Part 17
Un jour B... eut la fantaisie de vouloir marcher un peu le long de la route pour se dégourdir les jambes. Ceci déplut à son «domestique», qui lança l’attelage au triple galop de sorte que le maître dut marcher cinq ou six heures à pied avant de joindre son tyran. Aussi, en présence de toutes ces expériences, les vieux praticiens du métier évitaient de se faire du mauvais sang et laissaient leurs domestiques agir à leur guise. Dans les cas pressants et où il fallait jouir de son libre arbitre ils abandonnaient en arrière dans un endroit sûr cocher, palefrenier, valet et voitures, choisissaient un bon cheval et s’en allaient à l’aventure où il leur fallait se rendre.
Nous passâmes deux jours à Simnitza, dans l’attente d’événements ultérieurs qui ne se produisaient pas. En revanche, toute la journée et jusque bien avant dans la nuit, le défilé des troupes de toute arme, des convois, des batteries d’artillerie, ne cessait pas. Plus de cinquante mille hommes passèrent ainsi devant la villa Ipsilauti, avant de franchir le pont. Les musiques des régiments faisaient halte devant le quartier impérial et jouaient des airs variés, accompagnant le défilé des pelotons. Ces représentations musicales étaient du plus grand effet. Je me souviendrai longtemps, par exemple, de l’exécution harmonieusement parfaite et tout à fait appropriée aux circonstances de l’air des _Soldats de Faust_, joué par l’orchestre monté d’un régiment de dragons. On aurait juré que Gounod n’a écrit cet air que pour accompagner ainsi le torrent de la conquête se déversant sur un pays.
Chaque régiment qui passait soulevait un nuage de poussière très-intense. Comme il faisait une chaleur torride, et que les compagnies d’arrosage ne figuraient point dans les bagages de l’armée, cette poussière s’amoncelait tous les jours davantage, au point de former un voile des plus opaques qui entourait les maisons, les arbres, les baraquements. Malgré le soleil radieux qui brillait au-dessus de nos têtes, nous y voyions aussi peu qu’à Londres au mois de novembre, quand les plus forts brouillards règnent sur la Tamise. Il y avait véritable péril de se faire écraser par les estafettes et cavaliers qui sillonnaient les rues pour les besoins du service.
La petite colonie de journalistes restait chez elle le plus possible. On égayait les loisirs par des discussions interminables sur les événements et sur la politique. L’antagonisme des Anglais et des Russes éclatait avec violence. Notre ex-officier de la garde russe s’emportait, criant et déclamant pour la plus grande gloire de la cause slave. Le colonel Brackenbury, du _Times_, une figure de soldat pleine d’énergie et d’expression, qui avait fait ses preuves avec une vaillance hors ligne dans la guerre des _Ashantees_, était le partenaire habituel du Russe, opposant tout le flegme britannique à la fougue emportée du slave. Vaincu sur le terrain de la polémique, le Russe voulut au moins se rattraper sur un autre qui lui était plus familier. Il remplit un verre de vin de la plus forte eau-de-vie de _wutka_ et le vida d’un trait. «Eh, eh! messieurs les Anglais, en feriez-vous autant?» dit-il en raillant. Sans souffler un seul mot, le colonel de Sa gracieuse Majesté tendit avec le geste du plus correct gentleman un verre d’égale capacité que celui de son partenaire, et il lampa lentement en le savourant l’atroce mélange. Le moscovite se leva et serra avec émotion la main de son adversaire. «Les Anglais ont du bon», dit-il... «mais leur politique est infâme», conclut-il. L’élément romanesque était représenté dans le wigwam de la presse par un Écossais pur sang à longue barbe rousse descendant jusqu’à la poitrine et doté d’une abondante chevelure. Tout en couvrant des quarantaines de feuillets de sa _copie_, l’Écossais donnait des souvenirs, parfois même une larme à sa femme, ses boys et même ses grands chiens restés là-bas, au cottage en Écosse, et dont il portait les portraits. Il y avait du _Laird_ et de l’Ivanhoë dans ce compatriote de Walter Scott. Nous avions du reste un Walter Scott au naturel parmi nous, M. K***, l’Américain qui m’avait accordé l’hospitalité dans sa carriole. Lié par un traité à son journal, il devait avoir achevé dans un temps donné un roman de mœurs. Il avait emporté ses notes comme s’il allait à la campagne, et pendant que le canon tonnait autour de lui, il mariait Tancrède avec Clarita, décrivait les péripéties d’un duel ou traçait d’une plume alerte une aventure de turf et de coulisse.
Enfin, nous avions aussi parmi nous les deux rois des reporters, M. Forbes, aujourd’hui dans l’Afghanistan, qui faillit laisser sa peau en Turquie, et ce brillant et infortuné Mac-Gahan qui l’y laissa vraiment. Mac-Gahan pouvait avoir trente-cinq ans, c’était un beau garçon, vigoureux, solidement bâti, de manière à défier toutes les fatigues et à se jouer de toutes les privations. Gentleman adonné au sport, il se plaisait même au milieu à faire montre d’une élégance peut-être un peu affectée. Sa tenue était toujours extrêmement recherchée, et c’est sur une vareuse de soie rose qu’il portait la croix de Saint-Stanislas. Il avait gagné cette décoration à Khiva où, unique reporter, il s’était engagé à la suite du général Kaufmann. Aussi était-il très-lié, quoique Anglais, avec une foule d’officiers supérieurs russes, le général Ignatieff l’avait particulièrement pris en amitié. C’est sous l’inspiration du général qu’il avait parcouru l’année dernière les districts de l’insurrection bulgare en commissaire enquêteur bien plus qu’en journaliste, et c’est de sa plume que sortirent ces descriptions d’un réalisme pittoresque, ces énumérations d’exécutions, de massacres, de pillage qui occupèrent le Parlement anglais et furent la base des meetings contre les _atrocités turques_. Mac-Gahan ne ménagea pas ses forces pendant la campagne de Bulgarie. Il fut toujours aux avant-postes mêlé aux vedettes des cosaques et se souciant très-peu des balles. Aucune, en effet, n’était fondue pour lui, mais après avoir été déjà mis sur le flanc pendant plusieurs semaines par une chute de cheval dans les Balkans, il succomba à une attaque de choléra ou de dyssenterie à Constantinople même où il pénétra après l’armistice.
Son compagnon Forbes, que ses domestiques et les fournisseurs appelaient avec une honorable opiniâtreté «monsieur le colonel» avait tout bonnement atteint le grade de sergent-major dans les highlanders. Il avait gardé quelques vestiges du vieux sous-officier bon enfant, mais grognon, et surtout _dur-à-cuire_. Il s’était véritablement formé au métier des armes en reportant militairement.
Après la guerre de 1871, Forbes suivit les campagnes d’Espagne contre les carlistes, la guerre de Serbie, et fit entre temps le voyage des Indes avec le prince de Galles. C’était après tout, un très-aimable compagnon, très-simple, très-modeste, et surtout d’un sang-froid superbe. Il ne connaissait ni fatigues ni périls quand il s’agissait d’aller dénicher une nouvelle. Il est resté quatre jours de suite à cheval presque sans manger et sans s’accorder de repos. Aussi eut-il la bonne fortune de donner personnellement au tzar les premiers renseignements sur les combats homériques dans la passe de Shipka, il avait devancé tous les aides de camp de Sa Majesté. Pendant ses voyages et ses campagnes il avait cueilli un assez grand nombre de décorations dont il portait les rubans en sautoir sur sa veste de coutil qui s’accordait très-bien avec sa figure hâlée, bronzée et ses mains noircies par l’impitoyable soleil. Les heures passaient vite dans la société du _wigwam_ des journalistes, mais comme pour le moment il ne pouvait y avoir que de la poussière à recueillir à Simnitza, je dis provisoirement adieu à la petite colonie et m’en retournai à Bukarest.
CHAPITRE XIV
Retour à Bukarest.--Un bain sur la route.--Les amours d’un lieutenant et d’une diva.--Histoire d’un troupeau qui jeûne.--Le prince Gortschakoff à Bukarest.--M. le baron Jomini.--Les _Gradinas_ concerts.--Aventures d’une figurante.
La campagne en Valachie est superbe à la fin de juin. La moisson dorée, d’une richesse inouïe, couvre de ses gerbes d’or les immenses plaines et en dissimule heureusement la nudité et la monotonie. Une abondance incroyable de fleurs des champs d’une taille colossale vient s’épanouir en taches rouges, bleues et vertes sur le fond pâle des blés. Les plantations de maïs, vertes et touffues, ressemblent à des forêts en miniature. Des melons, des courges, des pastèques poussés spontanément s’étalant à la disposition du passant comme ailleurs les mûres des haies, attestent à chaque pas l’exubérance de ce sol. Les paysans, vêtus d’une longue chemise blanche serrée à la taille qui leur descend jusqu’aux pieds, entortillés dans des sandales antiques; les paysannes, habillées de la robe de coton, à la bordure bariolée, les jambes nues, éveillent des réminiscences gréco-classiques.
On est frappé surtout de la pureté, de la correction des traits chez ces simples ruraux; la race s’est maintenue intacte. J’ai souvent rencontré, dans mes excursions à travers la Valachie, marchant à côté de ses bœufs attelés à une lourde charrette qu’il piquait de l’aiguillon de temps à autre, un villageois à longue barbe et à cheveux blancs magnifiques, digne de figurer dans un Léopold Robert et que nos meilleurs artistes eussent certainement payé fort cher comme modèle. Le tableau idyllique, que j’eus sous les yeux immédiatement après être sorti de Simnitza, était complété tous les quarts d’heure par la vue de buffles noirs d’une taille énorme, aux magnifiques cornes blanches, accroupis dans la vase jusque par dessus les épaules. Jamais je n’ai vu d’expression de béatitude plus complète que chez ces bêtes enfouies dans la saleté. Saint Benoît Labre, l’apôtre de la vermine, ne trouverait pas de disciples aussi fidèles et convaincus parmi les abonnés de l’_Univers_. Ces marais vaseux sont généralement à proximité des grandes citernes où les bouviers et les charretiers font boire leurs bêtes.
Vers midi, la chaleur étant devenue intolérable, je fus pris d’une idée qui peut paraître singulière, mais que les circonstances justifiaient pleinement. Je voulus me régaler d’une bonne douche d’eau de puits.
Pendant le trajet, je m’étais déjà mis à l’aise passablement dans la voiture; en un clin d’œil je fus débarrassé du reste des vêtements, et mon cocher faisant office de baigneur, avait vidé sur mon corps plusieurs seaux d’eau. Ma précaution avait été, il est vrai, jusqu’au point d’explorer l’horizon pour me convaincre que cet exercice d’hydrothérapie n’offusquerait aucune pudeur. A droite et à gauche, personne; pas de voyageur sur la route; dans les blés, quelques paysans beaucoup trop absorbés par leur moisson pour se déranger. Aucune indiscrétion n’était à craindre. Hélas! trois fois hélas! au moment où en poussant un soupir de satisfaction, je montais sur le marche-pied de mon fiacre pour me rouler dans ma couverture de voyage en guise de peignoir, un tourbillon de poussière me déroba le paysage; j’entendis un grand bruit de chevaux et de roues: une escorte de cavaliers entourant deux voitures passa à fond de train devant la citerne, pas assez vite pourtant pour empêcher les tcherkesses et les personnages assis dans les calèches de s’étonner et de ricaner du spectacle que leur offrait ce baigneur sur la grande route. L’empereur était parti la veille de Simnitza pour Fratesti afin de se rendre compte _de visu_ du bombardement de Rustschuk, et il s’en retournait au quartier général.
Après cinq minutes, le véhicule, qui m’avait servi de cabine de bain, redevint une voiture de voyage, et mon _birjar_, ayant rencontré un camarade qui faisait la même route, engagea avec lui un pari sur la vitesse de leurs chevaux. Alors commença une course furibonde, insensée dans laquelle la vieille guimbarde risqua vingt fois de culbuter en me rompant les os. Mais rien ne pouvait arrêter l’ardeur des deux champions. Depuis le matin, mon automédon avait maintenu l’attelage de ses cinq chevaux dans une allure des plus modérées, nous trottinions bien doucement et à toutes mes représentations, le _birjar_ répondait uniformément en invoquant la nécessité de ne pas tuer ces pauvres bêtes, bien pauvres, en effet! puisqu’elles n’avaient que la peau jaunâtre sur les os. Mais, stimulé par le désir de devancer son rival, le _birjar_ excitait les malheureuses rosses du geste, de la voix et du fouet; il les suppliait, les injuriait, leur promettait tantôt du sucre, tantôt la damnation éternelle; enfin il fit tout ce qui était humainement possible pour les assommer. Mais, ô prodige! ces bêtes, qu’à leur apparence j’avais rangées parmi de misérables carcans, prirent leur essor au quintuple galop. La débilité n’était qu’apparente, entre la peau et les os il y avait des muscles.--Nous allions comme le vent, à telle enseigne que nous arrivâmes à Giurgewo une heure avant le départ du train pour Bukarest. Mon _birjar_ était tout fier d’avoir gagné la partie, car son collègue avait été contraint par le voyageur, un fournisseur moldave qui ne tenait pas à verser, à modérer son trot. _Ecco Rustschuk_, me dit joyeusement le cocher en me montrant les blancs minarets de la ville dont nous étions séparés par le Danube seulement.
Les villes ont la vie dure, quelques journées de bombardement ne suffisent pas pour en venir à bout. D’après les descriptions verbales et les relations écrites, on aurait pu croire que Rustschuk avait été complétement réduit en capilotade. J’eus la preuve du contraire; certainement des dégâts sérieux avaient été causés et le seraient encore.--Les artilleurs, la mèche allumée, attendaient les ordres dans les bastions de la batterie de Slobozia. Mais, enfin, si l’intérieur des maisons avait souffert, les pans de muraille de Rustschuk étaient conservés à la future principauté bulgare.
En déjeunant dans la salle d’attente de Giurgewo, je fus abordé par un jeune homme d’une vingtaine d’années, très-mince, très-élancé, et portant le costume d’un régiment d’élite, les uhlans de l’impératrice. Je le reconnus immédiatement pour le comte M..., fils de famille portant un très-grand nom et même proche parent d’un ministre. M... avait depuis peu une liaison avec une _vétérane_ de la galanterie internationale, excellente artiste dramatique, du reste, et qui, depuis dix ans, joue les _Schneider_ à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Odessa, à Constantinople et ailleurs avec un succès tel que sa réputation théâtrale, dans ces parages, lutte avantageusement avec ses triomphes de femme galante. Mlle Cara, ou la Cara, comme on l’appelle plus familièrement, venait d’achever une brillante saison à Odessa comme premier rôle et directrice du théâtre Français.
Là, sa liaison avec le jeune M... s’était ébauchée et c’est pour être à la portée de sa plus récente conquête qu’elle avait transporté son camp volant à Bukarest. Après six semaines de paradis, des ordres de marche séparèrent les tourtereaux, le jeune lieutenant dut rejoindre son régiment aux extrêmes avant-postes, sur le Danube, laissant son Ariane à l’hôtel Hughes où elle ne tarda pas à être sollicitée par une foule de distractions présentées par une foule de tentateurs. La Cara aurait pu fournir au tzar des renseignements avérés sur les cadres de son armée. Elle a des amis dans tous les grades et dans tous les régiments. Les vieux maréchaux à chevrons, couverts de blessures et de décorations, en parlent en se tortillant leurs grosses moustaches grises et en clignant malicieusement des yeux. Le _cadet_ de grande maison fraîchement éclos de l’école militaire prononce ce nom d’un petit ton fat qui a l’air de dire: «Oh! je ne suis pas si enfant, je la connais!» Admirablement bâtie, fort élégante, suffisamment spirituelle, bonne fille dans l’intimité entre Parisiens et camarades, mais sachant toujours garder ce _décorum_ que les Russes exigent des courtisanes en renom, quitte à grossir d’autant le tribut, la Cara représente très-dignement dans le nord de l’Europe l’école des Marion Delorme et des Ninon de Lenclos qui se perd très-heureusement chez nous. Elle ne cachait pas qu’elle voyait dans l’attachement inspiré au jeune M... les moyens de faire une fin brillante et enviée. Ce n’était pas la première fois qu’un prince russe épousait une actrice.
Pour le moment M*** était complétement pris. L’image de son enivrante maîtresse ne le quittait pas, il passait des journées à lui écrire de longues lettres dans un français très-poétique et les nuits de garde, tout en explorant à la tête de son peloton les bords du Danube il songeait à la délaissée sans se soucier des Turcs et des espions. N’y tenant plus, il avait,--tout bonnement,--déserté pour vingt-quatre heures. Il courait à Bukarest s’assurer de l’amour qui remplissait sa vie au point de dominer ses devoirs de soldat. L’étourdi risquait simplement d’être fusillé si on s’apercevait de son absence; l’intervention de son oncle le ministre eût été impuissante à paralyser l’action de la justice, car il ne s’agissait de rien moins que de désertion devant l’ennemi. J’essayai de représenter au malheureux jeune homme les dangers qu’il courait, mais
Amour, quand tu nous tiens, adieu prudence.
Je dus donc assister M*** dans sa quasi fuite. Grâce à la complaisance du chef de gare je pus l’introduire sur le quai de départ où le train de Bukarest était déjà rangé, avant les autres voyageurs parmi lesquels se trouvaient des officiers qui auraient certainement reconnu M***. Je fis bonne garde à l’entrée du coupé répondant à tous ceux qui faisaient mine de vouloir y pénétrer: «C’est complet, c’est complet.» La ruse réussit--jusqu’à Fratesti la seconde station.
Au moment où le train allait se mettre en marche la portière du wagon s’ouvrit brusquement et un officier d’apparence plutôt bonasse que belliqueuse, porteur de lunettes et à l’air excessivement effaré, sauta dans le compartiment avant qu’il fût possible de l’arrêter. Je ne fus pas rassuré--ni M*** non plus. Mais le nouvel arrivant avait trop à s’occuper de ses propres affaires pour se mêler de celles des autres. Attaché à l’intendance, il était chargé de pourvoir à la nourriture de huit mille bœufs et de trois mille chevaux parqués autour de Fratesti. Mais pour ouvrir les magasins de fourrage il fallait la signature d’un général pour le moment à Bukarest. C’est cette précieuse griffe que le nouveau voyageur allait chercher. Il était temps, les bêtes n’avaient pas mangé depuis la veille! La conversation qui portait d’abord sur les difficultés paperassières que suscitait l’administration à chaque instant, prit bientôt une tournure plus frivole. «En tout cas, dit l’officier, je ne suis pas fâché de faire un petit tour à Bukarest, cela distrait, on s’y amuse énormément; il paraît qu’il y a des _cocottes_, des chanteuses, on parle entre autres de la Cara. Quelle femme! quelle femme!»
On suppose si M*** était à la torture en entendant parler aussi cavalièrement de son idole qu’il avait placée sur le piédestal à l’usage des très-jeunes hommes épris de femmes très-mûres. Il put à peine dissimuler son dépit et quelques mouvements de nerveuse impatience.
Je voyais le moment où l’imprudent allait trahir son incognito et se jeter sur son vis-à-vis. Je pris alors le parti de me lancer dans une digression historique interminable sur un vieux couvent dont nous apercevions des fenêtres du wagon, les immenses bâtisses ornées de clochetons byzantins. L’officier visiblement surpris de l’érudition que je manifestais avec tant de volubilité écoutait en écarquillant les yeux. M*** se calma. Nous entrâmes en gare à Bukarest avec les deux heures de retard réglementaires. L’officier d’intendance en cherchant sa feuille de route dans son portefeuille poussa un cri de désespoir. «S... n... D...! exclama-t-il, j’ai oublié le bon sur mon bureau! Mes bœufs et mes chevaux ne mangeront pas encore demain!»
* * * * *
Depuis le passage du Danube par l’armée, la chancellerie d’État russe s’était installée dans l’hôtel du consulat de Russie, un bâtiment de moyennes proportions dont la cour d’entrée était fâcheusement déparée par une grande grille portant sur le faîte un immense aigle de fonte, à deux têtes, aux ailes déployées. En arrière du bâtiment se trouve un grand jardin qui vous donne l’illusion d’une villégiature. Le baron Stuart, consul de Russie, l’entremetteur actif, ardent et habile du traité d’avril, s’était volontiers mis à l’étroit pour abandonner la plus grande partie du logis au plus élevé dans la hiérarchie, le prince Gortschakoff. Les deux aides de camp politiques du vieil homme d’État, les barons Jomini et Frederik se contentaient d’une chambre pour tout gîte.
J’avais fait à Saint-Pétersbourg la connaissance de M. le baron Jomini. Je m’autorisai de cette présentation pour frapper de nouveau à la porte de ce diplomate qui, par la maturité de son jugement, par son assiduité au travail, par sa science profonde des hommes, était, depuis des années la cheville ouvrière de la chancellerie russe.
Je reçus de la part de cet homme distingué un accueil bienveillant qui restera l’un des souvenirs les plus précieux de cette excursion en Orient. M. de Jomini est d’origine Suisse, puisqu’il est fils du célèbre tacticien qui fit cruellement expier à Napoléon Ier les dédains et les rebuffades dont ce grand capitaine, si mal élevé, se plaisait à régaler son entourage. M. de Jomini a gardé de ses origines un léger accent vaudois qui donne encore plus de sel à son attrayante conversation.
L’extérieur est celui du diplomate selon la formule, à la fois grave et élégant, quelque chose du juge d’instruction et du grand propriétaire, du gentleman et de l’observateur sceptique. Dans l’intimité, la gravité se replie un peu sur elle-même et l’on trouve en face de soi un causeur merveilleux maniant la langue en artiste consommé et trouvant toujours le mot le plus juste pour définir une situation ou un homme. Si la Russie était un État parlementaire M. de Jomini compterait certainement parmi les orateurs les plus brillants du parlement pétersbourgeois. Il se contente aujourd’hui de faire preuve d’un talent de styliste hors ligne dans la rédaction des notes émanant de l’office russe. Chaque fois que les exigences de la situation rendent la publication d’une de ces dépêches nécessaire, les gourmets littéraires se demandent qui donc a gardé ainsi, dans toute leur pureté, les grandes traditions classiques de cette langue de la diplomatie à la fois élégante, précise, pleine de vigueur, que maniaient si bien ses créateurs, les Torcy et les Choiseul. Aussi les dépêches signées Gortschakoff font sensation, sous ce rapport, depuis vingt ans, dans les chancelleries.
La situation de M. le baron Jomini, à la cour de Russie, était assez particulière au moment de la guerre. Deux courants s’agitent autour de l’empereur et se disputent les fonctions publiques ainsi que les hautes dignités de l’État; le courant slave représenté par les Russes autochtones des anciennes provinces dont le centre fut à Moscou, et le courant Allemand représenté, non pas par des véritables Allemands de l’empire immigrés en Russie, mais par les _Baltes_. La politique des Slaves est à la fois nationale, religieuse-orthodoxe et avec cela révolutionnaire; celle des Allemands est conservatrice, pacifique avec une légère nuance libérale. Les Slaves sont des novateurs qui voudraient tracer à la Russie une ligne de conduite tout à fait en dehors des traditions et des exigences de l’équilibre européen; personne ne sait s’ils ne rêvent pas de placer la croix de Saint-André sur toutes les cathédrales d’Europe comme sur l’_Haja Sofia_ de Stamboul; les Allemands au contraire cherchent à assimiler autant que possible la Russie aux autres États européens en maintenant les us et coutumes de la diplomatie et en obtenant par des moyens pacifiques et légaux cet agrandissement de l’immense mère-patrie que les Slaves sont toujours prêts à poursuivre les armes à la main.