Zézette : moeurs foraines

Chapter 24

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Zézette parlait comme une femme instruite dès longtemps par l'expérience; elle se défendait pied à pied, avec un calme, une tranquillité, une énergie dont ne pouvaient la faire départir ni les violences, ni les railleries de Jean Tabary.

Ce dernier comprit qu'il était bien cette fois dans les mains de la jeune fille. Alors à quoi bon la pousser à bout?

Quand bien même une enquête provoquée n'amènerait aucun résultat sérieux... Quand bien même, il sortirait indemne de cette aventure, le scandale serait si grand que son avenir resterait à jamais, sinon perdu, du moins compromis.

Et était-il bien sûr que cette accusation, ces preuves morales ne seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?

Qui sait si Zézette ne conservait pas, pour dernier et décisif argument, une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait à néant tout l'échafaudage de sa défense?

Elle était si forte, si sûre d'elle-même, cette gamine!

D'un regard furtif, il consulta sa mère, qui, de son côté, ne trouvait rien à répondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe.

Alors il avoua.

--Oui, c'était vrai!... Vermieux avait été assassiné dans la ménagerie, mais c'était Chausserouge qui avait tué!.. Chausserouge sur la mémoire duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il était chez lui, puisque c'était pour se libérer vis-à-vis d'un créancier inexorable qu'il avait frappé, profitant d'une occasion qui s'était offerte fortuitement!... Il n'y avait pas eu de préméditation... C'était la fatalité des choses qui leur avait livré le vieil usurier... Maintenant que le silence s'était fait sur cette disparition inexpliquée, Zézette voudrait-elle, par sa délation, dénoncer un crime qui la déshonorerait à tout jamais? Certainement, il acceptait dans cette affaire une large part de responsabilité. Mais il avait cédé, ainsi que Chausserouge, à une tentation qu'expliquait presque la canaillerie avérée de Vermieux... L'assassinat n'est pas un crime excusable, mais, dans ce cas spécial, ne méritait-il pas des circonstances atténuantes?... Vermieux! un homme qui avait ruiné le Voyage, dont l'industrie elle-même était une infamie... entre les mains de qui la ménagerie fût tombée forcément sans ce coup d'audace, dont il avait personnellement gardé, lui, Tabary, des remords profonds et qu'il n'eût jamais exécuté sans cet extraordinaire concours de circonstances, qui avaient mis les deux complices à l'abri de toutes recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler, de le traiter comme un criminel indigne de toute commisération, capable de tous les forfaits?

Cette fois, Zézette triomphait.

Cet homme, si insolent tout à l'heure, devenu en un instant si humble, finissait par lui inspirer plutôt un dégoût mélangé de pitié que de la haine ou du mépris.

--Eh bien! reprit Jean, voyons, Zézette, faisons-nous la paix?

--Je n'ai pas de paix à faire... je veux vivre tranquille, indépendante, je l'ai déjà dit... Je ne dois rien, après tout, ni à toi, ni à ta mère... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir agir à ma guise, m'occuper de mes bêtes que je connais mieux que toi, sans subir le contrôle, ni avoir à écouter les observations de personne...

--Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?...

--Je n'ai d'autre désir, dit Zézette tristement, que celui de garder éternellement ce secret dans ma mémoire, ne serait-ce que par respect pour mon père... Il n'en sortira que le jour où tu m'y auras forcé...

--Tu n'as dit à personne que?... prononça Tabary, sans oser achever sa phrase.

--Je n'ai pas à répondre... j'ai simplement pris mes précautions... Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la mienne...

Après cette conversation, les deux Tabary, restés seuls, eurent une longue conférence.

Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup de massue, Louise réfléchissait, se demandant quelle conduite il convenait à présent de tenir.

La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanéité de décision qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie.

Enfin, elle releva la tête et répondant à son fils:

--Finalement, dit-elle, tu t'es laissé refaire par une gamine! Nous voilà dans de jolis draps!

--Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle était là... à deux pas de nous... le jour où...

--Quand on fait de ces coups-là, dit la mégère brutalement, on prend ses précautions et on regarde derrière soi... C'est la moindre des choses... Maintenant, nous voilà dans la main de cette petite, qui nous fera marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mâtine, conclut Louise, qui, malgré sa colère, ne pouvait s'empêcher de concevoir une secrète admiration pour l'énergie de Zézette, je ne l'aurais pas crue si forte!... Quel malheur que dès le premier jour nous n'ayons pas compris son caractère... de quel secours elle nous aurait été! Maintenant, adieu tous nos beaux projets... elle ne nous lâchera pas, la petite rosse!

--Écoute, dit Jean, penses-tu sérieusement qu'elle nous vendrait?

--Parfaitement, si nous la poussions à bout! Maintenant, il faudra avoir raison d'elle par la douceur et la patience...

--Ce sera long, dit le jeune homme.

Il fit une pause, puis, comme si une pensée qu'il craignait de formuler, venait de se présenter subitement à son esprit, il ajouta:

--Comme ça serait plus sûr, plus court et plus profitable... un bon petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-là!

Mais Louise Tabary haussa les épaules.

--Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je n'étais pas là... Si tu n'as que des moyens comme cela à proposer, tu ferais mieux de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne idée... Ça n'a marché qu'à moitié, puisque si tu as pu dépister la justice, tu n'as pu être assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que vous étiez espionnés... puisque demain, peut-être, tu pourrais être vendu à la police... D'ailleurs, on ne réussit jamais deux fois le même coup... Et puis, nous sommes surveillés!

--Après tout, dit Jean, si Zézette parlait, il n'est pas si sûr que cela qu'on la croirait. Moi, de mon côté, je nierais, et qui donc pourrait affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont pas les lions, je suppose?

--Mets-toi donc une bonne fois dans la tête, répliqua la mère impatientée, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, dans le cas présent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... Réfléchis donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le Voyage, et d'autant plus qu'on n'aura plus à redouter Vermieux, on sera trop content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon à jeter aux chiens et tu entendras dire par des gens qui te serrent la main aujourd'hui: «Ah! ça ne m'étonne pas de la part de Tabary!» La police qui est aux abois, à qui tous les journaux reprochent son insuffisance précisément à cause de l'affaire Vermieux, sera enchantée de trouver une nouvelle piste, si invraisemblable qu'elle puisse paraître... Il lui faut son coupable, elle marchera... et si par hasard il manque assez de preuves matérielles pour que tu puisses être condamné, il restera assez de présomptions pour te perdre à tout jamais... L'enquête, le scandale, même suivis d'une issue favorable, c'est pour toi la ruine et le déshonneur... Ce à quoi il faut à tout prix parvenir, c'est à éviter le moindre bruit... La petite m'a l'air très carrée, je ne pense pas qu'il y ait quelque chose à craindre d'elle, au moins jusqu'à nouvel ordre... Mais plus tard, quand elle aura l'âge, à vingt et un ans, lorsqu'elle n'aura plus aucun ménagement à garder avec nous et qu'au contraire son intérêt sera de nous mettre dehors, si elle peut...

--Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton avis, commande, j'obéirai, dit Jean plus troublé qu'il ne voulait le paraître.

--Je ne te cacherai pas qu'il est très difficile de prendre, de but en blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi critique. Toutefois, moi, si j'étais à ta place, voilà ce que je ferais... Je tâcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les moyens violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as dans les trente ans bientôt... la petite va sur ses quinze ans... Elle n'est pas mal... Elle sera encore mieux dans quelques années, toi, tu n'es pas trop déchiré... Il faudra toujours que tu te maries un jour ou l'autre... quand je ne serai plus là... pour te soigner et veiller sur toi. Fais-lui la cour et tâche de te faire aimer.

--Faire la cour à Zézette!

--Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drôles.

--Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux?

--Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une gamine à qui la ménagerie appartient plus qu'à toi... Une gamine qui n'a qu'un mot à dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il faut jouer un jeu serré, car elle est fine comme l'ambre... Comprends-tu maintenant?

--Oui, dit Jean, je commence à voir plus clair dans ton projet. Après?

--Après! après! ça te regarde, je n'ai pas à te dire ce que tu auras à faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de Chausserouge, et c'était autrement difficile, car j'avais une rivale et une rivale légitime... Amélie! Toi, ta n'as pas de concurrent. Tâche de réussir aussi bien que moi. C'est grâce à moi que tu es rentré dans la place. Tâche de t'y maintenir.

--L'enfant ne m'a jamais montré aucune sympathie, et maintenant, je suis sûre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle éprouve pour moi!

--Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mère Tabary. Encore une fois, fie-toi donc à moi! C'est peut-être à cause de cela qu'elle finira par t'aimer.

--Dans tous les cas, après la façon dont nous l'avons traitée jusqu'à ce jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre quel mobile me fera agir.

Cette fois, Louise Tabary s'impatienta.

--Tu m'embêtes à la fin! Je t'indique un moyen... le seul à mon sens, capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en profites pas... après tout, ça m'est égal! Tu cherches des si et des cas... Tu as tenté dans ta vie des choses plus difficiles que ça... et qui n'étaient pas si utiles... Il nous faut cette petite dans notre jeu... Notre premier procédé a échoué... Nous devons essayer du second. Voilà tout.

--Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, dès le premier jour, elle me fait comprendre que toute recherche, toute poursuite est inutile?...

--Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y prendre adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en douceur, si tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines prévenances, il n'y a pas de raison pour que tu n'arrives pas à tes fins. Veux-tu que je t'indique déjà une façon de lui montrer combien tu désires lui être agréable... Dès demain, cours à la Préfecture et demande pour elle à l'administration la permission de reprendre ses anciens exercices, le jour où elle aura atteint ses quinze ans. Je pense que ça doit être possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon point pour toi... Après tu la laisseras maîtresse de travailler avec les pensionnaires qu'elle voudra, Néron et les autres. Pendant qu'elle pensera à faire du dressage, elle ne pensera pas à autre chose. Au contraire, encourage-la à tenter quelque chose d'inédit... C'est peut-être comme cela que nous arriverons à un résultat... Car enfin, on ne sait pas... Au cours d'une entrée de cage, si un accident providentiel allait nous l'enlever, ça te dispenserait du reste. Toutefois, ne compte pas trop là-dessus, car le hasard est aveugle. La vie journalière, l'expérience t'apprendra comment tu devras agir par la suite. Mais il faut... il faut que tu aboutisses... de gré ou de force!

--Comment?... De gré ou de force? dit Jean.

--Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... dit Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui puissions porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... dans un moment d'égarement... Il est des femmes qui ne détestent pas une douce violence...

--Comment tu me conseillerais... même d'abuser?

--Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion excuse tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication... pourrait-elle jamais, la jeune Zézette, accuser le père de son enfant d'être un assassin?

--Maman! tu es très forte! dit Jean que cette idée nouvelle de sa mère, toujours si experte en combinaisons qui défiaient les cas les plus désespérés, remplissait d'admiration.

--Tu me l'as déjà dit... Tâche de te montrer digne de moi!

--J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le diable si on me refuse encore la permission de faire travailler Zézette.

--Fais-toi appuyer! Tu n'as qu'à demander une lettre à un conseiller municipal, ennemi de la Préfecture, un du parti ouvrier... Tu auras ce que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette boîte-là!

--Adieu, maman!

Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus tranquille que deux heures avant à la ménagerie, où Giovanni se préparait pour la représentation de la journée.

XV

A partir de ce jour, une existence nouvelle commença pour Zézette.

Libre désormais, elle put vivre à sa guise, contenter ses caprices, sans se heurter à aucune volonté contraire.

Sur sa demande, on fit restaurer et aménager l'ancienne caravane de Chausserouge, qu'il avait été un moment question de vendre et elle en fit son domicile à elle.

Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses repas. La vieille femme mielleuse et insinuante avait changé complètement de tactique.

A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des légèretés, légèreté dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en traitant jadis Zézette avec sévérité. Que voulez-vous? Elle s'était figurée avoir toujours affaire à une gosse!

Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude l'avait rendue aveugle comme il arrive à toutes les mères, qui ne voient pas grandir leur enfant.

L'autre jour une nouvelle Zézette lui était apparue, et c'est alors seulement qu'elle avait compris à quel point elle s'était trompée.

La fille de Chausserouge était une jeune personne infiniment plus raisonnable que ses compagnes du même âge, bonne à marier pour tout dire...

Joignez à cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous mûrissent avant l'âge... Ah! ç'avait été positivement une révélation que cette découverte!

Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de Zézette. Elle était bien sûre qu'on lui pardonnait son erreur.

Il en était de même pour Jean. Ce garçon fruste, brutal par moments, que la fatalité seule avait fait criminel en un jour d'égarement, était au fond très sensible et très aimant.

Le réveil avait été encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle encore, il avait souffert en songeant aux manques d'égards dont il s'était rendu coupable et il était résolu par sa conduite à venir, non seulement à les faire oublier, mais encore à mériter les bonnes grâces de la jeune fille.

Mais Louise Tabary avait beau se répandre en protestations, Zézette montrait par son mutisme qu'elle n'était pas dupe de ce si brusque changement d'allures, et qu'elle ne se méprenait pas sur le motif de ces avances.

Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la traitaient comme elle avait le droit d'être traitée, elle le devait à la crainte qu'elle avait su leur inspirer, non pas à un salutaire retour sur eux-mêmes.

Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien ne pouvait diminuer l'horreur qu'elle éprouvait pour ces êtres à qui sa destinée était liée encore pendant des années.

Au contraire, ces prévenances inusitées lui inspiraient une sorte de défiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on était plus aimable pour elle.

Ces gens, qui n'avaient pas hésité à faire disparaître un homme, uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hésiteraient-ils à la faire disparaître, elle, pour se délivrer de la menace perpétuelle d'un témoin dangereux, si jamais une occasion favorable se présentait?

Elle était sûre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait les Tabary seuls propriétaires de la ménagerie.

Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-là étaient sa sauvegarde.

L'indécision dans laquelle elle avait laissé les Tabary lorsqu'ils lui avaient demandé si elle s'était confiée à quelqu'un, l'affirmation qu'elle leur avait donnée qu'elle serait le lendemain vengée, si quelque chose de funeste lui survenait, la protégeait mieux que n'importe quelle dénonciation.

Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquiétude, l'issue de l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au courant du résultat:

--J'ai gagné la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, à présent, je les tiens... vous verrez... à l'avenir, s'ils se permettront de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse attention, que je me tienne sur mes gardes... Si je lâchais pied, je sais qu'ils saisiraient la première occasion de reprendre le dessus... Alors... et subitement elle devenait grave, presque solennelle,--alors je serais perdue!

Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considérait d'un air étonné, ne comprenant rien à ces mystères.

--Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous défendre efficacement, de quoi il s'agit?...

--Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous révéler, pour le moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... Mon secret est grave... C'est peut-être pour moi une question de vie ou de mort... Faites comme si vous saviez...

Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une question.

Souvent, il considérait cette jeune fille, hier encore une enfant, qui tout d'un coup s'était développée au point de paraître avoir déjà dix-huit ans.

Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait, cherchant à y lire la vérité, mais le visage de Zézette, que venait par instant éclairer un sourire pâle et triste, ne trahissait jamais les secrets sentiments qui animaient l'âme de cette fille des ramonis.

Elle, au contraire, avait deviné tout de suite, à voir l'émotion que ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle, quel amour il éprouvait, et elle ne l'encourageait jamais que par la confiance qu'elle lui témoignait, l'abandon avec lequel elle se suspendait à son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, après la représentation, jusqu'à la porte de sa caravane.

Mais bien qu'elle ne l'avouât pas, elle sentait chaque jour son affection grandir pour le jeune homme.

Elle l'aimait d'autant plus qu'elle détestait davantage les autres, qu'il était le seul homme sur le dévouement sincère de qui elle pouvait compter.

Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, eût bouleversé la ménagerie et étranglé Tabary, mais celui-là n'était qu'une bonne bête qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle était l'amie de sa maîtresse.

L'inexplicable changement des Tabary, leur humilité, l'autorité subitement reconnue par eux de la petite Zézette causa dans le personnel de l'établissement une véritable stupéfaction.

Que devait-il donc s'être passé pour que l'enfant, sans défense en apparence, eût pu venir à bout de mater les Tabary, dont tout le monde redoutait la violence?

Les plus malins en trouvèrent l'explication dans ce fait que la jeune fille venait d'atteindre sa quinzième année, et que son arrivée à cet âge constituait à Zézette des droits qu'il eût été de la part des Tabary imprudent de méconnaître.

Puis bientôt cet incident fit place à d'autres. On s'habitua à cet état de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus question.

Quelques mois s'écoulèrent encore sans que rien vint rompre, pour les directeurs de la ménagerie, la monotonie de l'existence.

Les affaires allaient bien. L'établissement encaissait de belles recettes, et tout eût été à souhait pour Zézette si un petit nuage ne fût venu altérer cette belle tranquillité dont elle avait été si longtemps privée.

Elle s'aperçut qu'une hostilité sourde menaçait d'éclater entre Jean et le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimité augmentait avec le jeune homme et il fut avéré pour elle que Tabary en prenait ombrage. Le mobile n'en devint bientôt pour elle que trop évident.

Le fils de Louise était jaloux.

Depuis le fameux jour où, selon l'expression de la mère Tabary, Jean avait cessé de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regardée avec les mêmes yeux.

Était-ce calcul, était-ce passion?

Elle voulut d'abord attribuer les égards dont il l'entourait à la crainte qu'elle lui avait inspirée, mais il ne lui fut bientôt plus possible de conserver un doute.

Tabary poursuivait un but. Il avait dû se confier à sa mère, si elle en jugeait d'après les insinuations constantes de la vieille femme, qui ne perdait jamais une occasion de vanter les mérites de son fils, un garçon que de mauvaises fréquentations avaient jadis détourné du droit chemin, mais qui, depuis, s'était tant amendé!

Ah! la femme qui l'épouserait ne serait pas à plaindre! Et puisqu'on parlait mariage, n'allait-il pas bientôt être temps d'y songer?... Zézette si grande, si sérieuse pour ses quinze ans, était maintenant en âge...

Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zézette faisait la sourde oreille. Comment ces gens étaient-ils assez aveugles pour ne pas voir quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel dégoût elle subissait leur société.

Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui était odieux, mais c'était une nécessité,--la dernière--qu'elle subissait...

Quand donc en serait-elle délivrée? Elle n'existait réellement que pendant les longues heures qu'elle vivait dans la ménagerie, seule ou en compagnie de Giovanni.

Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les représentations terminées, avant de rentrer chez elle, une longue promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils marchaient lentement, heureux de se sentir l'un près de l'autre, s'entretenant de mille choses, parlant des mille détails du métier...

Lui, racontait à sa petite amie ses débuts difficiles, lui faisait part en termes mesurés, de peur de la choquer, de ses projets d'avenir...

Le jour où il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, combien il serait heureux d'abandonner cette vie de célibataire qui lui pesait plus qu'il ne pouvait le dire...

Combien il lui serait agréable, après les fatigues de la journée, de rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la soirée à côté de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... l'argent... ça ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il mettait le bonheur au-dessus de toutes les richesses...

Et Zézette ne répondait pas... Seulement elle laissait peser davantage son bras sur celui de son ami, toute à ses pensées intimes.

Il leur arrivait parfois au moment où elle se séparait du jeune homme pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin d'eux, dans l'obscurité, une ombre...

Tout d'abord, elle n'y prêta aucune attention, mais le même fait s'étant renouvelé le lendemain et les jours suivants, elle voulut en avoir le coeur net, épia les allées et venues de l'intrus, évidemment posté pour les surveiller et elle reconnut Jean Tabary.

--On nous observe! dit-elle tout bas à son ami. Je sais qui c'est!

Mais, bien que de son côté Giovanni eût deviné l'identité de cet étranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcèrent son nom.

Le lendemain, Zézette prit à part Jean Tabary:

--Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais pas de mal... et tu sais bien nos conventions.

Jean n'essaya pas de se disculper.

--Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis jaloux, répliqua-t-il avec franchise.

Zézette ne put s'empêcher de pâlir.

--Tu m'aimes, toi? fit-elle effrayée d'un pareil aveu.