Zézette : moeurs foraines

Chapter 11

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--Tu t'es fait bien désirer ce soir, chéri, dit Louise qui, dès l'entrée du dompteur, avait compris, à voir sa face décomposée, qu'un drame intime avait dû le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas.

--Moi... ne pas venir!... s'écria Chausserouge, quand je sais que tu m'attends, quand tu es à moi!... Mais, j'ai dû me fâcher, montrer que j'étais le maître et à partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai ici tous les soirs. Et personne n'aura rien à dire... j'y ai mis bon ordre.

--Tu as avoué à Amélie notre liaison? demanda Louise, le sourcil contracté à la pensée que cette imprudence avait pu être commise.

--Il a bien fallu! Elle était là, à deux pas d'ici, il y a une demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empêcher d'entrer, au moment même où j'allais mettre la main sur le loquet de la porte...

--Mais je n'ai rien entendu?

--Parce que pour éviter tout scandale, je l'ai prise et ramenée de force à ma caravane. Et là, ajouta-t-il, je lui ai fait comprendre que de pareilles histoires n'étaient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que tout était désormais fini entre nous...

--C'est mal, ce que tu as fait là, François, c'est ta femme... et peut-être l'as-tu maltraitée, frappée... à cause de moi?

--C'est la première fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne sera pas la dernière... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si je consens à la garder, c'est que je ne peux faire autrement... Et j'en ai assez de regret...

--Tu as tort, François! répéta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa place et vois combien de désagréments peut nous causer ton indiscrétion. D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va éclater sur tout le Voyage quand on connaîtra notre liaison...

--Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une crainte, c'est que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu as, mais dès que je t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte plus pour moi... que toi!

--Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary.

--Cela durera tant que tu voudras m'aimer!

--Alors... toujours! s'écria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir!

De ce jour, Chausserouge devint l'hôte assidu de la caravane.

Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant à la ménagerie qu'aux heures où sa présence y était indispensable, ou aux heures des repas.

Amélie avait compris que toute résistance était désormais impossible.

Elle se résigna, et les jours passaient sans qu'elle échangeât dix mots avec son mari.

Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la nuit, jetait une mantille sur ses épaules et sans se soucier de la bise ni des intempéries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi, rôdant autour de la roulotte éclairée d'une pâle veilleuse, où son mari reposait aux bras de la Tabary.

Elle allait là, sans but, comprenant bien l'inanité de sa démarche, mais poussée par un irrésistible besoin de se rapprocher de l'être qui la torturait si cruellement.

Puis, elle rentrait, frissonnante et glacée, et se recouchait, serrant dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zézette qui dormait paisiblement.

Sa santé ne tarda pas à s'altérer; elle maigrissait visiblement; souvent elle était secouée de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine; ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal donnait à ses yeux un fiévreux éclat.

Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute espérance de joie, que son bonheur était à jamais envolé...

Elle végétait, dédaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci désormais que la santé de sa fille qui, elle, se reprenait à vivre, puisant au contraire dans cette existence nomade, ce perpétuel changement d'air, une vigueur nouvelle, qui la faisait s'épanouir et grandir à vue d'oeil.

Bientôt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du dompteur avec Louise Tabary.

La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler.

A chacun des déplacements du Voyage, une place était réservée à la gauche de la ménagerie pour l'entresort des Tabary.

N'ayant plus à se heurter aux révoltes de sa femme, le dompteur devint dans l'intimité moins brutal, presque tendre par moments même.

On eut dit qu'ayant conscience de l'indignité de sa conduite, mais n'osant y renoncer, il s'ingéniait à se la faire pardonner.

La vérité était que la résignation et les larmes muettes de la jeune femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en lui des remords que les résistances de la première heure, auxquelles il avait répondu par la violence.

Ce fut lui qui, le premier, et avant même qu'elle eût songé à se plaindre, s'aperçut du changement qui s'était opéré chez Amélie.

--Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter un médecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secouée par de continuelles crises de toux, n'avait pas touché au déjeuner.

--Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le médecin ne me guérira pas! avait répondu Amélie en hochant douloureusement la tête.

Chausserouge avait eu un geste d'impatience.

--Tout ça, c'est des bêtises! Quand on est malade, on se soigne! Tu seras bien avancée, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal à temps...

--Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.

--Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avéré aujourd'hui que nous nous sommes trompés tous les deux, en croyant nous aimer. La suite nous l'a bien montré. Il est clair que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir là-dessus, je trouve tout à fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons donc en bons amis, côte à côte, le mieux possible, tout n'en ira que mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspéré. Que diable! personne n'est parfait en ce monde! Acceptons donc l'existence telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas...

--Pas assez! interrompit Amélie.

--Allons! pas de ces mots-là! c'est bête! Je ne t'ennuie pas, je ne te laisse manquer de rien.., tu es maîtresse chez toi. De quoi te plains-tu?

--Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-être matériel ne fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les regards qui s'attachent à moi, car on sait maintenant que Louise Tabary est ta maîtresse... Tu ne prends même plus la peine de te cacher... Si je descends dans la ménagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son: Bonjour, patronne! et la façon insolente dont il me suit des yeux, me font mal... C'est à peine maintenant si tu t'intéresses à ta fille... Et je sens une terreur immense m'envahir, à la pensée de ce qui adviendra pour elle... le jour où je ne serai plus là... pour l'aimer... et pour la défendre peut-être!... Pourra-t-elle si jeune--car je ne prévois pas que je puisses vivre longtemps--pourra-t-elle compter sur son père, dont l'aveuglement est tel que je désespère de le voir jamais s'arracher des griffes qui l'enserrent...

Chausserouge avait écouté cette tirade le sourcil froncé.

Il eut néanmoins un accès de franchise brutale.

--Eh bien! oui; là, j'ai peut-être tort, mais que veux-tu, j'ai trouvé chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune femme... Oui, elle me tient... et je ne puis, quant à présent, me passer d'elle... je t'en demande pardon... mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour toi une affection sincère... et pour Zézette donc! Tiens! veux-tu que je te dise, tu ne connais pas Louise... Elle est très bonne, au fond, elle a des remords... Elle se reproche d'être la cause de ton chagrin... Nous n'avons pas été maîtres du sentiment qui nous a rapprochés... Il ne se passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup... beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! désires-tu quelque chose?... quoi?

Amélie s'était levée pour ne pas éclater en sanglots. Ainsi, son mari en était là!... Tellement changé, tellement dominé par son absurde passion, qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'énormité de sa proposition.

Il fallait renoncer à tout jamais à l'espoir de le reconquérir. C'est ainsi qu'il répondait à ses plaintes si pleines de résignation douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary!

--Veux-tu, lui dit-elle suffoquée par l'émotion qui l'étouffait, veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux plus voir personne... je ne veux plus rien entendre...

--Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien à l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens à ce que tu voies un médecin.

--Ce n'est pas la peine.

--Je le veux!

Et le soir même, il revint accompagné d'un docteur qui interrogea la jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.

En sortant, il prit Chausserouge à part.

--Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais à vous je dois la vérité. Vous m'avez appelé bien tard... Votre femme a les poumons attaqués... Elle a besoin de grands ménagements... Le climat d'ici lui est très défavorable, et si vous pouviez-la décider à faire un voyage dans le Midi... ce serait encore là la médication la plus efficace de toutes celles que je pourrais prescrire...

--Alors son état?... demanda Chausserouge effrayé.

--Est grave, je ne vous le cache pas!

Pour la première fois, Chausserouge éprouva un réel chagrin.

Si au moment du début de sa liaison, il avait cru sentir naître au fond de son coeur une sorte de haine contre sa femme, ç'avait été un sentiment factice, une crise irréfléchie causée par l'enragement de sa passion qui lui faisait considérer comme un ennemi quiconque cherchait à y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait et il avait suffi pour la réveiller de cette menace latente, du simple avertissement de l'homme de science.

Le docteur avait ajouté:

--Elle a dû beaucoup souffrir physiquement... ou moralement.

Et Chausserouge songea à l'existence qu'il avait faite à sa femme depuis les longs mois qu'il l'avait délaissée. Pour la première fois, il perçut nettement ce que sa conduite avait de répréhensible et de criminel.

C'était lui qui avait réduit sa femme à ce dernier degré de misère et il ne pensa plus qu'à une chose, lui faire oublier le passé...

Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourût lui ayant pardonné...

Il s'étonna lui-même de cet excès de sensibilité. Pour la première fois, il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter dans ses relations avec elle une discrétion dont lui saurait gré la pauvre Amélie, habituée à moins de ménagements...

C'est dans cet état d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquiétude toutefois.

Comment sa maîtresse accueillerait-elle la résolution qu'il venait de prendre?

Consentirait-elle à cette sorte de partage, elle dont l'amour s'était toujours montré si exclusif.

Dès les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit s'envoler toute appréhension.

Louise Tabary se répandit en condoléances.

Comment! cette pauvre Amélie était si malade que cela! Oh! voilà bien ce qu'elle avait redouté dès les premiers jours! Elle allait être la cause, peut-être, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le pardonnerait jamais!

Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empêchât d'aller la soigner, la dorloter!

Elle aurait eu tant de joie à lui faire oublier le mal qu'elle lui avait fait! Bien innocemment, hélas! et toute la faute en était à son bête de coeur, dont elle n'avait su refréner les élans!

Ah! cette idée la rendait réellement malheureuse... et elle espérait bien que François allait faire son devoir.

Et comme Chausserouge écoutait, ravi, tellement ces sentiments répondaient à ceux qu'il éprouvait personnellement, elle continua:

--Ton devoir, il est tout tracé! C'est nous qui, par notre faiblesse coupable, avons frappé au coeur la pauvre Amélie. Il ne faut pas que nous ayons à nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit pas sans que nous lui ayons prodigué toutes les consolations, tous les soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu'à nouvel ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice, mais auquel mon devoir me commande de me résoudre. Ce sera aussi une épreuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton amie... Tu vas rester près d'elle... Le médecin recommande un voyage dans le Midi... Pars!... N'hésite pas!...

--Tu viendras avec nous!

--C'est impossible. Tu emmèneras Jean... J'espère que tu m'écriras... Les tournées en province t'ont du reste toujours réussi. Recommence l'expérience... Tu n'as qu'à y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le métier se perd à Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut s'estimer heureux.

--M'éloigner de toi... longtemps peut-être? Tu n'y penses pas.

--Je n'y pense que trop... De cette façon, mon ami, ajouta-t-elle tristement, tu me reviendras guéri toi-même... ou plus aimant... Il me restera alors à bénir ou à maudire cette circonstance qui m'aura donné la mesure de la sincérité et de la puissance de ton amour... Ne me fais pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et à demain!

Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta à Jean la conversation qu'elle avait eue avec son amant.

--Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment où nous le tenons, tu l'éloignes! Tu le sépares volontairement de lui à l'heure même où nous sommes sur le point de devenir les véritables maîtres de la ménagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est faible... Dès qu'il t'aura quittée, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amélie, et alors, nisco!

Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les épaules.

--Comme tu es simple, mon pauvre garçon! Crois-tu donc que je n'ai pas tout prévu? D'abord, tu seras là et je compte bien sur toi pour ne pas lui laisser oublier qu'il reste à Paris une femme se mourant d'amour pour lui. Et quant à Amélie, la pauvre, j'ai fait assez causer François pour savoir que je n'ai dès à présent plus rien à craindre d'elle... Je me doutais un peu de tout ça... La dernière fois que je l'ai rencontrée, par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mâché... Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prévenante, mais il est des satisfactions qu'elle ne lui donnera pas... des satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec moi... Si, pour mon malheur, je suis vieille déjà... l'âge m'a donné de l'expérience... Crois-moi! je sais par où il faut prendre Chausserouge, je le tiens bien!

--Mais puisque tu ne seras pas là?

--Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera la pitié qu'il éprouve maintenant... L'existence que sa femme, toujours plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son départ, aspirera après son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus Amélie... elle est déjà trop bas!... Il reviendra donc veuf, libre... La continence aura renouvelé son ardeur, qui commence à présent à s'émousser et alors... plus que jamais, il sera à nous!...

--Mais l'enfant?

--Je lui servirai de mère, répliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon plan est tout tracé... Et puis, continua-t-elle, pour être sûr qu'il ne nous échappera pas, je vais profiter de ses bonnes dispositions actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes affaires, depuis qu'il est à Paris, il a pas mal d'économies, bien placées... Je vais lui dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension à mon entresort... la même extension qu'autrefois, pour faire la nique à Boyau-Rouge, mais qu'il me manque des fonds. Comme il déteste Boyau-Rouge, qui a été mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai et désormais nos intérêts d'argent étant communs, il sera bien forcé de penser à moi souvent... Ce sera une sûreté de plus.

Jean Tabary regarda sa mère avec admiration.

C'était décidément une maîtresse femme et il n'y avait plus qu'à la laisser faire; quiconque se fût occupé de ses affaires n'eût jamais su en tirer un meilleur parti.

--M'man! lui dit-il en l'embrassant, à partir d'aujourd'hui, je ne fais plus rien sans te consulter!

--Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te donnerai avant le départ de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! surtout, sois, le plus respectueux et le plus prévenant que tu pourras pour Amélie! Elle te croira converti et elle sera la première à nous aider.

--Tu peux compter sur moi.

Amélie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le récit que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons conseils qu'il en avait reçus.

Cette ingérence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui déplaire, de même que cette attitude subitement sympathique lui inspirait une secrète défiance.

Elle ne put néanmoins s'élever contre un projet qui réalisait le plus cher de ses voeux.

N'était-ce pas en l'arrachant de vive force à l'influence du milieu dans lequel il vivait que le père Chausserouge avait pu une première fois ramener son fils à de meilleurs sentiments?

Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amélie sentit que c'était assurément sur cette présence que comptait Louise Tabary.

Le fils veillerait à ce que le souvenir de la mère ne sortit pas de la mémoire du dompteur.

C'était à elle à parer à ce danger, mais, hélas! dans son état de santé, elle ne se sentait guère de force à faire oublier l'autre!

Toutefois, on prépara tout en vue d'un prochain départ. Il fut décidé que la ménagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant à petites journées pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrêtant dans chacune des villes où il serait possible de compter au moins sur deux ou trois représentations fructueuses.

Quelques jours avant leur départ, à l'une de leurs dernières entrevues, Louise Tabary fit part à son amant du projet qu'elle caressait d'établir sur les mêmes bases que jadis une concurrence sérieuse à Boyau-Rouge.

C'était un placement sûr, étant donné sa grande entente et sa grande expérience des affaires.

Comme elle s'y attendait, Chausserouge accéda immédiatement à son désir et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son fonds de réserve, pour l'appliquer à cette entreprise.

Louise promit à son nouvel associé de le tenir au courant du résultat de ses efforts et, par une belle matinée de septembre, le convoi s'ébranla, prenant ce même chemin qui, dix ans plus tôt, l'avait mené à la fortune.

X

Dès les premières étapes, François Chausserouge apprécia pour quelle large part l'expérience paternelle avait contribué à la prospérité de l'établissement.

Lors de la première tournée, il s'était toujours déchargé sur le vieux dompteur du soin de l'administration.

Maintenant c'était à Jean Tabary qu'était échue cette tâche plus lourde qu'on ne le supposait.

Or, bien que le jeune homme apportât dans l'accomplissement de ses devoirs une réelle conscience, son ignorance des petits détails du métier lui faisait commettre mille maladresses.

Il était en outre insuffisamment secondé par le nouveau personnel qu'il avait recruté; aussi le succès des premières représentations qui furent données s'en ressentit-il. La publicité était mal faite; les emplacements mal choisis, l'installation défectueuse.

Ou bien le service des vivres était mal assuré et il arriva par deux fois qu'on dût, à défaut de viande de cheval, mettre à sac les boucheries pour nourrir les animaux.

C'était dépenser en pure perte non seulement le bénéfice, mais les deux tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, après plusieurs séjours, il se trouva que les frais n'ayant pas été couverts, il fallut attaquer la caisse de réserve.

De plus, les animaux, confiés à des mains inexpérimentées, ne recevaient plus les soins indispensables.

Déshabitués des longues pérégrinations, plusieurs tombèrent malades, et un lion même succomba un peu avant d'arriver à Lyon.

Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une longue série de représentations, mais il n'atteignit pas le résultat espéré, et au moment où il se préparait à continuer son chemin, une circonstance survint qui le força à prolonger son séjour.

Amélie qui, vaillamment, jusqu'à ce jour, avait supporté sans se plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.

Son état empira et le médecin, appelé aussitôt, ne jugea pas qu'il fût possible, malgré le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois.

Il ne pouvait venir à la pensée de Chausserouge de laisser sa femme dans une maison de santé ou un hôpital, puisque c'était pour elle qu'il avait entrepris cette longue tournée.

Il retarda donc son départ et ce fut pour rétablissement un désastre d'autant plus grand que, bien que la curiosité des Lyonnais fût émoussée et qu'il ne fût plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il fallait néanmoins subvenir à l'entretien et aux frais si considérables que comporte une ménagerie comptant plus de soixante pensionnaires, hommes ou bêtes.

Chausserouge montra dans cette circonstance une abnégation et une résignation qui toucha profondément la jeune femme et lui fit presque oublier un passé qui pourtant lui avait été bien pénible.

C'est alors qu'elle se surprit peu à peu à ne plus mépriser autant Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.

Elle était femme, elle avait aimé son mari; malgré ses torts elle le chérissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer François.

Sa jalousie et son respect de la foi jurée lui faisait blâmer cette liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux caprices et aux désirs irraisonnés.

Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hésitant pas à sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put s'empêcher de savoir gré à Louise d'avoir été l'instigatrice de cette résolution.

Cette excessive indulgence venant après les révoltes des premiers instants, ses doutes sur le mobile qui avait poussé la Tabary à suggérer à son amant l'idée de se séparer d'elle et d'obéir aux conseils du médecin, faisant ainsi preuve d'une abnégation rare chez une amoureuse, s'expliquait par l'état maladif où elle se trouvait, un secret pressentiment peut-être de sa fin prochaine et inéluctable.

Pendant les longues heures qu'elle passait seule, étendue sur son lit de douleur, sa pensée s'égarait; elle revivait les heures passées et l'excès de misère d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins attentifs dont elle était à présent l'objet.

Elle en arrivait à juger presque légitime le besoin qu'éprouvait Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment à sa passion, puisque sa santé lui interdisait désormais de lui donner les satisfactions qu'il était en droit d'attendre de sa femme.

D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mère de son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait de le lui prouver victorieusement, était-il juste de lui faire un crime irrémissible d'en aimer une autre avec ses sens?

Ce fut un phénomène curieux, bien fait pour exciter la sagacité des philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.

Elle se trouvait heureuse, après tant de déboires, d'une situation qu'elle n'était pas maîtresse de changer et contre laquelle, quelques mois plus tôt, elle s'était élevée avec indignation et violence.

Le même revirement s'opéra en même temps chez Chausserouge, et ces deux êtres se comprirent sans se donner le mot.