Zézette : moeurs foraines

Chapter 10

Chapter 103,936 wordsPublic domain

--Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais été plus tôt.

--C'est gentil à toi, ce que tu dis là!

--Vous m'aimez donc toujours un peu?

--Ne me force donc pas à te le répéter, mais tu le sais bien, il y a des scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas maître, et tant d'obstacles nous séparent!

--Je les supprimerai!

--Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?

--En quoi notre amour peut-il leur causer un préjudice? Si nous nous aimons, cela ne regarde que nous.

--Après... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras d'avoir obéi à un caprice passager. Tu t'es bien lassé de ta femme qui est plus jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai seule à souffrir... Non, lu sais, François, c'est très sérieux... A un étranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refusé... Comme tu me l'as dit si méchamment hier... j'ai bien eu d'autres amants, dont j'ai à peine gardé le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!... je le sens, ça serait trop grave!

--Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous dites là?

--Assurément. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant?

--Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras!... Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la femme!

--Passionné, va! dit Louise Tabary en souriant.

--Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, ça m'est égal! Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi espérer...

--Il faut toujours espérer... dit Louise d'un ton impénétrable.

--Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand est-ce que je vous verrai... seule?

--Ça, c'est plus grave!...

--Oh! si, dites, quand?

--Eh bien, dit Louise très bas, quand tu voudras... Le soir... je suis toujours seule... Dans ma roulotte... après la représentation!

--Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit.

Six heures sonnaient quand il arriva à sa caravane. Toute la soirée, il resta préoccupé, plein de fièvre; à chaque instant, il consultait sa montre. Il avait décidé que le soir même, il mettrait à profit la bonne volonté de Louise.

A peine s'il prit le temps, après la représentation, d'assister au repas des animaux.

--J'ai affaire, dit-il à Jean, tu veilleras à ce qu'on ne parte pas sans que tout soit en ordre.

--Compte sur moi! répondit le jeune homme avec un sourire plein de sous-entendus.

--Ah ça! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge en se glissant hors de la ménagerie... Après tout, tant pis! Il a tout intérêt à ne pas vendre la mèche, puisqu'il s'agit de sa mère!...

Toutes les lumières étaient éteintes. Seuls, quelques rares becs de gaz répandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde l'esplanade.

François se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.

A son approche, les chiens à l'attache sous les voitures aboyaient, puis se taisaient, dès qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du Voyage.

Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumière dansait derrière la vitre de la fenêtre. Il frappa.

Presque aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre:.

--Entre, François!

Louise était debout, en peignoir rose, plus attifée et plus souriante que jamais.

--Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

--J'étais sûr que tu viendrais ce soir, répondit simplement Louise Tabary.

Elle s'assit dans un fauteuil, à la même place que la veille, et elle voulut faire asseoir Chausserouge près d'elle.

Il ne prit pas garde à son invitation; il s'avança les yeux brillants, les bras ouverts et voulut la prendre...

--Oh! c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le repoussa doucement.

--Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords!

--Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?

--Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise action... dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cédant... en te permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai détourné de ton ménage et Dieu sait quels ennuis pourront en résulter pour toi, quels regrets, peut-être, ma faiblesse t'aura préparés...

--J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux pieds de Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux fixés dans les yeux de sa maîtresse...

--Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-être dès à présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu savais à quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que j'hésite...

--Que veux-tu dire? demanda François, étonné du ton subitement sérieux de Louise Tabary.

--Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens... Pour arriver au point où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai eu des amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours restée maîtresse de mon coeur... Dernièrement quand je t'ai revu, je me suis sentie poussée vers toi par un sentiment que je n'avais jamais éprouvé, même pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je n'avais guère pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a prise par les sens, mais j'ai retrouvé chez nombre d'amants les mêmes sensations sans m'attacher plus à eux qu'à lui... Je l'ai donc quitté sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien été pour moi... tu t'es rendu maître, dès le premier instant, de mon être tout entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu m'empêcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est que je suis prête à me donner à toi!... Mais, prends garde! C'est un malheur d'être aimé pareillement par une femme comme moi!... Quand tu auras été à moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui t'aiment... c'est affreux à dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!... A mon âge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus ardent... et la haine plus vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui m'a fait reculer jusqu'à ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra te posséder après moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-être, pour te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu venais une belle fois à te détacher de moi... Parle maintenant... veux-tu encore de moi?

Louise Tabary avait récité, cette tirade, tout d'une haleine, comme une leçon apprise.

Tout autre que François eût reculé ou du moins demandé à réfléchir devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de l'amoureux dompteur.

--Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois à moi!

--Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? demanda l'astucieuse foraine.

--C'est pour Amélie que tu dis cela? Eh bien! à ton tour, écoute! Tout ce que je t'ai laissé entendre l'autre jour était la vérité!... J'ai fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une bêtise!... Je croyais l'aimer et j'étais poussé par mon père. Aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. Je n'ai jamais ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, puisque nos sensations sont identiques... que nous étions faits l'un pour l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!... Oui, je serai à toi... toujours, rien qu'à toi... Amélie, je la déteste, je la hais depuis que je te connais!

Il se leva et, dans un élan furieux de passion, il prit dans ses bras sa maîtresse qui, cette fois, les yeux fermés, se laissa faire et commença à la délacer.

La poitrine de Louise se soulevait... François posa ses lèvres sur cette gorge palpitante...

Tout à coup une pensée subite traversa son esprit.

--Et Jean? fit-il à l'oreille de Louise.

--Jean ne viendra pas!

Sans répondre, le dompteur, d'un revers de main, éteignit la lumière...

L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait grand jour quand François Chausserouge sortit de la caravane des Tabary.

Il était étourdi, grisé par la nuit qu'il venait de passer...

Certes, dans sa vie, il avait eu bien des maîtresses, mais jamais aucune qui eût à ce point énervé ses sens, fait vibrer tout son être...

Il marchait sans idée... la tête vide, mais confondu devant une expérience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais osé le soupçonner, délicieusement caressé par le souvenir de ces heures d'extase, n'ayant qu'une idée, les revivre, aujourd'hui, demain... toujours!

Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidélité... C'est lui qui viendrait la supplier de n'être jamais qu'à lui... à lui seul!

C'est lui qui n'eût reculé devant rien, pour s'assurer l'éternelle possession de cette femme, jamais rassasiée, en qui semblait s'incarner la joie de vivre!

Qu'était-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colère le secouait à la pensée qu'Amélie serait désormais l'éternel obstacle à un bonheur qu'il eût voulu avouer, rendre public!

En cet instant,--et il ne fut pas maître de réprimer ce sentiment,--la nouvelle de la mort de sa femme l'eût soulagé.

--Après tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier vis-à-vis de lui-même, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et j'ai eu assez de déboires pour qu'il me soit permis de ne négliger aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de l'existence...

C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane où, déjà levée, et les yeux rougis par les pleurs, Amélie l'attendait.

--Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit.

--J'ai été bien inquiète, toute cette nuit, fit doucement la jeune femme, je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque accident...

--Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas à t'inquiéter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs...

--Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil de la nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse...

--C'est de ta faute, il fallait te coucher!

--François! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... Songe donc, c'est la première fois que tu demeurais une nuit entière dehors...

--Oh! mais, j'espère que tu ne vas pas recommencer à gémir! On dirait, ma parole, que tu as à te plaindre! Que te manque-t-il?

--François... quelque chose se passe en toi que je ne puis m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout à l'heure, tu ne m'as pas même embrassée...

--S'il n'y a que cela, c'est facile!

Et distraitement, du bout des lèvres, pressé d'en finir, comme s'il eût accompli une corvée, il effleura la joue de sa femme.

--Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix!

--Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?

--Zézette? Eh bien! comment va-t-elle?

--Elle a passé une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours.

--C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, à part ça?

--Non, rien!

--J'ai faim... donne-moi à déjeuner!

Il but et mangea sans rien dire, la pensée absente, l'oeil vague.

Assise auprès de lui, se levant à chaque instant pour le servir, Amélie l'observait en silence, touchant à peine aux mets qu'elle avait préparés.

--Pourquoi ne manges-tu pas?

--Je n'ai pas faim.

Chausserouge haussa les épaules, puis quand il eut fini, il se leva, prit son chapeau et se disposa à sortir.

Amélie s'arma de courage; elle se planta devant son mari:

--Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?

--Je serai absent le temps qu'il faudra, répondit-il en l'écartant.

--François, dit alors résolument la jeune femme, tu ne sortiras pas avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne m'aimes-tu plus?... T'ai-je donné des motifs qui puissent justifier l'abandon où tu me laisses... seule avec notre enfant malade... Réponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?...

Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.

--Ma chère Amélie, dit-il, je sais ce que j'ai à faire... Si tu veux que nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions, ni de tes reproches... Je suis en âge de me conduire...

--Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne pas te laisser voir combien le chagrin me dévore... Mais il est des heures où j'étouffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes paroles... François, tu es sur une mauvaise pente! Tu étais meilleur pour moi, avant notre rentrée à Paris. Si parfois tu me traitais durement, tu savais si bien me faire oublier tes duretés! Aujourd'hui, ce que j'avais prévu est arrivé... depuis que tu as introduit ici Jean Tabary...

--Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te défends d'accuser Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre moi-même! Mais il n'est, en aucune façon, responsable de ma conduite! Encore une fois, je fais ce que je veux! Donc, trêve à tes pleurnicheries et laisse-moi passer!

--Tu aimes quelqu'un, François!... puisque tu me forces à te le dire, je suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis la contenir! Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette femme, si je la connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur!

--Tu ne la connaîtras pas! ricana le dompteur.

Amélie redressa la tête. Son mari avait avoué!

Donc, il avait une maîtresse, avec qui il avait passé la nuit, et c'est au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui jeter le sarcasme à la face!

Et c'était chez elle qu'il passerait peut-être la nuit prochaine... les autres! Et personne à qui conter sa peine!...

Ah! si Chausserouge, le père, eût été là, comme tout eût changé et comme il eût su imposer sa volonté.

Mais, hélas! elle était seule et sans force contre cet homme, si faible avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et l'humilier!

Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle était une enfant du Voyage.

A la rude école de son père, elle avait appris à avoir de l'énergie, quand il le fallait.

On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle défendrait son bien!

Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte, elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fièvre, elle lui cria:

--Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses!

--Ah! tu sais..., tu m'embêtes! riposta le dompteur en se dégageant.

Puis, à son tour, il lui mit la main sur l'épaule, la rejeta rudement à l'intérieur de la caravane et sortit en claquant la porte.

A travers la vitre, Amélie, vaincue, et brisée, suivit de l'oeil son mari qui s'éloignait.

Elle le vit entrer dans la ménagerie. Alors, sûre qu'il n'allait pas à un nouveau rendez-vous, elle s'accouda à la table et resta longtemps abîmée dans les larmes.

Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scène, Chausserouge ne fit à la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents.

Amélie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand parti.

Quelques instants après que Chausserouge se fût rendu à la ménagerie, elle s'assura que Zézette dormait bien et elle l'y suivit.

Là, dissimulée dans un coin, elle observa les spectateurs, les spectatrices, espérant saisir au passage un signe d'intelligence qui pût être pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait connaître sa rivale... Son manège n'échappa pas à Jean Tabary, qui en prévint le dompteur.

--Tu as donc eu des histoires dans ton ménage? On dirait qu'elle est jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie à chaque cliente qui passe!

--Si elle est jalouse, répondit François, faut espérer que ça lui passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle voudra, elle est sûre de faire chou blanc.

--La particulière n'est pas là? demanda Tabary d'un ton très innocent.

--Non, elle n'est pas là et elle n'est pas en train d'y venir, répondit le dompteur, très satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de rien, je me cache mieux que ça, quand je fais mes farces!

A minuit, quand il eut quitté son costume, et qu'il se fut assuré qu'il laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la caravane de Louise.

Il allait l'atteindre et se préparait à frapper, quand une ombre se détacha d'un arbre et lui barra le passage.

--C'est chez Louise Tabary que tu as été hier... et c'est chez elle que tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je suis là, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas!

Et Amélie, passant son bras sous celui de son mari, chercha à l'entraîner.

Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, François Chausserouge ne sut d'abord que répondre.

Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.

--Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton ménage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir où je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de ça, file et que je ne te retrouve plus sur mes pas...

Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modération, craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un scandale n'éveillât les forains endormis et ne les attirât sur le seuil de leurs caravanes, mais sa voix tremblait de colère.

--Va-t'en! répéta-t-il encore une fois; va-t'en! ou ça va tourner mal!

--Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amélie en s'accrochant désespérément au bras de son mari. Je t'en prie, François! au nom de ton père, au nom de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne me laisse pas retourner seule... Reste avec moi!

--Je te dis de me lâcher... et de partir... j'ai affaire!

--Tu vas chez la Tabary! Elle est ta maîtresse maintenant! Cette femme avec qui tout le Voyage a couché... qui pourrait être ta mère! Ah! c'est trop de honte! Eh bien! non, je ne lui céderai pas une place qui m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dénoncerai à tous cette femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois de plus, je ne partirai pas sans toi...

La main de Chausserouge serra à le briser le poignet de sa femme. Une fureur l'étranglait, tempérée par la peur du scandale.

--Tais-toi! balbutia-t-il frémissant, tais-toi... ou je cogne!

--Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux ça!... Mais tu ne m'empêcheras pas de me révolter...

Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie à la gorge et la serraient à l'étouffer.

--Te tairas-tu, sale bête! Te tairas-tu!

Puis, prenant rapidement une résolution soudaine, il l'entraîna du côté de la ménagerie, sans un mot.

Il marchait vite, soutenant ou plutôt traînant après lui la malheureuse qui trébuchait à chaque pas.

Arrivé et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et brutalement, il poussa à l'intérieur la jeune femme qui tomba à la renverse sur le plancher de la voiture.

Alors, donnant enfin un libre cours à sa fureur, dans l'obscurité, il s'acharna sur sa victime, la piétinant, la frappant sans mesure, sans relâche, comme il frappait ses bêtes, quand elles refusaient d'obéir.

Fatigué enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune résistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amélie et la jeta sur le lit.

--Je pense maintenant que tu seras corrigée de t'occuper de ce qui ne te regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que ça t'arrivera!

Il ressentait pour la misérable une haine féroce, la rendant responsable de tout ce qui lui arrivait de désagréable, se vengeant sur elle, qui n'offrait aucune défense, de la sujétion dans laquelle il était inconsciemment maintenu d'autre part.

Il vengeait sur elle son autorité perdue comme s'il eût été heureux de saisir cette occasion de se prouver à lui-même qu'il était resté le maître.

Et il était aidé, poussé dans cette revanche par la passion sensuelle que Louise Tabary avait su faire naître et savait si bien entretenir au fond de son coeur.

Toutefois, quand il vit sa femme, étendue sans force, à moitié nue sur le lit, son visage boursouflé couvert d'ecchymoses et inondé de larmes, la poitrine soulevée par les sanglots, il eut une minute d'hésitation.

Une sorte de remords l'étreignit. Il avait été trop loin, il l'avait frappée en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspéré par ses reproches, son insistance, ses pleurnicheries?

Il passa sa main sur son front comme pour se demander à quel parti il allait s'arrêter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pensée se reportant vers Louise, qui, à cette heure, l'attendait, il fit un pas vers la porte.

--Tu sors?... demanda Amélie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le fit se retourner.

C'était la plainte du chien battu qui revient lécher la main de son maître.

--Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes brutalités... Elles resteront un remords éternel pour toi... et un souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui, en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le commencement d'une rupture définitive... Tu l'aimes donc bien, cette femme?...

Loin de toucher Chausserouge, cette plainte désolée, en jetant de nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la résolution du dompteur.

Aussi bien c'était une occasion de notifier une fois pour toutes à sa femme la nouvelle façon de vivre qu'il entendait désormais mettre en pratique.

--Eh bien! oui, je l'aime, là! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tôt!... Elle était faite pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prévenue, ça te dispensera de m'espionner à l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver!

Et il partit en faisant claquer la porte.

Restée seule, Amélie se demanda si elle avait été le jouet d'un rêve. Ses égratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait à l'oeil gauche congestionné et tuméfié la convainquirent de la réalité de son malheur.

Ainsi donc, tout était fini irrémédiablement.

Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arrachât jamais des griffes de cette femme dont elle savait la terrible réputation.

Mais par quels sortilèges, par quels charmes avait-elle donc pu envoûter à ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu brutal, pour qu'il en arrivât à la traiter comme il venait de le faire?

Elle en avait le pressentiment.

Dans cet amour funeste, sombreraient à la fois et son bonheur à elle et l'avenir même de l'établissement.

Elle n'aurait plus désormais, comme suprême et unique consolation à tant de déboires, que la présence de sa chère petite Zézette, l'innocente à laquelle la conduite, ou plutôt la folie de son père, préparait un avenir si noir.

Et elle passa le reste de la nuit en proie à ces pensées, les tempes martelées par une souffrance morale pire que la souffrance physique qu'elle endurait.

Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de Louise.

Il avait besoin de s'étourdir, de ne pas penser à l'acte que sa conscience lui reprochait et il avait hâte, pour échapper au remords, de se retrouver auprès de celle devant qui tout son être s'annihilait, avide de sensations et dévoré de désirs fous.