Chapter 6
Ils firent ensemble toutes les fêtes de la banlieue.
C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait l'esprit inventif et commerçant de sa jeune amie.
Elle se mit rapidement au courant des moindres détails du métier et la baraque prospéra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde.
Comme il s'étonnait par fois d'un résultat semblable:
--Tout ça, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spécial de la banque, c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trèpe[1] et préparer son lantodage[2].
[1] Engrainer le trèpe.--Attirer le monde.
[2] Lantodage.--Entrée du public en foule.
En effet, on ne passait pas impunément devant la baraque, véritable toile d'araignée, dans laquelle elle excellait à faire tomber les mouches.
--Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on ne vous demande qu'une minute!
Et on ne résistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait parfois dans l'espoir de trouver derrière ce jour de toile un recoin tutélaire où l'on put être à l'abri des regards indiscrets...
--Madame, le portrait de votre joli bébé... en une seconde c'est fait... en souvenir de la fête... Oh! mon Dieu! quel amour d'enfant!
Et la mère ravie suivait la marcheuse.
Et à l'intérieur, elle savait si bien enjôler le client!
--Voilà votre portrait!... Voyez comme il est réussi! Malheureusement, il sera bien vite brûlé... à cause du soleil... tandis qu'avec une couche d'émail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'émail et vous pourriez le conserver indéfiniment... C'est si vite fait... Oui, n'est-ce pas?... Charles, émaille le portrait de monsieur!... Ce n'est pas cher, ce n'est qu'un franc!
Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de paroles:
--Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un joli cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner à votre connaissance sans un cadre... Regardez celui-là, tenez!... Partout vous le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons à notre clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n'est que trente sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais, celui-là, pas un autre... c'est celui-là que monsieur a choisi!...
Et s'il s'agissait d'une jeune femme:
--Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur une photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la pose... Et nous ne prenons rien pour cela!
Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d'admiration:
--Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de suite une femme!... Ah! Et puis, y'a pas à dire vous étiez faite pour porter des diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gênez pas! Je vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me coûtent... Nous ne gagnons pas dessus... C'est pour faire plaisir à notre clientèle! Et elle vendait sa garniture de camelote quatre fois sa valeur.
Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus rétifs. C'est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le Voyage par des malins qui ont affaire à des clients entêtés, mais timides.
Un jour qu'elle avait entraîné malgré lui, dans le tour de toile, un vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, très défiant, s'était fait photographier avec ses deux colis déposés à droite et à gauche de sa chaise, toute son éloquence se heurta à une indifférence peu commune.
Le paysan n'accepta ni émaillage ni cadre.
Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque Louise lui barra la route:
--Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous êtes un richard et nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais plutôt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout seul, mais vos deux paquets et vous ça fait trois! Vous ne voudriez pas que nous fournissions notre marchandise à l'oeil... Aboulez trois francs!
Et force fut au vieux paysan de s'exécuter, pour éviter le scandale.
L'aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait:
--Ça prouve tout simplement que j'ai le génie du commerce! disait-elle modestement.
Charles Tabary était émerveillé.
De bonne grâce, il se résignait au rôle d'opérateur, comprenant que son intérêt était de laisser un libre cours à l'imagination de sa maîtresse.
Elle avait une si grande entente des affaires et il était si agréable de n'avoir qu'à se laisser vivre!
De fait, en même temps qu'elle en était l'âme, Louise était la véritable patronne de l'établissement.
Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte.
Tabary offrit aussitôt de régulariser la position.
Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions de lui montrer combien il tenait à lui être agréable et c'était du reste une façon de la lier à lui.
--Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation à ma mère, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et toute sa marmaille! Soit, puisque tu le désires, c'est entendu, mais nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de reconnaître le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la même chose... Je suis ta mistonne légitime!... On m'appelle la femme à Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps de s'y prendre!
Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça.
Louise accoucha d'un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en nourrice. La mère avait alors dix-sept ans.
Cependant le bruit de l'habileté de la jeune femme se répandit sur le Voyage.
--C'était une rouée qui la connaissait dans les coins! disait-on en parlant d'elle.
Et ce qu'avait prévu Tabary arriva.
On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.
Mais Louise ne se laissa pas tenter.
Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des autres, même à des conditions extraordinaires.
Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir.
Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage:
--Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite... Vous avez du bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer à poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de roustissure[3], venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque où vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme tigrée, la femme torpille, la femme coupée en deux, même la femme colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Créole ou la belle Amaïdée... Je vous assure que c'est là votre vraie voie!...
[3] Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne.
Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à brûle-pourpoint cette question à son amant:
--Combien avons-nous de côté?
--Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-être.
--Si nous lâchions la photographie.
--Tu veux plaisanter.
--Pas du tout. Mais la mère Voiret m'a donné une idée. Dans notre métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des recettes admirables.
Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle revint s'asseoir et continua:
--Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au contraire, ma parole, je crois que la maternité m'a embellie... Eh bien! nous allons vendre notre matériel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si ça t'amuse... Nous achèterons une caravane, parce que j'en ai soupé d'être obligée de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile exposé au mauvais temps et à la portée des voleurs... Puis nous monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est pas assez chic... Loïsa, par exemple... tiens Loïsa, la belle Créole... l'idée de la mère Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connaîtra à fond les trucs du métier et qui me les apprendra... Il suffit qu'on sache bien engrainer le trèpe, parce qu'une fois entré dans la baraque, c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu en penses?
--Je pense que c'est une bonne idée, mais ça me fait gros coeur tout de même de lâcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux ensemble?
--Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine en plus.
Dès le lendemain,--car avec la jeune femme, l'exécution suivait toujours de près le projet,--la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph, le bonisseur de la mère Voiret, et lui offrait, s'il voulait entrer à son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne actuelle.
Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à Paris, il s'était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un peu tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins.
Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d'hercule et il avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.
Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et bien découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.
On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s'acquittait mieux de cet emploi.
Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait être sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de «travailler».
Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.
C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle affaire.
Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.
Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce petit désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus beaux profits ni autant de satisfactions...
Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour l'ombre, le certain pour l'incertain.
Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le ton de fatuité d'un homme habitué aux succès faciles et qui n'hésite pas, le cas échéant, à faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses intérêts matériels.
Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mère Voiret; dans le nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage...
--J'engagerai Leïla, si tu veux...
--Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour ne plus la revoir... Je veux bien être gentil, mais j'aime pas être cramponné!
Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur; un instant elle le considéra des pieds à la tête, en silence.
Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car elle conclut:
--J'ai compris... Avec toi je suis sûre du succès... donc je saurai faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part à deux! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop mécontent!
Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde.
--Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son interlocuteur.
--Eh bien, soit!
Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes à l'eau-de-vie.
A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui exposa les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire connaître toutes les charges.
Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, la mère Voiret vint chercher sa réponse:
--Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de l'excellente idée que vous m'avez donnée. Je vais la mettre en pratique, mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de rester bonnes amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...
--Il faut de l'expérience dans le métier, ma petite, riposta la mère Voiret d'un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon, tandis qu'avec moi, c'était une affaire sûre et sans risques...
--J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire réussir, riposta Louise sur le même ton.
Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière phrase que quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé et lui annonça son projet de s'établir de compte à demi avec les Tabary.
Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqué cette voie à l'ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une concurrence sérieuse.
Deux semaines s'étaient à peine écoulées qu'une belle tente toute neuve se dressait adossée au tour de toile de Tabary.
Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros caractères:
VENEZ VOIR LOÏSA =LA BELLE CRÉOLE=
et derrière le comptoir une pancarte verte avec ces mots:
VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT
_Premières: 30 centimes._ _Secondes: 20 centimes.--Les militaires: 10 centimes._
Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la baraque.
Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait, moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de hautes bottines lacées.
Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, donnaient un cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son corsage largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une gorge très blanche et très ferme.
Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que l'annonçait au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il avait spécialement composé pour la circonstance, Louise était l'attraction la plus agréable à voir de tout le Voyage.
Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour les premières; derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait debout.
Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses roulements dix fois par heure...
On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et sa grâce sans pareille, s'exhiberait «en pleine nature». D'où l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité qu'on avait pu déterminer la belle Loïsa à paraître en public... Il fallait donc profiler de cette occasion unique...
--Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux qui ne seront pas contents!
A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris place commençait son petit discours, le récit de sa lamentable aventure, sur un ton monotone de mélopée.
Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés par un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû venir en France pour gagner sa vie... etc.
Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec une complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme le public un peu désappointé murmurait, peu satisfait de ne point voir «la pleine nature» promise:
--Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices personnels... je vais me permettre de faire le tour de la société.
Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample moisson de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimulé sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou était orné d'une faveur rose, et le posait sur ses genoux.
--Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents et satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et connaissances.
Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenait le succès qu'elle méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle de la belle Créole avaient particulièrement séduits...
Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète de ses admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune attention à ces déclarations.
D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des résultats insignifiants.
Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant pas les bénéfices qu'on en espérait, Boyau-Rouge montra les dents.
L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il regrettait à présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la jeune femme qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux tinrent conseil.
On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il n'était plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les pots.
--Ma chère amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si ça continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une industrie comme la notre, notre métier consiste à nous moquer du public... En somme, on lui demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intéressant... Il se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empêche les autres de venir. Que de fois déjà n'ai-je pas vu des gens en ballade sur la foire et sur le point d'entrer, être arrêtés par l'un d'eux:--«Ah! non, pas là-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs!» Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des compensations qui font passer sur la pauvreté du spectacle.
--Je ne comprends pas, dit Louise.
--Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux messieurs, les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront trouver ici une jolie fille... pas bégueule, il n'y aura plus besoin d'aller les chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement que la mère Voiret a fait fortune...
--Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais qui voulait au moins avoir l'air de résister.
--Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... Ça ne l'empêche pas de le garder...
--Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le père de mon fils!
--Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant... avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera bouffer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant que tout ira bien, Charles n'aura rien à dire...
--Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin veut les moyens, et si nous avons envie de devenir riches.
--Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai l'expérience de ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: «Tu peux marcher!» c'est qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout sera débattu d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre du budget, nous allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager des «chiqués»... Ça m'aidera pour les parades et ça ne nous coûtera que trente sous par jour et le dîner... Tu as remarqué... même quand il y a beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Dès qu'il entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des «chiqués» de faire suivre le trèpe, quand je l'ai engrainé.
Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit le soir même, part à Tabary de sa nouvelle décision.
Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe tenait à son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en séparer... Mais Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause.
Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait être pratique et que des scrupules bêtes étaient déplacés dans la circonstance.
On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait du reste.
Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il comprenait qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était réservée en récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se livrer à son penchant favori, sans que nul y trouvât à redire.
C'était l'idéal.
Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui surent beaucoup de gré.
Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais un accroc.
Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées.
A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de l'insignifiance ridicule du spectacle.
Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand établissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction.
Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément devenue une fille superbe.
Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui avaient été si utiles.
Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation qu'il lui montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait donné des preuves nombreuses de son attachement.
Gamine avec Tabary, déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle s'était réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs aussi ardents que si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des Antilles, que si elle eût été une véritable créole.
Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son être, le secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient tant d'adorateurs.
Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre et déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les échos des journaux mondains célébraient sa gloire.
Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à abandonner le Voyage.
Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements en province ou à l'étranger, elle revenait à son point de départ.
Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on avait formée à son intention et elle était devenue patronne.