on lui arrachait une concession après l’autre. Les parlements protestaient, il est vrai, mais le comte haussait les épaules, les Hongrois illuminaient en l’honneur des victoires turques et organisaient des meetings d’indignation contre les cruautés russes. M. Andrassy avec beaucoup de goût disait à un diplomate: «Bah! laissez faire, ces meetings sont des vents qui chassent la colique...»
Enfin les réclamations pleuvaient aussi sur l’intendance et certes on n’avait pas tort. Ce service était tout bonnement le vol organisé. Les officiers s’associaient avec les plus ignobles traitants à longue houppelande et tire-bouchons descendant de chaque côté jusqu’aux lèvres. On voyait des capitaines, des commandants, des colonels--tous appartenant de plus ou moins près au service des vivres, se promener bras dessus bras dessous avec ces «négociants», les emmener dans leur voiture, leur offrir des cigares--tandis que chez eux, en Russie, ils les auraient dédaigneusement repoussés du pied. Mais à présent c’étaient des associés. On comptait au bon gouvernement le double et le triple des objets réellement fournis et on partageait le _boni_. Les pauvres diables de soldats avaient du pain noir comme de l’encre et dur comme de la pierre dans un pays où le froment est pour rien; le menu qui leur accordait tous les jours une certaine quantité de viande était exécuté en théorie, mais il y avait des gens qui faisaient fraternellement fortune; civils et militaires, juifs et bons chrétiens, se partageaient ces rapines. Au début de la campagne, l’administration russe avait traité avec une grande compagnie qui se chargeait de faire subsister toute l’armée. Dans un article communiqué aux journaux russes, le ministère avouait lui-même que la question de prix lui importait peu et il ajoutait qu’on paierait cher pourvu qu’on eût l’assurance d’être servi et promptement.
Pour ce qui est de la première partie du programme de se faire payer cher, la compagnie russe s’en chargea parfaitement, mais il paraît que le corollaire ne fut pas si consciencieusement mis à exécution. En présence des besoins toujours croissants de l’armée et de l’éloignement de la base d’opération, la société--qui avait loué un grand bâtiment à Bukarest avec bureaux, magasins, etc.--fut forcée de recourir à une foule de sous-traitants, et comme ceux-ci demandaient aussi leur part du gâteau, ces prix, dont l’administration russe ne se préoccupait pas, grossissaient à vue d’œil.
Naturellement aussi la bande de spéculateurs qui tenaient leurs assises sur le trottoir devant l’hôtel du Boulevard grossissait également; il venait tous les jours des gens arrivant des quatre coins du monde pour offrir ceci ou cela. Je découvris un beau jour le chapeau blanc d’un marchand de diamants de la rue Le Peletier; il venait offrir des bœufs pour l’alimentation d’un corps d’armée. Il y eut une pluie d’or pour les habiles et les gens sans préjugés.
Et les canards allaient leur train! j’y fus pris d’une jolie manière. Un matin j’étais à la gare de Filaret pour accompagner un nouveau venu, drôle de corps, slave d’origine, parlant plusieurs patois du pays et connaissant tout l’état-major panslaviste. Il arrivait de Paris avec des détours et avait mis deux mois, s’arrêtant à tous les cabarets du chemin, à faire le voyage. Au moment où j’allais lui serrer la main, voici L*** qui arrive équipé, botté, le sac au dos, la lorgnette en bandoulière, le pistolet à la ceinture, tout essoufflé, haletant. «On se bat depuis hier à Biela, cent mille hommes sont engagés, je suis le seul qui le sache.»
L*** est généralement bien informé, pas autant qu’il voudrait le faire croire, mais enfin il ne me paraît pas homme à s’embarquer lui-même sur des données vagues. L’hésitation au surplus, n’était pas possible, le dernier coup de cloche était sonné. Quoique n’ayant aucune partie de mon attirail de campagne, assez légèrement vêtu, et de plus inaugurant un chapeau de soie tout neuf, je saute en wagon--nous faisons deux jours et demi de carriole par des chemins affreux, par des routes détrempées, au milieu d’une atmosphère viciée par les innombrables cadavres de chevaux et de bœufs qui jonchent les routes et dont les chiens se régalent; enfin nous arrivons sur la Jantra--voici le beau pont de pierre, voici Biela, gros bourg d’une dizaine de mille habitants, pas la moindre trace d’une bataille, des soldats pêchent tranquillement à la ligne. Le quartier général du prince héritier est à Gorni Monastir, sur la route de Rustschuk. Nous faisons la connaissance de ce ravissant village; nous couchons dans une grosse ferme en pleine exploitation, L*** arrache une épine du pied bruni d’une paysanne, ce qui nous vaut les bénédictions de toute la famille. Il nous est loisible de constater une fois de plus la richesse agricole des Bulgares, l’abondance de bétail qui règne chez eux; nous pouvons, puisqu’il est dimanche, nous recueillir à la messe militaire célébrée en présence du prince héritier et de son état-major,--mais de bataille nulle trace.--Vite nous remontons dans la carriole et, après une course folle par une pluie diluvienne, nous débarquons le troisième jour à Giurgevo. Dans la gare je trouve un journal viennois, celui pour lequel écrit L***; le premier article débute ainsi: «Au moment où nous écrivons, la grande bataille décisive est engagée à Biela...»
Tout mouillé, tout trempé, tout moulu que je sois, je pars d’un éclat de rire qui scandalise fortement L***. Le soir nous sommes à Bukarest et je serre avec soin le chapeau neuf horriblement cabossé qui est la seule victime de cette grande bataille décisive. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les tacticiens de café à Bukarest ne veulent pas en démordre, et pour eux on s’est battu et on se bat encore, ils savent très exactement combien d’hommes il y a eu en ligne, combien de morts, combien de blessés de chaque côté! Quand je m’efforce de persuader à ces braves gens qu’ils se trompent, c’est eux qui veulent me persuader que j’ai mal vu! Belle chose que l’imagination! Peu de jours plus tard le mystère s’éclaircit... Mehemet Ali avait encore une fois trompé ses adversaires sur ses intentions.
Tandis qu’on attendait l’attaque à Biela et que le bruit courait même que cette ville serait évacuée sans résistance, le général turc se présentait à vingt-cinq kilomètres de là, à Verboka. Mais pour la première fois il ne parvenait pas à rompre les rangs de l’ennemi. Son attaque avait été repoussée.--Huit jours plus tard des intrigues de sérail lui enlevaient son commandement.
Une autre nouvelle mit la panique à Bukarest pour quelques jours.
Kronstadt est une ville de Transylvanie sur la frontière valaque. Elle est tête de ligne d’une route qui conduit à travers toute la principauté jusqu’à Bukarest. Des allées et venues suspectes y avaient été remarquées depuis quelque temps. La police russe s’en émut. Ses agents infectaient le pays des Szekles--et opérèrent habilement, car ils découvrirent tout bonnement et à temps un plan très bien préparé, mûr pour l’exécution, qui ne tendait à rien moins qu’à jeter quelques milliers hommes résolus en Roumanie pour piller, détruire les voies de communications et semer la terreur. Le gouvernement autrichien, averti, fit ce que lui commandait la neutralité, il saisit les caisses d’armes, d’uniformes, de fez (les partisans alliés des Turcs et désirant se faire passer pour des soldats du Sultan devaient arborer cette coiffure). Il mit en prison les chefs du mouvement, des maggyars connus par leurs tendances anti-russes, et établit sur la frontière un fort cordon de postes militaires. Les conjurés étaient prêts, ils devaient s’emparer le lendemain d’une passe des Karpathes et seraient devenus ainsi menaçants pour Bukarest même. On en était quitte pour la peur, mais sans être complétement rassuré. On se rappelait qu’il y avait, dans Bukarest même, trente mille Hongrois capables de se lever à un signal et de s’emparer de la ville par un coup de main. Le gouvernement prit des mesures en conséquence. Tout étranger fut astreint de se munir d’un permis de séjour à la police, et à justifier des motifs qui le retenaient à Bukarest.