Zézette : moeurs foraines

Chapter 21

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Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait l'hypocrite résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui paraissait le hanter à toute heure sans qu'il s'en expliquât nettement, dès qu'une occasion propice se présenterait et il retombait dans une sorte d'indifférence, d'hébétude dont rien ne pouvait le sortir.

Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait la plénitude de ses facultés.

Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact de la vie matérielle; il restait des journées plongé dans une apathie effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses bêtes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire rasseoir.

Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son père, mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun étonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout le monde.

Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un médecin en train d'examiner son père.

Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui lui incomberait si elle persistait à garder son malade en charte privée.

Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le parti de faire revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où Chausserouge lui paraissait plus calme.

S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins l'inconscience du dompteur était bien constatée, il serait toujours facile de mettre ces divagations sur le compte de la maladie.

Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.

Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur lui son lion Néron.

--Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que Chausserouge a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait dévorer sûrement...

Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un soupçon germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie.

--Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours après son accident? demanda-t-il.

--Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre, mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de véritables actes de folie.

Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son diagnostic.

En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du crâne.

De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute responsabilité et oblitéraient sa raison.

--Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son inconscience un malheur irréparable en ouvrant par exemple la cage des fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, je m'adresserais au commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il recevrait les soins appropriés à son état... Je vais, si vous le désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens.

--Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses divagations.

--Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se retirant, et j'entends dégager ma responsabilité personnelle.

--Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!

Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une aggravation dans l'état de Chausserouge.

--Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, ça ne se remet pas. Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tôt que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas une existence de vivre comme une véritable brute, avec des idées fixes qui peuvent compromettre l'établissement tout entier et, pour nous, de rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir!

--Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait absorber, si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le laisserait aller dans la ménagerie... et se débrouiller avec Néron... avec Vermieux comme il dit, surtout si c'était la nuit!...

Jean Tabary regarda longuement sa mère.

--C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite arrivé!

Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia:

--J'ai faim!

--Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon vieux François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes choses.

--Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était étendu. Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau?

--Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère qu'avec deux ou trois jours de repos...

La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura:

--Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint d'une joie profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à dissimuler en pinçant les lèvres.

Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les émotions des entrées de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche à prendre avec Néron dans l'oeil duquel il fallait à jamais éteindre le regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perçait la toile de la caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie, étincelant et vengeur, jusque dans son sommeil...

Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui le hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes choses...

Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix de la mort de Néron!...

Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois plus heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le sentait, il renaîtrait à la vie...

Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait les épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, ainsi qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids...

Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pensée l'issue tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant les épaules et en se redressant d'un coup de reins:

--Oh! tiens, vois-tu... APRÈS... je serai léger comme une plume... Je sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...

--_Après_... quoi?... demanda Jean intrigué.

--Après... rien!... répliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme et en courbant à nouveau sa haute taille.

Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux de s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, qui voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se défier, dans tous ceux qui l'entourent.

Et pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et qu'on ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve à exécution:

--Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui?

--Très content!... Et le public lui fait fête!

Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être pris pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le soir, à l'heure où, le jour tombant, la ménagerie reste déserte, les employés s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, lorsque la représentation dernière terminée, chacun se retire pour aller se coucher ou souper dans un cabaret proche de l'établissement.

Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'être pincé, comme un enfant qui craint d'être pris en flagrant délit de désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que Louise veillait ou Jean Tabary.

S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilité première.

Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une fois.

Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!

On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary lui-même serait obligé de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui était complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de la présence détestée et menaçante de ce Vermieux de malheur!

Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait. A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui:

--Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... Je ne puis pas lui répondre!

Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin à la surveillance dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse réitérée qu'on lui avait faite de le laisser sortir après «deux ou trois jours de repos», il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de traiter de lubie la préoccupation qui l'avait obsédée jusque-là...

--Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais tout à fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient...

--Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... répliquait Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt notre bonne petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien précipiter... Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton rétablissement complet, sans crainte d'une rechute...

Mais elle ne se méprenait pas sur ce mieux apparent.

Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, ses mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était flagrante.

--Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est venu de le laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope, tant pis... ou tant mieux... à ton choix!

--Tant mieux! dit Jean cyniquement.

Le soir même, après dîner:

--Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper chez Oiselli... Te voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne resterons pas longtemps... à deux heures nous serons de retour... Je peux compter sur toi?

Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules:

--Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille... puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont des imbéciles!...

Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à tout jamais de l'obsession terrible.

Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui.

Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final, éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le dompteur eut un sourire.

--Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je serai là!

Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans son lit et feignit de dormir.

La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se préparer à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François.

Dès le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du vrai dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon l'habitude.

Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à être entendue de Chausserouge:

--Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!

Puis elle se pencha à l'oreille de son fils:

--Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement pour ce soir... filons vite!

Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être vus de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, ils s'introduisirent sous l'auvent.

De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger dans l'intérieur de la ménagerie.

Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans l'angle opposé une lueur scintilla.

Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'était introduit furtivement, une lanterne sourde à la main.

Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. Un instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons étaient soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations animales.

Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la ménagerie et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la cage de Néron.

Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait, l'oeil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.

Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout devant la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, d'une voix saccadée:

--C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons régler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il cane!

Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se gratta la tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne suffisait pas.

Un dernier coup d'oeil autour de lui.

Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne durerait guère.

On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et après, s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il serait dans la cage!

Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe de gaz qui courait en face des cages.

Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron et vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte d'entrée.

Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la cage, quand un cri retentit et un bras l'arrêta à son passage.

--Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!

C'était Zézette qui, couchée selon son habitude à côté du poney, avait suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au moment où il allait dépasser le seuil de la cage.

Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:

--Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!

Et il entra, la fourche en avant.

Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras, s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, renversa le malheureux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de se servir de son arme.

Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant de ses griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoires puissantes, quand de nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut!...

--Néron! ici, Néron!

Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait saisi par la crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, s'efforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son père, mais en vain...

L'imminence du danger décuplait ses forces. Elle criait d'une voix étranglée:

--A moi! à moi! au secours! Giovanni!

Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas sa proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta en travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, couvrant de son corps le corps de son père.

Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et se recula en grondant.

Elle se releva alors, le suivit et le força à se coucher.

--Lève-toi! papa! Lève-toi donc et sors!

Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi de sa mère.

Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre compte exactement de l'issue définitive; mais les cris de la petite fille l'avaient averti de la victoire du fauve.

--Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père! Je me charge du lion!

--Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un témoin pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au sauvetage de Chausserouge.

Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le lion, il tira comme il put et mit à l'abri des griffes le corps du dompteur.

Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont la caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire du fauve.

Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine... Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur l'oreiller, tandis qu'une pâleur de cire envahissait son visage. Les paupières entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une écume sanglante rougit les lèvres du dompteur.

Chausserouge était mort.

Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la cage du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. Le long de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.

--Tu es blessée? demanda Louise.

--Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée quand je cherchais à protéger papa!

Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur, qui pendait hors du lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières.

Cette mort... c'était pour elle l'expiation attendue et inévitable... Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire à sa tente:

-Laissez-moi! dit-elle.

Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son père que l'influence des Tabary avait perdu...

Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots hypocrites, racontait aux assistants terrifiés les détails de l'aventure abominable:

-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tête! Ah! je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le seul jour... Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de ceux-là!..

XIII

La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en même temps que le couronnement de leurs voeux les plus chers, un véritable soulagement.

L'auteur principal du crime dont ils étaient coupables tous deux, Jean et lui, avait disparu; le drame n'avait plus désormais qu'un témoin, et un complice il est vrai, Louise, mais celui-là, sûr et sur lequel on pouvait compter.

De plus, cette disparition mettait définitivement aux mains des Tabary l'établissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement en règle, ayant été déposé depuis quelque temps déjà chez un notaire.

Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le change au public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient guère. C'est à quoi ils ne faillirent pas.

Cette mort bizarre était du reste un nouveau prétexte à réclame. L'intervention héroïque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu sauver son père, avait contribué à empêcher que son corps ne fut mis en pièces par la bête furieuse, fut exploitée largement.

Des colonnes entières furent consacrées dans les journaux à ce fait divers peu banal.

Néron et Zézette devinrent les célébrités du jour. On vint des quatre coins de Paris contempler l'animal et l'énergique gamine.

--Ah! disait Jean à un reporter, si la Préfecture voulait donc m'autoriser à exhiber Zézette en public... avec son lion Néron! Quel succès!... Quelle fortune!...

--Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a échappé par miracle à la mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si heureuse.

--Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, dans la cage de Néron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion d'Androclès! je vous dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androclès est une gamine de douze ans! Ce fauve terrible qui se débarrasserait de n'importe quel dompteur aussi facilement qu'il s'est débarrassé de ce pauvre Chausserouge, respecte Zézette! il l'aime... il est avec elle caressant comme un chien... Je vous dis que c'est très étonnant... Les bêtes ont de ces sympathies ou de ces antipathies!

Tabary tint à déployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il dépensa sans compter pour rendre les obsèques du malheureux dompteur dignes du bruit qui s'était fait autour de cette mort.

Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux, suivit le convoi et accompagna le défunt jusqu'à sa dernière demeure.

Dès le retour, il fallut penser à prendre la détermination que comportait la situation des Tabary vis-à-vis de la petite fille.

Un conseil de famille fut réuni, composé de plusieurs forains notables, qui avaient été les amis de Chausserouge.