Zézette : moeurs foraines

Chapter 5

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Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit à son regard. Un lion, échappé sans doute à la suite de l'imprudence du garçon de piste chargé de préparer la litière des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il avait renversé dans son élan furieux, tandis que le second, à bout de longe, renâclait avec terreur.

Abrité derrière la balustrade des premières, le veilleur le visage en sang, sans bouger, criait à l'aide.

Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha résolument sur le lion, à qui il s'efforça de faire lâcher prise.

L'animal releva la tête en grondant.

Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires, Pacha, une bête arrivée adulte chez lui, et qui s'était toujours montrée rebelle à toute éducation.

Sous les coups redoublés dont il l'accablait, le lion abandonna sa proie; il recula en rampant, ses yeux injectés de sang et qui lançaient des flammes fixés sur son agresseur.

--Arrière, Pacha..., sale bête!... arrière!... criait le dompteur en suivant le monstre dans sa retraite.

Tout à coup, l'animal se sentit acculé... Il se détendit comme un ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...

Alors, accroupi sur sa victime, il commença à lui déchirer la poitrine avec ses griffes.

Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la crinière de la bête qu'il saisit à la gorge; mais ses forces s'épuisaient.

Lentement ses doigts se desserrèrent, il rassembla toute son énergie et cria une fois encore:

--A moi, François!

Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.

Excités par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux, réveillés, bondissaient dans leurs cages épouvantant de leurs rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand soudain apparut François, à demi-vêtu, suivi des garçons de piste.

Alors commença une lutte effrayante.

François, armé d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre son père.

Il saisit un sabre-baïonnette que lui passa un des assistants et, à son tour, il frappa le lion pour le forcer à reculer.

Mais le monstre ne lâchait pas sa proie.

Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'échappât par vingt blessures, il continuait à s'acharner sur le corps pantelant du vieillard.

François Chausserouge fit appel à toute sa vigueur et à tout son sang-froid.

Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa victime.

Puis quand il eut enfin dégagé son père de l'étreinte affreuse, avant même que l'animal eût eu le temps de bondir ou de revenir à la charge, il se releva, tout sanglant lui-même et déchargea les deux coups de sa carabine chargée à balle sur son terrible adversaire.

Le lion, blessé à mort, roula à terre, se releva et chercha encore une fois à s'élancer sur le dompteur, mais, vaincu définitivement, il s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons à l'aide de ses ongles puissants et faisant une dernière fois retentir la ménagerie de ses rugissements désespérés.

François s'approcha de lui avec précaution et, saisissant le moment, où vaincu par la souffrance, il restait immobile, une écume sanglante à la gueule, il lui plongea dans le côté son sabre-baïonnette.

Secoué par une suprême convulsion, le corps de l'animal eut un soubresaut, puis retomba inerte... Le lion était mort.

Alors, sans se préoccuper de ses propres blessures, François souleva la tête de son père.

Le père Chausserouge respirait encore. On étendit le blessé sur un lit de paille, en attendant l'arrivée d'un médecin.

Amélie qui, remplie d'épouvante, avait assisté de loin à cette scène de carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.

Le corps du vieux dompteur n'était plus qu'une plaie. A voir ce ventre ouvert, cette poitrine déchirée, cette face méconnaissable, on s'étonnait qu'il pût vivre encore. Une des épaules était broyée et le bras pendait, presque détaché du tronc.

Agenouillé près de son père, François étanchait les blessures à l'aide d'un linge humide, lavait son visage souillé...

Tout à coup, le père Chausserouge ouvrit les yeux:

--C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put l'entendre.

--Oui, père, c'est moi!...

--Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion échappé... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?

--Non, père..., je l'ai tué!

--C'est dommage!... C'était une belle bête!... Mais je ne sais plus... Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...

--Non, père, tu ne mourras pas... le médecin va venir! Laisse-toi soigner... Ne parle pas!

--Je te dis que je vais mourir... et le médecin n'y fera rien!... Eh bien! J'aime mieux ça!... Mourir en dompteur... comme tous les autres... les grands... c'est une belle mort, ça, tu sais, fils!... Ça vaut mieux que de mourir dans un lit... Et puis, ça m'est égal... Tu es content... Tu es heureux... Ça me fait moins de peine de m'en aller... Oui... Pacha... c'était un beau lion... Il faut bien aimer tes bêtes, tu sais!...

Épuisé par l'effort, le blessé s'arrêta un instant, puis il reprit:

--Aime bien ta fille Zézette... et puis Mélie aussi... c'est une bonne femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas être le maître tout seul... tâche qu'on continue à dire que les Chausserouge sont les premiers dompteurs... du monde!...

En ce moment, le médecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le vieillard, et il eut un geste de découragement que surprit le vieux dompteur.

--Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le médecin?

--Mais non, je n'ai pas dit ça, mais pour vous panser il faudrait que vous soyez sur un lit.

--Non... non... ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis réglé!... Et je veux finir ici... dans ma ménagerie... Occupez-vous de François qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me défendant... Garçon, je veux embrasser Zézette!...

Puis, quand François eut apporté l'enfant et rempli ainsi le dernier désir de son père, le vieillard laissa tomber sa tête et resta sans mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit.

On fit au vieux dompteur des funérailles magnifiques, auxquelles la ville entière assista.

François avait été cruellement touché par cet affreux accident:

--Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il à sa femme en rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier mon chagrin!

--Où allons-nous?

--A Paris!... retrouver le Voyage!

Amélie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pensée secrète.

V

La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans la ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.

Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part la plus ingrate et la plus laborieuse.

Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de tous les instants.

Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à lui pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers à leur prodiguer.

C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait du spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui ne s'était pas démentie depuis des années.

François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples devoirs qui lui incombaient.

Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette mort avait été plus imprévue.

A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors.

--C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié le vieux Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient résonné à son oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père par cette sorte de prescience que donne l'approche de la mort.

Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la dent de ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un mois, une semaine, demain... ce soir peut-être.

Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu sourire de Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de son âme.

Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de ne plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, et c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre le Voyage.

Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait à ne pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le tour de la presse, qui s'était montrée unanimement sympathique.

Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de mettre fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il se mit en route.

Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations d'usage.

Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son ancien ami.

--Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.

Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul, heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation.

Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre part, plus souriant que jamais.

Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à présent charge d'âmes.

Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!

Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait occupée son père, pendant ces dernières années.

Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait tenu à consulter son ami.

Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:

--Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose... l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser, voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul! Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur, ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu verrais si je canerais!

--Ça ne va donc pas, ton entresort?

--Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. Voilà qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquiète de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. Et puis nous avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, qui ont formé une ligue anti-foraine sous le prétexte que nos installations et le bruit de nos parades les empêchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas rose! Bien que nous ayons résisté énergiquement, que nous ayons maintenu des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et en louant nos places à des prix exorbitants, nous avons un mal du diable à nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là qu'une fête c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de l'arrondissement remplie jusqu'aux bords...

--Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime les fêtes?

Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait subitement à la mémoire, il ajouta:

--Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des révolutions!

--Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit Tabary. Ça n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui rendent le travail, sinon impossible, du moins si onéreux, que le métier de Voyageur, si ça continue, va devenir un métier de crève-la-faim... Pour comble de malheur, v'là les saisons qui se détraquent... On ne sait plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon vieux, tu sais, c'est pas drôle... Et certainement,--ça, c'est encore ta veine!--y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment. Maintenant, on ne sait pas, peut-être que ton retour va nous porter bonheur!

--Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très attentivement les doléances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es un débrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer chez moi?

--Pourquoi faire?...

--Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua François. Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu seras régisseur ou administrateur... à ton choix.

--Aux appointements de?...

--Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?

--Pour ça, il faudra que je consulte ma mère.

--Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons et j'espère bien que nous nous entendrons.

--Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami.

Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était débarrassé d'un poids énorme.

L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient. Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique, habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir lui paraissait moins sombre, moins hérissé de périls.

Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé une énorme influence sur François Chausserouge.

Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et annihilaient la volonté du dompteur.

Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller prévenir sa femme.

--Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la grande roulotte. Nous avons du monde à dîner.

--Qui donc?

--Louise Tabary et son fils.

--Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux.

--Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens. Qu'est-ce que tu as contre eux?

--Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout!

--Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent.

--Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger.

--Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de demain Jean Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean est bien au courant du métier... Il remplacera le père... Ainsi...

La jeune femme pâlit.

Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour remplacer le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné jadis son mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont elle avait tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine à arracher son fils!

Et voici que dès la première heure de son retour, François retombait sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les portes de sa maison!

Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas de toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de son bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement.

Son devoir était tout tracé.

Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre cette tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première victime.

Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très ferme:

--Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton père avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je regrette d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, dont tu ne peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais génie... Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, mais pour moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!... Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant mieux le métier!

François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il haussa les épaules:

--Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un excellent ami, qui nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous sera d'une grande utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut jamais écouter les mauvaises langues.

--Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutôt l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu jusqu'à ce jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on dit d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que tu vas faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de famille... que tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont tu vas accepter les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi! Tiens, j'en rougis pour toi!

--Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main.

Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme.

Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses caprices et ses fantaisies.

La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes sur la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, étonnée elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation.

La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il sentait si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait avoir raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point céder soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les faibles eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la table:

--Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, c'est moi! Et il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, entends-tu, et je te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire préparer à dîner, et, si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez nous!

Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la porte.

Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle...

VI

Louise Tabary était une personnalité fort célèbre sur le Voyage.

Elle était née au faubourg Saint-Antoine, d'un père ébéniste et d'une mère passementière.

Son enfance, peu surveillée, s'était écoulée au milieu de la promiscuité des quartiers populeux; et, dès son jeune âge, elle avait montré une grande précocité.

Elle avait treize ans lorsque son père, un alcoolique invétéré, était mort à l'hôpital et sa mère était restée avec quatre enfants dont elle était l'aînée.

Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait été vite en butte à des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune expérience déjà mûre l'avait mise en garde contre le danger.

Un jour qu'avec un cynisme ingénu elle racontait à sa mère une de ces aventures auxquelles elle était journellement en butte:

--Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien à qui me plaira, ou pour beaucoup d'argent à qui me paiera!

Elle n'avait pas achevé qu'elle recevait une paire de taloches.

Mais un jour qu'on avait faim à la maison et que les petits criaient devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six livres et, ployé dans un papier graisseux, un magnifique poulet rôti.

Puis elle tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'elle déposa sans mot dire sur la table.

Cette fois, la mère embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui pardonnait sa faute.

Tel fut le début dans la vie de la jeune Louise.

De ce jour, elle fut libre de vivre à sa guise et la maison ne chôma plus.

La mère, qui se faisait vieille et qui ne dédaignait pas de boire de temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son métier et s'habitua à ce régime, si bien qu'un jour sa fille ne s'étant pas trouvée en mesure d'acquitter le montant du terme, elle leva la main sur elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs.

Mais Louise allait avoir seize ans.

Outrée de ce procédé, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre prévenait la mère de la résolution de la jeune fille.

«Ma chère mère, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, tant pis pour toi! Je ne veux pas être maltraitée. Débrouille-toi. Ne cherche pas à me retrouver, tu n'y arriverais pas.

«Ta fille dévouée, LOUISE.»

La mère furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine.

Louise avait profité de la fin de la fête du Trône pour filer avec celui de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'être aimé, mais le plus facile à conduire.

Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche, mais un simple photographe ambulant, qui opérait «en palque», c'est-à-dire derrière un tour de toile en plein vent.

Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, était un garçon intelligent qui, par son activité et son savoir-faire, eût pu se créer une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodéré pour l'absinthe.

Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien à craindre et tout à gagner en la gardant, qu'il accepta, flatté, au fond, d'un choix qui l'avait fait préférer à vingt autres.

Louise, très belle fille, déjà fort connue des forains, était, il le savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collègues.

Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer, puis ils partirent par une nuit obscure et quittèrent Paris, sans toutefois trop s'en éloigner.