Chapter 15
--Mon cher, répliqua l'Italien, une affaire comme celle-là ne se règle pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilité à mettre en ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi jusqu'à ce jour... Il faut que j'établisse une balance exacte des frais considérables dont j'ai dû faire l'avance... que je prépare en outre notre prochaine campagne, car voici le moment arrivé où il nous faudra quitter Turin... Je suis d'avis qu'il ne convient pas de s'arrêter en si beau chemin... A Milan, nous avons encore des recettes pareilles à réaliser... Nos bénéfices actuels vont nous permettre de jouer sur le velours sans rien risquer... Quand j'aurai fait dans la capitale de la Lombardie une publicité semblable, que nos premières représentations nous auront fait rentrer ces nouveaux débours, il sera temps de compter et, ce jour-là, vous ne vous plaindrez pas, je vous jure, de m'avoir laissé la disposition des fonds qui, dès à présent, vous reviennent.
Il parla longtemps pour esquiver un règlement de comptes, et si bien que Chausserouge se laissa convaincre...
Il fut d'ailleurs d'autant plus facile à persuader que son succès l'avait grisé. Il y avait si longtemps qu'il était déshabitué des comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public enthousiaste.
Quant à Zézette, chaque nouvelle représentation augmentait son assurance. Maintenant son père voyait sans inquiétude approcher l'heure de son entrée en cage, les animaux s'étaient accoutumés à elle et, pour un peu, il l'eût à présent laissée seule exécuter ses exercices.
Pour renouveler la curiosité, Jean avait imaginé un nouveau numéro: la présentation en liberté de Loustic, costumé en gymnaste, à qui l'enfant faisait faire des rétablissements au trapèze et des sauts périlleux.
Moquart était également mis à contribution. Sous la direction et au commandement de Zézette, l'intelligente bête, qu'on avait affublée d'une couverture rouge brodée d'or, d'une gigantesque paire de lunettes, d'une collerette tuyautée et d'un chapeau pointu de clown, jouait de la grosse caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu'à dix, désignait la personne la plus ivrogne de la société,--il s'arrêtait toujours devant Jean Tabary,--la plus amoureuse et la plus jolie de l'assistance.
Le tout scandé d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait Loustic avec une virtuosité et une dextérité sans pareilles.
On inaugura également, pour la plus grande joie de Zézette, les grandes promenades dans la ville, en costumes, et c'était toujours Zézette qui clôturait la marche, montée tantôt sur Moquart, tantôt sur l'Etourdi, le poney de Chausserouge.
La petite prenait au sérieux son rôle d'étoile et c'était avec le plus grand calme et la plus sérieuse conviction qu'elle recueillait sur son passage les témoignages de sympathie de ses admirateurs.
Seule, Amélie conservait toujours une angoisse dont elle n'était pas maîtresse, chaque fois qu'elle assistait une représentation et qu'elle voyait sa fille aux prises avec les lionnes.
La présence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de l'enfant et prêt, en cas de danger, à intervenir vigoureusement, ne suffisait pas pour la rassurer.
L'énergie de Zézette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son effroi.
Qui sait si un jour un animal mal disposé n'accueillerait pas mal un coup de houssine, appliqué imprudemment, et alors si le père allait ne pas arriver à temps!
Et elle voyait son enfant, étendue, râlant sur le plancher de la cage, ses membres grêles broyés par les mâchoires puissantes des fauves!
Zézette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa mère manifestait, bien à tort, selon elle.
--Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... Je le sais bien, moi!
--Ma chérie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien garde!
Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru:
--Ma parole, si la petite n'était si sûre d'elle, si elle n'était pas si crâne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... Laisse-la donc faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, à Milan, ça va bien être autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une nouvelle attraction, Tabary et moi!
Après un mois de séjour, Chausserouge donna sa représentation d'adieux et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la publicité était faite, il partit pour la Lombardie.
Une déception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il s'y attendait, son impresario à la porte de la ville, il tomba dans une cité où, non seulement sa venue n'était point préparée, mais où son nom était même inconnu.
Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosité de la part des habitants. De l'étonnement seulement à la vue de ce matériel imposant, débarquant on ne savait d'où, arrivant à l'improviste.
A l'Hôtel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y était inconnu et personne n'était venu demander une permission de séjour, ni un emplacement pour la ménagerie.
On parut même assez mal disposé pour ces étrangers, à la déconvenue desquels on n'ajoutait aucune créance.
Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grâce, à les laisser stationner sur un des cours éloignés de la ville.
Chausserouge revint désespéré, la rage au coeur. Jean Tabary avait eu raison de se méfier. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé!
Il avait flairé dans Baldini un aventurier, un filou adroit, préparant de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses dupes.
Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses précautions, comme, si souvent, Jean l'avait invité à le faire? Par quel aveuglement avait-il donc été frappé pour ne rien voir, pour n'avoir pas eu une minute de doute?
Ainsi, il était maintenant en pays étranger, réduit à ses propres ressources, ayant perdu le bénéfice d'un mois de triomphe, où il avait réalisé les plus grosses recettes de sa vie!
Si maintenant ce succès allait l'abandonner, il allait se trouver dans l'obligation de dépenser tout ce qui lui restait, ou à peu près, de la somme prêtée par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier!
--Tu vois, dit Tabary avec un sourire forcé, tu vois si je m'étais trompé! Ton Baldini!... Eh bien, nous voilà propres maintenant!
--Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais à bouffer à mes bêtes!
--Sais-tu ce que ça fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq mille francs tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il paraît que ça t'amuse de travailler pour les autres.
--Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en deux, d'un mouvement nerveux, la canne qu'il tenait à la main. Mais maintenant, qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil..., je le suivrai aujourd'hui...
--C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais... Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller déposer la plainte chez le procureur du roi, écrire à celui de Turin. Moi, pendant ce temps-là, je vais réparer le temps perdu, installer la ménagerie et commencer le potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et la galette sera bien à nous...
Séance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary se mit à l'oeuvre, mais il se heurta à des difficultés qu'il ne soupçonnait même pas.
Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrêmement difficiles les relations avec les gens qu'il était obligé de voir, avec lesquels il lui fallait traiter.
Autant la population, la presse, la municipalité, bien préparées, chauffées à blanc par un compatriote, s'étaient montrées sympathiques à Turin, autant elles manifestaient de méfiance et de mauvaise volonté à Milan.
On eût dit que brusquement le charme s'était rompu.
Toutefois, il parvint tant bien que mal à organiser une série de représentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud devant lequel il avait fait débuter sa petite fille.
Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prévention.
Des applaudissements maigres récompensèrent mal ses efforts, et les exercices de Zézette, accomplis pourtant par la petite fille avec la même maestria, excitèrent plus de pitié que d'enthousiasme.
On s'indigna contre la barbarie de ce père, qui contraignait une enfant si jeune à ceindre la ragrafe traditionnelle et à affronter sans défense des animaux aussi redoutables.
Des journaux se firent les interprètes de la pensée publique en s'élevant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition malsaine et attentatoire à la morale.
Ils firent appel à la conscience des magistrats de la ville, les invitant à ne pas tolérer plus longtemps que des saltimbanques étrangers donnassent l'exemple d'un semblable scandale...
A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un commissaire délégué par le Parquet vint faire une descente dans la ménagerie, accompagné d'un médecin.
Après s'être fait représenter les papiers du dompteur et s'être assuré que l'installation de la ménagerie était telle qu'il ne pouvait, en cas d'alerte ou de négligence, en résulter aucun danger pour les spectateurs, il interrogea longuement Zézette.
Il avait pleins pouvoirs, au cas où la moindre infraction aux règlements de police en vigueur dans le pays serait constatée, pour interdire impitoyablement toute représentation, mais il dut s'en retourner comme il était venu.
Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les réponses de la petite fille le convainquirent que non seulement il n'était exercé à son égard aucun sévices, mais qu'au contraire l'empêchement qui pouvait lui être notifié de paraître dans les cages serait pour elle la plus dure des privations.
--Mais, monsieur, moi... j'aime mes bêtes... et mes bêtes m'adorent... Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, parce que j'ai été très sage... et que je l'ai mérité par mon application... Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne voulez pas m'empêcher de continuer...
Et comme le fonctionnaire, très étonné, ne répondait pas, elle fondit en larmes.
--Mais qu'est-ce que ça peut vous faire? Ce n'est pas vous qui entrez dans les cages!
Puis, se réfugiant dans les bras de son père, qui avait assisté à cet interrogatoire:
--Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger!
L'autorisation fut maintenue, mais il demeura évident qu'on n'attendait qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance sans importance, mais qui eût pu avoir des conséquences graves, ne tarda pas à la fournir.
Un soir,--c'était à la cinquième soirée--Zézette était en train de faire manoeuvrer les lionnes.
L'une d'elles, Saïda, montrait une indocilité qui ne lui était pas habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obéir.
Zézette voulait approcher, mais son père l'arrêta.
--Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. Donne ton fouet, papa!
Le père se fit immédiatement passer une petite fourche pour se tenir prêt à parer à tout accident, et il marcha à côté de l'enfant, qui s'avançait, le fouet levé, vers la bête.
A ce moment, Saïda, entraînée par l'exemple de sa compagne qui obéissait, bondit à son tour, mais, dans son élan, elle renversa la petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment même où la bête s'enlevait.
Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrêt, pour tenir en respect la lionne et l'empêcher de revenir à la charge.
Déjà Zézette s'était relevée, mais dans sa chute, son front avait rencontré l'angle d'un des tabourets sur lesquels était juché La Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines.
--La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait pas reçu une blessure plus grave, un coup de griffe peut-être...
Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la cage centrale et le dompteur ayant salué, ainsi que Zézette restée souriante, malgré la douleur, sortit, entraînant sa fille.
--- Tu es blessée? Où te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix altérée.
Maintenant que le danger était passé, il tremblait de tous ses membres.
--Moi! je n'ai rien... je me suis cogné le front simplement! fit stoïquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu'à faire attention.
Puis, remarquant que par hasard sa mère était absente:
--Heureusement que maman n'est pas là! Elle m'aurait crue morte.
Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses services. Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y appliqua une compresse.
--Ça ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de mal, heureusement...
--Mais, monsieur! riposta Zézette, je n'ai pas même eu peur!
Cependant la foule, inattentive désormais aux nouveaux exercices, restait dans la ménagerie, toujours sous le coup de l'émotion que ce commencement de drame avait fait éprouver.
La petite Zézette était-elle blessée grièvement? Qu'était-il résulté de l'accident?
Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'était de faire reparaître Zézette.
Le médecin remplaça la compresse par un morceau de diachylum, qu'il prit dans la pharmacie portative de la ménagerie, et l'enfant revint saluer le public.
D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentrée. Mais l'incident fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il prit des proportions inattendues dont s'émurent les autorités.
Dès le lendemain, on notifiait à Chausserouge une interdiction en règle et l'ordre de quitter la ville au plus tôt.
Cette mésaventure mit le comble au désastre provoqué par l'escroquerie de l'impresario et atterra Chausserouge.
Il fallut alors carrément avoir recours au fonds de réserve, à ce qui restait du prêt consenti par Vermieux.
Jean Tabary fut le seul qui conservât dans cette débâcle un peu de sang-froid.
--Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une première imprudence en amène fatalement une autre. Après t'être confié ridiculement à cet Italien de malheur, tu t'es laissé griser par ton succès à Turin, et tu n'as même pas pensé à demander des garanties avant de partir pour Milan. Ici, tu t'es trouvé le bec dans l'eau, avoue que c'est pain bénit... Puis, nous avons eu la déveine de tomber sur des gens à cerveau étroit, qui n'avaient qu'un désir, nous être désagréables... Nous avons écopé... C'était dans l'ordre des choses... Quant, à moi, on ne m'ôtera jamais de l'idée que nous devons cette hostilité à la jalousie des dompteurs italiens, à qui, si nous avions réussi une seconde fois, nous enlevions le pain de la bouche.
--Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes à cinquante lieues de la frontière. Ça va nous coûter les yeux de la tête pour nous rapatrier... Si nous faisions des démarches pour obtenir la levée de l'interdiction?
--C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A présent l'Italie est brûlée. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir comme nous pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en France, nous verrons à nous débrouiller... Nous les avons trop vus, pour notre malheur, ces sales macaronis!
--Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands succès, la consécration définitive de sa renommée... On l'a décoré en grande pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a fait sa fortune!
--Il n'y a pas à discuter... Perdel a eu la chance... et nous avons la guigne... Voilà qui est clair. Et toutes les réflexions que nous pourrions faire à ce sujet ne changeraient rien à la situation.
Comme si toutes les déveines se fussent conjurées pour accabler le malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'état d'Amélie. Une véritable rechute, qui rendait bien difficile la continuation du voyage.
Il y avait à peine une semaine, qu'à marches forcées, la ménagerie avait repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans recettes coûtait gros.
Amélie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une abnégation admirable.
--Qu'importe, dit-elle, ma santé et ma vie! Le salut de l'établissement avant tout!
Et comme Chausserouge déclarait qu'il encourrait plutôt la ruine totale que de laisser, faute de soins, l'état de sa femme empirer, elle reprit:
--Nous n'avons pas les moyens de nous arrêter, après les pertes que nous venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un hôpital, je n'y consentirai jamais... je suis née sur le Voyage. C'est sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hésitations! Marchons!... Une fois de retour à Paris, je verrai à réparer les forces perdues, à moins que d'ici-là, je n'aie succombé. Mais au moins en mourant, j'aurai la consolation de me dire que j'aurai lutté jusqu'au bout! C'est ma volonté!
Il fallut obéir au voeu de la moribonde...
Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie à un réel découragement que Chausserouge atteignit la frontière française.
Il poussa ce jour-là un soupir de soulagement, comme si le sol de la patrie qu'il foulait de nouveau lui eût communiqué une nouvelle force.
Il était à présent en pays ami; Il n'avait plus à redouter les préventions qui accueillaient à l'étranger toute exhibition d'origine française.
A Grenoble, où il fit son premier séjour, il organisa des représentations, espérant faire des recettes qui lui permettraient aussi de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient dû être retournés impayés a l'usurier.
Car c'était là un souci de plus ajouté à tous ceux qui le torturaient déjà. Quel accueil lui réservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas s'attendre à ce que ses demandes de renouvellement fussent repoussées?
Vermieux avait bien pris ses précautions; il était armé contre lui et il pouvait à son gré lui causer, dès son retour, des embarras terribles... ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le mettraient complètement dans sa main.
Heureusement, il rentrait en France avec un numéro inédit à sensation, et dont il avait expérimenté à Turin l'excellence.
Il allait faire pâlir, avec le début nouveau de Zézette, l'étoile de ses concurrents, et il savait par expérience combien la vogue, même passagère, vous recale rapidement un homme.
Il ne prévoyait pas que le bruit de son affaire fût parvenu jusqu'à Grenoble et qu'il put avoir à se heurter de nouveau à des chicanes administratives.
Ce fut cependant ce qui lui arriva.
L'autorisation de séjour lui fut accordée sans difficulté, mais quand il présenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le numéro sur lequel il comptait tant.
Comme il s'étonnait et demandait des explications, l'employé de préfecture auquel il s'adressait se retrancha derrière l'article de la loi sur le travail des enfants, qui défend d'employer dans des exercices dangereux des enfants au-dessous de quinze ans.
Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes d'acrobates, ou au théâtre, on utilisait des enfants très jeunes.
Il lui fut répondu qu'il était loisible aux municipalités de fermer les yeux ou de montrer une certaine tolérance, à leurs risques et périls, mais que dans le cas spécial, le maire et le préfet, d'un commun accord, se refusaient absolument à laisser paraître en public dans une cage de lions, une enfant de neuf ans; que déjà, à Milan, pareille interdiction avait été faite, à laquelle il avait dû se soumettre, à la suite d'un accident, et que, dans ces conditions, l'administration ne pouvait encourir une responsabilité aussi grave.
--Allons! pensa Chausserouge, c'est décidément une série à la noire!
Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se résigner. Il donna donc des représentations où Zézette ne parut, à son grand désespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec Loustic et l'éléphant Moquart.
De ville en ville, les mêmes embarras se répétaient.
A plusieurs reprises, la santé d'Amélie nécessita des arrêts dans des bourgades infimes qu'il eût fallu brûler, car les frais d'installation n'eussent pas été couverts par la recette.
Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des animaux, payer le personnel, subvenir aux dépenses de toutes sortes.
Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le secret de la difficulté, qu'il éprouvait a obtenir, depuis son départ de Milan, l'autorisation de s'installer.
L'histoire du pseudo-accident survenu à Zézette, grossi démesurément par la presse locale, avait été reprise par les journaux français, et nulle part on ne voulait assumer de responsabilité.
Il était arrivé à Nevers un matin et il avait été solliciter la permission d'ouvrir au public sa ménagerie.
Il ne reçut d'abord aucune réponse positive, mais l'indiscrétion d'un employé de l'hôtel de ville lui ayant fait connaître que le maire tenait à s'assurer par lui-même qu'il ne pouvait résulter de son exhibition dans les cages aucune espèce de danger, il donna l'ordre de surveiller l'arrivée du magistrat.
A deux heures, le maire se présenta et demanda Chausserouge. On l'introduisit dans la ménagerie et il trouva le dompteur dans la cage de Néron, debout sur la tête de l'animal, qui lui servait d'escabeau, et s'occupant à clouer une tenture.
--Voici la réponse à votre objection, monsieur le maire, dit Chausserouge, quand le magistrat lui eût fait connaître l'objet de sa visite; Néron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lève-toi, mon vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du fauve.
Le soir même, il pouvait donner sa première représentation.
Néanmoins et en dépit de ses efforts, quand la ménagerie atteignit enfin Paris, Chausserouge, à bout d'expédients, avait épuisé son fonds de réserve.
Pour vivre et éteindre son passif, il était désormais réduit aux seules ressources que comportait son travail.
Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acariâtre par son persistant insuccès. Si, de son côté, elle n'avait pas mangé complètement l'argent qui lui avait servi à remonter son établissement, elle était dans l'absolue impossibilité de le rendre.
Il était nécessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il eût fallu réaliser pour restituer en partie la somme que lui avait laissée le dompteur.
Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, et il n'était bruit que des exécutions de Vermieux, rendu impitoyable par la gêne générale, qui empêchait ses débiteurs de tenir leurs engagements.
Dès lors, Chausserouge connut tout les déboires et toutes les amertumes de la pire des misères, la misère en caravane.
Aussitôt après son arrivée, Vermieux s'était présenté, non plus en bonhomme heureux de se sacrifier pour être utile à son semblable, mais en créancier à qui on a fait tort et qui tient à sauvegarder ses intérêts.
Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait échappé par son éloignement même à toute action judiciaire, mais maintenant qu'il l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernière énergie.
Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit à proroger l'échéance des prochains billets, mais à la condition que tous ceux échus seraient payés immédiatement, et Chausserouge dut se résigner à la vente de quelques-uns de ses pensionnaires.
Moquart fut le premier animal dont il se sépara, Moquart pour l'achat duquel il avait reçu jadis des propositions d'un de ses collègues.
Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en espérait, mais il put néanmoins, grâce à ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du répit.
Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zézette, qui perdait son «grand ami», mais elle comprit à quelle nécessité son père obéissait, et elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de François.