Zézette : moeurs foraines

Chapter 17

Chapter 173,856 wordsPublic domain

Tout d'abord la lionne ne prit pas garde à la présence du dompteur, mais au moment où il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranchées telles qu'elle devint inabordable.

Renversée sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant de douleur, puis tout à coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbée en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal.

A la fin, épuisée par ses efforts répétés, vaincue par la souffrance, elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et déchirante.

Le dompteur gui s'était tenu tapi dans un angle de la cage, put alors s'agenouiller auprès de la bête malade.

Il la caressa, tâta son rentre gonflé et brûlant, puis comme on apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle.

La lionne en lapa quelques gorgées, puis sa tête retomba inerte.

En ce moment le vétérinaire apparut.

On lui expliqua rapidement ce qui s'était passé; il examina à son tour la viande qu'il déclara malsaine, puis après un rapide coup d'oeil jeté à la lionne:

--Cette bête est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter la cage... Tout à l'heure, avant de mourir, elle aura une série de crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini, il n'y a plus rien à faire.

--Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se résigner.

--Trop tard! je vous dis, ça ne servirait à rien! Allons, sortez, sortez vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-être pas aussi pincés!

--Je l'espère bien! dit le dompteur, que cette dernière observation décida à obéir.

Il était à peine hors de la cage que la lionne, les yeux injectés, une bave sanglante aux lèvres, entra en agonie.

Elle bondissait dans l'étroit espace où elle avait été enfermée, se frappant la tête aux barreaux, roulant à terre, tordue par d'atroces convulsions.

A ses rugissements répondaient les rugissements des autres fauves et pendant un instant un concert effroyable résonna dans la ménagerie.

--Ah! non! je ne pourrai pas voir ça plus longtemps! fit Chausserouge.

--Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vétérinaire, je vous dis qu'elle est perdue.

Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment où la lionne ne bougeait pas, il passa le canon à travers les barreaux, le lui appuya contre une oreille et pressa la détente.

Le coup partit... la lionne frappée à mort fit un dernier bond, poussa un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...

--Et voilà dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil froncé par l'émotion, tout ça pour quelques kilos de charogne! Ah! un fameux métier que le métier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure bête de reproduction!

Immédiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il était encore temps.

Le vétérinaire était adroit; il prodigua le contrepoison que Chausserouge parvint à leur administrer et au petit jour, tout danger paraissait conjuré.

--Voilà une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir! grommelait François désespéré, oh! voir souffrir ses bêtes, c'est pire que si on souffrait soi même!

A ce moment, il sentit une langue chaude qui léchait sa main. Il se retourna.

C'était Mirza, sa chienne Terre-Neuve.

--Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-là? Oui, c'est vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux aussi?

Il courut à la caisse qui servait de niche à la petite famille et, presque aussitôt des miaulements rauques se firent entendre.

Penché sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurité, puis, peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent. Les cris étaient poussés par l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frères, dont les cadavres étaient déjà raidis.

--Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donné de la charogne à toutes les bêtes, même aux lionceaux!

--Mais est-ce que tu n'as pas recommandé de leur donner chaque jour un peu de filet...

--De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas de la charogne!... Ça va faire quinze mille francs!

Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui prodigua ne réussirent pas à le ramener à la vie. Il expira une heure plus tard.

En présence d'un tel désastre, Louise Tabary elle-même n'osait risquer aucune consolation.

En somme, c'était son fils le coupable; c'était lui qui avait commis cette gaffe, qui mettait la ménagerie à deux doigts de sa perte.

--Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voilà ce qui arrive quand on ne fait pas tout soi-même, ne cessait de répéter le malheureux Chausserouge.

A cet état de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer à calmer, succéda un abattement, une prostration dont profita Louise Tabary.

--Après tout, à qui n'arrive-t-il pas malheur? La même chose eût pu lui arriver, à lui Chausserouge, en personne!

--Ah! non, jamais! répliquait le dompteur, j'aime trop mes bêtes! On ne plaisante pas avec ça. Je me serais passé de manger plutôt que de leur donner de la carne! Ça coûte trop cher!

Le lendemain cependant, une réaction s'était produite et bien que toujours attristé par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires occupations.

Mais il ne permit plus à Jean de faire le marché et il se réserva désormais ce soin.

Sur ces entrefaites, Louise Tabary reçut une lettre du directeur de l'hospice où était soigné son mari.

Le bonhomme était fort malade et on invitait sa femme à se hâter si elle voulait le revoir vivant.

--Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de détachement extraordinaire.

--Oui, répliqua la mère d'un ton calme. Je sais bien que ça ne fera ni chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai trop à faire.

Mais lorsqu'elle arriva le lendemain à l'hôpital, le corps de Tabary, mort dans la nuit, était déjà étendu sur une dalle d'amphithéâtre.

--Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour mourir?

--Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il appelait: «Louise! Louise!»

--Il pensait à moi, c'est bien cela!

Et ce fut toute l'oraison funèbre de l'ancien photographe.

Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa famille fut déchiqueté, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en grand deuil, accompagnée de son fils, furieux de cette corvée, et de quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaillé avec lui.

--Ça m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement. C'est toujours comme ça! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et à son âge... Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini..

Le soir, elle dit en dînant à Chausserouge.

--Tu ne te figures pas le poids que ça m'ôte de dessus l'estomac! Quand je t'ai connu, t'étais marié, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'était pas bien ce que nous faisions là... que nous n'avions pas le droit d'être l'un à l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux... Ça me tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux.

Et, très froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre comme un squelette, qu'elle avait à peine reconnu là-bas, sur la dalle froide...

--Je me suis demandé comment j'avais pu m'attacher à ce magot-là!.. C'est vrai ça, vois-tu, quand je le compare à toi!...

Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait dire et laissait faire, flatté au fond de cette comparaison bizarre de la mégère.

La situation de la ménagerie ne s'était pas améliorée, au contraire, quand on arriva à Pâques. Il avait fallu accomplir des prodiges pour faire face aux frais journaliers.

Chausserouge congédia une partie de son personnel et promut Zézette, qui venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissière. C'était elle qui tenait le contrôle pendant les représentations.

Pendant la semaine sainte, il s'installa à sa place habituelle sur l'avenue de Vincennes. La saison était avancée, et le soleil brilla pendant tout le temps que dura le montage de la ménagerie. Les arbres avaient déjà des jeunes pousses et tout faisait prévoir que la fête serait favorisée par une température exceptionnelle.

--Qu'est-ce que je te disais, déclara triomphalement Jean Tabary, c'est la foire du Trône qui va nous recaler...

--Je le souhaite, répondait Chausserouge, car nous en avons rudement besoin.

Mais dès le jour de Pâques, Jean dut convenir qu'il s'était trop hâté dans ses prévisions.

Une pluie torrentielle éloigna le public et c'est à peine si les baraques, durant une accalmie, purent donner une seule représentation.

--Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce n'est qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain!

Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au beau. On passait par des alternatives de chaleur écrasante et de véritables déluges. L'eau transperçait les bâches, détériorait l'installation intérieure et toujours le public rétif s'obstinait à ne pas tenir compte des réclames habiles que répandait à profusion dans Paris le syndicat des forains.

Bref, ce fut la campagne la plus désastreuse qu'eut jamais entreprise Chausserouge.

La misère régnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres saltimbanques obligés de s'adresser à l'Assistance pour donner du pain à leurs familles.

De plus, on touchait à une époque redoutée de tous les débiteurs de Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la fête, chaque année, pour réaliser celles de ses créances, venues à échéance. Et cette fois, personne n'était en mesure de faire face aux obligations contractées.

Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain s'attendait à se voir obligé d'abandonner en paiement un matériel chèrement acquis et peut-être la caravane paternelle...

Et après que faire?

On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du Théâtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait exécuté, lors de sa dernière apparition sur le Voyage il qui mourait littéralement de faim avec ses petits.

Le second dimanche de Pâques survint, puis le lundi s'écoula, puis le mardi, puis le mercredi...

Les forains intéressés restèrent pleins de stupeur.

L'échéance était passée et pour la première fois de sa vie, Vermieux n'avait pas paru!

XI

Le lendemain de l'arrivée de Vermieux à Paris et de sa descente dans la ménagerie, le petit jour trouva debout François Chausserouge et Jean Tabary.

Ils avaient passé le reste de la nuit à faire disparaître les traces de leur crime et rien ne subsistait qui pût faire soupçonner qu'un drame terrible s'était passé dans l'enceinte de la baraque.

Les cendres des habits de la victime avaient été dispersées.

Les quelques débris d'os qui avaient été recueillis dans les cages avaient été enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la toile; les taches de sang avaient été effacées.

Derrière les barreaux, les animaux repus somnolaient.

Après l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balayé l'horizon et chassé les derniers nuages.

Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, séchant la terre et donnant à la sève une vigueur nouvelle.

Une véritable journée de printemps s'annonçait.

François Chausserouge, pâle, les traits tirés par les émotions de la nuit, assistait en silence à ce réveil de la nature.

Il se sentait peu à peu revivre; son courage s'affermissait maintenant qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles, à la lueur de la lanterne, l'ombre menaçante du vieil usurier.

Jean Tabary était gouailleur, comme d'habitude. La réussite de son plan si rapidement conçu, si heureusement exécuté, l'absence de tout péril le rendait guilleret.

A six heures du matin, la ménagerie était nette et luisante de propreté.

Tout était en ordre.

--Tout de même, dit-il, il faut avouer qu'à quelque chose malheur est bon... Si la misère ne t'avait pas contraint de renvoyer récemment la moitié de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garçon de piste qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous débarrasser de l'autre...

--Mais les autres employés, qui couchent dehors et qui viendront tout à l'heure pour le ménage des bêtes, ça ne leur paraîtra pas louche de trouver leur travail fait?

--Ça, j'en fais mon affaire! répliqua Jean Tabary. En attendant, je te conseille de te débarbouiller un peu... C'est inouï ce que tu as une sale tête.

Chausserouge était en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau quand les employés arrivèrent.

Jean Tabary les réunit autour de lui:

--Il y a longtemps, déclara-t-il, que je me plains du travail... Tous les jours, quand nous descendons à la ménagerie, nous trouvons sans cesse quelque chose à redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous montrer l'exemple... Voilà comment je veux voir tous les matins la besogne faite... Examinez-moi ça et tenez-vous le pour dit!

Puis il rejoignit Chausserouge et l'entraîna chez le prochain marchand de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un verre de marc, la boutique était déserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer tranquillement.

--Ce n'est pas tout ça, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons de l'argent, comment expliquer cette fortune subite à Louise... pour qu'elle n'ait pas de soupçons?

Jean Tabary haussa les épaules.

--Ce sera bien simple... Tout à l'heure, quand nous aurons fini de boire notre verre de schnick, nous allons rentrer à la caravane et nous lui raconterons tout bonnement la chose.

François Chausserouge sursauta en devenant subitement très pâle.

--Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou!

--Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement Jean.

--Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, elle m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... quand elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis un assassin!...

Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras.

--Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets, puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui concerne Louise, tu me fais l'effet de ne pas la connaître... C'est une femme qui a les idées larges et une femme sûre dont l'avis sera précieux en la circonstance... Maintenant que nous avons gagné la partie, nous ne pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon conseil et si nous l'écoutons, elle qui est désintéressée dans la question et qui, par conséquent, envisagera la situation plus nettement que nous ne saurions le faire, nous sommes sûrs de ne jamais nous trahir ni être trahis.

--Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas?

--Elle nous aurait encouragés dans notre entreprise, si elle eût pu la prévoir.

--Eh bien! J'aime mieux ça! prononça Chausserouge, que l'idée de trouver dans sa maîtresse une alliée ragaillardissait.

Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!

Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil n'était pas venu chasser l'obscurité, il redoutait de voir disparaître de nouveau l'astre brillant.

Peut-être avec l'ombre, ses terreurs renaîtraient-elles et eût-il pu les cacher à Louise, dont il partageait la couche!

Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait complice; elle serait là à toute heure pour le réconforter, chasser les fantômes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, peut-être, reviendraient troubler son sommeil.

Il lui semblait que la part de responsabilité qu'assumerait sur sa tête Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant la sienne.

Et il ne put se tenir de répéter encore:

--Eh bien, oui! j'aime mieux ça!

Il se leva, appela le garçon et régla la consommation, voulant partir tout de suite.

--Oh! Oh! comme tu es pressé! dit Jean en riant de cette hâte subite.

--Oui!... finissons-en... Ça sera un poids de moins!... Comme ça, après, il n'en sera plus question!

Quand ils arrivèrent à la caravane, Louise Tabary était levée.

Déjà, très étonnée de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir pas rencontré son fils, elle était descendue à la ménagerie pour demander des nouvelles.

Peut-être un nouvel accident était-il survenu qui avait nécessité leur présence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prévenue?

On l'avait rassurée tout de suite.

Les employés à leur arrivée avaient trouvé le patron et Jean en train de nettoyer la ménagerie; tous deux venaient de sortir.

Assurément ils ne devaient pas être loin.

--Ah! vous voilà, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai été inquiète toute la nuit! Où diable avez-vous passé votre jeunesse? En voilà une conduite!

--Ferme la porte, dit Jean sans répondre et en s'asseyant près de la table, nous avons à parler sérieusement.

Et quand elle eut obéi:

--Maintenant, prends un siège et écoute-nous tranquillement.

Il tira de sa poche son portefeuille, étala sur la table les billets de banque qui représentaient sa part, puis:

--Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opération commerciale... Tout ceci est à moi... Chausserouge en a autant... Voilà de quoi nous remettre à flot...

Louise Tabary devint subitement très sérieuse.

Tour à tour elle considéra son fils, puis le dompteur, comme pour lire dans leurs regards. Tous deux restèrent impassibles.

Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.

--Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?...

--Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary.

Et il ajouta avec un rire gouailleur:

--Mort et enterré!

--Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez...

--Nous l'avons tué, simplement, déclara le jeune homme.

Et sans se départir de son calme, il conta la nuit passée dans la ménagerie, n'omettant aucun détail: l'arrivée de l'usurier, venant de la gare de Lyon et s'abritant dans l'établissement, l'idée subite qui avait frappé les deux complices et la façon dont ils l'avaient mise à exécution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la réussite complète du plan qui avait été conçu.

Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa maîtresse, cherchant à deviner les sentiments que faisait naître en elle le terrible récit, s'attendant peut-être à une explosion d'indignation. Il lui sembla qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander tranquillement:

--Au moins, êtes-vous sûr que nulle part la présence de Vermieux n'a été signalée avant son arrivée à la ménagerie?

--Parbleu! dit Jean, et c'est lui-même qui a pris soin de nous renseigner. Il n'a pas vu une âme depuis la gare de Lyon où, comme toujours, il était arrivé à l'improviste, sans avoir annoncé à personne son retour.

--Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaillé et je vous en fais mon compliment! proclama la mégère.

--Alors, bien sûr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirât une telle horreur...

--Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre jour que je me creusais la tête pour trouver une façon d'estamper ce vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dévaliser... J'avoue que je n'aurais jamais osé vous conseiller un moyen aussi radical, mais puisque l'occasion s'en est présentée, et que vous l'avez saisie, je ne puis que vous féliciter hautement. Je n'appelle pas ça un crime, j'appelle ça une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois à ce vieux brigand, toutes ses canailleries passées. Vous avez, en même temps que les vôtres, payé les dettes du Voyage tout entier... Ce sont les confrères qui vont être épatés de ne pas voir rappliquer Vermieux avec sa sacoche!

Et Louise ne put s'empêcher d'éclater de rire.

--Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge qu'elle attira près d'elle, bien souvent tu as manqué d'énergie, mais l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien que pour ça!

--Merci! dit le dompteur, à mon tour de te dire ce que nous avons décidé, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout en restant maître de la plus grande part de la ménagerie, puisque mon apport est plus considérable, je prends officiellement ton fils avec moi... Nous régulariserons notre situation en passant un acte devant notaire, dès que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est dès à présent chose convenue.

--Alors, tous les bonheurs le même jour! Plus de dettes! De l'argent! Mon fils établi définitivement... devenant patron!... Et c'est à toi que je dois ça... Je ne t'en remercierai jamais assez!

Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues.

--Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dîner par là-dessus et il n'y paraîtra plus...

Puis, comme si un soupçon nouveau lui traversait la cervelle:

--Vous êtes bien sur qu'il n'y avait personne dans la ménagerie quand vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne?

--Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les épaules.

--On n'a rien entendu du dehors?

--Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde était d'accord... jusqu'aux bêtes qui réclamaient de la pâture... Il fallait qu'il y passe... Sa dernière heure avait sonné... Ce n'est pas notre faute... Nous n'avons été que des instruments...

--Qui ont obéi à la destinée! dit le superstitieux Chausserouge, heureux de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre à calmer le cri de sa conscience.

Puis, comme l'heure du repas approchait:

--Maintenant, les enfants, vous savez, assez causé. Nous n'avons plus rien à nous dire... Il ne s'est rien passé et nous ne savons rien.

Elle se pencha hors de la caravane et appela:

--Fatma, dis à Zézette de venir déjeuner.

Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la tente qui avoisinait la caravane.

--Mâme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zézette, elle est toute drôle, ce matin!

--Elle est malade? demanda le dompteur vivement.

--Je ne sais pas... Elle est couchée... elle ne se plaint pas et elle a les yeux grands ouverts.

Chausserouge descendit et entra dans la tente.

La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque soir,--depuis que son père avait élu domicile chez Louise Tabary--à côté de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort.

Elle avait le visage empourpré, les yeux cernés, les mains brûlantes.

A l'aspect de son père, son regard se mouilla, tandis que ses traits se contractaient. Sans doute la vue de son père renouvelait en elle les émotions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, car un tremblement convulsif secoua tout son corps.

Chausserouge s'était assis, très tendre et très caressant, auprès de sa petite fille. Il lui tâta le pouls qui lui parut agité.

--Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zézette?

Elle regarda fixement son père, comme pour se demander si elle n'avait pas été l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable.

Cet homme, si bon, si doux, était-il bien le même, qu'elle avait vu, la nuit précédente, distribuant à ses bêtes, des lambeaux de chair humaine?

Elle avait envie de lui crier:

--Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rêvé! Tu n'es pas un assassin!

Mais elle se contint et balbutia:

--J'ai eu peur... cette nuit!

--Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncèrent. Peur de quoi?

Elle fit un effort sur elle-même:

--J'ai eu peur de l'orage.