Zézette : moeurs foraines

Chapter 13

Chapter 133,901 wordsPublic domain

Des compagnies françaises et anglaises se formaient tous les jours avec un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les anciens du Voyage, des établissements éclairés à la lumière électrique, dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en livrée, des caissiers, des contrôleurs, des surveillants, etc., de véritables administrations, quoi!

Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires de police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand détriment de ceux qui occupaient les mêmes places avant eux.

C'étaient les bateaux «Mer-sur-Terre», grands comme de véritables chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au galop, des «Courses en ballons», un tas d'innovations dont se passaient bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien...

--Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche du Voyage, et le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les anciens. Ce sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis à dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'à obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup, ça sera la ruine!... Déjà le public, par le luxe auquel on l'a habitué, ne prend plus le même plaisir à nos spectacles modestes, bientôt si ça continue, il les délaissera complètement... Alors ce sera la misère complète... Pas de recettes, pas de pain à donner aux gosses! Et pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le père Vermieux: «Père Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que c'est... le métier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne pourriez pas me prêter cent francs!» Et le père Vermieux, bonne bête, y va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et il en a comme ça sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est rudement triste tout de même pour moi, quand je me vois obligé, pour rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, qui savent pas où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme ça, je le sais:

«--Oh! le père Vermieux, c'est une vieille crapule!» Crapule! pas tant que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrassés s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à me rendre utile à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, faut que je me réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? Tout ça, garçon, pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me donne à réfléchir...

--Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et je ne fais que traverser une crise...

--Et si ta baraque brûle... Et si tes pensionnaires crèvent... Et si tu meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?

--Vous cherchez la petite bête, père Vermieux. Je sais soigner mes animaux; de plus, je suis assuré, et si je meurs, la ménagerie ne mourra pas avec moi!...

--Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur, c'est une marchandise qui coûte au lieu de rapporter. Enfin, je veux bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les lutteurs, vous êtes encore ceux qui résistez le mieux... Et encore, les lutteurs, depuis qu'on a organisé des matchs dans les grands établissements, depuis qu'on parle de fonder des Arènes nationales... Enfin suppose que je te prête, comment comptes-tu t'acquitter?

--C'est à vous de régler les conditions de remboursement.

Le père Vermieux se gratta un instant le front, puis:

--Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothèque sur ton établissement... Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une première hypothèque... il n'y en a pas d'autre avant la mienne?

--- Je ne dois pas un sou, répliqua Chausserouge, ainsi...

--Bon, cela! Tu me payeras les intérêts à raison de dix du cent l'an, en deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; moi ça m'est égal, pourvu que cela corresponde à une fin de trimestre... C'est l'époque où je reviens régulièrement à Paris... Comme je casque rubis sur l'ongle..., c'est-à-dire comptant, je te retiens l'escompte, c'est-à-dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse trois mois de répit... et tu me rembourseras à partir du quatrième mois, à raison de trois cents francs tous les trente jours... Ça te va-t-il? J'espère que je te traite en ami... que ce sont là, vu les risques, des conditions raisonnables et chrétiennes... Il est bien entendu qu'on déduira les intérêts exigés pour la somme totale, au fur et à mesure du payement des billets que tu vas me signer.

Chausserouge fit la grimace.

--Vous voulez donc m'étrangler, père Vermieux!

--Ah! ça c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi un sacrifice énorme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis donc, tu sais, tu n'es pas obligé de traiter avec moi... Tâche donc d'en trouver un autre qui te rendra le même service, comme ça, sans récriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaillés... Ce sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en échange de ton papier... un papier que je ne pourrais même pas passer dans le commerce...

--M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le commencement de l'entretien, que pour un compatriote vous auriez pu faire une exception. Si le père Chausserouge, votre ancien ami, vous avait demandé le même service, vous lui auriez fait des conditions moins dures...

--Les mêmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est à prendre ou à laisser. Ah! on voit bien que vous n'êtes pas dans les affaires, vous autres!... Il faut se défendre si on ne veut pas être mangé... Moi, je vous dis que je suis moi-même étonné des égards que je montre à François... C'est plus fort que moi... Je me sens de l'amitié pour lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres!

Force fut à Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il dut se résoudre à passer par les exigences de Vermieux.

--Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut parti, après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, va donc, ça ne sera pas toujours le tour des mêmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour où on le forcera de rendre gorge, le grigou!...

--Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois cents francs par mois... dix pour cent d'intérêts! Mâtin, il peut être riche!

Louise Tabary haussa les épaules:

--J'ai passé par des moments qui n'étaient pas drôles... je te jure, et j'étais autrement embarrassée quand, toute gosse, il m'a fallu débuter avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme qui m'était plus dispendieux qu'utile!... Ça ne m'a pas empêché de ressortir... Ah! Et à propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!... De temps en temps, je vais le voir à son hospice... Il est rudement bas... Il a la langue à peu près paralysée... C'est à peine si on comprend ce qu'il dit... Les médecins prétendent qu'il a... Attends que je me rappelle... C'est ça, j'y suis!... Ils disent qu'il a de l'ataxie... La dernière fois que j'ai été le voir, sitôt qu'il m'a aperçue, il s'est mis a bredouiller... il me tendait la main... Eh bien! tu sais, ça m'a fait quelque chose... J'y avais apporté du chocolat, des oranges, du tabac, un tas de friandises... J'ai bien peur qu'il ne finisse pas l'année... C'était une bonne bête, tu sais, pas un méchant homme.

Elle parlait très tranquillement, sans émotion, comme s'il se fut agi d'un pauvre à qui elle faisait la charité.

Cette indifférence déplut à Chausserouge.

--Tout de même, dit-il d'un ton choqué, tu ne montres pas grande affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant.

--Oh! il l'a été si peu! répliqua Louise. Il m'a aidée à sortir du milieu où je suis née, où j'aurais vécu misérablement. Mais à part ça, il a plutôt été pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien dans sa vie, c'est son garçon. Je le soigne du mieux que je peux... Grâce à moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit d'exiger davantage.

Chausserouge ne resta à Paris que le temps nécessaire pour arrêter définitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il rejoignit la ménagerie à Cette.

Il trouva Amélie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer avaient rendu à sa face si pâle un peu de couleur.

Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes:

--Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se sépare, même pour quelques heures.

--Folle, va! Te voilà déjà grande fille. Avec un beau temps comme celui qu'il fait aujourd'hui, tu vas te guérir et tu nous enterreras tous!...

--Oh! non, pas ça, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? Ça s'est-il bien passé?

Chausserouge lui raconta ses démarches, son insuccès avec Lamberty, ses conditions avec Vermieux, conditions léonines, mais par lesquelles il avait bien fallu passer.

--Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je rapporte, nous allons pouvoir nous refaire.

Intentionnellement et par délicatesse, il ne parla pas de sa maîtresse.

--Et Louise Tabary? demanda Amélie, en baissant les yeux. Tu l'as vue?

--Oui, répliqua Chausserouge, enchanté que la demande vint de sa femme. Elle s'est beaucoup inquiétée de toi et elle m'a chargé de te dire bien des choses... Ah! elle m'a été là-bas d'une bien grande utilité. C'est une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien marché?

--Oui, Jean a été très bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son compte; tous les jours, dès que j'ai pu me lever, il m'a mené faire un tour de plage avec Zézette. Il s'est beaucoup occupé des animaux, et il n'y a eu aucun accroc...

Il sembla qu'à partir du moment où la ménagerie disposait d'un nouveau fonds de réserve, elle entrait dans une ère nouvelle de prospérité.

A Marseille, puis à Nice, où elle séjourna une grande partie de l'hiver, les représentations eurent beaucoup de succès.

--Ce que c'est tout de même, disait Jean Tabary, de ne plus être à court... Dès que les recettes ne sont plus indispensables absolument pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va à la rivière.

Cependant Zézette grandissait. Elle allait atteindre sa huitième année.

Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont la santé restait chancelante, ne voulait pas se séparer de sa fille, il fallut aviser.

Le moment était venu où il allait falloir s'occuper de son instruction.

Amélie se fit son institutrice; elle assuma la tâche de lui apprendre à lire, mais elle se heurta à une indocilité peu commune.

Chausserouge, plein de faiblesse pour «sa petite», souriait de ces efforts infructueux.

Il se rappelait sa propre jeunesse, l'époque où il s'échappait de l'institution où son père l'avait placé pour venir rejoindre le Voyage.

Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.

--Tu la gâtes trop, disait la mère, tu es cause que je n'en puis venir à bout.

--Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? Pas une princesse, n'est-ce pas? Alors, à quoi bon la tourmenter. On verra plus tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur... et peut-être une dompteuse... elle en saura toujours assez!

--Ah! non, par exemple, reprenait la mère, je ne veux pas que ma fille entre jamais dans les cages.

--Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de même si c'est son idée.

Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regretté de n'avoir pas un garçon qui pût lui succéder et perpétuer la dynastie des Chausserouge dompteurs.

L'amour de son métier le faisait penser autrement que son père, et il ne croyait pas qu'il fût possible de choisir une carrière plus glorieuse.

Les dispositions naturelles de Zézette, certaines particularités qui ne lui échappèrent pas, flattèrent son orgueil paternel. L'enfant manifestait une véritable passion pour les pensionnaires de son père.

Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le public à entrer «pour la dernière représentation», il était impossible d'obtenir qu'elle restât à la caravane.

Alors sa mère la prenait par la main, l'amenait dans la ménagerie et elle ne consentait à rentrer qu'au moment où, le repas des animaux étant terminé, on éteignait les derniers becs de gaz.

Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait en passant devant leurs cages, et on eût dit que, de leur côté, les bêtes s'intéressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses menottes...

Ils avançaient leurs grosses têtes vers les barreaux, comme s'ils eussent voulu venir à elle.

Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel répondaient les grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu'à elle, elle s'accoudait sur son petit lit et réveillait son père:

--Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Néron qui t'appelle!...

Elle distinguait, sans se tromper jamais, «la voix» de toutes les bêtes, résultat auquel n'était jamais parvenu Chausserouge lui-même.

Dans la journée, chaque fois qu'elle pouvait échapper à la surveillance de sa mère, son grand plaisir était de courir à la ménagerie pour retrouver son grand ami l'éléphant Moquart.

Moquart montrait à Zézette une affection singulière; il avait pour elle des attentions délicates.

Dès qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se mettait à cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il balançait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux fermés, ses deux petits bras serrant étroitement la trompe. Et il fallait se fâcher pour la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.

Ou bien elle prélevait une dîme sur son dîner, réservait une croûte de pain, un morceau de gâteau, qu'elle cachait soigneusement.

C'était pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la troupe, à qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau mille friandises, s'amusant des mines drôles de la bête.

Quelquefois, poussée par une sorte d'instinct atavique, elle restait assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles dilatées, des heures durant.

Un jour que par suite de la négligence des garçons de piste, la ménagerie était déserte, son père ne l'avait-il pas surprise, debout dans l'allée qui longe les cages, en face de Néron!

Le lion était couché, le muffle près des barreaux, les yeux demi-clos, une de ses pattes énormes pendant au dehors.

Zézette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la patte et sur le nez!

Chausserouge pâlit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et Zézette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher la «bébête», continuait son manège, auquel Néron paraissait prendre plaisir.

Le dompteur s'approcha doucement par derrière et quand il fut à portée de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement à lui.

--Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire croquer!

Néron était réputé pour son affreux caractère et, à maintes reprises, il avait failli faire un mauvais parti aux garçons de piste qui avaient eu l'imprudence de l'approcher de trop près.

Alors, elle, d'un ton enfantin, qui désarma le père:

--Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal!

Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle. Celle-là aussi serait une dompteuse.

Il lui expliqua seulement que parfois les bêtes étaient méchantes, soit qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dîner et qu'il n'était jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop près d'elles...

--Plus tard! dit-il, quand tu les connaîtras bien, quand elles aussi te connaîtront, tu pourras les caresser.

--Et tu m'emmèneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda l'enfant enthousiasmée.

--Oui, si tu es sage et si tu m'écoutes! Seulement, auparavant, il faut bien travailler et contenter ta mère, qui se plaint que tu n'es pas gentille.

--Ça m'ennuie d'apprendre à lire.

--Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre à lire comme papa!

De ce jour, Zézette, au grand étonnement d'Amélie, devint une élève docile et attentive et elle fit les plus rapides progrès.

Chausserouge expliqua à sa femme les motifs de ce changement si brusque, qui l'enchantait.

--Voilà l'indice d'une réelle vocation! Notre Zézette paiera nos dettes et rétablira la fortune de la ménagerie!

--S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mère que ces dispositions inquiétaient.

Dès lors, chaque jour, à l'heure où il arrivait pour déjeuner, Zézette courait au-devant de Chausserouge:

--Papa, j'ai bien travaillé, ce matin... Ma récompense?

Le dompteur interrogeait la mère de l'oeil:

--Je suis très contente d'elle, répondait Amélie, elle a été très sage.

Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, après le repas, il la prenait par la main et tous deux descendaient à la ménagerie.

Et c'étaient de longues explications sur la nature, les moeurs, le caractère de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin, à la portée de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.

Puis, on faisait un petit tour de balançoire sur la trompe de Moquart, un tour de promenade autour de l'établissement, à califourchon sur le dos d'un poney; on allait porter à Loustic, le grand cynocéphale roux, quelques friandises à grignoter. Dès qu'elle approchait, le singe bondissait dans sa cage, s'accrochait aux barreaux et riait à l'enfant, en découvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural pareil à un bruit de crécelle.

Puis il tendait sa main velue que Zézette saisissait et dans laquelle elle déposait un fruit, une amande ou une noisette.

Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bête et de sa hâte à enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui apportait.

--Tu as tort, disait parfois Amélie, d'encourager les goûts de cette petite, elle finira par aimer mieux ses bêtes que nous.

Alors Chausserouge posait la question à l'enfant:

--Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart?

--J'aime mieux, répondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic et Moquart.

On ne put jamais arriver à lui faire préciser un choix, ni à obtenir qu'elle ne mît pas sur la même ligne son père et sa mère et ses deux animaux favoris.

Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un goût plus vif à la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une vigueur extraordinaire.

Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune était définitivement conjurée, et que la ménagerie allait finir par retrouver sa vogue d'antan.

Les mois passaient, la tournée se poursuivait avec des alternatives de gain ou de perte, mais le résultat général demeurait satisfaisant, à ce point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter à ses yeux l'espérance d'une campagne fructueuse, le dompteur se décida à pousser jusqu'en Italie.

Aussi bien, un mieux sensible s'était déclaré chez sa femme depuis qu'ils voyageaient dans le Midi.

Si Amélie n'était pas revenue à la santé, du moins son état s'était maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mêmes inquiétudes.

Jean Tabary avait acquis dans le métier une expérience qui le mettait désormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours, imprudences qui eussent mis l'établissement à deux doigts de sa perte, si Chausserouge ne se fût résigné à avoir recours à Vermieux.

Le souvenir de la dette contractée était du reste le seul souci qui altérât le contentement du dompteur, sans l'inquiéter toutefois outre mesure.

Il avait pu payer sans trop de gêne les premiers billets venus à échéance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire à ses yeux le barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.

Malheureusement, il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était là qu'un temps d'arrêt dans l'adversité.

Il eut un brusque et douloureux réveil.

L'impresario s'était engagé à faire face aux frais considérables que nécessitait le transport de la ménagerie de l'autre côté de la frontière.

Il devait subvenir aux dépenses journalières jusqu'au jour de la première représentation.

C'était encore par ses soins qu'une immense publicité par affiches et dans la presse devait être faite dans toutes les villes où le dompteur devait séjourner.

Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties égales le montant des recettes.

C'était pour Chausserouge une excellente opération; pas un sou à débourser et des bénéfices assurés.

Aussi n'hésita-t-il pas à signer le traité que le signor Baldini--c'était le nom de l'impresario--avait préparé.

Du reste, cet Italien, aux manières patelines, au parler grasseyant, flatteur et cauteleux, inspirait à tous une égale confiance, sauf toutefois à Jean Tabary.

--As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-là? demanda-t-il au dompteur.

--Tu es bête! répliqua Chausserouge. Il a déjà fait affaire jadis, m'a-t-il dit, avec mon collègue Perdel, qu'il a transporté à ses frais et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas sa première entreprise... Il a réussi déjà, il n'y a pas de raison pour qu'il ne réussisse pas avec moi!

--C'est égal, à ta place j'aurais demandé un cautionnement... quelque chose enfin, une garantie!

--Par exemple! c'eût été lui faire injure! C'est un homme trop loyal pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hésite pas à avancer des sommes considérables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois bien que nous n'avons rien à craindre.

--Je le souhaite, mais prends bien tes précautions... Il me parait bien poli pour être honnête et puis, en principe, je n'aime pas les Italboches!

--N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent dehors.

--Oui, mais s'il nous laisse en plan...

--Je pense que tu es fou! Nous sommes là d'ailleurs!... Et puis, c'est à nous d'y veiller. Tu es le seul à avoir de ces ridicules préventions. Tiens, Amélie, qui est une femme très entendue, me disait encore hier:--C'est un coup de fortune qui nous tombe!

--Amélie n'est qu'une femme qui ne connaît pas grand'chose aux affaires. Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut s'arranger pour n'être pas pris, le cas échéant, au dépourvu.

En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa réputation, Chausserouge songea à corser son spectacle.

Outre les vieux numéros traditionnels dans la ménagerie, il fallait trouver une attraction inédite, un exercice nouveau capable d'exciter la curiosité et de passionner le public.

Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de spectacle, ont chez eux des dompteurs renommés. Il ne voulut pas qu'il pût résulter de la comparaison, une infériorité pour les dompteurs français.

En un mot, pour réussir il convenait de mettre tous les atouts dans son jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'eût déjà été fait.

Et le temps pressait, l'époque arrivait où il allait falloir se mettre en route.

Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une idée qui, disait-il, devait révolutionner l'Italie.