Zézette : moeurs foraines

Chapter 26

Chapter 263,913 wordsPublic domain

Il la déposa sur le lit, lui faisant un bâillon avec sa main, l'immobilisant sous le poids de son corps...

Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques, inarticulés, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entrée vola en éclats et une voix retentit au dehors...

--Tiens bon, Zézette, me voici!

C'était Giovanni. Mais la porte fermée en dedans tenait bon.

Jean Tabary s'était à moitié redressé, incertain s'il devait lâcher sa proie ou s'élancer au-devant du nouveau venu.

Il allait s'arrêter a ce dernier parti, s'opposer à l'entrée du dompteur quand, la porte, ébranlée par des efforts répétés, céda enfin...

Giovanni était dans la place.

Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa complètement, les poings fermés, prêt à la lutte.

Mais le dompteur le prévint. D'un bond, il sauta sur cette ombre dans laquelle son instinct lui fit reconnaître Tabary.

--Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais déjà Giovanni avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans un étau. Les deux hommes s'enlacèrent, puis leurs pieds s'embarrassèrent dans la table renversée et ils roulèrent ensemble à terre.

On n'entendait plus que des sons étouffés, des injures à peine distinctes... Une masse vivante et indécise se tordait... sans qu'il fût possible de distinguer qui avait le dessous.

Alors Zézette sauta à terre... grâce à son exacte connaissance des lieux, elle put trouver une allumette et une minute après la scène s'éclaira.

Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary râlant.

--Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misérable! Abuser d'une enfant!

--Laisse-le, Giovanni! implora Zézette.

--Quand je serai sûr qu'il ne recommencera pas! Et de son poing fermé il martelait la face déjà tuméfiée de Tabary.

Enfin las de cette lutte désormais inégale, il obéit. Il aida son ennemi, aveuglé par le sang, à se relever.

--Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir étranglé, comme tu le méritais!

Sans un mot, Jean sortit, mais dès qu'il fut dehors:

--Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant à toi, Zézette, prends bien garde!

Il disparut en courant dans l'obscurité, tandis que la jeune fille tombait dans les bras de son sauveur.

--Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je t'aime!

XVI

L'attentat inouï de Jean Tabary détermina la rupture définitive de Zézette avec son tuteur, sans toutefois que personne songeât à tirer parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice à satisfaire toutes les rancunes.

Si d'une part Jean renonça à se venger ouvertement de la résistance de la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de Giovanni, celle-ci de son côté ne pensa pas une minute à mettre ses menaces à exécution.

Bien que l'acte de Tabary, prévu par le Code et sanctionné par le témoignage du dompteur, fût une arme dangereuse, elle ne s'en servit pas plus que de la connaissance du crime.

Le scandale qui fut résulté d'une double dénonciation eut amené peut-être la ruine de la ménagerie et, d'autre part, il eut fallu mêler le nom de François Chausserouge à toute cette affaire.

C'était une extrémité à laquelle Zézette, quelque désir et quelque besoin qu'elle en eût, ne pouvait se résoudre, et qui répugnait à son caractère.

Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la police une instinctive horreur.

Il lui suffisait de continuer à inspirer à ses ennemis uns crainte salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour user de ce moyen.

Maintenant que Tabary, par la brutalité de son attentat et son insigne maladresse, avait encore aggravé son cas, elle se sentait plus que jamais maîtresse de la situation.

La scène de la veille lui permettait désormais de dicter sa volonté, d'affirmer son autorité, de rompre avec son tuteur toute autre relation que celles que la bonne administration de la ménagerie rendait indispensable, cela lui suffisait.

Elle songea seulement à profiter de cette nouvelle victoire en se mettant pour l'avenir complètement à l'abri d'une nouvelle agression.

La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention constante lui sembla un danger pour le jeune homme.

Qui sait, maintenant que son amour n'était plus un secret pour Jean, si celui-ci, conseillé par sa mère, ne serait pas capable, la jalousie aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des embarras à cet amoureux d'une fille de quinze ans?

Il fallait donc mettre le dompteur à l'abri de toute tentative de ce genre, et c'est alors qu'elle songea à avoir recours cette fois à la protection de Charlot.

Avec un pareil appoint, elle se sentait de force à lutter contre les Tabary.

Fatma, qui s'était mise, ainsi que son lutteur, si aimablement à sa disposition, fut la seule à qui elle fit la confidence de ce qui s'était passé.

Aucune indiscrétion n'était naturellement à craindre de la part de Jean, qui, dès son retour à la caravane de sa mère, s'était mis au lit, faisant répandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait à quelques jours de repos.

Fatma ne montra pas le moindre étonnement en entendant le récit que lui fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait été victime.

--De la part de Tabary que je connais depuis des années, dit-elle, il faut s'attendre à tout, c'est crapule et compagnie!... Seulement dans cette affaire-là, tu as le beau rôle, il faut le garder. Tu as raison de vouloir que ton amoureux ne se montre plus. Viens avec moi, nous allons trouver Charlot, qui est à sa baraque... En route nous réfléchirons sur ce qu'il y a lieu de faire.

Il était deux heures de l'après-midi; la ménagerie ne donnait qu'à quatre heures sa première représentation de jour; ils avaient le temps d'aviser.

--Je ne veux plus, dit Zézette, remettre jamais les pieds dans la caravane des Tabary. Ce matin, j'ai déjeuné avec Giovanni au restaurant. Mais tout à l'heure, quand je vais me trouver dans la ménagerie en face de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de faire?

--Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'était passé. Ne souffle pas mot de ce qui t'est arrivé dans la nuit, mais exige tout ce que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dégage complètement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas de cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te plaindrais-tu pas?

--Parce que, dit Zézette, je ne veux avoir aucun rapport avec la police. Cela m'entraînerait à dire des choses qui ne doivent pas sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le moment sera venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir recours à personne. J'ai mes raisons pour cela.

Et en parlant ainsi d'un ton très modéré, très calme, les yeux de Zézette brillaient d'un éclat inaccoutumé.

On eût dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux armée, partant plus sûre de réussir, elle mûrissait un plan, caressait un projet, que la protection dont elle allait être l'objet et le concours des circonstances allaient rendre réalisable.

Elle sourit, puis, sur un ton assez indéfinissable:

--Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon père m'a dit souvent: Zézette, chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter, si l'on veut maintenir intactes sa dignité et son indépendance: oeil pour oeil, dent pour dent! Eh bien! on m'a fait souffrir, on a fait souffrir mon père, j'acquitterai cette vieille dette, je rendrai au centuple tout ce qu'on m'a fait... Je vengerai du même coup et mon père et ma mère, que Louise Tabary a tuée, et moi-même... Et cela toute seule, avec vous deux et Giovanni, si vous voulez m'aider... quand le moment sera venu...

--Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de nous?

--En attendant que l'heure ait sonné, je veux être à l'abri d'une scène semblable à celle d'hier... simplement.

--Zézette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu mystère, à nous, tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets d'avenir?... Nous pourrions peut-être dès à présent t'aider plus utilement.

--Non! Non! riposta Zézette, plus tard... plus tard, je t'en prie!

Et elle ajouta en riant:

--Je ne me suis confiée jusqu'à ce jour qu'à mon lion Néron, qui me comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit à personne, pas même à Giovanni... Mais, tu verras, tu verras!

En ce moment les deux femmes arrivaient à la baraque de Bertrand (de Marseille), chez qui était engagé Charlot.

Le jeune lutteur, bien cambré dans son maillot, était en parade, car le patron des Arènes donnait sans discontinuer, toutes les demi-heures, des représentations pendant l'après-midi entière.

Déjà la foule nombreuse des curieux venus à la fête entouraient l'estrade, le bonisseur avait embouché son porte-voix et conviait les amateurs de belles luttes à entrer «afin d'admirer la force et l'adresse des plus redoutables champions français, tous engagés par M. Bertrand, si soucieux de conserver à son établissement unique au monde, son renom et sa clientèle».

--Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrêtant subitement et en désignant à son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a pas aperçues. Nous allons entrer par derrière sans qu'il le sache et nous le verrons lutter.

--Si tu veux! dit Zézette, auquel plaisaient tous les genres d'exercices qui demandent du courage ou de la force.

Elles assistèrent à la représentation, cachées dans le coin le plus sombre de la baraque.

Après l'enlèvement des haltères par un colosse appelé le Terrible Toulousain, qui jongla également avec des poids de cinquante kilogrammes, on aborda la partie la plus intéressante de la représentation.

Charlot fut un des vainqueurs.

Fatma, les yeux béants d'admiration, serrait le bras de sa compagne à chaque coup que portait son amant, à chacune de ses parades savantes.

--Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un lutteur payé pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous a vues et c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il beau? Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras être tranquille?

Après la représentation, Fatma tomba dans les bras de son amant.

--Tu sais, je suis bien souvent méchante avec toi... Mais chaque fois que je te vois travailler, ça me fait la même émotion et le même plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-là, tu pourrais me demander ce que tu voudrais.

Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa maîtresse.

--Tout ça, prononça-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me voyais me battre sérieusement, ça serait bien autre chose!

--Eh bien! y a peut-être Zézette qui a de l'ouvrage à te donner.

--Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment que ça vous fait plaisir à toutes deux.

Le lutteur était un garçon d'intelligence très fermée, d'esprit un peu lourd. Très fier de ses biceps, il était dévoué à l'excès et s'il était heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des «dames», comme il disait, c'était autant par orgueil que par bonté d'âme.

Pour Fatma, qui avait sur lui une influence énorme, il se fut lancé sans une objection dans les aventures les plus périlleuses, sans se soucier le moins du monde, ni même se douter du danger.

Il était honnête, mais d'une honnêteté à lui, qui l'empêchait de concevoir et par conséquent d'accomplir une mauvaise action, mais son inconscience lui eût fait commettre une infamie, sans du reste qu'il s'en doutât, simple instrument dans la main de sa maîtresse.

--Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribué le «rouleau». Après ça, je suis à vous.

On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des quêtes invariablement faites dans les baraques, après chaque exercice.

Ce rouleau appartient toujours dans tous les établissements au patron. Chez les lutteurs seulement, elle est partagée également entre les pensionnaires de la maison.

Quelques instants après, tous les trois étaient attablés dans un petit bar établi sur l'esplanade, non loin des Arènes, et Fatma exposait la situation. Elle raconta l'attentat dont Zézette avait failli être victime.

--C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, Giovanni ne pouvait donc pas le crever tout à fait?

--Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas à rebiffer, mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une correction sérieuse et digne de ses mérites, comme il est plus sage de ne pas laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est l'amant de Zézette, j'ai dit à notre amie qu'elle pouvait compter sur toi.

--Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir à lui tarauder les côtes à cet animal-là, surtout après ce que sa mère a fait à Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous exploiter!

Alors Zézette prenant la main du lutteur:

--Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que vous faites pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les deux yeux, s'il fallait m'aider dans une occasion où il pourrait y avoir du danger pour nous deux... est-ce que je pourrais compter?...

--Pardi!... alors ce serait bien plus drôle! dit le géant.

--Voilà une cachottière qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a envie de faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma.

--Si c'est pas le moment... elle a peut-être raison. Dès l'instant que je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera venu...

Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes.

Il fut entendu que Charlot passerait désormais à la ménagerie toutes les heures que lui laisserait son service. Zézette se faisait forte de contraindre les Tabary à accepter ce contrôle.

Puis, comme il n'était pas prudent à la jeune fille de continuer à habiter seule dans une caravane isolée, où elle restait en butte à de pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane était trop étroite pour donner asile à trois personnes, il fut entendu que la fille de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit hôtel meublé où Charlot avait élu domicile.

C'est là que chaque soir, Fatma, s'échappant de la tente où elle était censée passer ses nuits, allait retrouver son amant.

Dans une chambre voisine du couple, Zézette n'aurait absolument rien à craindre. De là, comme disait Charlot, et en prenant ses précautions, on pouvait voir venir.

Les deux femmes furent de retour à la ménagerie juste au moment où les garçons de piste préparaient la parade et donnaient à l'intérieur le dernier «coup de fion».

Fatma courut à son entresort et Zézette rentra dans sa caravane pour s'habiller et se préparer à paraître.

Elle y était depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pénétra à son tour, après avoir frappé un léger coup à la porte.

Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse.

--Eh bien! ma chère enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es pas venue déjeuner ce matin... Tu n'es pas malade?

La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupéfaite, après ce qui s'était passé d'une audace semblable.

--Non!... répliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce n'est pas la faute de votre fils... Après la scène de cette nuit, vous ne voudriez pas que je remette jamais les pieds chez vous?

--Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade à la pensée du mal qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reçues. Il t'aime tant qu'il avait perdu la tête, et c'est lui qui m'envoie pour te demander d'oublier.

--Madame Tabary, riposta Zézette nettement, si vous voulez bien, nous ne parlerons plus de rien. Mon âge m'empêche et m'empêchera longtemps encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du passé, l'attentat d'hier, m'ont valu l'indépendance. Je ne veux pas l'aliéner. Il y a maintenant un abîme entre nous. Je ne le franchirai pas. Du reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai résister même par la force.

--Alors, dit Louise très pâle, c'est la guerre que tu nous déclares décidément? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre nous que nos intérêts?

--Parfaitement.

--Eh bien! à mon tour, je te préviens que cette solution ne me convient pas... Nous avons jusqu'ici été trop faibles... En somme, tu n'es qu'une enfant. Nous t'avons jusqu'à ce jour laissé suivre ton caprice et ta fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons des droits sur toi. Nous les exercerons. Je te préviens qu'à partir d'aujourd'hui nous exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu refuses, nous saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues à faire la mauvaise tête, nous réunirons le conseil de famille qui avisera pour les mesures à prendre...

--Eh bien! je parlerai!...

--Tu parleras! A ta volonté! Nous acceptons la lutte... Il est probable qu'on accordera plus de crédit à la parole de mon fils et à la mienne qu'aux accusations dénuées de preuves que tu pourras fournir et que c'est toi qui supporteras les conséquences de ta mauvaise action... La mémoire de ton père en souffrira et, d'autre part, si nous sortons vainqueurs, je te préviens que tu peux t'attendre à tout... Nous verrons qui cédera le premier... Est-ce ton dernier mot?...

Zézette hésita une minute. Une rougeur subite colora ses joues..

Voilà que subitement et au moment où elle s'y attendait le moins, ses adversaires se révoltaient. Voici que furieux d'avoir été vaincus une première fois, ils se décidaient à jouer leur dernière carte, le tout pour le tout!

A quel parti s'arrêter?

Son plan échouait puisqu'elle était désarmée, puisque la menace d'une dénonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les conséquences de la décision suprême qu'elle allait prendre.

Sans doute le résultat de cette réflexion rapide la satisfit; elle estima que même livrée à elle-même, puisqu'elle avait depuis longtemps renoncé à mettre la justice en mouvement, et aidée par ses complices, elle était de taille à gagner cette dernière partie, car un sourire éclaira sa physionomie.

--Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot.

--Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la Tabary en prenant congé et cessant désormais de dissimuler.

Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut rejoindre son fils.

--Tu sais, dit-elle à Jean, la môme est à la rebiffe! Ah! ma foi, ça m'a tellement exaspérée que je lui ai lâché son paquet... Je l'ai mise en demeure de nous dénoncer si bon lui semble, mais je lui ai signifié qu'elle ait désormais à nous obéir comme par le passé.

--Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un coude, alors nous sommes fichus!

--Dors tranquille, mon fillot! La mère Tabary n'est pas de la rosée de ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les maîtres, car demain, comme je te l'ai promis, nous serons débarrassés de l'autre, de celui qui nous gêne, du beau dompteur, du défenseur des orphelins... Quant à la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera pas!

--Mais si pourtant elle allait?..

--Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es malade, ne t'occupe de rien...

--Mère, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis t'être utile...

--Il faut que tu ne prennes part à rien... au contraire. Demain soir tu pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-là.

Quant à Zézette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la laissa fort troublée.

Elle avait encore quelques minutes avant la représentation, elle courut prévenir Fatma de ce qui venait de se passer.

Évidemment, un danger inconnu la menaçait; elle pouvait à présent s'attendre à tout; il fallait qu'elle se sentit de suite vigoureusement appuyée.

--Fais vite venir Charlot... Je prévois qu'il y aura du grabuge... Tout sera fini d'une façon ou de l'autre d'ici à quarante-huit heures, mais je ne veux pas être prise au dépourvu. Qu'il s'arrange pour être libre, je lui revaudrai cela...

--Que devra-t-il faire?

--Rien pour l'instant. M'obéir ensuite! Mais qu'il soit là!

--C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons promis!

Zézette était à présent une toute autre femme.

Très bonne et très dévouée en temps ordinaire, toute la sauvagerie, la rancune féroce des gens de sa race se réveillaient en elle, maintenant qu'on la poussait à bout.

Le même sentiment qui avait décidé Chausserouge, cet être si faible, si indécis, à frapper Vermieux, la décidait à présent à agir. Elle était résolue à ne reculer devant aucune extrémité.

--C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, comment se venge une ramoni!

Elle voulait sortir à tout prix victorieuse de la lutte qu'elle avait acceptée. Il lui fallait tous les atouts; elle préparait son jeu.

En descendant dans la ménagerie, elle s'arrêta devant la cage de Néron.

Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle passa sa petite main et flatta l'animal.

--Tu es avec moi, dis, mon vieux Néron? Tu ne m'abandonneras pas?

Et le fauve, relevant la tête, chercha à lécher le poignet de son amie, comme s'il voulait répondre à son affectueuse parole.

Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annoncé le commencement de la représentation, Zézette, redevenue calme, fit son entrée.

Après les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses bêtes avec la même aisance qu'à l'ordinaire.

Le dernier numéro, c'est-à-dire son entrée dans la cage de Néron, remporta un énorme succès.

Elle mit une sorte de coquetterie à obtenir de la docilité de l'animal des résultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-là. Le fauve, sous le fouet de sa dompteuse, devenait câlin.

Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tête bouclée dans sa gueule.

Néron exécutait comme un simple caniche les exercices les plus variés sans la moindre résistance.

Elle sortit de là au milieu des applaudissements, encore plus calme qu'auparavant.

Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de Fatma avait fait accourir, se faisait remarquer par son enthousiasme.

Quand la foule se fut écoulée, il resta seul dans la ménagerie et vint complimenter Zézette.

--Je me suis arrangé pour être libre, dit-il bas à l'oreille de la jeune fille. Je suis à votre disposition. Que faut il faire?

--Dire comme moi et me faire respecter même par la force.

A ce moment, Louise Tabary s'approcha.

--Zézette, dit-elle d'un ton plein d'autorité, ce soir tu viendras dîner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te préviens en outre que tu coucheras à l'avenir dans notre caravane, comme par le passé. Il ne convient pas qu'une jeune fille de ton âge aille loger loin de ses parents, seule dans un hôtel meublé.

--D'abord, madame, dit Zézette, vous n'êtes point mes parents, ni votre fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais jamais les pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dînerai et je coucherai où bon me semblera.

--Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois obéissance!

--Pardon! dit Zézette en reculant d'un pas, je refuse!

--Tu refuses?

--Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous la protection de M. Charlot, qui répond de moi. Donc, soyez tranquille, il ne m'arrivera rien de fâcheux.

--Charlot n'a rien à voir là-dedans. Tu es ma pupille.

--Eh bien! je m'émancipe, voilà tout!

--Madame, dit Charlot, en avançant sur un signe de la jeune dompteuse, mamz'elle Zézette s'est remise à moi pour la protéger. Je m'en suis chargé. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... aura affaire à Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse.

--Alors, dit Louise, pâle de colère, ce n'est plus Giovanni, tu donnes dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement monsieur, l'amant de Fatma, je crois! Je vais la prévenir, nous verrons comment elle acceptera cela...

--Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-même qui a prié Charlot de me prêter son aide et il n'a rien à lui refuser, dit Zézette. Ainsi!...

--C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de scandale inutile, mais nous verrons comment tout cela finira.

Elle courut au contrôle où Giovanni, en l'absence de Jean, comptait la recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint à sa caravane.