Chapter 8
Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de pensionnaires, qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les premières notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une femme géante et une naine.
Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle installation, en comparaison de l'ancienne, même en comparaison de celle de Boyau-Rouge.
La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais résultats. Les Tabary mangeaient de l'argent.
Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la vue du succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait pas.
Pour donner un appât aux clients, il engagea sa mère à se départir de la sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses pensionnaires. Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas à dégénérer en licence. De véritables scènes de débauche se passaient dans l'entresort et la police en eut vent.
Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat ayant trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prévint Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention à cet article du règlement, son établissement serait immédiatement fermé.
De même si le bruit du moindre scandale venait à la connaissance de l'administration.
--C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti, avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la première fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela!
--C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus de commerce possible!
Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à prospérer, leur établissement perdit sa vogue ancienne.
Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et complètement gâteux.
Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible de lui donner.
Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en pension dans une maison de refuge.
C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille!
Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée.
--Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice, il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme cela, nous aurions été débarrassés.
--Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette rien, va! Le pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut pas maintenant en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, il faut voir à nous débrouiller!
L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut sur le Voyage.
Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean comprit qu'une planche de salut s'offrait à lui.
François était riche; il était faible. Il y avait là pour le rusé coquin un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion.
Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa réponse, prétextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mère, mais dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu éveiller les soupçons de son ami.
--Mère! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvés. Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu?
Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un instant.
--Quel âge a-t-il, François?
--Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingt-huit ans.
--Alors, il faut accepter.
--Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son âge?
--Pour rien... une idée qui me passait par la tête.
--Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais nous sommes invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous arrangerons l'affaire...
--Très bien! En ce cas je vais me préparer.
Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son fils resta émerveillé.
Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets, coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.
--Mâtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas voir des amis!
--Il faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise Tabary d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon!
Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mère et tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouge.
VII
Quand ils arrivèrent, Chausserouge était seul dans la caravane.
--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon invitation.
--Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garçon, j'ai su cela, tu as été bien éprouvé!
--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais que voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout; hier, c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais vous savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, pendant trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une égratignure! Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin!
Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les circonstances de l'accident.
--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas avec toi?
--Si! si! elle est à côté, elle va venir.
--Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?
--Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure. Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le jour de mon mariage, si je me souviens bien.
--Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme le nôtre!
--Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de chance?
--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis, étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il paraît qu'on ne peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coûte les yeux de la tête. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche les petites filles de douze ans!
--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!
En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges, très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras.
Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur Louise Tabary.
Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et s'avança au-devant de la jeune femme.
--Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça me fait bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé!
Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant.
Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de l'invitée de son mari:
--La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous voulez venir!
François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent dans la caravane voisine qui servait de salle à manger.
Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives.
Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre aucune part à la conversation.
Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances, ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de dissiper la prévention de la mère de Zézette.
Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur:
--La gaieté, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience... Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à se reprocher... on n'est jamais triste...
Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli ironique, elle ajouta:
--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui récent, comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chère enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse?
--Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est l'avenir qui m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue pas...
Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué de la réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir qui semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la conversation.
Au dessert, il prit la parole:
--Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être rempli... Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de ma part, afficher une présomption et une confiance dans mes propres forces que je suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary accepte de devenir mon second.
--C'est décidé? demanda Amélie.
--C'est décidé... absolument! déclara François en regardant fixement sa femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose?
--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils rende service à un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire marcher mon petit truc!... Les affaires vont si mal!
--Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le chiffre des appointements, dit le dompteur.
Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste:
--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les nôtres!
Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était l'heure de coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et elle sortit, laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir.
Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa poitrine et éclata en sanglots.
Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son mari avait passé outre!
Jusqu'à l'heure du dîner elle avait espéré...
Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il ne fût donné aucune suite au projet de François.
Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la consulter. Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et tout au plus avait-on consenti à l'informer officiellement de la chose, quand la résolution avait été irrévocable!
Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet être que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien moins que de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer dans la ménagerie!
Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et cette femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle était destinée à la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon visage pour complaire à son mari!
Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles intentions malfaisantes devaient s'agiter derrière ce visage, beau encore à la vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait!
Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée.
Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa à aller retrouver ses convives.
Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe aux dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur sa chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.
--Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille habitude. J'espère que vous ne voyez aucun inconvénient...
--Aucun! balbutia Amélie; mais ce simple détail, le ton même de la phrase de Louise, l'effrayèrent sans qu'elle pût imaginer pourquoi.
--C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire comme chez elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de raison.
Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse:
--Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans votre temps, ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en avez de fameux restes, y a pas à dire! Cré mâtin! vous faites plaisir à voir!
--François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as bu!
--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voilà tout! Je lui dirais peut être pas si je n'avais pas si bien dîné! C'est de ta faute!
--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours plaisir... quand on a mon âge...
--Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et bâclé... Jean aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense donc! je n'aurai plus à m'occuper de ça... A ce propos, faut pas oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos bêtes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de nouvelles... Tu vas voir...
Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses convives.
--Hep! le pisteur! a-t-on préparé le boulotage?
--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend l'heure pour la distribution!
--C'est bon! éclaire-nous!
Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et reconnaissant leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant au passage chaque bête par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire à son habituelle clientèle.
--Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... Voici Turc, une sale bête qu'il faut tenir tout le temps à l'oeil si on ne veut pas être égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui aient été dressés... encore deux camarades pas bien commodes... puis quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand il veut, mais hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers, rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà Moquart, mon éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu vois, là-bas, le cormoran!
Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec affectueusement:
--Bonjour, mon vieux déplumé!
Puis il se retourna et montrant une cage vide:
--C'est de là que s'est échappé Pacha... le lion qui a tué mon père! En face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié étranglé. Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, tu as tout vu; à partir d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans les cages!
--Je ne dis pas non! riposta Jean.
--Ah! si tu veux, je te prends pour élève... à l'oeil! Dis-donc, sais-tu que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte sur toi à partir de demain, pour l'ouverture!
--C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami.
--Il me reste à te remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit Louise, de la bonne soirée que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la dernière et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant à son tour la main et en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amitié de venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir!
--Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même ton.
Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa caravane.
--Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les trouves-tu?
--Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Amélie tristement.
--Tu ne les aime pas?
--Non! ils me font peur!
--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, charmante!... Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée comme ça... On la prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer avec une femme pareille!
--François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain te repentiras-tu de ce que tu as fait aujourd'hui. Écoute, il est encore temps, ne prends pas Jean avec toi!
--Nos paroles sont échangées.
--Retire la tienne, je t'en supplie!
Le dompteur se leva, blême de colère:
--Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus être tranquille et gai une journée entière! Faut que j'entende tout le temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de cela! Tu as compris?
--François!
--Flanque-moi la paix et couche-toi.
Amélie soupira et obéit.
Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane.
--Comment penses-tu que François m'ait trouvée? lui demanda Louise en se débarrassant de ses bijoux.
--Mais très bien... il te l'a dit, du reste.
--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... mieux que sa femme?
Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit:
--Tu es rudement forte tout de même... Eh bien! puisque tu veux le savoir, mon idée est que s'il ne t'a pas trouvée mieux que sa femme... ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire! Bonsoir, m'man!
VIII
Ce fut sur l'esplanade des Invalides que François Chausserouge fit sa rentrée, devant le public parisien, et d'une façon assez brillante.
Certes l'engouement d'autrefois était passé, mais un affichage bien compris et la relation récente de la mort du vieux dompteur avaient ramené l'attention sur la ménagerie.
Toutefois, ce premier résultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary.
--Tu sais, dit-il à François, maintenant que tu m'as pris pour ton régisseur, il faudra bien que tu m'écoutes, de bon gré ou de force. Je ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir été pour toi une cause de débine... Eh bien! tu as déjà commis une faute... Tu n'as pas assez profité de la mort malheureuse de ton père... Il y avait là un coup de réclame épatant...
Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui répugnait:
--Tais-toi donc! répartit Jean, tu parles comme un petit enfant... Écoute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand tableau représentant ton père terrassé par le lion... Toi, luttant avec l'animal et le forçant à reculer... On n'est pas obligé de dire que tu as tué Pacha... et personne ici ne te contredira... La bête peut être guérie de ses blessures et tu présenteras au public l'un quelconque de tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton père... Néron, par exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop méchant, bien qu'il ait toujours l'air de vouloir tout avaler... Avec un peu de mise en scène, un boniment bien senti à ton entrée dans la cage du fauve redoutable... tu verras l'effet énorme...
--Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire ça! dit François, révolté par cette idée de battre la grosse caisse sur le cadavre de son père, non! Et d'ailleurs, ça serait tromper le public! Pacha est bien mort et sa peau toute trouée est suspendue dans la baraque... ainsi...
--Ça sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha sera baptisé Néron avec une étiquette indicative au bord de la cage... Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de ça!
Et sans attendre que Chausserouge pût formuler une dernière objection, il s'était mis en campagne, afin de réaliser le plus vite possible son projet de réclame.
Amélie, lorsque François lui fit part de cette innovation, se montra très peinée de ce manque de convenances:
--Voilà le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une première bêtise! Après celle-là ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une semblable réclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son plus grand succès, la ménagerie n'a dû sa vogue qu'au courage et à la témérité que tu montrais à tes débuts... C'est par là qu'il faut continuer à frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a le souci de sa gloire ne doit devoir qu'à lui-même sa célébrité et les moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien à ta valeur... au contraire. Ils ne serviront qu'à te faire prendre pour un saltimbanque et à éloigner de toi les véritables amateurs...
Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le raisonnement d'Amélie était juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cédé à son régisseur. Il s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean Tabary n'avait été que le metteur en oeuvre.
--Alors, répliqua la jeune femme, tu as eu là une mauvaise inspiration, pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une décision à prendre, tu ne t'en trouverais pas plus mal.
--Les femmes n'entendent rien à la réclame, riposta François d'un ton bourru, pour mettre un terme à l'entretien.
Et, à part lui, il prit la résolution de ne plus obéir aux injonctions de son aide.
Mais soit qu'il eût deviné dans l'attitude du dompteur cette velléité de résistance, soit qu'il se sentit assez sûr de son influence pour ne pas avoir à craindre un désaveu, Tabary ne lui eu laissa pas le loisir.
A partir du jour où il inaugura ses nouvelles fonctions, de son autorité privée il bouleversa tout dans la ménagerie.