Zézette : moeurs foraines

Chapter 18

Chapter 183,839 wordsPublic domain

Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, elle venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur de son père?

Et qui sait?

Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il se doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se débarrasser de l'unique témoin de son crime?

Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable qu'elle débita d'une voix haletante, entrecoupée:

--Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient pas travaillé étaient déjà couchées... Quand j'ai vu qu'elles dormaient, je suis ressortie... J'ai pensé que malgré la pluie... il y avait peut-être une dernière représentation chez Decker... où on joue «Peau d'âne»... J'avais envie de voir... J'ai profité d'un moment où ça tombait moins fort... et j'ai couru près des colonnes de la place du Trône où Decker est installé... Mais c'était fermé... Alors j'ai voulu revenir, mais le tonnerre s'est mis à gronder... j'ai eu peur et je me suis cachée derrière un tour de toile... J'étais mouillée... j'ai eu froid... Quand je suis rentrée et que je me suis mise au lit... je grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voilà!

Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien.

--C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton fâché... Tu vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et demain il n'y paraîtra plus. Voilà ce que c'est que de désobéir à son père.

Et il s'éloigna après avoir embrassé sa fille, qui ne lui rendit pas son baiser.

--Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant rentrer.

--Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin, elle a un peu de fièvre nerveuse... C'est tout le tempérament de sa mère, cette sacrée gamine, la moindre imprudence la flanque par terre!

La vérité était que, depuis la mort d'Amélie, Zézette, habituée aux câlineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon dans lequel la laissait son père.

Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge désertait chaque nuit, on avait imaginé d'établir son lit dans la tente des pensionnaires de l'entresort, qui étaient censées veiller sur elle.

Mais elle avait à souffrir d'un isolement encore plus pénible. Les trois femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment où Louise rentrait dans sa caravane, et sûres dès lors de ne pas être surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient rejoindre, dans les hôtels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de rencontre, que leur avait fourni, dans la journée, le hasard des représentations.

Tout d'abord, elles avaient été gênées par la présence de l'enfant, mais Fatma qui, par ses prévenances, avait conquis, dès l'abord, le coeur de Zézette, s'était assurée de son silence, et bientôt elles avaient pu continuer leurs expéditions nocturnes.

Zézette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Négligée par son père, elle avait reporté sur ses bêtes toute l'affection dont elle était capable.

Une fois seule, elle se levait à son tour, parvenait en talonnant jusqu'à la ménagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin dans un petit nid, au milieu du fourrage, à deux pas de l'Etourdi, son poney.

Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la caresser et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses bêtes.

Parfois un rugissement la réveillait. Les yeux fermés, ses lèvres murmuraient le nom de la bête... qu'elle reconnaissait au son de sa voix.

--Tiens!... Rachel qui ne dort pas!

Et elle reprenait son sommeil à peine interrompu.

Chaque nuit, depuis que le veilleur avait été supprimé, elle répétait le même manège, ne regagnant la tente qu'à l'heure précise où les employés allaient arriver pour nettoyer la ménagerie et préparer la représentation.

Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient reposant très calme, dans son petit lit et prête à se lever.

Ces escapades étaient pour elle pleines de charme.

La ménagerie, c'était sa raison d'être; toutes les bêtes étaient ses amies; Elle respirait avec délices la senteur du foin au milieu duquel elle s'enfouissait, l'odeur âcre des fauves... Elle était là dans son élément. Là, elle oubliait tout, sa mère morte, ses chagrins de petite fille...

La nuit du crime, pendant que le service était terminé, elle était venue s'installer à sa place accoutumée, au moment même où dans sa caravane, le dompteur, aidé de son complice, dépouillait Vermieux après l'avoir assassiné.

Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les éclats de la foudre qui tonnait sans relâche. Elle avait fermé les yeux, puis tout à coup un son de voix l'avait éveillée et une lueur tremblante avait attiré son attention.

Soulevée sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son père, poussant l'étal sur lequel gisaient épars des membres humains... qu'ils distribuaient aux animaux!

Terrifiée par ce spectacle, elle avait été sur le point de pousser un cri... ce cri s'était étranglé dans sa gorge.

A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient d'elle...

Et voilà que tout à coup, au moment où ils étaient parvenus à cinq pas du fenil, en face de la cage de Néron, elle avait vu jeter à l'animal une cuisse décharnée, une cuisse humaine!...

Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqué sur l'étal un nouveau morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux!...

C'était le vieil usurier que les deux hommes avaient tué... et qu'ils avaient dépecé avant de le distribuer aux bêtes!...

Cette fois, son effroi avait surpassé ses forces... Ses yeux s'étaient voilés et elle était tombé sans connaissance au fond du petit nid qu'elle s'était ménagé.

Quand elle revint à elle, ranimée par l'haleine chaude du poney, qui promenait son nez sur le visage glacé de sa petite maîtresse, le jour allait poindre.

Elle rassembla ses esprits, frémit au souvenir du spectacle auquel elle avait assisté, bien involontairement, crut un instant avoir rêvé, mais la présence des deux hommes qu'elle vit à l'autre bout de la ménagerie, occupés à un travail dont elle ne put se rendre compte à cause de l'éloignement, la convainquit qu'elle ne s'était pas trompée.

Elle n'eut plus qu'une idée: se sauver, regagner la tente sans qu'on la vît.

Et elle y parvint en profitant d'un moment où son père et Jean Tabary procédaient, toujours à l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage extrême, occupée par les tigres.

Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se sentit étendue entre les draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la réaction qui s'opéra en elle, une fièvre la saisit qui ne la quitta plus jusqu'à l'heure où son père vint prendre de ses nouvelles.

Toutefois, et en dépit des recommandations de François, elle se leva dans l'après-midi.

Comme si la nature entière se réjouissait de la disparition de l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de foire.

On eût dit que le hasard taquin avait renoncé à tenir rigueur aux forains, maintenant qu'à leur insu ils n'étaient plus sous le coup d'un remboursement qu'il leur eût été, la veille, impossible d'effectuer.

Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de monde, même le jour de Pâques; jamais on n'avait réalisé d'aussi belles recettes.

Cette circonstance inspira à Jean Tabary quelques réflexions philosophiques:

--Dire que si nous avions eu ce temps-là hier, murmura-t-il à l'oreille de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain nous aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-être aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi de la même somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie d'un homme, tout de même! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas à dire! C'est la destinée!

Mais le dompteur n'était pas en train de philosopher. A mesure que l'heure s'avançait, une sorte d'inquiétude intime, sinon de peur, et qu'il n'avait jamais éprouvée avant d'entrer dans les cages l'étreignait et le rendait nerveux.

Quand, après le déjeuner, il descendit dans la ménagerie et qu'il passa devant les cages, il se sentit agité par un petit frémissement.

Il éprouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il ne s'expliquait pas.

Invinciblement, et quelque effort qu'il fît pour la chasser, la vision obsédante de la scène de la nuit revenait devant ses yeux.

Sur l'étal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans le regard de ces bêtes qui avaient dévoré le corps de l'usurier, il lui semblait retrouver le regard de la victime.

Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La vieille tradition des dompteurs lui revint en mémoire. La chair humaine avait un goût... et, quand les animaux en avaient mangé une fois...

Et ce Tabary qui avait passé outre, qui avait défié la légende, en donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile à manier, les plus gros morceaux!...

Avant de frapper les trois coups, il hésita...

Mais il songea que de l'autre côté de la cloison qui le séparait des cages tout un public attendait, un public comme il était déshabitué d'en voir à la ménagerie.

L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baigné de sueur, il fit effort sur lui-même et il heurta la porte du pommeau de son fouet.

--Passez! cria de l'extérieur Jean Tabary.

Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien d'insolite dans l'attitude des deux bêtes; alors, subitement, il recouvra son sang-froid.

Il eut honte de lui-même, et comme pour se punir de son instant de faiblesse, il redoubla d'audace.

Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les pourchassa à coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant une sorte de plaisir âcre à se venger sur elles de sa peur.

Et les exercices se succédaient; tous ses pensionnaires défilèrent devant lui, menés rondement, manoeuvrés avec une vigueur et une témérité à laquelle il ne les avait pas habitués.

Et le public enthousiasmé par cette furia dont il ne pouvait pas soupçonner le mobile, acclamait le dompteur à chacune de ses entrées de cage.

Énervé par la lutte, excité par les applaudissements, Chausserouge accomplit des prodiges.

Il lui vint subitement en tête de nouvelles idées qu'il eut la fantaisie de mettre immédiatement en pratique, et sa volonté réduisait les animaux affolés à une obéissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici.

Jean Tabary suivait d'un oeil étonné les péripéties émouvantes de ce duel.

--Mâtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui lui a secoué le sang! Mais quel succès!...

Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numéro. François devait terminer la représentation par les exercices habituels de Néron, le grand lion à crinière noire, dont l'âge avait fait le pensionnaire le plus redoutable de la ménagerie.

Pendant qu'on sablait à nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le dompteur dans le réduit où il attendait que tout fût préparé et qu'on eût introduit l'animal. François Chausserouge, l'oeil fiévreux, épongeait son front baigné de sueur.

--Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais, sois prudent, tout de même... avec Néron. Il n'entend pas la plaisanterie.

--Ne t'occupes pas de ça, riposta le dompteur, d'un ton saccadé, il faudra qu'il marche... comme les autres!

Un instant après, il se trouva face à face avec le lion. Mais Néron était aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilité qui exaspéra la nervosité de Chausserouge.

Ne pouvant contraindre l'animal à l'obéissance par ses moyens habituels, Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi dans un coin, les oreilles basses et grondant la colère, le couvait sournoisement du regard et il s'acharna sur lui.

Vaincu par la douleur, fasciné par l'oeil brillant de son dompteur, Néron bondit, sauta, lançant des coups de patte qu'esquivait à chaque coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrière.

A chaque audace nouvelle, à chaque attaque parée, le public, que passionnait cette lutte, applaudissait.

Enfin, épuisé, haletant, après avoir successivement accompli toute la série de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le poil hérissé, la gueule sanglante...

Alors Chausserouge s'avança au bord de la cage, salua la foule, puis rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Néron, saisit de ses deux mains les mâchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en avant, il introduisit la moitié de sa tête dans la gueule béante du monstre...

Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inouï de témérité.

Tout à coup, le dompteur se sentit pris comme dans un étau. Les mâchoires de la bête, détendues par son effort, se refermaient progressivement, les crocs s'enfonçaient, comprimaient les os du crâne.

Son corps eut un brusque ressaut en arrière, mais impossible d'échapper à l'implacable étreinte...

Dans cette seconde suprême, Chausserouge eut la conscience qu'il était perdu. Il fit appel à toutes ses forces, poussa un cri étouffé:

--A moi! Jean!

Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la puissance, il serra à l'étouffer la gorge du monstre.

Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le commencement de cette extraordinaire séance, se tenant prêt à porter secours à son associé, avait gardé à portée de sa main une barre longue et aiguë.

Il en porta, à travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce mouvement, se redressa d'un coup de reins.

Les crocs avaient creusé de chaque côté de sa face de larges sillons.

Bien qu'aveuglé par le sang, méconnaissable, il s'était aussitôt penché, rapide comme l'éclair, avait ramassé sa fourche et de nouveau avec rage, il était revenu à la charge. Le public debout, massé devant la cage, épouvanté, poussait des cris d'effroi...

En vain Tabary continuait à harceler la bête pour l'empêcher de se ruer sur son dompteur, et il clamait de toute sa force:

--En arrière! En arrière! Sors! on va t'ouvrir!

Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant à chaque coup la peau du fauve.

Hurlant de douleur, affolé à son tour, rendu furieux par la souffrance, saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'écrasant la tête contre les barreaux.

François sans relâche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant au hasard, comme un fou... Tout à coup, Néron poussa un rugissement formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la langue pendante. La fourche, poussée d'une main ferme, s'était enfoncée tout entière dans son côté.

Ce fut alors un spectacle horrible...

Comme s'il eût voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se soucier des coups de griffe que l'animal lançait dans le vide, le dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...

Enfin, les rugissements cessèrent pour faire place à des grondements étouffés, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre resta immobile baignant dans une mare de sang.

La frénésie du dompteur se calma immédiatement. Un voile passa devant ses yeux, il trébucha et tomba dans les bras des garçons de piste qui, debout derrière la petite porte, étaient entrés dès que l'animal, désormais sans mouvement, eût cessé de leur inspirer de la crainte.

Dès lors, ce fut dans tout l'établissement un tumulte indescriptible. Le dompteur était-il blessé grièvement?... Le lion était-il mort?

Jean Tabary, très émotionné par le spectacle auquel il venait d'assister, eut toutes les peines du monde à faire évacuer la baraque; puis, dès qu'il eut fait fermer l'auvent de la ménagerie, il courut à la caravane où l'on venait de transporter le blessé.

Déjà, un médecin qui s'était trouvé mêlé à l'assistance, s'occupait à lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, n'étaient pas graves.

Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, à demi évanoui, pansa les plaies béantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se lamentait.

--Je l'ai toujours dit! Il était trop brave! trop téméraire! Ça devait arriver!

--Ne craignez rien! répliqua le docteur. La convalescence sera longue, douloureuse, mais, dès à présent, je réponds de sa vie!

A côté du lit, Zézette considérait le blessé, l'oeil sec, comme si une pensée profonde la rendait indifférente à l'accident dont venait d'être victime son père.

Profitant d'un instant où on l'avait laissée seule, elle s'était levée, s'était glissée dans la ménagerie et enfouie dans la cachette d'où elle avait assisté la veille au dépeçage de Vermieux, elle avait suivi toutes les phases de la lutte d'où Chausserouge était sorti vainqueur, mais le visage en lambeaux.

Comme hypnotisée par ce spectacle, pas un cri ne s'était échappé de sa gorge, et maintenant dans sa petite tête s'agitaient des pensées confuses, nullement étonnée d'une issue qui lui apparaissait la suite logique du crime de la nuit.

N'était-ce pas le commencement fatal de la punition réservée aux criminels? N'était-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux?

Mais ni un mot, ni un geste, qui pût faire soupçonner à quiconque quelles idées contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle d'enfant. Elle n'éprouvait plus pour son père l'affection d'autrefois...

Il lui semblait que «son bon François» était mort et qu'il avait fait place à un homme méchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur, puisqu'il ressemblait à son père, mais pour lequel elle éprouvait une aversion instinctive.

Aussi, quand Chausserouge revenu à lui et apercevant sa fille assise à son chevet, l'attira à lui, en disant d'une voix lente:

--Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille!

Elle hésita avant de lui tendre son front.

Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'eût embrassée:

--Tu aurais été orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais été retrouver ta mère, si je n'avais pas eu la force d'abattre Néron... Mais Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise?

--Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je serai là, la pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, ça te fait mal et le médecin l'a défendu.

Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, Zézette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle et resta accoudée au lit de son père. Cette Tabary, elle la détestait... sincèrement, sans restriction!

Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement poussé Chausserouge à commettre un crime!

--Ah! celui-là, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa présence. Il était le mauvais génie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait pleurer sa mère! Et aujourd'hui n'était-il pas cause si elle ne pouvait plus aimer son père?

Cependant, Chausserouge, à qui revenait peu à peu la mémoire des faits, maintenant que la douleur légèrement calmée lui laissait un peu de répit, interrogea:

--Et Néron? Est-ce que je l'ai tué?

--Non, répondit Jean, mais il n'en vaut guère mieux.

--Ah! dit le dompteur en fermant les yeux.

Et il n'en demanda pas davantage.

En effet, aussitôt que les soins qu'on avait dû prodiguer à Chausserouge avaient laissé quelque répit, on s'était occupé de Néron.

L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le vétérinaire. Grâce à l'état de faiblesse du lion, qui respirait à peine, on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de paille hors de la cage centrale et l'établir dans une cage voisine.

Quand Tabary interrogea le vétérinaire sur l'issue probable de l'aventure:

--Je ne puis rien vous dire, répliqua le praticien, avec ces bêtes-là, on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent à la vie comme par enchantement... Leur nature offre tant de résistance... La grande difficulté ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-là ont beaucoup de mémoire et beaucoup de rancune. Il y aura à l'avenir, s'il en réchappe, de grandes précautions à prendre.

--Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...

--Peut-être!

--Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pièce de la ménagerie!

Dans la soirée, Chausserouge eut la fièvre. On dut faire revenir le médecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la diète, et dans la crainte d'un érysipèle, prodigua les antiseptiques, mais, après son départ et dès que la nuit fut complètement venue, la fièvre se changea en délire.

Très agité, le visage en feu, le dompteur prononça des mots sans suite.

--Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas à sa mère, il ne sait plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau...

On envoya Zézette se coucher et Louise Tabary déclara qu'elle se chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas où elle serait trop fatiguée, son fils la suppléerait. Bien lui en prit, car vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquiétantes proportions.

Chausserouge eut le cauchemar. Au moment où on le croyait assoupi, de terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa sur son séant, les pupilles dilatées, arracha d'un geste brusque l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fixé sur la porte:

--Néron! Voilà Néron! attends, sale bête! Tu ne veux pas... Tu ne veux pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! attrape!

Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. Puis, tout à coup, il poussa un cri:

--Ce n'est pas Néron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort! Il s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tête! Ma tête! A moi! Au secours! C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en!

Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour échapper à une étreinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il roulait sur son lit.

En vain, Louise Tabary et Jean consternés, craignant à chaque minute que ses cris n'eussent un écho au dehors, tentaient-ils de te calmer.

--Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi!

Chausserouge ne voulait rien entendre.

--Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il est là. Il ricane, tiens, là, dans le coin! Mais va-t'en donc, démon! C'est lui qui s'est vengé! C'est lui qui m'a fait mordre par Néron! Mais je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai!

Enfin, la voix s'éteignit dans sa gorge. Épuisé par cet effort, il retomba haletant sur son lit.

Louise épongea soigneusement le visage de François humide de sueur et de sang, humecta et rafraîchit les plaies à l'aide de compresses imbibées d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui subsista jusqu'au matin.

--Il a eu une nuit fort agitée, dit Louise au docteur, quand il revint prendre des nouvelles du malade.

--Alors il serait peut-être prudent de le faire transporter dans un hôpital ou une maison de santé... Il y serait plus aisément et plus efficacement soigné...