Zézette : moeurs foraines

Chapter 12

Chapter 123,842 wordsPublic domain

Durant les longues heures qu'il passait près de sa femme, plus tendre et plus dévoué qu'il ne l'avait jamais été, il parlait de Louise Tabary, de ses qualités, de sa franchise, des remords qu'elle avait montrés, de ses hésitations, et Amélie l'écoulait, sinon avec plaisir, du moins avec intérêt.

--Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers mon mari; elle a cédé, non sans avoir lutté, et elle a fait son possible pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait causé...

Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge était destiné, de par son tempérament, à avoir d'illégitimes faiblesses, il valait mieux pour elle qu'il se fût rencontré avec cette femme trop facile peut-être, mais que la sincérité de sa passion excusait jusqu'à un certain point. Certainement Louise Tabary était calomniée, car elle avait du coeur.

Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps à son égard d'une condescendance à laquelle il ne l'avait pas habituée, lui témoignait des marques d'intérêt qui la touchaient, comme en outre, il affectait, malgré les embarras qu'avait suscités son administration défectueuse, un grand dévouement à la cause commune, elle revint peu à peu sur ses préventions à son égard.

Mais la paix ne régnait pas moins dans le ménage, à ce point que l'aveu lui-même du prêt important que le dompteur avait consenti à Louise Tabary, avant son départ, ne souleva de la part de la jeune femme aucune objection.

Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire.

Bref, Chausserouge eût été le plus heureux des hommes, si d'une part il eût pu concevoir l'espérance du rétablissement de sa femme, et si la prospérité de la ménagerie n'eût reçu aucun accroc.

Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long à s'en apercevoir, dans une période de déveine.

Un mieux sensible, dû peut-être à la phase de quiétude morale dans laquelle vivait Amélie, s'étant manifesté, il donna l'ordre du départ, et le convoi reprit la route du Midi.

Nulle part, et pas même dans les villes sur lesquelles il comptait le plus, il ne retrouva son succès d'autrefois.

Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur dédaigneuse remplaçait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes années.

C'était pourtant le même spectacle, augmenté d'attractions inédites, le même travail... Peut-être était-on blasé sur ce genre de divertissement... Toujours est-il qu'il continuait à ne faire que des recettes dérisoires, insuffisantes même pour couvrir les frais.

Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient à émouvoir ni la témérité de ses exercices, ni le dressage d'animaux jusque-là réputés indomptables.

Bref, il vint un jour où, sinon réduit aux expédients, du moins très gêné, il dut écrire à Louise Tabary et la prier de lui venir en aide en lui restituant une partie des sommes qu'il avait avancées.

Mais, à Paris non plus, les affaires n'allaient pas.

Louise avait employé son argent comme il était convenu. Elle avait fait de grands frais, agrandi son établissement, doublé, triplé son personnel; le succès n'avait pas récompensé son effort et Boyau-Rouge restait le maître de l'entresort le plus fréquenté et le plus à la mode de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien négligé pour ramener la vogue.

Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu d'argent, mais se demandant si elle arriverait à en gagner.

Dans ces conditions et à son grand regret, il lui était impossible de répondre à la demande du dompteur et de mettre aucune somme à sa disposition.

Cependant il fallait en sortir.

Le dompteur ne voulait pas s'exposer à rester en panne avec sa ménagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, où il n'avait aucun crédit à attendre.

Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il fut décidé qu'il se rendrait à Paris et que là il s'arrangerait pour contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui lui incombaient, en attendant une campagne plus heureuse.

--Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser à Vermieux. Il a prêté à bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son état... Il sait qui tu es, il n'ignore pas que ton établissement vaut de l'argent, tu auras de lui ce que tu voudras.

--Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace.

--Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore bien content de le trouver. Ma mère le connaît. Elle pourra te mettre en rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.

Profitant de son séjour à Cette, où il n'avait pas l'espoir de réaliser des bénéfices, il sauta en express et partit pour Paris.

Il tomba à l'improviste chez Louise Tabary; après l'effusion des premiers instants, après qu'il eut donné des nouvelles de sa femme, il expliqua sa situation embarrassée.

Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise.

Un nouveau règlement de police, concernant les fêles foraines, venait d'être mis en vigueur et les conditions imposées à l'industrie dite des entresorts, étaient à ce point inacceptables qu'elles allaient rendre impossible l'exercice de la profession, si elles étaient appliquées dans toute leur rigueur. Ah! quand la malechance s'en mêlait, ce n'était jamais fini!

En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut de l'avis de son fils.

Il fallait s'adresser à Vermieux, qui justement était à Paris en train d'opérer divers recouvrements.

--Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moitié de son temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à l'époque des échéances.

--J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il m'est impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser tous les autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la route, j'ai eu une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par Vermieux et en même temps cela me coûtera moins cher. Voilà: par ma mère, je suis ramoni. Tu sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir mutuellement. De là, leur grande force qui les met à l'abri de la misère, bien que tous les membres appartenant à cette race soient éparpillés sur tous les points de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur roi, et ils lui obéissent, bien qu'il affecte des allures tout à fait différentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse de réserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, et qui est destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne lui demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il puisse me refuser. Il était très bien avec mon père; il a assisté à mon mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le Voyage au Salon des Familles, à Saint-Mandé, il était là. C'est un temps dont on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je le lui rappellerai. Oui, décidément; ça me coûtera moins... j'aime mieux ça...

Louise Tabary hocha la tête d'un air de doute.

--Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être de leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par ta mère et puis, ta prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberty le premier, de te savoir dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prétextes pour te refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu règles. Il ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. Crois-moi, ne perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux.

Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée.

Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le moment sur le boulevard Clichy.

Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu partageait en deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire de favoris poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le Voyage.

Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes de corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts velus, gros et courts étaient surchargés de bagues.

Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait d'une grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa race.

On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les permissions et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait d'avoir des attaches avec la police..

La vérité était que Lamberty, doué d'une intelligence peu commune et d'une activité sans pareille, connaissait son métier à fond et qu'il mettait les facultés les plus rares au service de son état.

Il était possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient simultanément et personne mieux que lui ne savait prévoir la mode, découvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles.

Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir toujours sa curiosité en éveil, en apportant constamment une amélioration nouvelle à chacun des trucs dont il était l'infatigable inventeur. De là son succès.

Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme à ne jamais oublier une injure ni un mauvais procédé.

Chausserouge le trouva dans sa caravane occupé à se raser le menton qu'il avait bleu comme un menton de cabot.

Lamberty reçut le dompteur avec de grandes démonstrations d'amitié, lui prodiguant les marques de sa sympathie, à ce point que dès le premier abord François augura très bien du résultat de sa démarche.

Mais dès que celui-ci aborda le récit de sa situation embarrassée, qui le faisait avoir recours à lui, le visage de Lamberty se rembrunit visiblement.

Quand il en vint à solliciter carrément le prêt d'une somme de dix mille francs, indispensable pour faire face à ses affaires, une impassibilité glaciale remplaça l'enjouement de la première minute chez le roi des ramonis qui donnait à ce moment les derniers soins à sa toilette.

Il réfléchit un instant, puis:

--Mon cher ami, dit-il à François, vous savez, je n'en doute pas, combien est grand mon désir de vous être agréable. Vous ne seriez pas ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre père qui était un brave homme, un honnête homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me le rendait un peu... J'ai connu également votre mère, une digne femme..., et ma famille était même alliée avec ses parents. Toutes choses que l'on n'oublie pas. Ce préambule pour arriver à vous dire que si je voyais la possibilité de vous rendre service, j'en serais trop heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais:

Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voilà!... Vous me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait. Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est impossible de vous faire la moindre avance. On se méprend beaucoup sur ma situation de fortune. On me croit très riche parce que je travaille beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis propriétaire de plusieurs établissements. On a tort, et c'est justement pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est éparpillé. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre différents trucs qui me coûtent les yeux de la tête, un «Mer-sur-Terre», avec machine à vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus, un «Chemin de l'Amour», une idée extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un tonneau énorme, percé aux deux bouts, dans lequel sont disposées des banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et on roule le tout... C'est très drôle, mais ça donne mal au coeur... C'est justement ce qui m'inquiète... à moins que ce ne soit là une cause de succès! Bref, tous ces essais me coûtent gros et mon argent s'est immobilisé. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volonté, bien au contraire, seulement...

Sur ces mots il s'interrompit, compléta sa phrase d'un geste découragé et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion définitive à sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se répéter, il tendit sa main au dompteur.

--Sans rancune, n'est-ce pas?

Mais ce n'était pas là l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait congé.

--Je suis trop du métier, répliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous avez des charges, des obligations et que le nombre et la variété de vos diverses entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'était pas à Lamberty que je voulais m'adresser, mais à celui qu'avec raison nous considérons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous le savez, je suis ramoni par ma mère et je n'ignore pas qu'il est de tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en aide... Je n'ignore pas non plus que vous êtes le dispensateur suprême. Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agréée, ne videra pas la caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prêt que je sollicite, remboursable aux époques qu'il vous conviendra et garanti par une hypothèque sur mon établissement...

Lamberty parut très visiblement ennuyé de la tournure que prenait l'entretien.

Il réfléchit un instant, puis avec un sourire contraint:

--Nous entrons dans un ordre d'idées tout différent. Mais tout d'abord laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme vous le dites, le roi, ni le chef suprême des ramonis... Ma situation sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine autorité sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance, ils me choisissent pour arbitre dans leurs contestations privées; ils m'ont institué leur trésorier et c'est moi qui suis chargé de répartir, entre les plus nécessiteux, certains fonds dont j'ai en effet la disposition. Mais il y a loin de cette situation à la royauté absolue que vous m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien fidèle des usages et des coutumes de nos pères... Eh bien! à ce titre encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez pas les conditions... D'abord, vous n'êtes pas dans la misère, vous avez une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui vous seraient confiées manqueraient à ceux de nos frères qui sont dans le besoin... Nous sommes une Société de secours, non un Établissement de prêt... De plus, et c'est là même la principale et la meilleure raison; vous n'êtes pas des nôtres, vous n'êtes pas ramoni!

--Je vous demande pardon! répliqua vivement Chausserouge, ma mère était une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille était alliée avec la vôtre.

--C'est possible, mais votre mère est morte depuis longtemps; votre père était originaire d'Auvergne, non du pays de Bohème, et le jour où, contrairement aux coutumes de notre pays, Maria à épousé Chausserouge, elle s'est séparée à tout jamais de ses frères pour prendre la nationalité de son mari. Et elle pouvait même s'estimer heureuse de n'avoir pas attiré sur sa tête les malédictions et les anathèmes de ses coreligionnaires.

Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis un temps immémorial, les usages des ramonis.

Chassés de leur pays, condamnés à une existence nomade, ils avaient néanmoins conservé leur autonomie, leur indépendance, parce qu'ils avaient su s'astreindre à une rigoureuse et sévère observation des traditions.

Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerçant les industries les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs de chaises, fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure, rebouteurs ou sorciers, gîtant au bord des routes, vivant à la grâce de Dieu ou plutôt aux dépens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant ou braconnant à la barbe du champignol (garde-champêtre), les autres, de goûts plus raffinés ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage, s'étaient installés et avaient eu des fortunes diverses.

Quelques-uns, les insouciants, continuaient à végéter dans les derniers emplois, étaient restés garçons de piste, musiciens ou chiqués; tandis que la plupart, comme lui, Lamberty, étaient arrivés, à force de travail, à acquérir à la fois de l'aisance et une certaine notoriété.

Mais, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils pussent appartenir, les raboins,--c'est le terme familier qui sert à désigner les ramonis sur le Voyage--sans exception obéissent à la même loi, et malheur à qui la transgresse!

Un raboin ne peut épouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage doit-il être dépourvu de toutes les formalités ordinaires.

Pas de mairie, pas d'église. Les futurs conjoints se réunissent devant le plus ancien de leur tribu,--car bien qu'errants, ils forment encore des tribus--qui les unit sans autre forme de procès.

Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voilà tout. Toujours par monts, par vaux et par chemins, ils échappent à tout recensement, et en fait d'impôts, ne payent que la patente obligatoire inhérente à leur état.

Ils négligent de faire inscrire leurs enfants à la mairie, esquivant par ce moyen la conscription et le service militaire.

Ils ne tombent sous la règle commune qui régit la société que le jour de leur mort. Ne pouvant faire disparaître le cadavre, ils doivent faire la déclaration de décès à la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est là l'unique obligation à laquelle il ne leur est pas permis d'échapper.

Et s'ils sont parvenus à conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes traditionnelles dans toute leur intégrité, ils le doivent à la sévérité avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.

Les anciens s'érigent en tribunal et rendent des arrêts sans appel.

Aussi était-il étonnant que le mariage de Maria, célébré jadis contrairement aux règles, n'eût pas donné lieu, de la part des ramonis, à des représailles justifiées par cette transgression.

De semblables mésalliances n'avaient-elles pas souvent donné lieu à des scènes sanglantes?...

Dernièrement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu un soir, à Asnières, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait épouser le lendemain une ramoni?

Ils l'avaient saisi, dépouillé, lardé de coups de couteau et jeté à la Seine.

Certes, lui, Lamberty, était loin d'approuver ces mesures extrêmes, mais il était, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes anciennes.

On avait eu raison de laisser épouser Maria par Chausserouge, puisque tel avait été son bon plaisir, mais à partir du jour où elle était devenue la femme d'un chrétien, elle avait délibérément rompu tous les liens qui rattachaient à ceux de sa race.

Elle avait cessé d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualité pour se réclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.

--De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer outre, d'accéder à votre désir, je trahirais la cause que je suis chargé de défendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne veux pas encourir.

Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.

Décidément, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prévu la réception qu'on venait de lui faire et c'était en connaissance de cause qu'elle l'avait tout d'abord engagé avec tant d'insistance à s'adresser à Vermieux.

Il rendit compte de sa démarche à sa maîtresse:

--C'est bien fait, répondit Louise, je t'avais prévenu, tu n'as pas voulu m'écouter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps. Comme je prévoyais la réponse qu'on t'a faite, je me suis mise aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera là... je l'ai invité à dîner. Tu sais, joue serré avec celui-là. C'est un malin... Du reste, je serai là pour t'appuyer.

Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de réputation. Par ouï-dire, il le savait impitoyable et rusé comme un singe.

L'usurier passait pour avoir ruiné déjà pas mal de forains qui avaient voulu jouer au plus fin avec lui. De là la répugnance du dompteur à entrer en relations avec lui.

Vermieux fut exact au rendez-vous.

--Bonjour, garçon, dit-il à Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit l'occasion de boire un verre avec toi, mais ça me fait plaisir de trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le père Chausserouge aussi était de l'Auvergne... Et si je peux t'être utile, par ma foi, j'en serai content!

Le repas fut très animé.

Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le dîner de ne faire aucune allusion au motif de leur réunion.

Au dessert, il fallut aborder la question.

--Vermieux alluma sa pipe, et avec une netteté, une précision que Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire de telles libations, il posa une série de questions au dompteur.

Puis, lorsqu'il se fut renseigné suffisamment.

--Hum! Hum! fit-il, tu dis, garçon, qu'il te faudrait pour te recaler?...

--Dix mille francs!

--Dix mille francs, c'est une somme, et ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval. C'est que, sais-tu, garçon, qu'il y a rudement des risques aujourd'hui, dans notre sacré métier. Regarde à quoi tient le succès! En dix ans de temps, ton père, parti de rien, est parvenu à faire une fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien négligé pour réussir, tu as boulotté toutes tes économies... Moi, j'ai débuté sur le Voyage comme galaupe (petit employé); j'ai réussi à mettre quatre sous de côté. Aujourd'hui il n'y aurait plus mèche, tout ça pour dire que les temps ont bien changé!

Et le père Vermieux passa en revue toutes les industries foraines.

Les vélocipèdes végétaient; les chevaux de bois étaient usés; les bonnes fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les musées, les phénomènes ne faisaient plus le sou.

Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes tenaient encore coup; la préfecture venait d'y mettre bon ordre et la mère Tabary en savait quelque chose.

Plus moyen de faire de musique après onze heures; plus d'orchestre. Une fête sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que ça pouvait se comprendre?

Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, remplacés obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient des six francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie par les patriotes indignés.

Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan du Voyage.

Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la question.

Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes goûts, mêmes idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, causer la ruine des entrepreneurs de petits spectacles.