Chapter 27
Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa maîtresse, en compagnie de Zézette, dans le restaurant où ils avaient l'habitude de prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colère.
--Ah ça! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui s'est passé? La mère Tabary est venue au moment où j'étais sur l'estrade... Entre deux séances, elle s'est mise à m'agoniser de sottises... Je ne sais pas tout ce qu'elle ne m'a pas raconté..! Elle m'a traitée comme la dernière des dernières... Nous nous sommes engueulées ferme et ma foi, j'ai fini par lui ficher mon compte! Me voilà libre maintenant! Demain, j'irai trouver Boyau-Rouge... Je lui vendrai les trucs de la vieille et, puisqu'elle fait la méchante, nous allons la flanquer en bas, elle et son entresort.
On mit rapidement Fatma au courant de la scène qui venait de se passer.
--Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... Ça chauffe... nous allons rire...
On était au dessert quand Giovanni, qui avait été retenu jusque-là par les occupations multiples qui lui incombaient depuis l'indisposition de Jean, vint retrouver ses amis.
--Je ne sais pas, dit-il à son tour, ce qu'a la mère Louise, aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de sa façon... Ouvrons l'oeil!
Zézette prêtait, sans y prendre part, une oreille distraite à cette conversation.
Enfin, et comme si elle sortait d'une rêverie qui l'avait transportée à mille lieues de ses complices:
--Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais vous révéler mon secret...
Et d'une voix haletante, pleine d'émotion, elle raconta tout, les intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-père, l'histoire de sa mère, morte à petit feu, minée autant par le chagrin que par la maladie, l'influence néfaste de Tabary sur Chausserouge, l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assisté, la mort de son père, les scènes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle conclut:
--J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas le courage, et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont deviné et veulent passer outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire disparaître pour rester les seuls maîtres de la ménagerie. Demain, j'aurai gagné... à moins que ce ne soit eux! Si nous restons victorieux, je veux que nous ne le devions qu'à nous-mêmes, sans l'assistance d'aucune police et j'ai pris une résolution terrible...
Elle se tut.
Zézette avait parlé d'un ton si solennel que tous les assistants sentirent que la décision de la jeune fille était irrévocable.
--Laquelle? demanda enfin Fatma.
--Celle de me débarrasser de Jean Tabary, répliqua tranquillement la fille de Chausserouge. Je vous ai raconté tout à l'heure comment il avait été le mauvais génie de ma famille... Aujourd'hui il est encore mon ennemi... A bref délai, je serai sa victime, si je ne me révolte pas... Le moment est donc venu... Il faut que Jean Tabary ou moi disparaissions... Hier, nous nous sommes lancé un dernier défi, la mère Louise et moi... Il faut que demain tout soit fini... Après-demain, il sera peut-être trop tard!
--Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te débarrasser d'un homme comme de la chose la plus naturelle du monde... Et la police?...
--Il ne tiendrait qu'à moi de la mettre en mouvement... Mais je vous ai déjà dit que je voulais agir par moi-même... Il ne s'agit que de savoir choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien à dire...
--Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous l'a raconté tout à l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que tu as choisi. Ça réussit une fois, mais rarement deux fois...
--Il y a Néron, simplement... dit Zézette, mon Néron, qui m'obéit comme un chien docile et dont la férocité est connue de tout le personnel de la ménagerie...
--C'est vrai que Néron ne ferait qu'une bouchée de Jean Tabary, dit Fatma, mais comment arriver à?..
--Je n'hésite qu'en ce qui concerne le moyen d'exécution... Tabary, pour son inoffensif numéro, entre dans certaines cages... Une erreur du garçon de piste peut faire pénétrer dans la cage centrale l'animal furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais ça ne pourrait se faire qu'en pleine séance, en public, au cours des représentations... Et ce moyen-là est dangereux... Il en est un autre: Ouvrir la porte de la cage et y jeter, la tête première, Tabary. Avec l'aide d'un gars comme Charlot, ça serait facile, mais Charlot voudra-t-il se compromettre à ce point?... conclut Zézette en regardant fixement le lutteur.
Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la jeune fille, il haussa légèrement les épaules..
--Puisque je t'ai dit que j'étais décidé à tout.,. S'il le faut, je te le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je me charge de te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres.
--Nous n'en arriverons là que si nous ne pouvons faire autrement, dit Zézette, qui parlait de cette résolution extrême de la façon la plus naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour rien l'ami Charlot.
--Alors, que décides-tu?
--Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez franchement si vous m'approuvez?
--Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil.
--Donc, nous attendrons les événements. Là journée de demain sera une journée mémorable, d'où dépendra notre avenir à tous. Nous laisserons les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je sache aujourd'hui que j'ai sous la main des amis déterminés à agir, et à en venir aux dernières extrémités si la façon dont on nous traitera nous y force. Donc, ne vous éloignez pas... Ce soir, après la dernière représentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de moi, afin d'être prêts à toute éventualité, et, ensuite, à la garde de Dieu!
Elle rentra la première dans sa caravane. Les conjurés restés seuls demeurèrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une enfant, en somme.
Ils admiraient qu'elle eût pu, jusqu'à ce jour, porter le poids d'un pareil secret et résister si vaillamment aux entreprises de ses ennemis.
Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songeât à riposter, à préparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait infligés.
A ces gens d'esprit droit, mais peu cultivé, la peine du talion semblait une punition juste, méritée, et puisque la justice avait été impuissante jusqu'à ce jour à protéger l'innocence persécutée et à punir le mal, il paraissait équitable de choisir une revanche digne du forfait.
--En voilà une petite, dit Fatma, qui a de la tête! Tu l'épouseras, Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux redevenus les maîtres de la ménagerie, qui n'aurait jamais dû cesser de vous appartenir, où les Tabary n'auraient jamais dû mettre les pieds, vous ferez de l'or! Vous deviendrez riches, je vous le dis!
--Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le dompteur, mais la lutte sera-t-elle égale, avec ces gens qui ont l'habitude du crime, qui ont pour eux l'âge, presque le droit, puisqu'en somme, ils sont les tuteurs?
--Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. N'est-ce pas, Charlot?
--Pour sûr! dit le lutteur, je les déteste, ces canailles-là, comme si c'était à moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hésiterai pas une minute, quand je devrais y perdre mon nom!
Jusqu'à l'heure des représentations de la soirée, les conjurés restèrent ensemble, faisant leurs projets d'avenir.
Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps après le départ de Giovanni, le lutteur et sa maîtresse durent enfin se retirer, ils se rendirent sans bruit, évitant de se faire remarquer, vers la caravane déserte voisine de celle de Zézette, où ils avaient décidé de passer cette nuit suprême.
Giovanni y couchait encore, mais on avait étendu un matelas à terre, sur lequel devaient reposer les deux amants.
Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurité de la nuit, ils aperçurent une ombre qui les précédait et se dirigeait vers la voiture.
Fatma serra le bras de son amant.
--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire par là?
Tous les deux, très intrigués de cette découverte, voulant en avoir le coeur net, se dissimulèrent dans l'angle formé par deux baraques accolées l'une à l'autre.
Louise s'arrêta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup d'oeil, puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra.
Charlot s'avança alors doucement, monta sur une roue et jeta un coup d'oeil à l'intérieur par la petite fenêtre.
Louise Tabary avait allumé une bougie; elle s'était arrêtée devant le porte-manteau qui supportait les vêtements ordinaires de Giovanni.
Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la vieille femme, qui presqu'aussitôt souffla la lumière et ressortit, non sans s'être assurée en promenant de nouveau autour d'elle un regard investigateur qu'elle n'avait pas été épiée, mais il se réserva d'avertir le dompteur de cette démarche insolite que rien n'expliquait.
La caravane appartenait à Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait rien à y faire et sa présence à une pareille heure ne présageait pas un but honnête.
En effet, après la représentation, Charlot raconta ce qu'il avait vu à Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'énigme.
--Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais déménagé et si son fils pouvait recommencer sans danger sa tentative récente. Elle aura été fixée, puisqu'il lui aura été possible de s'apercevoir que, non seulement je ne me disposais pas à céder la place, mais encore que tout était préparé pour vous recevoir. Donc nous serons tranquilles cette nuit... Attendons la suite!
En effet, Zézette put, toute cette nuit, reposer en paix.
Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas.
Le lendemain, à onze heures, Giovanni allait chercher la jeune fille pour la conduire à leur restaurant habituel quand il fut accosté par un personnage qu'escortaient deux hommes à mine suspecte.
--Vous êtes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu.
--Oui, monsieur.
--Veuillez alors me conduire à votre caravane. Je suis commissaire de police du quartier des Invalides et vous êtes accusé d'avoir volé à la femme Tabary une somme de 550 francs.
--Mais, monsieur... protesta le dompteur..
--Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne demande pas mieux que de vous trouver innocent.
Une minutieuse perquisition n'amena aucun résultat, quand tout à coup, dans l'une des poches intérieures d'un veston du dompteur, un inspecteur découvrit une petite liasse qu'il ouvrit...
Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent francs et un billet de cinquante, exactement la somme réclamée par Louise Tabary.
Giovanni était atterré. Comment cet argent se trouvait-il dans sa poche?
Il y eut un moment de silence que rompit le premier le commissaire.
--Monsieur, dit-il, vous êtes arrêté. Je vous prie de me suivre à mon bureau, où vous allez être interrogé régulièrement.
--Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je vous assure, je vous jure...
--Vous vous expliquerez tout à l'heure, repartit le magistrat d'un ton glacial.
--Monsieur le commissaire, dit alors Zézette, je vous affirme sur l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du dompteur Chausserouge, aussi intéressée par conséquent que Mme Tabary à ce que ces cinq cents francs que l'on prétend avoir été volés se retrouvent et je sais... je suis sûre que Giovanni est l'objet d'une machination infâme... qu'il est innocent!...
--Nous verrons! dit le magistrat.
Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entraînèrent Giovanni.
Zézette demeura seule, désespérée.
C'était donc là le commencement de cette vengeance dont l'avait menacée Louise Tabary! Et maintenant à quelles représailles n'allait-elle pas se livrer?
Aujourd'hui, c'était le tour de Giovanni. Demain, ce serait le sien!
Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle eût voulu assouvir de suite!
Giovanni arrêté!... Ce garçon si doux, si bon, si incapable d'une mauvaise action!
Et se trouver dans l'impossibilité de le secourir, de l'arracher des griffes de cette police détestée!
Courir à son tour derrière le jeune homme, au commissariat, révéler ce qu'elle savait, à quoi bon!
On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant qu'on pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, uniquement pour sauver son amant!
Car enfin, quelle autre preuve possédait-elle que son témoignage, ce témoignage que l'arrestation de Giovanni rendait désormais suspect.
Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et sûrement.
La vieille femme s'était promis une revanche... elle la prenait ou du moins commençait à la prendre.
Non, elle, Zézette, ne donnerait pas à sa mortelle ennemie, une pareille satisfaction!
Ce qui importait à présent, c'était de chercher un moyen de prouver l'innocence de Giovanni et l'indignité de la conduite des Tabary.
C'était de trouver une occasion de vengeance.
Et soudain revint à son esprit, le projet qu'elle avait formé tout bas et qu'elle caressait depuis si longtemps.
Ah! certes, il était grand temps de le mettre à exécution... mais comment?
Elle en voulait bien plus à Jean, la cause première de tous ses maux, qu'à Louise, mais Jean, retenu à la chambre, n'avait pas paru depuis deux jours.
N'importe! il fallait agir! Peut-être un hasard heureux la favoriserait-il!
Et elle descendit à la ménagerie.
L'établissement était désert. Les bêtes assoupies reposaient, étendues dans leurs cages. Mélancoliquement, le cerveau rempli de pensées, du projets contradictoires, elle marcha lentement dans la petite allée qui longe les barreaux.
En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et flattant, quand ils étaient à proximité de sa main, ceux que leur bon caractère désignait à sa caresse.
Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger et de faire une éclatante justice!...
Et c'était sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi à accomplir la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour triompher!
Quand elle fut en face de son grand ami, du héros de tant de drames, de Néron, elle s'accouda à la balustrade et demeura rêveuse...
De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en tête...
Le lion, à la vue de la jeune fille, s'était levé; il se battait les flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le plancher avec ses ongles...
L'oeil de Zézette s'illumina...
Pauvre Néron! C'était sur lui qu'elle avait compté surtout...
Mais aucune occasion ne se présentait...
Plus elle regardait le lion, plus l'idée fixe qui l'obsédait s'implantait dans sa cervelle...
Et à ce moment où, toute à sa haine, elle était prête à tous les héroïsmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable.
Elle s'étonna de n'en avoir pas plus tôt tenté l'exécution.
C'était si simple!
Profiter d'une occasion où Jean Tabary seul avec elle dans la ménagerie viendrait à proximité de la cage, faire un signe à Charlot resté aux aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant son ennemi par la ceinture, l'enfournerait par l'étroite ouverture jusque sous les pattes du fauve!
Pourquoi avait-elle reculé?
Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre Charlot, malgré sa bonne volonté.
Pourtant, il n'y avait rien à craindre...
On avait tué Vermieux et nul doute n'avait germé dans l'esprit des gens de police.
Cette fois encore, sans témoins, ils attribueraient la mort de Tabary à un accident fréquent dans les ménageries.
Décidément, elle avait été faible et elle subissait aujourd'hui la peine de son défaut d'énergie.
Du coup elle eût été vengée; Giovanni n'eût pas été arrêté et, son crime eût-il été découvert, sa situation n'eût certainement pas été pire.
Quel avenir lui était réservé pendant les quatre années qui la séparaient encore de sa majorité, vis-à-vis de ses bourreaux, qui avaient pour eux la force et la ruse?
Elle en était là de ses désolantes réflexions et elle s'oubliait à caresser Néron, quand soudain la crinière de l'animal se hérissa et il se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd rugissement.
Elle se retourna.
Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la ménagerie.
Il avança, l'air goguenard, les lèvres plissées par un sourire mauvais.
--Bonjour, Zézette!... Eh bien! tu te consoles avec Néron d'avoir perdu ton amoureux.
L'enfant ne répondit pas.
Elle se retourna et resta adossée à la cage.
--Un joli choix que tu avais fait là! Un voleur! Encore heureux que ma mère s'est aperçue à temps de son manège... Et ce n'était probablement pas son coup d'essai!
--Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! ça vaudra mieux! Mieux que personne, tu sais que tu mens!...
Ne crains rien! ça ne te portera pas bonheur!
--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? Je suis le maître ici... Il a porté la main sur moi... Il est puni!
--Le dernier mot n'est pas dit... prononça Zézette, je suis là encore, moi... et tu ne me feras pas arrêter!...
--Non, mais je te prendrai... j'ai juré que tu serais à moi, Zézette... je ne reculerai devant rien... je t'en préviens! Je t'avais prévenue, tu vois que je tiens ma promesse...
--Il me reste d'autres défenseurs... et ceux-là peut-être auront raison de toi!
--Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes!
--Il y a aussi Néron, dit Zézette, en montrant du doigt le lion qui, la gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean Tabary.
--Si celui-là me gène trop, répliqua le jeune homme, je ne regarde pas à un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il ne sera pas sage ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite raison.
--Pas tant que je serai là! cria Zézette. Néron est à moi... et si après m'avoir enlevé Giovanni, tu tentais de toucher à celui-là, qui m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le jure, je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes saletés en une fois!...
--Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en s'avançant. Je ne sais même pas pourquoi je discute avec toi. Je n'aime pas qu'on me résiste... Maintenant ou plus tard tu seras à moi et je saurai déjouer toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu ferais bien mieux de m'écouter... au lieu de te mettre en travers... Tu y gagnerais davantage...
Et tout en parlant, il s'avançait, l'oeil allumé...
Il regarda autour de lui et comme s'il eut été aiguillonné par un désir subit, il ouvrit les bras et chercha à saisir la jeune fille.
Mais elle s'était cramponnée aux barreaux de la cage.
Trois pas seulement la séparaient encore de l'homme.
--N'avance pas davantage, sinon...
--Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi?
--Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante cette fourche dans le ventre...
Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entrées de cage, elle l'avait saisie et la tendait à son agresseur.
--Tu me fais rire, tiens! dit Jean.
Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses deux mains et parvenant à l'arracher de celles de la jeune fille:
--Tu vois bien! fit-il en s'avançant de nouveau.
--Alors tant pis pour toi!
Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le solide loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit toute grande.
--Ici! Néron! cria-t-elle.
Surpris par cet acte désespéré, Jean pâlit et recula.
--Tu es folle! Veux-tu fermer!
--Ah! tu as peur, ricana Zézette. Allez, Néron, hop, sautez!
A la vue de l'ouverture béante, Néron s'était élancé en rugissant. En deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur les épaules, l'avait renversé sous lui...
Un instant, les yeux brillants de haine, Zézette considéra le fauve, effroyable, s'acharnant sur sa victime...
Jean râlait.
--Zézette! A moi! je t'en prie!
Mais l'enfant ne bougeait pas.
Aux rugissements du lion répondaient maintenant les rugissements de tous les pensionnaires.
On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, puis la mère Tabary... et tous restèrent épouvantés devant ce spectacle terrible.
Maintenant, Jean, le corps déchiré, mis en lambeaux, ne bougeait plus...
Zézette ramassa sa fourche.
--En arrière, Néron, rentrez!...
A cette injonction, le lion abandonna sa proie.
Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il recula... et deux minutes après, tandis qu'on étendait le cadavre sur un lit de paille, il était réintégré dans sa cage...
Alors Zézette marcha vers la mère Tabary et d'une voix haute:
--Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Néron; je regrette de n'être pas arrivée à temps pour le sauver.
La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait était si inattendu que son énergie habituelle et son sang-froid ordinaire l'avaient abandonnée.
Puis sur un ton plus bas:
--J'ai accepté la lutte. Ne pensez-vous pas que mon père est bien vengé!
Louise Tabary comprit enfin. Elle éclata:
--C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lâcherai pas, Giovanni, le voleur!
En ce moment et comme s'il n'eût attendu que ce mot pour se montrer, Giovanni parut:
--Giovanni le voleur, prononça le jeune homme, qu'on vient de mettre en liberté... sur la déclaration de Charlot, qui vous a vue, la nuit dernière, au moment où vous cachiez dans mes vêtements la somme que vous m'accusiez d'avoir volée.
--Tu mens! cria Louise.
--Nous avons vu! déclarèrent d'une seule voix Fatma et le lutteur, qui entraient derrière le dompteur.
Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotèrent... Elle était cette fois vaincue irrémédiablement, elle défaillit et tomba sans force sur le corps inanimé de son fils...
Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris:
DEMAIN A LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE _Débuts dans leurs exercices nouveaux_ =Du dompteur GIOVANNI= et de sa femme =La célèbre ZÉZETTE=
Émancipée par le mariage, la jeune fille était enfin redevenue seule maîtresse de la ménagerie.
Fatma et Charlot étaient propriétaires d'un entresort qui rivalisait avec celui de Boyau-Rouge.
Louise Tabary, sa liquidation terminée, avait quitté le Voyage.
End of Project Gutenberg's Zézette : moeurs foraines, by Oscar Méténier