Chapter 23
--Néron! Vendre Néron! Il est à moi, je le garde!
--D'abord, dit Jean qui avait été tout d'abord abasourdi par cette interruption à laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de la question... Je suis tuteur... et je suis maître... Il m'appartient de sauvegarder nos intérêts comme je l'entends.
--C'est possible! dit Zézette, bien que toutes tes innovations ne soient pas de mon goût, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me fâche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces bêtes que j'avais dressées et qui ne connaissaient que moi, j'ai laissé faire, tout en souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes... Aujourd'hui, tu veux m'enlever Néron... Ça ne sera pas! Je suis encore quelque chose ici.
--Un animal qui a mangé ton père!... dit Jean Tabary avec colère..
--Oui... malheureusement... et qui dévorera quiconque l'approchera, quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens à Néron... Il est né dans l'établissement, il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma rentrée devant le public, le jour où j'aurai l'âge... Du reste, ce jour-là bien des choses seront changées, je t'en réponds!...
--Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voilà une gamine entêtée! Écoute bien, Zézette, dans ton intérêt, je ne te conseille pas de faire la mauvaise tête avec moi... Tu as plus à y perdre qu'à y gagner... Sinon, j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te flanquerai le fouet...
--Viens-y donc! cria Zézette en se levant, les bras croisés.
Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermeté; on y lisait une résolution si arrêtée de ne pas se laisser traiter en gamine que Tabary se sentit à moitié vaincu.
--Écoute bien, Jean, ajouta la fille de François Chausserouge sur un ton qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus à perdre qu'à gagner en te contredisant...
--Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de colère.
--A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, très bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je ne répète jamais!...
Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un oeil enflammé, elle ajouta:
--Ne me force pas de parler!
Puis, sans attendre de réponse, elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane.
Les deux Tabary s'interrogèrent du regard.
--Enfin, dit Jean, après un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu dire? Y comprends-tu quelque chose?
--Moi, rien!... répliqua la mère. Pourtant... si elle savait?...
--Tu n'as jamais laissé seul son père avec elle? demanda le jeune homme dont le sourcil se fronçait.
--Jamais!... C'est égal... Il faut prendre garde et j'ai bien peur qu'elle ne nous donne pas mal de fil à retordre... En attendant, que vas-tu faire?
--Moi! passer outre! Je vends Néron!...
Il se leva, se promena un instant très agité, puis, brusquement:
--Après tout, dit-il, si elle sait quelque chose, à propos de Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela, qu'elle fasse attention à elle!...
--Pas d'imprudence! interrompit la mère Tabary, laisse-moi réfléchir et après... je trouverai peut-être un moyen...
Dès le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui avait été choisi pour composer le conseil de famille.
Zézette était allé se plaindre à lui. Il eut une longue conférence avec le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-être mieux ne pas se mettre à dos sa pupille et garder le lion.
Après tout, si vingt mille francs étaient une somme bonne à encaisser, la ménagerie, en perdant Néron, un lion célèbre, perdait une attraction unique.
Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite à son projet.
Le jeune homme se résigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut Louise qui lui en fournit l'occasion, à bref délai.
Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses pensionnaires, et que cette dernière, poussée à bout, avait quitté l'entresort, elle conçut l'idée de la remplacer par Zézette.
Comme elle s'attendait de la part de l'enfant à une résistance sérieuse, elle résolut de la brusquer.
--Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile... Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans l'entresort... Tu vas la prendre...
--Moi? demanda Zézette fièrement, oh! vous vous trompez, madame Tabary! Je suis la fille de François Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien à y faire.
--Fatma y est bien! En voilà une prétention! fit aigrement la mégère. Mademoiselle dédaigne de se montrer en public à côté de jeunes personnes qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur société n'est pas plus déshonorante que celle des quatre lions pelés de la ménagerie.
--N'importe! N'attendez pas cela de moi.
La mère Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les injures ne purent parvenir à faire fléchir la volonté de Zézette.
Les épreuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son père avait trempé durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte.
Le soir même, Louise Tabary rendit compte à son fils de ce nouvel incident.
--Vois-tu la mijaurée! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions à son égard des mesures sérieuses... Il faut la pousser à bout... A la fin, elle finira bien par être matée.
Mais elle se trompait dans ses prévisions. Zézette ne fit aucune concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de résultat que la première. Elle resta intraitable.
Dès lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces égards, plus de ces prévenances insolites qu'avaient affectés à son égard les Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait, c'était pour la pousser à bout et lui reprocher son entêtement...
Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mêmes ennuis se répétaient, les mêmes taquineries aggravées et attisées par la rancune de son tuteur.
Jean Tabary surtout montrait une âpreté, qui indignait les témoins habituels de ses méchancetés.
Zézette dévorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces efforts conjurés tendaient à la forcer à fuir loin de cet établissement qui était sien, à quitter ce couple que sa présence gênait et c'est justement pourquoi elle tenait à se montrer tenace, à ne rien céder de ses droits.
Aussi, comme un jour Fatma, révoltée du cynisme des Tabary, lui offrait simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu'à la ménagerie, jusqu'à l'heure de sa majorité, refusa-t-elle énergiquement.
--Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgré eux.
--Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu plus loin, voilà tout... Charlot, à qui j'ai raconté tes ennuis et qui maintenant, est à la tête d'un petit pécule, t'offre de le mettre à ta disposition... C'est de l'argent bien placé et il sera si heureux de t'être agréable!...
--Remercie-le de ma part... Peut-être aurai-je bientôt besoin de lui... ou plutôt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur lui?
--Comme sur moi!
--Merci!
--Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolérable.
--C'est à quoi je réfléchis... J'ai une défense toute prête. Mais j'ai besoin de beaucoup réfléchir...
--Peut-être pourrais-je donner un conseil...
--Jamais! Ce que j'ai à dire est trop grave... et nulle que moi ne doit être dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce n'est pas que je me méfie de toi... Mais je n'en suis pas maîtresse...
Les semaines se succédèrent sans qu'elle se sentit le courage de prendre une résolution définitive. Il vint pourtant un jour où sa situation devint si critique, où les exigences des Tabary devinrent si pressantes qu'elle dut se résigner à agir.
--Je ne sais pas, dit-elle à Fatma, comment les choses tourneront aujourd'hui... A tout événement, dis à Charlot de se tenir prêt.
Sûre de cet appui, elle s'adressa à Giovanni. Le dompteur, témoin discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir à la jeune fille, n'avait jamais laissé passer jusque-là une occasion de lui prouver sa sympathie.
Elle comptait bien trouver aussi de ce côté une aide effective, mais elle était loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent explosion dès la première question qu'elle adressa au jeune homme.
Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-là dirigé la conduite, aimait aujourd'hui Zézette. Rien dans son attitude n'avait toutefois laissé deviné la passion qui grandissait dans son âme.
Tout d'abord une pitié immense l'avait fait s'intéresser à cette enfant que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des Tabary, pour lesquels il avait dès le premier abord ressenti une instinctive aversion.
Puis cette pitié avait fait place à un intérêt dicté par le calcul. Zézette n'était-elle pas destinée à recueillir l'héritage de son père?
A présent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prévenances de la première heure par des procédés dont il devinait le motif un peu inavouable, son honnêteté naturelle s'était révoltée, et il eut souhaité pouvoir prendre ouvertement la défense de la jeune fille.
De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille de Chausserouge...
En quelques mois, Zézette, enfant lors du décès de son père, avait grandie, s'était complètement transformée...
Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La puberté aidant, en même temps que ses traits s'étaient accentués, la taille de Zézette s'était allongée... sa poitrine avait pris de l'ampleur..... L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup papillon, une jeune fille était née...
A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un éclat singulier, ses cheveux relevés en torsade, on lui eût maintenant donné dix-huit ans.
Elle était désirable... et peut-être était-ce à ce changement soudain qu'il fallait attribuer l'idée germée dans le cerveau de la mère Tabary, de la faire débuter dans son entresort...
Là, elle aurait pu oublier les dures leçons de sa jeunesse... Elle se fut trouvée en contact avec un monde nouveau, en but à des déclarations, à des tentations auxquelles elle n'eût peut-être pas résisté... Et c'eût été là une dérivation excellente...
Corrompue, dévoyée, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent détournée de ses devoirs, de ce qui avait été jusque-là le but de sa vie...
L'association Tabary n'aurait plus en rien à craindre de l'héritière, qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des comptes...
--Vous êtes témoin, Giovanni, dit Zézette, des traitements qu'on me fait endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous, serez-vous pour moi ou pour... eux?
--Pouvez-vous le demander, ma chère Zézette? dit le dompteur en saisissant la main de la jeune fille.
En même temps, il l'attira à lui, la regarda longuement dans les yeux:
--Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...
--Même de quitter la ménagerie, demain... s'il le fallait!
--Même de quitter la ménagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance à vous obéir aveuglément, sans même vous demander de raisons.
--Alors... dit Zézette, en baissant les paupières, vous m'aimez donc?
--Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me transporte... D'abord vous êtes belle... Vous êtes brave! Ah! je vous ai vue à l'oeuvre, le jour où votre pauvre père était aux prises avec Néron!... Je me suis dit ce jour-là, pour la première fois, que celui-là serait bien heureux qui parviendrait à se faire aimer de vous!
C'était la première parole d'amour qui résonnait à l'oreille de Zézette. Elle lui parut bien douce dans cet instant où elle allait aborder un entretien d'où peut-être allait dépendre sa destinée.
--Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien!... Merci!... Je vous dirai bientôt ce que j'attends de vous... Mais je veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi aussi, je vous estime pour votre courage et votre énergie!...
Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupéfait et charmé à la fois. En vain, il se creusa la tête pour découvrir le sens des paroles mystérieuses de la jeune fille.
Que pouvait être ce danger imminent, cette circonstance si grave qui avait forcé Zézette à s'ouvrir à lui, à requérir son aide...
Il ne trouva rien et se résigna à attendre que les événements lui donnassent la clef de cette énigme...
Toutefois, au moment d'agir, Zézette sentit une dernière hésitation. Certes, elle était résolue à braver Tabary, à lui jeter à la face le récit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, à le menacer au besoin de révéler ce forfait abominable, maintenant que son père mort était à l'abri de toute poursuite...
Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sûr de l'impunité, comptant sur le défaut de preuves?...
Quelle serait alors sa situation vis-à-vis de son ennemi, vis-à-vis de cette femme, Louise Tabary? A quelles représailles ne s'exposait-elle pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti?
Bien qu'elle fut décidée pour ne pas salir la mémoire de son père, à ne jamais révéler l'assassinat de Vermieux à la justice, il entrait dans son plan de laisser croire à Tabary qu'elle était disposée à le faire, s'il ne lui laissait pas désormais toute indépendance, s'il ne mettait pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle était l'objet.
Mais si Tabary, pour mettre à néant son accusation, prenait les devants et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matérielles pourrait-elle donner?
Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer après elle qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait pas inventé de toutes pièces, pour se venger, une fable destinée à perdre Tabary.
Voudrait-on croire que, même par un jour d'orage, Vermieux avait pu traverser le Voyage installé sur un parcours de deux kilomètres, de la place du Trône à la barrière de Vincennes, à dix heures du soir, en pleine fête, sans avoir été remarqué par aucun forain? Car tous le connaissaient.
L'hésitation de Zézette dura peu. Sa détermination était prise.
Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle parlerait!
Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution.
Justement Tabary, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour la centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir «travailler», elle se leva et toute frémissante de colère.
--Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon père vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il semblerait, à vous voir faire, que vous êtes désormais les seuls maîtres de la maison...
Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec sa mère un regard narquois:
--Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je n'ai jamais dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta majorité, c'est moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne administration de l'établissement... Tu n'auras le droit de me faire des reproches que le jour où je te rendrai des comptes... Quand tu auras vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser faire la leçon par une gamine...
--Et moi... je ne suis pas en train, répliqua Zézette, de me laisser tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais pas là!... Mais je vous connais trop bien et je saurai me défendre... toute jeune que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous me laissiez libre... indépendante...
Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.
Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le regard dur.
--Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as voulu... par respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer silence, j'en ai maté de plus malignes que toi!
--Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plaît? riposta insolemment Zézette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous ceux qui vous gênent... comme vous avez agi avec mon père, dont vous saviez l'état et que vous avez abandonné sans surveillance, sachant très bien qu'il abuserait de sa liberté... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais j'ai compris votre manège.. Je ne me suis pas laissée prendre à vos prévenances, aux égards que vous avez fait semblant de me témoigner... Ça n'a pas duré longtemps du reste... Aujourd'hui, je me révolte...
--Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pâleur subite envahit la face, tais-toi, ou je te...
Et, la main levée, il s'avança menaçant vers Zézette.
Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, décidée à tout.
--Frappe! dit-elle froidement, mais je te préviens, si tu ne me tues pas du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!
--Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien à craindre... on connaît ma vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer à moitié.
--Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux! articula Zézette, qui attendit l'effet de sa phrase.
La foudre éclatant dans un ciel bleu n'eut pas frappé les Tabary d'une terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un mot. La mère et le fils restèrent attérés sous le coup de cette accusation terrible.
Ainsi, une autre qu'eux possédait ce secret d'où dépendait leur liberté, leur vie...
Ils étaient à la merci de cette enfant qu'ils avaient rêvé de faire disparaître pour rester les seuls maîtres d'une situation si chèrement acquise.
En quelques secondes, un monde de pensées traversa leur esprit. Pour montrer tant d'énergie, pour parler avec tant de sûreté, elle devait ne pas être seule à connaître ce secret abominable...
D'autres qu'elle devaient être au courant de leurs machinations, de leurs infamies qui commençaient à l'envoûtement de Chausserouge par Louise Tabary, pour finir à l'assassinat de Vermieux...
D'autres, qui, prévenus, s'ils tentaient de retrancher ce témoin gênant, parleraient à leur tour et vengeraient Zézette...
Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?
Devait-elle la connaissance de l'attentat à une confidence _in extremis_ du dompteur plein de remords?
Avait-elle vu?
Ou possédait-elle une pièce, remise en mains sûres, attestant leur culpabilité?
Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver à connaître la vérité ou détourner les soupçons si, par hasard, l'accusation n'était encore basée que sur des soupçons?
Ce fut Louise Tabary qui, la première, recouvra la parole et trouva les mots qu'il fallait pour arracher la vérité sans se compromettre davantage.
--Ma chère Zézette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout émus... Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... Nous pouvons, tout en cherchant à soutenir nos communs intérêts, nous être parfois trompés... Personne n'est parfait en ce monde... mais notre conscience ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pensée que nous étions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons droit à une explication... Au besoin, nous l'exigeons...
--Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.
Zézette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.
Maintenant, elle était tranquille. Elle comprenait en entendant cette phrase embarrassée qu'elle avait frappé juste et que maintenant elle les tenait tous les deux à sa discrétion.
--C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! J'étais dans la ménagerie le jour où Vermieux, trempé de pluie, est venu demander l'hospitalité... Cachée dans la litière, près de mon poney, ajouta-t-elle en appuyant avec cruauté sur chaque mot, j'ai vu toute la scène... une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, quand je devrais vivre cent ans... Vermieux a été tué dans la caravane... J'ai vu mon pauvre père et toi, Jean, rapporter son corps, l'étendre sur l'étal... le découper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes yeux... et je suis prête à le raconter aux juges...
--Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tué... moi, j'ai découpé le corps de Vermieux?... Tu as rêvé!
--Je n'ai pas rêvé... Et je pardonne à mon père, parce que j'ai entendu la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnête toute sa vie, jusqu'à ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui l'a forcé, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du reste!... Toi, tu restes... Débarrassé d'un complice... tu veux encore te débarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne à ménager!...
--Je te ferai rentrer tes paroles infâmes dans la gorge, petite gueuse!
--Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes précautions... Si tu me touches du bout du doigt, demain je serai vengée!... Et mon père aussi!
Tabary laissa tomber ses bras. C'était là ce qu'il craignait... D'autres que Zézette possédaient son secret!
Il fut assez maître de lui toutefois pour maîtriser l'émotion qui le poignait et sur un ton railleur:
--Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi à des imaginations d'enfant? Jamais une de nos bêtes ne mangerait de chair humaine, quand même on leur en donnerait... Elles sont habituée à la viande de cheval!...
Tous tes dompteurs te le diront...
--Qu'importe! dit Zézette, s'ils se trompent! Alors, le lendemain du jour où Vermieux a été tué et dépecé, pourquoi le repas de la veille était-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il n'y a pas eu de représentation à minuit... Alors les animaux n'ont donc pas mangé cette nuit-là?
--Qui t'a dit?
--J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constaté... Ils ont constaté aussi que, cette même nuit, les employés, à leur arrivée, ont trouvé, contre l'usage, la ménagerie lavée et dans un état de propreté admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour faire l'ouvrage de leurs garçons de piste?... Tu n'as qu'à te rappeler la date... dont je me souviens, moi... C'était le second dimanche de Pâques, le jour même où Vermieux était attendu sur le Voyage... le jour même où a été signalé à la gare de Lyon l'arrivée du vieil usurier. Penses-tu encore que j'ai rêvé?.. Nous ferons les magistrats juges de tout cela...
--Zézette... Zézette!...
Mais Zézette, implacable, continua:
--Et les quinze mille francs ou à peu près que mon père devait encore à Vermieux... et dont on n'a pas trouvé trace... Et la subite opulence qui t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette ménagerie, dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense à tout cela... Par respect pour la mémoire de mon père, j'aurais gardé le secret... si, par ta conduite... par ta façon d'agir vis-à-vis de moi, tu ne m'avais forcé de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras... Je suis prête à accepter la lutte!