Part 2
--Va donc! Si tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sous ton béret! Un député! Eh bien oui: un monsieur qu'on envoie à Paris parce qu'il peut être nuisible dans sa province. N'est-ce pas là quelque chose de bien phénoménal? Un député!
Yan s'arrêta. Puis, d'une voix aiguë comme une vrille:
--Est-ce que tu n'aurais pas rêvé d'être son gendre, par hasard?
--Moi? oh!
--Oui! oui! je sais. Il a une fille! Dix-huit ans, paraît-il. C'est du joli, de la baudruche soufflée! On n'aurait qu'à la presser comme ça, tiens! ta fille de député: ffft! plus rien dedans, évaporée!
--Papa! mais je...
--Ça n'existe pas, te dis-je. Toujours malade et pâle!... Jésus! On voit le jour à travers. On en ferait des lunettes!
--Mais je n'ai jamais pensé...
--Assez! je sais parfaitement que son arrivée met le pays en ébullition. On ne parle que de ça, du Lü au Gave. Diou biban! C'est pourtant un beau sujet de conversation! M. Brion, notre député, un Parisien qui a des biens au pays, vient passer les vacances ici, dans son château de la Taulade, parce que les médecins ont conseillé à sa fille de séjourner dans le Midi. Est-ce assez palpitant! Et voilà de quoi jacassent toutes les commères de Salignacq. Ma vache bretonne est capable d'en vêler d'émotion! On croirait que la lune nous est tombée sur la tête!... Hein! tu dis?... Ce sont de braves gens? Allons donc! Veux-tu que je t'apprenne, moi, pourquoi il nous arrive? Pour sa fille, déclare-t-il. Pas vrai! Tout bonnement pour préparer la réélection! Ah! je le vois venir!... Mais patience!
--Papa, vous avez voté pour lui!
--Parbleu! Il faut bien voter pour quelqu'un! Si ça m'amuse, moi! On n'a pas des branches de laurier à préparer tous les jours!... Tiens, regarde-moi donc ça, petit!
Et Yan, qui avait manœuvré nerveusement du couteau, montra à son filleul un semblant de tête d'ange qu'il venait de sculpter dans sa tige.
--Hein? peut-il y en avoir, mais peut-il y en avoir de plus joliment fignolés au Paradis?
Il continua. La branche avait déjà du style. On voyait d'abord un manche droit, long d'un mètre cinquante, puis le feuillage partait dru, sombre, taillé en cône et couronné d'une élégante aigrette. Et les mains de Yan vibraient de joie. Ah! depuis si longtemps elles n'avaient fait si aimable besogne! Autrefois, ces mains taillaient la vigne, semaient le maïs, dirigeaient dans le sol le glaive brutal de la charrue, ou flattaient, pendant les siestes embrasées, la poitrine haletante des bœufs. Oh! les belles années de jeunesse!
Ce matin-ci, elles s'acharnèrent sur le laurier, les mains du vieillard; et dans le feuillage de l'arbuste tranché, les menues fleurs rondes semblaient lui sourire, comme de petites têtes odorantes. Avec la pointe de son couteau, il ornementa minutieusement le manche, dessina des rangs fantasques de croix, de circonférences, de becs d'oiseaux. Et quand le manche en fut pittoresquement recouvert, il prit des roses, des violettes, des primevères, toutes les fleurs du jardin, préalablement cueillies par une servante, et en attacha des poignées ici et là, dans le branchage touffu du laurier; ce qui composa un grand cône fleuri et bizarre, une monstruosité de plante invraisemblable, de végétal inédit, exhalant des parfums tendres, violents, délicats, incongrus, qui stupéfiaient les narines, exhibant un fouillis de couleurs roses, vertes, jaunes, bleues, ponceau ou pivoine, qui ahurissaient les yeux. Enfin, par-dessus le tout, dans l'aigrette triomphale de la cime, il suspendit, très apparent et très inattendu,--les grands artistes ès rameaux avaient souvent de ces inspirations étranges,--un pain, un grotesque pain de deux sous, d'un bête à faire peur!
--Hein! s'exclama Yan, achevant son œuvre d'un coup de pouce; si le bon Dieu va être flatté de descendre là-dessus!
Mais il frémit d'indignation:
Emile lui tournait le dos.
--Scélérat! lança le vieillard.
Et ses jambes paralysées eurent un frisson de honte.
--Voilà comment tu t'occupes de moi, païen!... Ah! oui, je vois! grinça-t-il. Le député! tu regardes si le député arrive! Car il doit aller à la messe, dans sa voiture à deux chevaux!
--Mais, papa, je vous assure que...
--Tais-toi! Et moi aussi, je vais aller à la messe! Et nous allons voir, Diou biban, lequel des deux, du député ou de moi, aura le plus de succès!
Et se retournant vers le _séou_, il appela:
--Poutoun! attelle les bœufs au char vert, lave leurs pieds, cire leurs cornes et mets sur leurs têtes la peau de mouton des grandes foires!
Et à la servante:
--Fillon! voici la clé de l'armoire, apporte-moi ma chamarre bleue, mes sabots vernis, et la ceinture de soie rouge que m'avait donnée ma défunte femme! La rouge, tu entends bien, Fillon?
Puis, à Emile, en prenant son essor sur ses hautes béquilles:
--Ton député, enfant? ton député!... Mais le suisse de la cathédrale de Dax pourrait venir, petit! il ne m'irait pas là!
Et le vieux Yan plongea promptement sa tête dans le bassin du puits, afin de procéder à la toilette des grands jours.
III
Sur la place de l'Église, tout Salignacq était rangé. Des hommes voûtés, des femmes maigres, des enfants hâlés et silencieux. La plupart des hommes tenaient de longues branches de laurier fleuri. Il était dix heures. La bénédiction des Rameaux allait commencer. Sur la route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les retardataires arrivaient, calmes et gracieusement dégingandés, en portant le laurier haut sur l'épaule, ainsi qu'un drapeau.
Soudain, sur la place, grand brouhaha. Toutes les têtes s'orientent vers la route; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement curieux, ont l'air de badauds végétaux, regardant au loin, en haussant leurs longs cous feuillus.
--Tiens! s'exclame un paysan, Bignaou!
--Hein? demandent trente gosiers.
--Yan du Bignaou, qui vient à la messe!
Certes, c'était un grand événement. Depuis bien longtemps, il n'allait à la messe qu'une fois chaque année, le matin de Pâques; ce jour-là, Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s'en retournait après les vêpres, joyeux de cette joie très triste qu'on éprouve après une bonne partie de plaisir.
Cette fois, Yan anticipait sa petite escapade annuelle; aussi l'émotion fut profonde.
--Que se passe-t-il donc?
--En voilà une nouvelle!
Mais on se tut. Le char de Yan débouchait sur la place, grave, majestueux, luisant comme un soleil vert. Il était escorté de paysans serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du vieux Bignaou; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande allure solennelle, comme ces bœufs de l'histoire franque qui roulaient, sur des chars moelleux, de pacifiques et indolents monarques. Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret prenait des airs d'auréole.
--Boun yourn, Yacoulet! Boun yourn, Bertranoun! Adiou Hillotte!
Il les saluait tous et toutes; et ses paroles tombaient de chaque côté du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roses. Il se tenait assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde couverture de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan. Et jamais il n'avait savouré plus béatement la banale félicité de vivre, même aux jours lointains où, sur un char semblable, il s'en allait au travail en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes filles.
--Boun yourn, boun yourn, amics!
Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases admiratives des laboureurs:
--Ce Yan!
--Quels bœufs il a!
--Et quel char!
--Regardez donc ces ferrures!
--Il y en a pour cinq cents francs!
--Et ça reluit!
--Et c'est propre!
--Quel Yan!
Et l'on contemplait tout: les cocardes des bœufs, leurs jougs sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures galonnées de rouge, la peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche comme une neige frisée.
Yan humait les éloges qui s'élevaient devant lui; et, dans sa petite vanité de paysan, il se glorifiait de penser:
--Oui! oui! des 943 habitants de la commune, c'est toujours moi le plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban!
Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les têtes.
C'était un roulement grandissant, de très bel effet.
Et un unisson de chuchotements discrets s'entendit tout à coup.
--La voiture du député!
Vlan! ces mots frappèrent Yan en pleine poitrine, et le vieux bonhomme chancela. Lui-même, il tourna la tête. Et il vit, dans un soulèvement de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.
--Le député!
Yan lui-même s'exclama ainsi, en tressaillant d'admiration. Et il blémit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes qui lui envoyaient des éclairs dans les yeux, et sur leurs ventres fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames! Dans la voiture, derrière un cocher distingué comme un juge d'instruction, ils parurent enfin, _eux_, les deux personnages vers qui convergeaient tous les regards, s'élevaient toutes les pensées, s'ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui, tout noir, elle, toute rose... Eux!
--Ecartez-vous, Yan! Laissez passer!
C'étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi. La voiture avait dû s'arrêter près du char, et le cocher fronçait des sourcils redoutables.
--Laissez donc passer, Bignaou!
Et un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers le bord de la route, pour faire place à l'équipage du député.
Il passa, l'équipage. Et Yan lança un souffle de colère capable de faire tourner un moulin.
--Eh bien, quoi! Il ne pouvait pas rester derrière! lança-t-il au métayer, en le foudroyant d'un regard.
Mais on l'écoutait bien! Il n'y avait plus personne autour de lui. Tous les paysans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en désordre, leurs blouses ballonnées de vent, sans mot dire, abrutis dans l'extase et regardant tellement, tellement, qu'ils semblaient vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leurs yeux avides.
Et là-bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait. Et Emile, l'indigne petit-fils de Yan du Bignaou, considérait également le député parisien, et peut-être sa fille! Et il s'était coiffé, le morveux, d'un abject chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de la Taulade certainement! Et, comble de misère, lui aussi, le hargneux et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propres yeux, fascinés comme les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage éclatant, dans lequel trônait--oh! déchéance--celui qui était bien, à cette heure, le plus grand personnage de Salignacq!
--Tin-que-tin-tin! Tin-que-tin-tin!
C'était le curé qui sonnait la messe. Mais on s'en émouvait médiocrement, ce jour-là. Toutes les dévotes restaient autour du député.
--Oh! Margueride, quel charmant homme!
--Et quel grand air, Cataline!
Et les jeunes gens, laissant tomber leur mâchoire d'enthousiasme, regardaient Mademoiselle Florence,--car tout le monde savait déjà le nom de la fille du député,--cette belle demoiselle Florence, qui avait des choses dans le dos, et sur la poitrine, et autour des jambes, des choses! des affûtiaux si extraordinaires!... Jésus!
Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux; car, de tous ceux qui étaient là, personne ne pouvait comprendre qu'un homme, devant une personne comme cela, dût songer un instant... Oh! non! Les enfants de chœur, seuls, supposaient qu'on pouvait l'approcher, parfois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs autour d'elle.
--Tin-que-tin-tin!
Là-haut, le pigeonnier en ruines qui sert naïvement de clocher, lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus. Mais le député n'avait pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable, lança les poings au ciel:
--Damnés! ils seront tous damnés! clama-t-il. Poutoun! Veux-tu bien venir m'aider à descendre, gredin?
Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux maître.
--Tous damnés!
Et, clopin-clopant, en faisant: ouf! ouf! sur ses béquilles en bois de frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant, entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de sonores:
--Tous damnés! Ouf! Tous damnés!
IV
La procession avait eu lieu. La messe tirait à sa fin. L'église de Salignacq, remplie de bois vert comme un hangar de bûcheron, était toute recueillement et prières. Le député M. Brion et sa fille se tenaient près du chœur. Le vieux curé ne les regardait pas trop souvent: à peine dans les _Dominus vobiscum_, quand il devait se retourner vers les assistants. A vrai dire, pendant le long Évangile, il avait envoyé ses yeux en coulisse, deux ou trois fois, en tournant les pages. Mais il n'avait pu distinguer que le paroissien à couverture d'ivoire de la demoiselle, et quelques autres menus détails.
Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en songeant qu'il n'avait pas eu la tentation de regarder le député une seule fois.
Du reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place!
Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba à bras raccourcis sur un gamin crispant. Ne s'avisait-il pas, ce gamin, de lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?
--Attends! attends!
Il lui asséna un coup de sa branche dans le dos.
Brouh! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l'église.
Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s'agita, impatient de se mêler au combat.
Le gamin riposta prestement avec son laurier à lui. Un laurier voisin jugea nécessaire d'intervenir, d'autres ne purent s'empêcher de manifester leur opinion. Bref, par une contagion peu rare en ces cérémonies, tous les lauriers d'un coin de l'église se ruèrent les uns sur les autres, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.
Brouh! brouh!
--_Dominus vobiscum!_ clamait le curé.
--_Et cum spiritu tuo!_ répondait Yan tout seul, à voix haute.
Brouh! brouh!
Le député s'amusait bien à ce spectacle. Et les autres assistants croyaient devoir l'imiter.
--Sors donc un peu, eh! poltron?
C'était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.
--On y va, Diou biban! fit celui-ci, en retroussant ses manches.
Brouh! brouh!
Et tous les lauriers sortirent avec fracas.
--_Corpus Domini nostri..._ disait le prêtre.
--_Amen!_ lançait Yan du Bignaou, en supputant les chances des combattants.
Et le député, qui s'intéressait à la lutte, sortit sans scrupule, suivi par sa demoiselle.
--_Agnus Dei qui tollis..._
Mais toute l'assistance se dirigeait vers la porte. Et Yan, lui-même, gagné par l'irréligion, cherchait fiévreusement ses béquilles.
Brouh! brouh! Dehors, s'entendait la grande bataille végétale.
--Tiens, loup-garou!
--Attrape, fils du diable!
Et l'on oyait des cris de femmes chiffonnées dans la bagarre.
Le curé, révolté par l'impiété de sa paroisse, s'empressa d'écourter la messe. Il mangea ses oremus avec indignation: «Ce sacré Poutoun! Il est bien capable de donner une râclée au grand Lourens de Labourdette!» pensait-il, en tournant les pages de son missel. Puis tout haut:
--_Ite, missa est!_
--_Deo gratias!..._ Ouf! ouf! fit Yan anxieux, qui s'était déjà élancé sur ses béquilles.
* * * * *
Sur la place, on se battait avec entrain. Les lauriers s'entre-choquaient violemment; et l'on entendait un grand tumulte de jurons, de menaces, de plaintes, d'éclats de rire, pendant que les cloches benoîtes, dans leur vieux pigeonnier, semblaient nasiller un _Angelus_.
Yan s'avança. On se bousculait autour de son char. Des branches de laurier craquaient. D'autres, effeuillées et meurtries, semblaient des drapeaux en haillons. Css! css! Toute la place était jonchée de rameaux, de fleurs, de petits pains. Oh! ce qu'il advenait du travail artistique de Yan!
--Hardi! Poutoun!
--Hardi, Lourens!
--Css! css!
Et, dans la cohue, Yan vit tout à coup son petit-fils Emile qui se battait comme un forcené.
--Hardi, Emile!
Yan sauta sur ses jambes impotentes.
--Hardi, mon garçon! cria-t-il. Tape dur! Tape dur!
Il tapait dur, Emile. «Han!» On entendait son souffle entre les coups. Han! Brouh! Han! Et Yan avait des éclairs d'orgueil dans les yeux. Il faisait bien de se battre, Emile! Il faisait bien de tenir haut le renom du Bignaou! Ah! Diou biban! si Yan avait eu quinze ans de moins!
--Hardi! Hardi! mon petit!
Mais soudain, un cri partit dans la foule:
--Au secours!
Un cri de femme; un cri français.
Jésus! On a décoiffé la fille du député dans la bagarre!
Yan exulta.
--Hardi! hardi, Emile!
Mais Emile, qui, bien involontairement, avait occasionné cette catastrophe capillaire, se hâta de faire des excuses:
--Mademoiselle, balbutia-t-il, très rouge, en se découvrant, je vous demande mille... mille fois...
Clac!
--Tiens, nigaud! lança la demoiselle.
Et, ce disant, elle lui allongea une retentissante gifle en plein visage.
Yan frémit.
--Hein? Quoi? demanda-t-il.
Non! ses yeux l'avaient trompé? Son petit-fils à lui, Yan! son petit-fils souffleté par cette poupée?
--Mille tonnerres! Je deviens aveugle, moi!
Mais non. Emile avait bien été giflé. Et même il saignait du nez! Oui, là, au milieu des risées de la foule.
Yan s'élança sur ses béquilles. Et, soufflant comme un fauve:
--Attends, attends, marionnette! cria-t-il en français. Je vais te régler ton affaire, moi!... Ouf! Ouf!...
Ce qu'il allait faire? L'écraser, parbleu! Non; seulement lui tirer les oreilles et lui faire «pan-pan sur le tutu» comme à une gamine.
--Attends!
Et tout Salignacq riait autour de lui.
Mais elle montait déjà dans sa voiture, la marionnette.
--Arrêtez-la! cria Yan sans sourciller! Ah! par exemple! Vous la laisseriez partir?
Et s'adressant au député Brion qui, majestueux et calme, donnait des ordres à son cocher.
--Eh bien, toi, là-bas, le gros moustachu! Approche donc un peu, si tu n'as pas peur!
Yan, lamentablement appuyé contre un platane, sortait déjà sa «chamarre» comme un lutteur forain.
--Oui, j'ai soixante-dix-huit ans, Diou biban! écuma-t-il en crachant dans ses faibles mains, soixante-dix-huit ans et je suis sans jambes! mais des mannequins comme ça, j'en avalerais encore quatre! Ouf!... ouf!...
--Tais-toi donc, ganache!
Ces mots tombèrent dédaigneusement des lèvres du député.
Et, sans que l'hôte inviolable du Palais-Bourbon daignât regarder autour de lui, la voiture étincelante partit, escortée par la foule.
Alors Yan s'affaissa contre le mur de la mairie.
--Anges de Dieu, est-ce possible?
Emile, le nez dans son mouchoir, saignait toujours.
--Ah! ça ne va pas se passer comme ça, je te le jure! tu entends, moustachu! Misérable! oser te frotter à moi, à moi, Yan du Bignaou, qui possède la moitié de la commune, à moi, qui levais trois sacs de froment, les pieds dans un béret! Misérable!... Mais tu viendras me lécher les sabots avant trois mois, entends-tu? et tu échoueras quand même aux élections! tu échoueras, je te le jure! dussé-je... dussé... Eh tiens! lança-t-il en allongeant son poing nerveux vers la voiture, comme s'il avait voulu la briser d'un coup de pouce, dussé-je me présenter moi-même contre toi, Diou biban!
Et, là-dessus, Yan, aidé par Poutoun, remonta dans son char, vengé, frémissant, radieux, comme s'il gravissait déjà, sur ses béquilles garnies de velours bleu, la tribune du Palais-Bourbon.
V
Le château de la Taulade, où venait d'arriver le député Brion, était une maison ancienne, perdue dans une forêt. De chaque côté, des arbres; à perte de vue, des arbres.
On avait accès dans cette tanière par un petit chemin sinueux que M. Brion avait fait tracer récemment, et qui débouchait, après de fols zigzags dans le bois, sur une grande route départementale, à huit cents mètres environ du château. La forêt tout entière appartenait à M. Brion. Elle était clôturée de talus; de sorte qu'on n'y rencontrait guère que les domestiques du député et quelques écureuils vassaux.
Dans cette forêt, le jeune Emile du Bignaou s'aventura hardiment le lendemain des Rameaux. Et il fit de même le surlendemain. Et les jours suivants il y vint encore. C'était à cent mètres de chez lui, du reste.
Ce qu'il cherchait? L'occasion de se venger, il lui fallait une réparation éclatante.
--Ah! l'insolente! grommelait-il.
L'insolente, c'était Mlle Florence Brion, dont ses narines se souvenaient avec une légitime rancune. Monsieur «Saigne-du-nez», ainsi appelait-on l'héritier du Bignaou, dans la commune, depuis ce mémorable dimanche.
Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux.
Oui, certes, il la lui fallait, cette réparation!
Et il songeait avec stupeur que Marie Catalan, la vierge campagnarde et riche que son cœur aimait, lui avait refusé une contredanse, à cause de cette aventure.
Yan, d'ailleurs, ne décolérait pas depuis la messe des Rameaux.
Se porter à la députation et battre l'ancien député ne lui paraissait plus suffisant.
--Attendre jusqu'au mois d'octobre pour me venger? Jamais!
Il fallait bien se l'avouer ensuite: cette vengeance n'était pas dans ses goûts. Il sied de mettre une borne à tout, même aux bassesses qu'on doit faire dans la vie.
--Moi, pensait Yan, aller marmotter des harangues électorales de village en village, comme un mendiant de grands chemins? A d'autres! Mais combattre la candidature de Brion, par exemple, cela, de grand cœur!
Et les jambes du vieux se trémoussaient d'aise.
Cependant, Emile se promenait dans la forêt de la Taulade. Il approchait du château parfois. Jamais il n'osait entrer. Il ne rencontrait toujours que des écureuils.
--Elle se cache, pensait-il. Elle a peur!
Un jour, tout à coup, devant le château, elle lui apparut, cette demoiselle Florence. Elle était vêtue de bleu. Oh!
Emile n'eut que le temps de se dissimuler derrière un saule.
Il faut reconnaître quelle était effrayante; grande, d'abord, quoi qu'eût dit le vieux Yan. Grande et droite, avec une poitrine exagérée, comme on n'en porte qu'à la ville. C'était honteux. Puis une tête laide, laide à faire frémir, certes. Toute blanche, cette tête, d'un blanc gras et mou. Puis des yeux énormes, inimaginables, terrifiants: d'un bleu violet. Des yeux d'évêque!
--La plus belle fille que j'aie jamais vue! avait déclaré l'instituteur, un monsieur qui ne s'y connaissait pas sans doute.
Emile Saigne-du-nez erra dans la forêt.
Il avait sur lui un souvenir bizarre de cette personne: un gant de suède qu'elle avait laissé tomber en le giflant. Un gant très étroit, dans lequel on n'aurait pu mettre, semblait-il, qu'une main de bébé.
Et Emile, très probe, ne le jetait pas au feu ce gant. Non, il le lui rendrait, plus tard, après la réparation, quand cette demoiselle lui aurait demandé pardon à genoux.
Car c'était cela, décidément, qu'il exigerait. A genoux, et peut-être en présence de deux témoins, comme avait conseillé Yan.
Jamais l'occasion de formuler cet ultimatum ne se présentait.
Et Emile sentait redoubler sa fureur.
Un matin, au moment où il pénétrait dans la forêt, il rencontra Marie Catalan, la vierge paysanne et riche.
Celle-ci était bien. Rose, carrée, douée de petits yeux jaunes et de belles mains potelées aux ongles courts, elle semait l'enthousiasme autour d'elle, dans la commune de Salignacq.
Emile ne la salua pas.
--Il doit être malade, songeait Yan.
Il l'obligea prudemment à s'aliter. Il lui conseilla des sirops, des pilules, d'autres médications choisies; si bien qu'Emile tomba malade pour de bon.
Mais il guérit en apprenant que le député allait partir.
--Enfin! quelle délivrance!
Oui; mais voilà que la demoiselle restait au château, avec une vieille tante!