Yan

Part 5

Chapter 53,778 wordsPublic domain

Cependant la main de Florence produisait la sensation d'une aile d'oiseau sous l'aisselle du vieillard. Oh! pressé par cette main, il se trouvait alerte et rajeuni!

La voix continuait:

--Vous allez bien, Yan?

--Oui, je vous remercie. Et votre santé pareillement?

Non, jamais dans le pays, une jeune fille n'aurait su, avec tant de grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.

Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire:

--Ah! mademoiselle! vous êtes bien bonne, bien bonne!

Il prit un parti héroïque. Ayant découvert un banc contre un mur, il se laissa tomber dessus.

--Comme ça, pensa-t-il, j'échapperai à l'influence de la main.

--Vous ne voulez pas entrer, Yan? Papa est absent, mais vous serez le bienvenu quand même. Ma tante est à la maison. Elle lit. Entrez donc, Yan!

C'étaient des paroles claires et douces comme des airs de flûte. Quand elles s'insinuaient dans l'oreille, chacune d'elles semblait enveloppée dans le pétale d'une fleur bleue. Oh! c'était frais!

Et après ces paroles, ce ne fut pas une main, mais deux, qui s'abattirent sur le malheureux paysan. Et la voix, de plus en plus douce, de plus en plus fraîche, opéra de concert avec les deux mains.

--Comment, Yan! Vous voudriez rester dehors? Mais vous attraperiez du mal! Oh! je vous en prie! entrez un instant... Je vous demande bien pardon, si je ne sais pas vous supplier en patois. J'apprendrai, Yan! Allons! donnez-moi le bras comme ceci. Prenez garde; il y a une marche, là! Marchez-vous à votre aise?

--Je crois bien! répondit Yan malgré lui.

Et il ne put s'empêcher de regarder, avec ses petits yeux entourés de rides, les deux yeux profonds de Florence.

--Gredins d'yeux! ils parlent gascon! pensa-t-il.

Et, un peu effrayé, il s'avança au bras de la jeune fille, en redressant son dos de toutes ses forces, pour paraître encore gaillard.

Triomphant, radieux à côté de Florence, non sans penser au jour un peu oublié où il conduisait Mme du Bignaou à l'autel, il entra dans le château.

--Par ici, Yan! dit sa compagne.

Yan voulait humblement aller à la cuisine.

--Par ici. Venez au salon!

Et elle le conduisit dans une pièce toute resplendissante d'étoffes, de dorures, de glaces, de fleurs, où Yan ne s'entendait pas marcher, tant les tapis étaient lourds, et où il demeura bouche bée, tant toutes choses étaient belles.

--Là! asseyez-vous maintenant!

Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonné de soie rose, un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement à celui que le bon Dieu des laboureurs occupe là-haut, au-dessus des nuages, quand il trône parmi sa grande cour d'anges et de prophètes.

Et Yan, que tant de prévenances auraient exaspéré autrefois, se trouva très flatté à cette heure. Il s'assit, se découvrit avec respect, et même il enleva, d'un frottement de manche, une tache de boue qu'il remarqua sur son pantalon.

--Mille excuses, mademoiselle,--et il s'efforçait de réprimer son accent,--mille excuses pour avoir osé me présenter ainsi. Ce sont mes vêtements de travail, et...

Mais les yeux gascons de Mlle Florence pardonnaient généreusement.

Alors Yan regretta presque de ne pas s'être coiffé du chapeau ridicule que lui avait proposé son petit-fils.

Cependant Florence lui mettait un coussin dans le dos, un tabouret sous ses pieds, le débarrassait de ses béquilles, installait des abat-jour de dentelles sur les lampes pour ne pas lui blesser les yeux, fermait les croisées pour éloigner la fraîcheur nocturne de ses épaules, le soignait, le dorlotait, l'étourdissait de bavardages amusants comme des chants d'oiseaux; et finalement, elle vint s'installer à côté de lui, si belle, si aimable, si resplendissante de grâce et de bonté, que le vieux Yan eut envie de tomber à genoux devant elle, et de lui chanter des cantiques.

Mais il se secoua:

--Surveille-toi, mon bonhomme! se dit-il, ou tu es perdu!

Et tout haut, brusquement:

--Alors, mademoiselle, vous... vous... aimez mon petits-fils, Emile?

Florence ne dit rien. Elle osa seulement prendre une main de Yan dans ses mains veloutées. Et lentement, elle baissa la tête, pour ne pas laisser voir ses grands yeux illuminés de larmes.

Alors Yan fut si heureux qu'il lui baisa les doigts.

--Oh! pardon! balbutia-t-il, je n'aurais jamais cru... Oh! mademoiselle!...

Il se tut lui aussi, car il se sentait venir une voix ridicule dans le gosier, une voix entrecoupée de sanglots.

Il s'en alla. Que pouvait-il apprendre encore? Rien. Les larmes lui avaient tout dit. Il s'en alla. Et ses oreilles étaient si pleines de musique, ses yeux si éblouis de beauté, qu'il n'entendit, qu'il ne vit rien de ce qui se passa autour de lui. Il comprit à peine que Florence lui redonna le bras pour s'en retourner, qu'elle lui cueillit des poignées de fleurs en passant au jardin, et qu'elle le fit précéder dans la forêt par un domestique tenant à la main une lanterne.

Puis il crut bien que la jeune fille lui disait un bonsoir très harmonieux dans lequel elle appelait Yan: papa.

Mais cette supposition était si ambitieuse qu'il n'osa trop l'admettre; et il se surprit en train de prier Dieu, de prier Dieu en français, certes! quand, titubant de félicité, il arriva dans la vieille avenue du Bignaou.

Mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette avenue, qu'il poussa un cri terrible.

--Diou biban!

Un panache de flammes sur sa maison!

--Au feu! hurla Yan. Au feu!

Et il s'élança sur ses béquilles.

Le Bignaou brûlait.

Yan ouvrit des yeux pleins de terreur.

--Mais c'est vrai, allez! souffla-t-il, c'est bien vrai!

Et il se mit à trembler de tous ses membres.

--Au feu!

Il ne pouvait même pas crier. La voix se mourait dans sa gorge.

--Au feu!

Il reprit sa course, il s'approcha de la maison, s'approcha vite, en sautillant de façon lamentable sur ses béquilles.

--Poutoun! Cadet! Emile! voulut-il appeler.

Mais la bonne seule était présente; elle se frottait les yeux sans savoir que faire.

L'incendie commençait à peine. Les bœufs bramaient en secouant leurs mangeoires. Un cheval avait fendu la porte de l'écurie à coups de sabots, et s'enfuyait, effaré, vers les champs.

--Emile? Où est Emile? put demander Yan.

--Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu! répondit la servante.

Et des voisins accouraient, hagards.

--Où est-ce que le feu a pris? Comment? Où sont les domestiques?

Mais nul ne savait répondre aux questions de Yan.

Les domestiques? ils étaient à l'auberge, sans doute.

--Mile! Mile!

A travers le crépitement des flammes, on entendait ce lambeau d'appel, ce cri exténué du vieux paysan cherchant son petit-fils.

Soudain, un éclair dans la pensée de Yan:

--Ah! c'est sur la chambre d'Emile, le feu!

Il courut, il cassa une béquille en route.

--Emile! clama-t-il.

Et cognant sur une porte:

--Es-tu là, Emile?

Aucune voix ne répondit.

La porte était verrouillée.

--Au secours! Une hache! Vite une hache! demanda Yan en se tordant les mains.

Dans un coin, il aperçut un maillet à égrener le maïs.

Il le prit; et, retrouvant dans ses bras rouillés un peu de la force des jours passés, il frappa désespérément sur la porte.

Après trois coups, elle céda.

Et à travers les planches disjointes, Yan s'élança, au risque de tomber dans les flammes. Il s'élança, et tout à coup, entouré de feu, lui apparut Emile, Emile inerte qui semblait dormir sur son lit.

--Oh! pardon! sanglota Yan, en comprenant ce qui s'était passé. Pardon! Viens! Je ferai tout ce que tu voudras! Tout, m'entends-tu?

Et il arracha Emile de sa chambre.

--Viens donc! Je l'ai vue, ta fiancée! Un ange! Vous vous marierez dans un mois, malgré le serment à ton père, malgré le serment à Dieu, malgré tout, Emile! Pardonne-moi!

Alors Yan, qui défaillait, sentit brusquement les bras de son filleul s'attacher à son cou, dans un long transport de reconnaissance.

--Eh! qu'elle brûle si elle veut, la vieille baraque! dit le vieillard, sous l'étreinte de son filleul. Qu'elle brûle! puisque je vais te faire bâtir un château!

Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu que personne n'avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer quelques larmes en voyant s'abattre les chers murs, les bons murs de la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds, avec des bruits vagues, plaintifs comme des adieux d'amis.

X

L'incendie épargna les granges. La maison d'habitation elle-même ne fut pas sérieusement endommagée. Mais Yan qui, depuis son entrevue avec Mlle Florence, croyait avoir une âme neuve dans son corps, désira qu'il ne survécût presque rien de son ancienne demeure. Quand les murs du Bignaou furent refroidis, le parrain d'Emile embaucha des maçons pour édifier une maison nouvelle. Un architecte fut mandé, un architecte de Paris. Il proposa des plans très coûteux et très incompréhensibles, que Yan accepta sans hésiter. Il fallait aller vite.

La noce devait avoir lieu, non dans un mois,--il était impossible d'arriver si tôt,--mais dans six mois au plus tard. Emile menaçait de s'engager, s'il n'épousait pas Florence Brion avant le premier de l'an. Et Yan comprit son impatience, certes. Lui-même, du reste, exigea que les choses marchassent rondement.

Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été imposée.

Il s'agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un monsieur des plus distingués. Yan s'y appliqua aussitôt de son mieux. Il ne se coiffa plus d'un béret. Il ne chaussa plus ses lourds sabots de verne. Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue. Cela ne l'attrista pas outre mesure. A peine perdit-il l'appétit quand son filleul exigea qu'il parlât le français à table.

Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait articulé les mots sonores et parfois assez risqués de son pays; on devait bien lui permettre un peu de maladresse mélancolique à prononcer les nouvelles paroles!

--Eh bien! Yan, ça ne va donc pas? lui disaient les métayers en tapant gaillardement sur son épaule, à la gasconne.

--Mais si! mais si! répondait Yan, en dissimulant sa tristesse.

Et il s'éloignait des vieux camarades, dont la conversation trop familière ne plaisait plus à Emile.

Et un jour, un nouveau domestique venu de Dax, qui portait des vêtements cossus, comme un instituteur, l'appela respectueusement «Monsieur Jean». Yan ne comprit pas d'abord de qui l'on parlait. «Monsieur Jean!» Il ne s'attendait pas à être désigné ainsi.

Quand il sut de quoi il retournait, il pleura un peu, malgré tout, comme s'il avait appris soudain la mort d'un bon ami d'enfance, d'un bon ami appelé Yan et qu'il ne reverrait plus.

Et il ne s'étonna point lorsqu'un tailleur vint coudre pour lui des vêtements noirs.

Et il sortit de ses oreilles les minces anneaux d'or qu'il portait depuis son enfance, et que les baisers de sa défunte femme avaient si souvent effleurés, autrefois, au temps des lèvres roses et des baisers d'amour.

Et, sur les observations d'Emile, il voulut bien laisser pousser sa barbe, afin de paraître distingué.

Et ses mains qui, mécaniquement, faisaient toujours le geste plébéien de filer de l'étoupe, il essaya de les maîtriser, afin de ne pas sentir les regards irrités de son filleul.

Et la _mesture_, le cher pain du pays dont toute sa chair était constituée, il y renonça sans douleur trop apparente, pour manger du pain bien blanc et bien hygiénique, de ce pain de froment qui ensanglante les gencives et fait gronder les estomacs gascons!

Bientôt la bonne tenue de «Monsieur Jean» fut l'objet d'une admiration unanime.

--Mais vous engraissez, papa, je vous assure! proclamait Emile, qui, de son côté, s'habillait comme un gentleman.

Le Bignaou était sens dessus dessous. Des charpentiers, des forgerons, des couvreurs, des ébénistes s'acharnaient sur ses murailles, sur son toit, sur ses portes, sur ses parquets. Tout cela criait, chantait avec une noble émulation. Mais «monsieur Jean», depuis qu'il chaussait des bottines, était trop bien élevé pour se plaindre. Il payait sans murmurer, chaque samedi, et c'est à peine si, de temps en temps, on le voyait sortir un mouchoir bien blanc et bien empesé de sa poche, pour se moucher dedans ou peut-être pour y pleurer; l'on ne savait trop.

Sans doute, il avait des absences. Ainsi, quand il passait devant son cocher, un beau garçon, habillé comme un docteur et tout plein de belles manières, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Pardon, monsieur!» Et il n'osait rien ordonner à la femme de chambre, une grande dame, fort embaumée, dont les toilettes inspiraient le respect. De même, la voiture achetée par Emile lui donnait des terreurs folles. D'abord, il n'osait pas s'asseoir sur des coussins si riches; et il avait peur sans cesse de cracher sur le tapis, ce qui lui donnait des gastralgies constantes!

Ensuite, comme les ressorts étaient souples, il croyait danser effroyablement quand il allait en promenade, ce qui lui valait de continuels vertiges.

On lui avait réservé un large fauteuil rembourré de crin: il se meurtrissait dessus. Dans son lit, on avait mis un sommier confortable, au lieu de la patriarcale paillasse en feuilles de maïs: cela lui déchirait les côtes.

Parfois, le dimanche, Emile voulait qu'on mangeât des huîtres: Yan ne pouvait sentir ces bêtes disgracieuses. Il en massacrait trois ou quatre, par tenue, sans trop laisser voir ses nausées.

Et les parquets frottés sur lesquels il croyait tomber sans cesse! Et le silence des domestiques en sa présence, qu'il prenait pour du mépris! Et ses bretelles d'un nouveau système breveté, qu'il ne savait jamais installer sur son dos! Et le tabac, les bonnes prises de tabac dont, pendant quarante ans, il avait gratifié ses voluptueuses narines, et qu'il fallait supprimer actuellement pour cause de propreté! Et sa nouvelle barbe enfin, sa barbe en fleuve, qui lui occasionnait des démangeaisons si terribles, qu'il croyait sentir, selon sa belle expression: des courses de hérissons sur ses joues!

Un matin, étant encore au lit, il vit arriver Emile.

--Eh bien, papa, voulez-vous faire transporter vos papiers dans votre chambre neuve?

--Hein? Quoi? Ma chambre neuve?

--Oui, vous savez bien: celle que vous avez choisie vous-même! Il faut vous dépêcher; on va commencer à démolir celle-ci.

Yan, qui ne s'entretenait plus qu'en français avec son petit-fils, dit brusquement:

--_Ne bouy pas_ (je ne veux pas)!

--Mais, papa!

--Laisse-moi la paix!

Et il regarda, au plafond, une certaine poutrelle tortueuse, qu'il avait vue, en se réveillant, tous les matins de sa vie, et qu'avant lui avaient regardée sans doute les prunelles depuis longtemps éteintes de ses aïeux.

Ce jour-là, Yan ne sortit pas de son lit.

Et le jour suivant, Emile ayant réitéré sa demande, Yan ne bougea pas davantage.

--C'est absurde, voyons! fit observer le jeune homme, le troisième jour.

Et comme les maçons attendaient, il supplia le vieillard de se lever.

--Ne bouy pas!

Yan ajouta, dans sa langue natale, qu'il casserait la tête de celui qui reviendrait le tourmenter!

--Vous comprenez, à cet âge, on déraisonne quelquefois! firent remarquer les voisins.

Et comme la disparition de cette pièce était d'une importance capitale aux yeux de l'architecte, on résolut de transporter Yan dans sa chambre nouvelle, une nuit, pendant son sommeil.

--Il ne s'en apercevra pas, vous verrez! dit la personne qui avait eu cette belle inspiration.

Effectivement, Yan n'opposa pas beaucoup de résistance. Il se contenta de pleurer silencieusement, en disant tout bas:

--Ah! moun Dioü! Ah! moun Dioü!

Depuis lors, il ne put guère dormir.

Des âmes, disait-il, venaient durant la nuit tirer ses couvertures; des âmes blanches que lui seul pouvait voir. Et tous les calmants des pharmaciens furent impuissants sur lui. Il s'affaiblit de jour en jour.

Bientôt il se mit à grogner contre les architectes, les maçons, les charpentiers, les serruriers, les menuisiers.

--La ruine de la maison! soupirait-il. C'est la ruine de la maison!

Il montrait une avarice basse, il ne pouvait s'empêcher de surveiller les domestiques quand ils mangeaient.

D'autres fois, oubliant qu'il avait un chapeau de feutre sur sa tête, il prenait sa vieille quenouille, et voulait filer malgré tout, filer du lin, comme jadis.

Du reste, il demandait pardon à Emile quand il revenait à lui.

--Il faut m'excuser, mon enfant, murmurait-il de sa voix cassée. On ne change pas, en un jour, des habitudes vieilles de soixante ans. Tu verras toi-même, tu verras!...

Et, par excès de zèle, il devenait joyeux alors, il lançait des tirades françaises à pleine bouche, se battait les flancs pour rire et amuser la compagnie.

Puis, il demeurait des heures entières sans faire un mouvement, les mains élargies devant le feu, le corps tordu comme un vieux tronc.

A sa figure, des taches grises s'élargissaient; de ces taches de vieillesse qui semblent commencer la minéralisation de l'homme, et que les laboureurs appellent si profondément: des taches de terre.

XI

Octobre commençait; octobre, le mois gris qui serre tant le cœur des vieux.

Autour de Yan, trente ouvriers travaillaient bruyamment à élever la maison nouvelle. Le vieux paysan avait la tête fendue par la _Chanson des Blés d'or_, que rythmaient les truelles ou les marteaux. Autour de lui, tout puait la peinture et le plâtre.

Le pays était bouleversé par les élections. Les facteurs arrivaient, chargés de paperasses politiques et fielleuses. Les arbres des routes, déshonorés d'affiches, semblaient de stoïques mutilés couverts d'emplâtres.

Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré; Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe, monarchiste.

Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.

Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas ressenti la moindre émotion.

Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.

Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de Mlle Florence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle: une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet, la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de Mlle Florence pour son filleul.

Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de voix à produire. Il aimait Florence, le bon Emile. Et il craignait tellement, malgré tout, de s'entendre refuser sa main, qu'il aurait, sans remords, commis toutes les monstruosités pour épargner à son cœur une telle catastrophe.

Et Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.

Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il s'embrouillait à partir de la première phrase.

--Voyons, papa! lui disait Emile en le poussant dans un coin. Figurez-vous que nous sommes à lundi prochain. M. Brion est devant vous, sa fille est à votre droite, je suis à votre gauche, le domestique verse du champagne: que faites-vous?

Et Yan, qui ouvrait de gros yeux ingénus vers son filleul pour concentrer toute son attention, commençait alors, d'une voix très sérieuse, en faisant sonner épouvantablement les nasales:

«--Monsieur le député. A mon âge, les... et le... et mon émotion... et ce beau jour...»

Il n'arrivait jamais à trouver la phrase exacte!

Désespéré, Emile écrivit le petit discours. Il l'écrivit en caractères énormes pour que les prunelles du parrain pussent s'y reconnaître, et il supplia Yan de l'apprendre par cœur afin qu'on ne se moquât pas de lui, quand l'heure solennelle serait venue.

Yan reçut entre les mains un large papier blanc sur lequel il pouvait lire, à grand renfort de lunettes, et en tenant l'écriture tout au bout de son bras, à cause de ses déplorables yeux de presbyte: «Monsieur le député. A mon âge, les longs discours ne sont pas de saison. Pardonnez-moi si je suis bref. J'ai mon filleul Emile à côté de moi; vous avez votre fille Florence à côté de vous: ces enfants ne me pardonneraient pas si je laissais palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps. Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle que j'ai l'honneur de vous demander, pour mon filleul, la main de Mademoiselle votre fille.»

--Etudiez cela, papa! étudiez-le tout le temps! recommanda Emile.

Yan promit tout.

Au coin du feu, à table, au lit, il lisait le large papier blanc. Et parfois, sans le savoir, il se faisait la leçon à voix haute, comme les petits enfants studieux:

--Attention là, Yan! Voyons, qu'est-ce qui vient après: _palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps_? C'est... c'est... Ah! oui: _Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle_... Attention, là, Yan!

Ce qui l'épouvantait surtout c'étaient les _u_ à prononcer. «Monsieur Jean», malgré lui, disait «_les junes curs_» pour «les jeunes cœurs». Emile lui avait signalé ce défaut voilà bien longtemps. Yan promit de se corriger. Aussi parvint-il à dire couramment «_seur le meur_», pour «sur le mur». De là, souvent, des confusions désastreuses qui donnaient à Yan des peurs bleues.

Le jour terrible approchait.

Cependant la métamorphose suivait son cours à la maison. Le domestique Poutoun avait dû changer de nom. «Poutoun» cela sentait trop le terroir. Actuellement il s'appelait Pierre.

Monsieur Jean entra dans un grand courroux quand on lui apprit ça.

--Poutoun! Mais il n'y a que ce nom qui soit joli au monde! écuma-t-il, avec une grande indignation dans toute sa voix. Poutoun: petit baiser! Poutoun: un nom d'adoration qui semble créé pour la face rose des marmots! Ah! les scélérats! Et alors, s'il en naît ici, des enfants, dans dix ou douze mois, on les appellera Ferdinand peut-être? ou Edmond?... Scélérats!

Mais ses plus grandes colères tombaient très vite depuis quelques semaines, et de longues prostrations suivaient ses moindres emportements.

Parfois Florence venait. Alors c'était comme un clair de lune sur l'antique Yan. La vue de la jeune fille l'apaisait, lui faisait du bien, l'invitait au recueillement et au silence.

Certes, il lui gardait beaucoup de rancune. N'était-ce pas cette poupée, la cause de?... Ah! il se proposait de lui dire son fait, un jour ou l'autre!

Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs s'évaporaient sous son rayonnement.