Zézette : moeurs foraines

Chapter 14

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--Vous avez, dit-il à Chausserouge, dans son patois moitié français moitié italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez tirer un parti excellent.

--Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frémit à la pensée d'exposer Zézette à un pareil danger. Vous n'y pensez pas! Me servir de mon enfant! Ça, jamais!

--Pourquoi? Elle est très brave, elle adore les animaux et vous avez sur eux une puissance telle que votre seule présence suffira pour la mettre à l'abri de tout péril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec vous dans vos cages des étrangers avides d'émotions inédites?...

--Oui, des étrangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus la même sûreté!

--Au contraire, votre autorité sera décuplée... Et dès l'instant que vous êtes sûr de n'avoir pas à redouter de défaillance de la part de votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous à craindre?

--Sa mère n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait.

Baldini haussa les épaules.

--Madame Chausserouge vous connaît trop pour douter de vous. Et elle ne peut pas; par son entêtement, vous forcer à refuser une occasion de fortune. Je vous assure, c'est la fortune assurée.

--Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous?

--Je pensais d'abord à la restitution d'une scène biblique: Daniel dans la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait Daniel, jeté en pâture aux animaux et délivré par l'ange... L'ange, ce serait vous... Avec un joli décor, de beaux costumes, une mise en scène soignée, ça ferait beaucoup d'effet.

--Oui, mais il faudrait laisser Zézette quelques instants seule dans la cage?

--Naturellement.

--Alors, n'y pensons plus! Ce sera déjà bien beau si je consens à la faire entrer en même temps que moi... La laisser seule, ce serait une témérité... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe...

--Alors, une idée plus moderne. Vous pénétrez comme d'habitude dans la cage centrale, où sont rassemblés vos animaux, et vous êtes accompagné de la petite Zézette, costumée en clown. Vous accomplissez vos exercices ordinaires que répète comiquement votre petite fille, dans la mesure qui vous paraîtra possible...

--J'aime déjà mieux cette combinaison...

--Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des affiches.

--Attendez!... Pas avant que je n'aie consulté ma femme...

Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, à la résistance d'Amélie.

Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les cages!

Ah! oui, bien sûr, elle se refusait à ce qu'on tentât une expérience si périlleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille.

Si, plus tard, il devenait impossible d'empêcher Zézette de suivre sa vocation, elle se résignerait, mais, au moins, à ce moment-là, sa fille ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille à tenir tête à ses terribles élèves.

Mais pour le présent, elle, la mère, s'opposait à ce qu'il fut donné suite à un projet qui constituait à la fois une imprudence et une mauvaise action.

Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant à moitié vaincu, fut ébranlé de nouveau.

Toutefois, avant de s'arrêter à un parti définitif, il jugea utile, selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait de prendre une décision importante, de consulter Jean Tabary.

Peut-être même au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprévu, son désir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas à accepter?

En somme, n'avait-il pas jadis triomphé d'une difficulté bien plus grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu aucun accident, laissé exécuter dans la cage centrale des expériences d'hypnotisme?

Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient excité ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus la barrière que formait une femme raidie par la catalepsie, étendue en travers sur deux chaises.

Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary.

--Mais c'est une idée de génie, s'écria le jeune homme, et pour la première fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec cela, nous allons dégôter les dompteurs passés, présents et futurs!

--Il y a eu déjà, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait à faire respecter par ses animaux.

--Eh bien! c'est à cela que Perdel doit sa renommée! Que sera-ce quand on saura que Chausserouge a remplacé le mouton par son propre enfant!

--Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle émotion je ressentirai...

--Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton énergie et assurera le succès.

--C'est ce que Baldini me disait.

--Il a raison! Tu as tenté tout ce que tes collègues ont tenté... Tu les a surpassés par l'audace que tu as déployée et c'est ainsi que tu es parvenu à te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver à faire ce qu'aucun d'eux n'a jamais essayé et n'essaiera jamais... Je vais faire comprendre à ta femme que c'est à la fois ta gloire et ta fortune qui est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras réalisé l'impossible!

--Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait arriver un accident, quel remords!

--Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la première enfant venue! Mais il s'agit de Zézette... une gamine qui fait mon admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans, est aussi brave que père et mère. Elle a du sang de dompteur dans les veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser Néron? Et puis, on lui trouvera un petit numéro bien tranquille et bien drôle. Elle va être aux anges, ta môme! D'ailleurs toutes les bêtes la connaissent... elle s'est élevée au milieu d'elles... Il n'y en a pas une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary.

--Les bêtes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il y a probablement longtemps que j'aurais été boulotté. Et pourtant, il n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux. Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon père, qui, pendant trente ans de sa vie, n'a jamais eu une égratignure... Il a suffi pour l'enlever d'une circonstance bête.

--Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique un moyen de triompher sûrement, des résistances de ta femme... Demande à Zézette, si elle a envie de t'accompagner dans les cages?

--Oh! je suis sûr de la réponse, dit Chausserouge en souriant.

--Essayons toujours, ça ne coûte rien!

Le Dompteur fit venir sa petite fille.

Zézette, déjà grandette pour son âge, accourut joyeuse à l'appel de son père.

--Écoute, mignonne, lui dit François, très tendre, tu sais que je t'ai promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu étais sage... et si tu travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras travailler les animaux, en même temps que moi!

La petite fille regarda fixement son père, les yeux brillants de plaisir.

Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un tel bonheur pût sitôt lui être réservé.

--C'est vrai, dis, petit père, demanda-t-elle enfin la voix tremblante d'émotion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...

--Je te le demande... Mais aussi, je veux être sûr que tu n'auras pas peur.

--Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les bêtes, elles ne sont pas méchantes... elles me connaissent! Dis! alors c'est vrai que tu veux bien que j'entre avec toi, partout...

--Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...

--Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! Ça va? Si tu veux, ça sera moi qui ferai danser la Grandeur!

Et la petite fille, sans attendre la réponse, s'échappa des bras de son père et courut au fond de la ménagerie.

--La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas travailler, maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obéis pas!

--Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge à Jean.

--Écoute, petit père! dit l'enfant en revenant vers François, si tu veux être sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens! veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?

--Ah! une idée! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si ça va bien, j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre Zézette, elle finira par consentir. Et avec l'ours...

--Oh! celui-là, j'en réponds! interrompit Chausserouge. Je me promènerais dans la rue avec lui sans rien craindre.

Séance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. Il entra le premier et introduisit l'enfant derrière lui.

A la vue de Zézette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et marcha au-devant d'elle.

Le père, son fouet à la main, se tenait prêt à intervenir.

--Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. Ah! donne-moi du sucre!

Alors, l'enfant, avec un sérieux et une crânerie admirables, répéta pour son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois exécuter par son père.

Quand elle fut à deux pas de l'animal, droite et la tête haute, elle lui donna sur les pattes un léger coup du manche de son fouet, puis, élevant de la main gauche un morceau de sucre:

--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner! Dansez!

Mais au lieu d'obéir, l'animal fit entendre un sourd grondement, avançant le museau vers la friandise promise...

--Voulez-vous danser tout de suite! répéta l'enfant en tapant du pied.

Et se souvenant du procédé de son père pour le contraindre à travailler, elle lui cingla de sa lanière les jambes de derrière, jusqu'à ce que, vaincu par la douleur, il se résignât à sauter d'un pied sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son espèce et qu'il accompagnait d'une série de grognements plaintifs.

--Allez! Allez... toujours! criait Zézette, tu vois, papa, il ne manque plus que la musique!

--Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas à un des garçons de piste, qui, debout devant la cage, s'émerveillaient de l'audace et de l'adresse de l'enfant.

Amélie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta stupéfaite.

Au moment où elle apparaissait devant les barreaux, Zézette avait interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents à la Grandeur un morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours «chantant» cueillir entre ses lèvres.

--Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zézette en battant des mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. Tu vois, maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... Maintenant à un autre!

--Ah! non, ça suffit! dit Chausserouge tout à fait rassuré maintenant.

Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux joues.

--Maintenant sortons! fit-il, en voilà assez pour aujourd'hui.

--Déjà! dit Zézette d'un ton chagrin, déjà! Je m'amuse tant! Je n'ai donc pas été assez sage?

Et avant que son père ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet, courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se léchait les babines.

--Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la Grandeur!

Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu'à ce qu'il se fût étendu à terre.

Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tête appuyée sur le ventre de la bête, tandis que de la main droite, elle lissait le plastron jaune et soyeux qui est la caractéristique de l'ours des cocotiers, puis, après une demi-minute de repos, elle se souleva sur un coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et se releva prestement.

--Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille?

--Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes aux yeux.

Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille.

Amélie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans pouvoir articuler un mot.

--Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme c'est amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans toutes... toutes les cages?

--Eh bien! madame Amélie! craindrez-vous encore? demanda Jean Tabary, triomphant.

La jeune femme ne répondit pas. Elle leva les yeux de l'air de quelqu'un qui se soumet, quoique bien à contre-coeur.

--Le sort en est jeté! fit-elle, puisqu'il doit en être ainsi, advienne que pourra!

A partir de ce jour-là, Chausserouge commença officiellement l'éducation de sa fille.

Toutes les après-midi, il descendait avec elle dans la ménagerie et successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des différents animaux.

Non seulement Zézette montrait un courage extraordinaire, mais encore elle prenait un plaisir extrême à ces tentatives.

Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les renouveler et elle enchantait son père par son entrain et sa bonne volonté.

Baldini assista à plusieurs séances et, comme tout le monde, il fut frappé de l'aplomb et de l'énergie que déployait la petite fille.

--Mon cher, dit-il à Chausserouge, souvenez-vous de ce que je vous dis, vous aurez un grand succès!

Quand on apporta pour la première fois à Zézette le costume pailleté d'argent qu'elle devait revêtir, son enthousiasme ne connut plus de bornes.

Elle eût voulu débuter le lendemain.

On eût quelque peine à calmer son ardeur. On y parvint en lui assurant que l'heure approchait où bientôt elle pourrait paraître devant le public. En effet, Baldini, qui était parti en fourrier, ayant télégraphié de Turin pour annoncer que tout était prêt, que l'arrivée de la ménagerie était annoncée et préparée, Chausserouge donna l'ordre du départ.

Amélie n'avait pu prendre son parti de cette double décision: elle ne se résignait que bien à contre-coeur à quitter la France et à voir son enfant aborder si brusquement une carrière si aventureuse. Elle avait rêvé pour elle une autre existence.

Mais puisque le bonheur de Zézette d'une part, le succès de l'établissement de l'autre semblaient attachés à la tentative nouvelle, elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit son mari, sans hasarder même une observation.

Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les journaux étaient pleins du récit des actes de bravoure de Chausserouge.

La curiosité était vivement excitée et on annonçait l'arrivée dans la ville de plusieurs dompteurs italiens, désireux de voir de près leur illustre collègue français.

Le soir du jour où la ménagerie fit son entrée à Turin, au milieu d'une affluence considérable accourue de tous les points de la cité, et procéda à son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une promenade dans la ville.

Sur tous les murs étaient placardées des affiches multicolores en français et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un demi-pied.

--Vois-tu, dit François à sa fille, combien il est utile de savoir lire.

Et, s'arrêtant devant une affiche:

--Tiens, comment y a-t-il, là?

Et Zézette, émerveillée, épela lentement:

CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS à 8 h. 1/2 du soir AVEC LA PERMISSION DES AUTORITÉS DE LA VILLE. GRANDE REPRÉSENTATION du célèbre dompteur =FRANÇOIS CHAUSSEROUGE= POUR LA PREMIÈRE FOIS =LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE= =ZÉZETTE= âgée de 9 ans =ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PÈRE=

Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les pensionnaires de la ménagerie.

En voyant son nom imprimé en gros caractères, au-dessous de celui de son père, Zézette sauta de joie.

--Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets!

Et de retour à la ménagerie:

--Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... grand comme ça!

Le soir, elle ne mangea pas. Aussitôt après dîner, deux heures avant la représentation, il fallut lui laisser endosser son costume, tant elle avait hâte de s'en revêtir.

Avec une tristesse mêlée de fierté, Amélie remplit les fonctions d'habilleuse.

Zézette était charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste très courte soutachée d'argent qui laissait passer les paillettes de sa ragrafe, et sa perruque à toupet de clown.

Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, à côté de son père, cambré dans son dolman à brandebourgs, causa une émotion.

Elle se promenait, très crâne, devant le contrôle, une minuscule cravache à pommeau d'or passée sous le bras droit.

Parfois elle s'arrêtait, faisait quelques agaceries à Loustic, perché au haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran Gustave et mêlait sa voix grêle à celle du bonisseur, chaque fois que les cuivres se taisaient.

--Entrez! messieurs! mesdames! La représentation va commencer! Entrez!

La salle était comble quand son tour arriva de paraître dans les cages. Déjà son père, dans les périlleux exercices par lesquels il avait débuté, avait obtenu un grand succès, mais l'on peut dire que toute la curiosité s'était portée sur elle.

Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un homme comme Chausserouge avait peine à mater, une enfant de neuf ans?

L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrière la cage que le bonisseur aidé du garçon de piste eut terminé la sélection des animaux.

Amélie était là; elle prit sa fille dans ses bras et la serra contre elle avec tendresse.

--Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, regarde!... Moi, je n'ai pas peur?

--Vrai! demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître, tu n'as pas peur?

--Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en levant la tête d'un air de défi.

--Après la répétition d'hier, fit Baldini, vous pouvez être tranquille, Chausserouge, et vous allez entendre les applaudissements.

--François!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut derrière la cage. Êtes-vous prêts? Peut-on annoncer?

--Allez-y! cria la triomphante Zézette.

Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout à l'autre de la ménagerie, Jean clama:

--Le dompteur Chausserouge et sa fille Zézette dans les cages!

François frappa trois coups du pommeau de sa cravache à la porte intérieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut, donnant la main à sa fille.

Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux saluèrent et firent deux pas en arrière, tandis que Jean Tabary tirait un portant et livrait passage aux deux lionnes Rachel et Saïda.

--La barrière! commanda Chausserouge.

Puis, quand il eut fait en personne exécuter à ses bêtes les exercices ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les faire sortir:

--Monsieur Chausserouge! dit Zézette, je ne trouve pas que ce soit bien fort, votre entrée de cage! J'en ferais bien autant!

--Vous, mademoiselle!

--Parfaitement, monsieur Chausserouge!

--Est-ce que par hasard, vous prétendriez faire mieux que moi?

--Certainement! si vous voulez bien le permettre!

--Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir...

Zézette prit une pose, comme jadis le légendaire Chadwick au Cirque d'Hiver quand il s'adressait à M. Loyal, et interpellant Jean Tabary:

--Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans votre ménagerie une bête, un ours, ce que vous voudrez... à me confier pour quelques instants?

--Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le faire croquer par les deux lionnes, mademoiselle!

--Nous verrons bien!... Envoyez toujours!

--Faut-il, monsieur Chausserouge?

--Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier!

Et Jean Tabary introduisit la Grandeur.

A peine entré et sur un signe de Zézette, l'ours se dressait sur ses pattes de derrière et avançait, marchant presque à reculons l'oeil fixé sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les oreilles basses et l'oeil sanglant, découvraient en grondant leurs terribles mâchoires.

--Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda Zézette. Voyons! allez dire bonjour à ces deux aimables personnes, qui vous sourient si agréablement.

Mais comme la Grandeur secouait la tête en ronchonnant, peu soucieux d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves:

--Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. Vous avez peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile à quelque chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel et de Saïda, ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez bien, monsieur Chausserouge! La barrière vivante!

Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant disposait tout près des barreaux.

Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces piédestaux improvisés, de façon qu'il posât également sur les deux sièges.

Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu de la cage de façon à ce que l'ours, dont la tête restait face au public, formât une sorte de barrière vivante, puis elle marchait sur les deux lionnes, la cravache haute:

--Sautez, mes belles!

Et les deux fauves, rugissant, répétaient par dessus le dos de la Grandeur l'exercice que leur avait fait exécuter l'instant d'avant François Chausserouge.

--Je suis obligé de me rendre, proclamait alors le dompteur, dès que les applaudissements qui saluaient Zézette avaient cessé, vous êtes plus forte que moi, mademoiselle!

--Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout?

Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et réintégrait les deux lionnes.

L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulagé, couchait en travers les deux sièges, passait un mors en bois dans la gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et, à cheval sur cette monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi vite que le lui permettait les jambes courtes de la bête pesante qu'elle actionnait de sa houssine.

Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrêtait court et saluait en envoyant des baisers à l'assistance.

L'aisance avec laquelle Zézette manoeuvrait son ours enleva le public, qui ne lui ménagea pas les acclamations, et elle termina la représentation en dansant une bourrée d'Auvergne en face de la Grandeur, heureux de sentir enfin la fin de ses épreuves et l'heure de la récompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir sur les lèvres de sa petite maîtresse.

L'effet fut tel que l'avait prévenu Baldini, c'est-à-dire immense. Le bruit se répandit rapidement du début triomphal du petit prodige.

Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours, l'impresario encaissa des recettes que la ménagerie n'avait jamais connues, même au temps de sa plus grande vogue.

--Eh bien! dit Chausserouge à Jean Tabary, ai-je eu raison de passer outre, de ne pas t'écouter?... Je sentais bien que le succès était au bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin...

--Trop malin peut-être! dit Tabary, toujours sceptique. T'a-t-il rendu des comptes?

--Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part qu'il a avancée pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu'à ce jour, à tous les frais... Après, nous compterons!...

--Alors, compte donc le plus tôt possible!

Mais quand Chausserouge, que la défiance du jeune homme avait rendu soupçonneux à son tour, voulut parler intérêts à Baldini: