Zézette : moeurs foraines

Chapter 7

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Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très complet et très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique direction, la série complète de toutes les attractions des entresorts.

C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge.

C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle était l'étoile, elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme tigrée...

Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, leur enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la main...

Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi.

Comme Loïsa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames mirent à profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout ce que la morale perdait en cette affaire.

Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'oeil, non qu'il fut très âgé--il avait dépasse à peine la quarantaine--mais l'oisiveté dans laquelle on le faisait vivre avait développé en lui l'amour de la boisson.

Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau-Rouge constata que l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.

Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état.

Elle réfléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi Tabary et elle était toujours demoiselle.

Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser ce projet au plus vite.

La situation fausse de Charles, mari et père _in partibus_, deviendrait normale et honorable dès qu'il serait mari légitime.

Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et soeurs devaient être grands.

Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, elle prendrait sa famille avec elle.

Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était morte, ainsi qu'un de ses frères.

Il restait un garçon de dix-huit ans et une soeur de seize ans, aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de chaussures.

Elle leur fit quitter leur emploi, confia à son frère la surveillance d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son ménage particulier.

Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle songea à se montrer bonne mère.

--Vois-tu, dit-elle à Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse, commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous sommes en passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... nous n'avons pas le droit de vivre en dehors de la règle commune...

Et elle ajouta sérieusement:

--Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que nous soyons mariés...

--On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary.

--Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer! répliqua l'inconsciente Loïsa. On se dit en parlant de toi:--En v'là un fainéant, ce Tabary, qui se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'étant mon mari, on te respectera et on ne dira plus rien.

--Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme ça, je veux bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?

--Il pense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils grandit. Nous allons le reprendre avec nous... Il sera pas long à comprendre maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais pas qu'il rougisse de ses parente.

Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary.

--Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que nous soyons mariés.

L'inconscience de Loïsa était sincère.

Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de parfaitement scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de son industrie.

Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. Elle avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations qui constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce genre.

A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais son honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte.

Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable de forains et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant que l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux cérémonies, à la mairie et à l'église.

Boyau-Rouge remplissait le rôle de garçon d'honneur.

Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, trop chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa femme, et il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui.

Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès d'attendrissement et il serra sur son coeur sa chère femme, ce modèle des épouses, mais Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane particulière où il vivait depuis déjà longtemps, seul, avec les appareils photographiques dont il n'avait pas consenti à se séparer.

Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle se sentît autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait accompli le matin.

Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur l'estrade, au milieu de ses pensionnaires.

Elle était la patronne, une femme établie, légitimement mariée, ayant de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de figurantes...

Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès de marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec Boyau-Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant, qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour pouvoir lutter.

On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation devenait de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle avait su grouper.

Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes.

Mais elle n'exhiba jamais que des «personnes du sexe».

Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous l'eau.

Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, de la femme-torpille et de la femme tigrée.

Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de bonne volonté de dix-huit à vingt-cinq ans, jolie autant que possible, mais qui consentit à se défigurer.

Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une jambe--toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande du public et moyennant un petit supplément--et le tour était joué.

Il ne restait qu'à «remaquiller» la pauvre fille aux mêmes endroits et tous les deux jours.

Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de mollets élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés sous des tapis, ce qui donnait une apparence de géantes aux femmes vêtues de longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une estrade élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets fussent-ils de taille moyenne.

Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs, était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une permission spéciale.

Le salaire était unique pour toutes: la nourriture et trois francs par jour. Le _rouleau_, autrement dit la quête obligatoire à chaque séance, était un des bénéfices de la direction.

Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge, d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite qu'il convenait de donner aux propositions.

Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de nuire à celles qui en étaient l'objet, était au contraire une sauvegarde pour elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on citait telles horizontales de grande marque qui avaient débuté dans l'entresort des Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise.

Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer un bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention.

Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut facile.

Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa.

Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes de la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur et dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses étaient rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fatiguée, sachant fort bien se réserver les aubaines.

--Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis la plupart du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus jolies.

C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir jusqu'à elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le public et l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un gaillard qui veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les mauvaises langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, avec ceux de Louise Tabary.

Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles de l'intéressée, ne parvenait pas à altérer sa sérénité.

Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son magot s'arrondir.

Que lui importait le reste?

Elle se contentait seulement de tenir à l'oeil les mécontentes et à la première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du moment où leur renvoi mettait les récalcitrantes dans le plus grand embarras.

Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement celles qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple:

--Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à perdre... Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la porte la première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal.» Seulement, j'ai toujours été sérieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!

Et elle disait vrai.

Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de sujets dans les entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le fallait.

Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerçants et consultait les petites affiches faites à la main, sur papier écolier et collées à hauteur d'homme à tous les angles de rue.

C'étaient des offres d'emploi:--_On demande des culottières, des finisseuses de chaussures, etc._, ou des demandes d'ouvrage:--_Une jeune fille connaissant bien la couture demande à entrer au pair... S'adresser à Mlle X..., rue..., n°..., etc._, toujours invariablement ornées d'un timbre de quittance de dix centimes.

Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de celles qui demandaient de l'ouvrage.

C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le besoin, tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignité avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute...

Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans toutefois s'expliquer davantage.

Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après un bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se retirait.

--Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous demande pardon... Ce sera pour une autre fois...

Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup d'oeil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre fille et aussitôt commençait son boniment.

Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni culottière, mais elle était à la tête d'une maison prospère, comptant beaucoup d'employées, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on retrouvait une famille et c'était vraiment une chance, pour une jeune personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de tomber sur une femme comme elle.

--Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez logée, vêtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose à faire... Cela vous va-t-il?

--Mais encore faudrait-il savoir?...

--C'est bien simple. Je suis à la tête d'un établissement très important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfin! Quatre heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec le public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne coûte rien d'essayer!

Neuf fois sur dix, alléchée par les promesses et le ton maternel de Louise Tabary, la jeune fille acceptait.

Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge faisait tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci était un peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau genre de vie, la patronne revenait à la charge.

Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se contenter d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle n'atteindrait jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place vacante.

--Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du linge... Je vous fournirai tout... à crédit... Si vous restez à la maison, tout ce qui vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse à délier...

La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes plus favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et la baraque s'augmentait d'une pensionnaire régulière de plus.

Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers préjugés et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle commune.

Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle trouva dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.

Aussitôt après son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et l'avait gardé avec elle jusqu'à l'âge de dix ans.

Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme autoritaire, brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force d'imposer sa volonté.

Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et à qui elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi donnait-il un libre cours à ses mauvais instincts.

Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le maître absolu de l'établissement.

Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une mauvaise farce.

Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary devint sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries du petit tyran.

Il partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était affectée.

Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les objets qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de travail.

Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:

--M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embêter avec ses découpages.

--Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien photographe.

--Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est de son âge!

Le seul, qui trouvât grâce devant l'affreux galopin, était Boyau-Rouge, dont l'autorité d'associé et les violences lui en imposaient. Il se souvenait toujours d'une correction que lui avait infligée le bonisseur, un jour qu'il avait voulu toucher à son tambour.

Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui seul avait conservé quelque influence sur Louise.

A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel.

A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus fieffé garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, batailleur, débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal.

Il avait lié connaissance avec les pires individus, et il s'était formé une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle on pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les méfaits dont les auteurs restaient inconnus.

Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon honnête et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par l'exemple, il devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de plaisir.

C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour arracher le jeune homme à cet entourage funeste.

Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais son esprit faible et irrésolu avait vite capitulé devant le caractère allier et tout d'une pièce de son cadet.

Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté, c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu maître absolu.

Il était positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.

Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices, repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies préalables.

Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge, l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais oeil l'importance croissante que prenait le jeune homme dans la maison.

Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un homme sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver une situation acquise péniblement que de se la préparer.

Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, dans lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa violence naturelle.

Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé l'étroite intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary.

Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à rompre, s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater qu'une occasion favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait.

Un jour que Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait résisté, il s'y opposa carrément.

--Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, et il n'y a aucune raison pour que nous nous privions de ses services.

--Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... puisque Jean le désire?

--Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit, cette fille... elle a été engagée ici pour travailler et non pas pour servir de passe-temps à un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne pour le moucher!... Je suis ici le maître autant que toi!... Ton Jean, je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée de la caravane des femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et sans mettre de mitaines!

--Jean me représente, riposta Louise Tabary, il a donc les mêmes droits que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes intérêts...

--Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens... Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui partira ou bien moi... Choisis!

--Mon fils ne me quittera pas!

--Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont égales... la liquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour chacun de nous...

--Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter après quinze ans d'une association si heureuse?

--Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à devenir désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je te le répète, choisis... lui ou moi!

--Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon fils au monde... Il te gêne! je refuse de te le sacrifier... Il restera avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras.

--C'est ton dernier mot.

--Oui.

--Eh bien! nous nous séparerons, et nous verrons la suite quand je ne serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je suis, au contraire, très satisfait d'une circonstance qui me permettra enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir!

Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation générale de l'établissement.

Le partage des fonds amassés en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.

Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, choisi comme arbitre, pour éviter des frais.

Restait à régler la question du personnel, mais une première désillusion attendait là Louise Tabary.

Les engagements contractés par la Société Tabary-Debucher étaient résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en demeure de choisir entre les deux associés.

Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent en faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un établissement prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, restés seuls, tout un personnel à reconstituer.

Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement atteints, s'emporta contre son fils:

--C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voilà maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à recommencer! Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre nez, à notre barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former une troupe semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! Ça m'apprendra à être faible!

--Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne crains rien, va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'était un coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi et tu verras! Les beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succès... et nous serons seuls à en profiter... C'était pour toi et non pour lui qu'on venait!...

Le père Tabary apprit cette scission sans étonnement. Néanmoins, il voulut demander une explication:

--Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On te donne à manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien! fous-nous la paix!

Et le pauvre vieux, à demi gâteux, se tut, n'osant répliquer. Il avait peur de son fils.

Jean se mit en campagne.