Zézette : moeurs foraines

Chapter 16

Chapter 163,839 wordsPublic domain

--Que veux-tu, ma pauvre Zézette, nous sommes maintenant trop pauvres pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, dit Chausserouge à sa fille, le jour où il donna livraison de l'éléphant. Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les autres. Quand tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de travailler, nous gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!...

--Et nous le rachèterons, dis, papa!

--Oui, ma fille, je te le promets.

En effet, Amélie que les fatigues du voyage avaient exténuée, contribuait pour une large part à augmenter les dépenses ordinaires de l'établissement.

Elle était si malade à son arrivée, qu'il avait fallu la transporter à l'hospice Dubois; là, les bons soins l'avaient remise sur pied et elle avait insisté pour ne pas prolonger dans la maison de santé un séjour coûteux, mais de continuelles rechutes mettaient périodiquement sa vie en danger.

--Le coffre est usé..., la phtisie accomplit lentement, mais sûrement son oeuvre, avait déclaré le médecin à Chausserouge, tout ce que la science peut faire maintenant, c'est d'alléger les souffrances de votre femme, qui est perdue irrémédiablement.

--Je tiens, avait répondu le dompteur, à ce que vous ne négligiez rien... Je veux n'avoir rien à me reprocher.

On eût dit qu'il voulait faire oublier à la malade, par les soins dont il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait abreuvée.

Sous le coup de tant de préoccupations et d'ennuis de toutes sortes, sa passion pour Louise Tabary avait reçu une rude atteinte, et s'il avait renoué avec elle, du moins depuis son retour, il apportait dans ses relations une discrétion à laquelle il n'avait pas accoutumé sa femme.

Amélie, elle, avait tout oublié, et ne voulait rien voir. Elle se rendait compte de son état, et elle ne retenait que les preuves d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer.

Elle savait la gène dans laquelle il se débattait, les privations qu'il s'imposait pour faire face à toutes ses obligations et elle admirait trop ce dévouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher ses faiblesses.

Cette existence pénible, au jour le jour, se prolongea des mois, sans qu'aucune amélioration se produisit, sans que Chausserouge pût concevoir, dans un avenir même éloigné, l'espérance de relever ses affaires.

Zézette grandissait et prenait de l'âge; elle restait l'unique et dernière consolation de la moribonde.

Bien que ne pouvant être d'aucune utilité, puisque le dompteur s'était vu refuser, par la Préfecture, l'autorisation de la faire paraître, elle travaillait sous l'oeil de son père, acquérant tous les jours une expérience et une hardiesse nouvelle. Elle était raisonnable comme une grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants de son âge et sa vocation, depuis qu'elle avait débuté, s'était affirmée.

--N'aie pas peur, va, maman, disait-elle à Amélie, durant les longues heures qu'elle passait à la veiller, je saurai vous récompenser tous les deux de toutes vos peines... Quand je serai plus grande, je me charge de vous faire oublier vos chagrins d'aujourd'hui... Nous redeviendrons riches... Tu verras et tu seras fière de ta fille...

--Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai te voir, ma chère petite, répondait la pauvre mère avec un sourire douloureux.

--Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons si bien, papa et moi, que tu reviendras à la santé... Je ne veux pas, entends-tu, t'entendre dire de ces vilaines choses.

Mais Amélie secouait la tête:

--A l'automne, tu n'auras plus de petite mère... Promets-moi alors de rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton père. Il ne faut pas qu'il ait jamais à se plaindre de toi.

Amélie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint un moment où les alternatives de mieux qui venaient à chaque instant rendre à Chausserouge une lueur d'espoir, cessèrent tout à fait.

La malade maigrissait à vue d'oeil, sentant de jour en jour ses forces décroître. Bientôt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne dût plus songer à se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa petite fille redoutaient une issue fatale.

Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient froide et quasi-inanimée des heures durant. Quand elle revenait à elle, elle promenait autour de son lit un regard éteint, comme si elle fût étonnée elle-même de revoir le jour.

Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et:

--Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix à peine perceptible.

Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient à travers la petite fenêtre de la caravane, elle se sentit plus forte, plus désireuse de vivre que jamais.

--J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... une poire ou un raisin...

Zézette se leva et présenta une superbe grappe à sa mère, qui commença à manger avec avidité.

--Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! Ça fait du bien où ça passe! Ça éteint l'incendie que je sens là-dedans!

Mais dès qu'elle eût fini, une oppression la saisit; suivie d'une quinte de toux terrible:

--Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me déchire la poitrine!

On manda le médecin, qui examina la malade...

Puis il prit Chausserouge à part:

--Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera pas la journée.

Lut-elle l'arrêt qui venait d'être prononcé sur le visage de son mari, ou bien sentit-elle la mort étendre ses voiles sur elle, toujours est-il qu'Amélie comprit que son heure était venue.

Elle fit venir sa petite fille, François, les deux seuls êtres qu'elle aimât au monde, elle les regarda longuement, comme si elle eût voulu fixer à jamais leur image dans sa mémoire.

Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille à elle, elle l'embrassa, puis d'une voix pareille à un souffle:

--Aime-la bien! dit-elle à Chausserouge, soigne-la bien!... Et toi, mon enfant, ajouta-t-elle en s'adressant à la petite fille, sois le bon ange de ton père... Console-le dans ses peines... Que j'aie au moins en m'en allant... la pensée... que quelqu'un veille et me remplace auprès de lui... Adieu!

Elle ferma les yeux, tourna la tête, ses doigts se détendirent et elle fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.

A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait à l'horizon, Amélie Collinet s'éteignit doucement, après une agonie de deux heures.

Bien que ce fût là un dénouement prévu, attendu depuis longtemps, Chausserouge ressentit une douleur profonde.

Par le vide qu'il se sentit tout à coup au fond du coeur, il comprit quelle grande place, malgré le rôle effacé que paraissait jouer la jeune femme, Amélie tenait dans son existence.

C'était au fond son égoïsme d'homme faible qui se révoltait. Ce qu'il perdait aujourd'hui, c'était la compagne fidèle qui trouvait toujours une parole d'encouragement après chacun de ses malheurs, qui s'était toujours efforcée de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui épargnant mille soucis.

Maintenant qu'il allait être réduit à ses propres forces, seul pour penser à tout, même aux détails intimes de la vie de forain, puisque Zézette, qui atteignait à peine sa douzième année, était trop jeune pour qu'il pût s'en remettre complètement à elle, la caravane allait lui sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'étendue de sa perte.

Repassant ensuite dans sa mémoire la conduite qu'il avait tenue, depuis son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger à une créature si douce, si dévouée, un pareil martyre...

Il se souvint avec horreur de ce jour où il avait osé lever la main sur elle, là-bas, sur cette esplanade des Invalides où elle avait, en plein hiver, passé des heures à l'attendre?

N'était-ce pas là qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait aujourd'hui?

Ainsi il était la cause de cette mort, qui venait mettre le comble à tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relâche...

Certes, elle le lui avait répété bien souvent, durant le cours de sa longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses brutalités... Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour mériter ce pardon?...

Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces réflexions sombres auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit où reposait la pauvre Amélie, dont il avait pieusement fermé les yeux, par l'arrivée de Zézette.

La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'était cachée pour pleurer. Par un effort de volonté, elle était parvenue à recouvrer un peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle avait faite à sa mère, elle venait consoler François Chausserouge.

Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son épaule la tête de l'enfant, et longtemps confondus dans une muette douleur, le père et la fille restèrent embrassés.

Dès que le bruit de la mort d'Amélie se fut répandu sur le Voyage, Jean Tabary, après avoir rendu ses devoirs à la morte, ainsi que tout le personnel de la ménagerie, courut prévenir sa mère.

Quelle conduite allait-on avoir à tenir désormais?

Depuis longtemps, Louise avait louvoyé, fait des concessions pour ne pas paraître entrer en lutte avec la femme légitime, dont elle avait prévu la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait réussi à faire taire les derniers scrupules de François Chausserouge, avec la faiblesse duquel il avait fallu compter.

Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant qu'elle avait déblayé la route, la Tabary n'avait plus à redouter l'influence hostile. C'était à elle de regagner le terrain perdu.

Louise Tabary avait réfléchi depuis longtemps à l'éventualité qui se présentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de campagne tout dressé.

--Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu'à marcher, Chausserouge est à nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls conseillers. Il s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en charge, de ne laisser prendre à personne la place que nous occupons. Une fois maîtres de la place, la ménagerie marchera, je t'en réponds... Tu sais que je m'y entends.

--Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire?

--Rien. Règle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je suis de bon conseil.

Elle s'habilla et se rendit à la ménagerie.

--Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la main au dompteur.

Chausserouge, accablé, lui montra sans répondre la couche mortuaire.

--Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement pitoyable, pour t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on reconnaît ses amis.

--Merci! balbutia François.

--Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs à rendre à la défunte...

Puis remarquant Zézette qui pleurait silencieusement dans un coin.

--Chère enfant! dit-elle en l'attirant à elle, ne pleure pas... Nous aurons soin de toi!

Mais la petite fille, comme si elle eût conscience d'avoir affaire à une ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant:

--Laissez-moi, madame!

Les obsèques eurent lieu le lendemain.

Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de forains.

Les diverses formalités qui accompagnent ordinairement les funérailles ne pouvant avoir lieu à l'intérieur, vu l'exiguïté des caravanes, se font dehors, au milieu d'un cercle inévitable de curieux.

Chausserouge avait fait tendre de noir la façade de sa roulotte et, tandis que les employés transformaient la voiture en chapelle ardente, le cercueil de chêne gisait à terre, près de l'escalier mobile, attirant tous les regards. Il resta là, exposé à la vue des passants, jusqu'à l'heure de la mise en bière.

Tous ces aménagements, tous ces préparatifs se faisaient en hâte, sans recueillement, comme une besogne qu'on expédie.

Quand vint le moment où, l'heure approchant, il fallut prendre les dernières dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la roulotte et, s'adressant à un collègue resté en bas:

--Passe-moi la boite! cria-t-il!

Et un instant après, on entendait très distinctement, au milieu des sanglots étouffés, les coups de marteau assujettissant le couvercle pour permettre de le visser ensuite plus facilement.

Puis à un signal du maître des cérémonies, le cortège, composé de tous les forains présents sur le Voyage, s'ébranla, fit une station à l'église prochaine, et se mit en marche de nouveau, après une cérémonie écourtée, se dirigeant vers le cimetière de Bagneux.

La course était longue; la tête du convoi pressait le pas, en sorte que la queue s'allongeait indéfiniment, les derniers suivant avec peine.

Quant la cloche du gardien annonça l'entrée, dans le champ funèbre, du corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les fleurs, la foule des assistants était réduite de moitié.

L'autre moitié était restée en route; on la retrouva à la sortie, déjà attablée à la porte des marchands de vin.

Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amélie à sa dernière demeure, revint, appuyé sur le bras de Jean Tabary et donnant la main à sa fille Zézette, qui, elle aussi, avait tenu à conduire le deuil à côté de son père.

Toutefois, à partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le spectacle attristant de sa femme agonisant, puis étendue morte sur ce lit où elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu d'énergie.

Cet homme fort, brutal, était un impressionnable. De là, sa versatilité, sa faiblesse, sa tendance continuelle à subir l'influence d'autrui.

C'était ce qu'avait si bien compris Louise Tabary.

Essayer d'entrer en lutte avec Amélie à l'heure où déjà condamnée, elle ne pouvait plus qu'exciter la pitié du dompteur et par là provoquer des remords dans l'âme du mari, c'eût été une mauvaise tactique.

Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle était plus misérable avait disparue, elle restait seule maîtresse de la volonté de son amant qui, n'ayant rien compris à ce manège savant, lui savait gré de l'abnégation qu'elle avait semblé montrer. Il était prêt maintenant à lui prouver sa reconnaissance.

Et ce que Louise avait prévu et espéré arriva; plus que jamais, il devint son esclave.

Quinze jours après l'enterrement d'Amélie, à son insu et sans qu'il s'en rendit compte, il n'était déjà plus le véritable maître de son établissement.

Tout d'abord, et sous prétexte de le soustraire à des souvenirs douloureux, Louise Tabary l'avait décidé a élire domicile dans sa caravane à elle.

Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude, accueillit l'idée avec empressement, ne devait avoir dans le principe qu'un caractère provisoire; l'habitude ne tarda pas à la rendre définitive.

Zézette fut logée dans la caravane réservée aux «sujets» de l'entresort et confiée spécialement aux soins de l'une des pensionnaires.

Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prévenante; Jean recherchait tous les moyens d'effacer le passé du souvenir de son ami, si bien qu'un mois ne s'était pas écouté que le dompteur avait recouvré sa bonne humeur, oublié la défunte et se fût trouvé le plus heureux des hommes si les affaires eussent été plus florissantes.

Mais la gêne persistait et il ne parvenait qu'avec peine à joindre les deux bouts.

--Enfin, disait-il, je suis tout de même heureux, au milieu de mes peines, d'avoir trouvé à point nommé une nouvelle famille qui me soigne, me dorlote... La tranquillité intérieure, ça aide joliment à supporter les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperçois, moi, dont la vie s'est écoulée, depuis la mort de mon père, dans des tracas de toutes sortes.

De là, à accuser Amélie d'avoir été la cause indirecte de tout ce qui lui était arrivé de malheureux jusqu'à ce jour, il n'y avait qu'un pas et ce pas fut rapidement franchi.

Mais alors, s'il perçait quelque amertume dans ses paroles, il était aussitôt interrompu par Louise;

--Tais-toi! C'est mal ce que tu dis là! déclarait-elle d'un ton sévère, la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle était plus à plaindre qu'à blâmer... Ce n'était pas sa faute si elle était née incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait un crime de lui reprocher quelque chose.

--Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que tu ne la connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de son apathie et de son insignifiance.

--Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voilà tout!... Tout ce qu'on peut dire, c'est que vous vous êtes trompés en vous épousant... Ce n'était pas une femme pour toi, simplement... Ajouter quelque chose de plus ce serait insulter à sa mémoire et c'est ce que tu ne dois pas faire, car après tout, elle est la mère de ton enfant. C'est comme si, moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a été pourtant qu'un embarras dans ma vie. Est-ce que ça m'empêche de faire mon devoir à son égard?...

--Tu es une femme parfaite, répliquait Chausserouge en embrassant sa maîtresse, plein d'admiration pour ces sentiments si nobles.

Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intérêts ne quittait plus la ménagerie. Les deux baraques se complétaient.

C'était un même établissement sous une direction unique, celle de Chausserouge en apparence, celle des Tabary en réalité.

On discutait en commun les mesures à prendre, et c'était toujours l'avis de Louise qui prévalait, François se rangeant inévitablement à l'opinion de cette dernière, dont il admirait l'entente et l'habileté.

--Moi, déclarait-il, si j'avais eu la chance de te connaître plus tôt, avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la purée.

Le plus grand souci de Louise Tabary était la conduite à tenir vis-à-vis de Vermieux.

Certes, grâce aux sacrifices consentis, on avait pu éviter tout accroc et contenter ses exigences. Mais on avait obéré l'avenir, qui se présentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas.

--Il est évident, disait-elle, et je t'en avais prévenu, que Vermieux, comme il le fait toujours, a profité du besoin urgent dans lequel tu te trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il t'a volé, il n'y a pas de doute, mais il t'a volé adroitement... Le prochain billet ne vient que dans trois mois... A ce moment là, nous serons à la foire du Trône et il faut bien espérer que nous y gagnerons quelqu'argent et que, par conséquent, nous serons en mesure de faire face à l'échéance. Le vieux sera là à l'heure, il faut s'y attendre... Quand il s'agit de palper, il n'est jamais en retard, mais si d'ici ce temps-là, nous pouvions lui jouer un tour de sa façon, un joli tour de cochon... avouez que ça serait pain bénit!

--Ah! pour sûr! dit Jean.

--C'est justement le moyen d'en arriver là que je cherche et que je ne trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! Ça peut me venir tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions deux!

--Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je compte aussi pour quelque chose là-dedans.

--C'est donc bien ton avis, à toi aussi? demanda Louise.

--- Ah! pour sûr! Et vous verrez si je boude à l'ouvrage, quand il s'agira de faire rendre gorge à ce vieux grigou, qui extermine le Voyage.

--Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En voilà un qui a su faire suer ses confrères pour arriver à la position qu'il a! Ah! il n'est pas Auvergnat pour rien.

--Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que j'en suis!

--Toi!... Auvergnat! Par ton père, ça ne compte Pas! On est plus fils de sa mère que de son père! Tu es un vrai ramoni... Tu en as toutes les qualités, l'audace, la force, la brutalité même, et aussi toutes les faiblesses... tu es sensible, impressionnable, superstitieux... et trop bon!... Ce sont ces défauts-là qui t'ont fait perdre ce que tes qualités t'avaient gagné... Avec moi, n'aie pas peur, ça n'arrivera plus... Je suis du faubourg Antoine et je ne m'emballe pas!

Dès lors, pour Chausserouge, commença une existence pour ainsi dire contemplative. En dehors de ses entrées de cage, il ne prenait plus aucune part à l'administration de la ménagerie.

N'avait-il pas pour le seconder une femme de tête qui s'acquitterait de ce soin, mieux qu'il n'eût pu le faire lui-même? Néanmoins toute la rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent pas affluer le public.

Du reste, tout le Voyage était logé à la même enseigne. Dans quelque quartier qu'il fût installé, nulle de ses attractions n'attirait la foule.

C'était une plainte générale de tous les propriétaires de baraques contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne pouvaient parvenir à lasser.

Et l'époque avançait où il allait falloir trouver de l'argent pour l'impitoyable Vermieux.

--Pourvu que nous puissions arriver à Pâques sans encombre! disait Jean Tabary, qui, chargé des approvisionnements, se voyait réduit à la plus stricte économie s'il voulait tous les jours donner de quoi manger aux pensionnaires de la ménagerie.

Un matin, Chausserouge fut réveillé en sursaut par le veilleur, qui vint frapper la porte de la caravane.

Il se leva en hâte.

--Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tête par la petite fenêtre de la voiture.

--Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drôle. Elle est couchée et elle se plaint... Je suis sûr qu'elle est malade.

--Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait.

Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immédiatement séparée de ses trois lionceaux qu'on avait donné à élever à une chienne terre-neuve.

--Où vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller rapidement.

--Où je vais? Je vais à la ménagerie, pardieu! où Sultane est en train de crever! C'est fait pour nous, ces choses-là!

--Sultane!... je te suis!

Un instant après, Chausserouge et les deux Tabary étaient devant la cage de la lionne, une bêle superbe, pour laquelle le dompteur avait une prédilection.

Elle était étendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses griffes, en grondant...

Ses yeux révulsés exprimaient la douleur et de temps en temps, son ventre avait des sursauts.

--Elle a les coliques... C'est sûr! Y a-t-il longtemps qu'elle est comme cela?

--Je m'en suis aperçu à deux heures du matin, répliqua le veilleur.

--Préparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a mangé comme à l'ordinaire, à minuit?

--Oui, patron! Elle était très bien portante hier soir.

Tout à coup, une idée subite traversa la cervelle de Chausserouge.

--La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il encore de la dernière distribution!

--Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers.

Le dompteur courut à l'étal et examina les morceaux suspects. Il les sentit, les palpa.

--Ce n'est pas étonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni fraîche... Ah ça, nom de Dieu, où as-tu été pocher cette carne-là? ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.

--Comme d'habitude, au Marché aux chevaux... Un carcan que j'ai acheté trente francs...

--Et qui va nous en coûter dix mille ou cinquante mille!... Il était malade, ton sale canasson, et si toutes les bêles en ont mangé, ça va être une crevaison générale... Ah! une fameuse économie que tu as faite là!... Allons! fous le camp! va chercher le vétérinaire... il n'est que temps!

Tandis que Jean, atterré, disparaissait, il se fit éclairer et passa rapidement la revue de tous ses animaux.

Sans exception, les pensionnaires de la ménagerie étaient couchés, mais, sauf les ours, à qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaitent fatigués, accablés par le même malaise, quoiqu'à un degré bien moindre.

--C'est bien ça... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a eu le morceau le plus attaqué... le siège du mal... Elle est empoisonnée... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... Allons, le pisteur, ouvre-moi la cage!

--N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dévorer!

--Elle n'a guère envie de manger, la pauvre bête... Tu ne veux pas que je la laisse crever!...