Part 11
Lorsqu’il annonçait une nouvelle ou racontait une anecdote à ses amis, il lui arrivait communément de débuter par ces mots: «Notre excellent confrère Maubeck nous fait parvenir la note suivante, que nous nous hâtons d’insérer.»
Odyle ne fut donc pas autrement surprise de l’entendre apostropher ses lectrices absentes; elle vint à lui, baisa gaminement le point terminus de son nez, et, comme il cherchait à la retenir pour lui communiquer «sous toutes réserves» quelque document de la plus haute importance, preste, elle se dégagea, en disant:
--Dis donc, mon vieux, pas de blagues, hein? Tu sais qu’il est neuf heures?...
--Ouâ! fit Maubeck. Tu rigoles?
--Pas le moins du monde. C’est sérieux. _Look up!_ Neuf moins quatre au beffroi... Ainsi, tu vois, tu n’as qu’à pédaler au plus près si tu veux arriver à temps. Il te faut d’abord aller chez Jules le coiffeur, ensuite chez Barjau, le chapelier, puis chez le tailleur...
--Eh bien, et toi, petite tomate?
--Moi? Ne t’inquiète pas de moi. La couturière doit m’apporter mes frusques ici, ainsi que la blanche fleur du divin oranger. Quant à la coiffure, macache! Tu ne te figures sans doute pas que je serais assez gnolle, assez chochotte, assez poireau pour aller me faire friser comme un toutou? Ah! non, alors! C’est bon pour les pintades de la rue Saint-Denis, ce truc-là! Moi: trois épingles, un petit peigne et un coup de brosse, ça y est!... A propos, as-tu songé aux prospectus?
--Quels prospectus?
--Tu sais bien, les circulaires, quoi!
--Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi!
--Eh bien, oui, les machines... les choses... les systèmes... Comment ça s’appelle-t-il donc, ces fourbis-là? les lettres, les billets de faire part?...
--Ah! bon, les billets! Oui, oui! J’y suis allé hier, j’ai porté le texte au graveur. C’est le graveur du prince de Galles, tu sais: ça va être d’un rupin extravagant, nos prospectus... comme tu dis. D’un côté, le blason des de la Warre, surmonté d’un tomahawk, d’une plume de faucon et d’un calumet. De l’autre, l’albe écu des Buthenblant, avec sa flèche et sa fière devise: «_En blanc j’y boute ma sagette._»
--Bravo! bravo! cria Odyle à travers les glouglous de l’eau dentifrice. Ce sera tout à fait chouette! Le faubourg en deviendra fol!
Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se gargarisait, elle poursuivit:
--Nous devons être à la mairie pour onze heures et demie; à midi, à l’église. Par conséquent, à une heure, nous serons libres!... Paraît qu’on casse la croûte au Continental et qu’ensuite on va au bois de Boulogne... Ça va être amusant de passer sous les cascades comme des épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d’aller au Jardin d’acclimentation et de grimper sur les chameaux en robe blanche...
--Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants, sur les autruches, les méharis, les zèbres, onagres, buffles et zébus: je te le promets.
--Veine! Ce qu’on va s’amuser cette après-midi!
--Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous nous appartiendrons: tu seras mon chou, mon bijou, mon caillou--mon chien, mon bien--mon chat, mon rat, mon fla--tu seras ma femme en un mot, chère petite Odyle, chère, chère petite fiancée...
Il s’accouda sur le traversin, alluma une cigarette et reprit:
--Comme on s’est bien aimé depuis hier, hein?... Tout de même, c’est bien mieux de ne se marier qu’après la nuit des noces... Qu’en penses-tu?
--Bien sûr! fit-elle, bien sûr que c’est mieux! Comme ça, on se connaît, on n’a pas l’air de deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas lorsque arrive le terrible moment de la comparution devant monsieur le maire...
--Dans quatre heures, poursuivit Maubeck, dans quatre heures, tu auras cessé d’appartenir au noble clan des Buthenblant: tu seras une de la Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw, ma petite squaw chérie, le soleil de ma prairie, la joie de mon wigwam--et, si quelqu’un te regarde de trop près, j’aurai le droit de le scalper!
--Oui, répondit Odyle, c’est pourtant vrai. Dans quatre heures, je serai ta squaw, dans trois heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite Étoile-du-Matin pour la vie... Dis donc...
--Quoi?
--Quand il fera beau, on ira se promener au Bois sur nos mustangs, hein? Ça sera très drôle.
--Tout ce que ma squaw voudra, on le fera, répondit le publiciste.
Un court silence succéda à ces paroles. Tandis que Maubeck achevait son cigarillo, Odyle se peignait.
Et, soudain, Maubeck appela:
--Chérie!
--Quoi? fit-elle.
--Plus que deux heures et demie. Deux petites heures et demie. Au bout de ce temps, tu ne seras plus ma fiancée.
--Oui, fit-elle: l’aiguille tourne.
--L’aiguille tourne et le soleil monte, répondit Maubeck.
Et, comme elle passait près de lui, il la saisit par son jupon, qui craqua, et l’attira entre ses bras.
--Plus que deux heures vingt-cinq, murmura-t-il. Dans deux heures vingt-cinq, tu auras cessé d’être une Buthenblant. Profite du temps qui te reste. Sois encore une fois, et rien qu’une petite fois, ma fiancée!
--Tu n’y penses pas! gémit-elle. Mais nous ne serons jamais prêts!...
--Si, si! répliqua-t-il, nous serons prêts tout de même. Je veux encore ton petit corps pâle avant que tu ne deviennes une peau-rouge...
Derechef, elle voulut parler; mais force lui fut de résorber ses paroles, car il avait glissé sur l’huis entr’ouvert de ses lèvres la targette ardente du baiser.
GEORGES COURTELINE
XXVI
OÙ LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA TRAGIQUE HISTOIRE
On se rappelle qu’au même instant où le capitaine s’apprêtait à pénétrer dans le cabaret de la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant avait bondi comme un chacal, en s’écriant:
--Ventre du Christ!!!
Je reprends le récit au point où j’avais dû le laisser, faute de place.
Surpris (on l’eût été à moins), le capitaine ouvrait la bouche pour solliciter des éclaircissements, quand le vidame, l’entraînant de force au dehors:
--Vite, s’exclama-t-il. Vite donc!... Arrivez, ou nous sommes perdus!
Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons du vieillard, qui répétait sans se lasser: «Mais arrivez donc, malheureux... Je vous dis qu’il y va de nos deux existences!» il s’élança par les ténèbres empuanties du passage Piemontesi. Au même instant, répercuté par les échos, un coup de revolver retentit, puis un second, puis un troisième.
--Que vous disais-je? murmura le vidame. Une seconde plus tôt, c’était fait de nous!
--C’est vrai! déclara le capitaine. Vidame, je vous dois la vie.
A présent, ils dévalaient par la pente raide et mal pavée du passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts, débouchaient de là sur la place Pigalle, où le jardin d’hiver de l’Abbaye de Thélème flambait derrière ses vitraux avec des airs de grosse théière. Au détour de la rue Frochot, une silhouette qui se dressa devant eux à l’improviste les fit sursauter d’épouvante; mais, aussitôt, ils se calmèrent, ayant reconnu, à la clarté d’un bec de gaz planté au bord du trottoir, le visage de Paul Delmet, le sympathique auteur des _Stances à Manon_, lequel regagnait ses pénates tout en composant dans sa tête une mélodie sur ces vers délicieux du poète Jacques Madeleine:
Quand, après l’exquise journée Qui n’aura pas de lendemain, L’heure du départ fut sonnée, Je ne t’ai pas tendu la main.
La nuit tombait, la nuit profonde; Les contours flottaient indécis. Mes yeux, de larmes obscurcis, Ne voyaient plus la tête blonde.
Le capitaine lui jeta un rapide coup de chapeau.
--Plouplou va bien? questionna-t-il.
Il n’attendit point la réponse, et, tandis que Delmet, que l’étonnement immobilisait sur place, songeait, en ajustant sur la courbe de son nez son lorgnon, qui tirait des plans pour aller voir si le pavé était toujours à la même place: «Ah! ça, mais c’est le capitaine!... Qu’est-ce qu’il a à courir comme ça?» lui, cavalait aux côtés du vidame, dans la direction de la rue Breda. Le compositeur, suffoqué, vit se perdre dans l’éloignement les dos baignés de lune des deux hommes.
Ceux-ci, au reste, semblaient ne plus devoir s’arrêter. Leurs pas précipités sonnaient dans le silence. De la place Saint-Georges, qu’ils franchirent d’un bond, ils s’élancèrent dans la rue Notre-Dame-de-Lorette, qu’ils parcoururent pareils à deux balles de Lebel, traversèrent ainsi que deux flèches le carrefour des Écrasés, gagnèrent la rue Drouot, puis la rue Richelieu. Le capitaine suait à grosses gouttes; le vidame claquait des dents, en proie à une indicible terreur. Devant eux s’allongeait le trottoir, interminable. De temps en temps, une rue, franchie d’une enjambée, leur laissait dans l’œil la vision, entr’aperçue comme en un cauchemar, d’une enfilade de réverbères prolongés jusqu’à l’infini. La place du Théâtre-Français, qu’ils gobèrent d’une bouchée, dormait d’un sommeil sans rêves; à travers un voile de brouillard, ils distinguèrent la Comédie, aux hautes fenêtres rectangulaires écarquillant sur le vide du dehors la fixité inquiétante particulière aux yeux d’aveugle. Ce fut ensuite le Carrousel, qui les noya d’un bain d’éblouissante clarté; le pont Royal, hérissé de becs de gaz sur chacun de ses deux parapets; le quai d’Orsay, enfin, bordé, dans l’éloignement, d’une masse opaque trouée çà et là d’ajours blêmes sur lesquels des paquets de feuillages découpaient de mouvants fantômes: les ruines de la Cour des Comptes.
A droite, la Seine coulait sans bruit, sous le moiré argenté d’un reflet de lune.
A l’angle de la rue Bellechasse, le capitaine eut la fâcheuse idée de vouloir lancer un coup de pied dans un vieux chapeau haut de forme qui traînait sur la chaussée dans l’attente du crochet final. Malheureusement, un pavé était caché dessous. L’infortuné se retourna les doigts de pied du côté que ce n’était pas vrai et s’abattit sur la figure, en jurant tous les noms de Dieu de la création. Mais, comme le vidame s’effarait, criait: «Arrivez donc, mille diables!... Les assassins sont sur nos traces...», il se redressa du mieux qu’il put, montrant une face craquelée, où perlait le sang en frêles gouttelettes. Sur le plastron de sa chemise, révélé dans l’écartement de son gilet, du crottin recueilli au vol mettait de délicates pendeloques.
Un instant immobilisés, ils repartirent de plus belle, les oreilles toujours hantées du bruit des coups de feu de tout à l’heure. De la rue Bellechasse, qui ne fut rien à leur galop extravagant, ils tombèrent dans la rue Vaneau, atteignirent les envers paisibles du Bon Marché, connurent tour à tour le calme provincial de la rue Notre-Dame-des-Champs, le vide élargi de la rue de Rennes, les abords inquiétants de la gare Montparnasse, dont le cadran éclairé marquait trois heures du matin.
A la fin, ils échouèrent en un immense chantier, où des cubes de granit carraient leurs masses immobiles, étayées de scies gigantesques.
--Halte!... murmura le vidame.
Ils s’arrêtèrent. Un bain de silence les enveloppait, troublé seulement, là-bas, tout là-bas, des meuglements navrants d’une vache emprisonnée dans un wagon de bestiaux. De lointaines locomotives se jetaient des appels continus.
--Asseyons-nous, dit le vidame, dont le visage s’était lentement rasséréné. Ils ne nous trouveront pas ici.
Il dit et, ayant tiré des poches de sa redingote un mouchoir rouge, brodé au coin d’une petite couronne de vidame, il l’étendit à même le sol et posa ses fesses dessus.
Le capitaine en fit autant de son côté.
Il y eut un instant de silence.
--Vous avez désiré, exposa le vidame, connaître l’histoire de ma vie. Je vais vous la conter brièvement. Je vous préviens que c’est tragique.
--Tant mieux! répondit le capitaine, qui avait entendu «très chic» et qui se frottait d’avance les mains à l’idée de bien rigoler.
«--Celle, poursuivit le vidame, que Dieu plaça sur mon chemin par une belle matinée de printemps de l’année 1837, et qui devait devenir ma compagne, était, certes, l’égale des déesses par la grâce et par la beauté. Reine par le charme, elle l’était aussi par l’esprit, et sa vue me frappa de ce coup de foudre qui est l’indice des grandes et incurables passions. Au cours d’une entrevue que je sollicitai d’elle et qu’elle daigna m’accorder, je lui fis l’aveu sans ambages de la flamme qui me dévorait; elle m’avoua--jour d’ivresse!--y répondre!... Six semaines plus tard, je conduisais à l’autel, rouge de pudeur sous ses longs voiles blancs, la plus suave, la plus adorable, la plus exquise des fiancées!...
«A une nuit de noces dont la douceur a laissé comme un goût de miel aux lèvres de mon souvenir...»
--Ah! bravo!... Très bien!... Très joli!... interrompit le capitaine, transporté d’admiration.
Le vidame, modeste, continua:
«--... succédèrent onze ans de vie calme, d’une joie pure et sans mélange. Et, chaque soir, agenouillé, en chemise, en les poils d’ours de la descente de lit, je remerciais le Seigneur Dieu de m’avoir comblé de ses grâces; j’élevais vers sa toute-puissance mon cœur débordant de gratitude!
«Hélas!... que ne me puis-je épargner l’affreuse douleur d’aller plus loin?...
«Une nuit que j’étais revenu à l’improviste d’un petit voyage en province, mon étonnement fut extrême d’apercevoir un rais de lumière sous la porte de la chambre à coucher conjugale. Il était minuit et demi. Quel pouvait être ce mystère?... D’une main qu’enfiévrait l’inquiétude, je fis jouer le bouton de la porte... Un cri!... «Ciel! mon mari!...» Soufflée à la hâte, la lampe posée sur la table de nuit s’éteignit comme un éclair. Je fus envahi de ténèbres, noyé dans une obscurité de tombeau, au sein de laquelle brinqueballait un méli-mélo de chaises culbutées, renversées les unes sur les autres, cependant que la voix éperdue d’un quidam hurlait: «Nom de Dieu de nom de Dieu! où ai-je fourré mes bottines?» L’abominable vérité venait de m’apparaître tout entière!... «Misérable! hurlai-je, misérable!... Tu ne périras que de ma main!» A la même minute: «Te tairas-tu?» s’exclama la voix anonyme. «Tu ne périras...» répétais-je. Je n’en pus dire davantage. Une gifle venait de s’abattre sur ma joue, une gifle phénoménale, dont la violence m’étourdit... Je tombai sur le sol et perdis connaissance...
«Quand je revins à moi, j’étais seul. L’aube pointait, en pâleurs rosées, par les ajours des persiennes closes...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un mien ami, qui vient me voir, et auquel je lis ce feuilleton, m’apprend que le capitaine a péri, ces jours-ci, victime d’une explosion de gaz. Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de lire X..., si bien que je n’étais pas au courant de cette fin prématurée. Arguant de l’ignorance où j’étais d’un accident que rien ne donnait à prévoir, je présente mes excuses aux lecteurs du _Gil Blas_ pour la liberté que j’ai prise de rendre la vie à un mort et les prie de m’accorder toute leur indulgence.
PIERRE VEBER
XXVII
X... FAIT UNE FIN
Le mariage de Maubeck de la Ware avec mademoiselle Odyle de Buthenblant fut un événement ultra _select_. Témoins de la mariée: Georges Courteline et lord Raleigh; témoins du marié: Georges Auriol et Coquelin Cadet. Remarqué dans l’assistance MM..., etc., etc.; enfin, il n’y avait que des ducs à c’te noce-là.
Durant la cérémonie, X... s’était senti très ému: il enviait le jeune couple, radieux parmi la gloire des orgues et l’apothéose des cierges. Il vint serrer la main de Maubeck, causa un instant avec le vieux de la Ware, qui le retint par sa croix du Nicham et lui dit:
--Ça ne vous tente pas?
--Ma blessure est trop récente.
--Quelle blessure?... Ah! vous parlez de votre squaw. Elle est dans les terrains de chasse, auprès du Grand-Esprit. Vous ne resterez pas veuf à votre âge, que diable!... Il y a plus d’un mois que vous avez perdu Marthe: ne désirez-vous pas commencer à l’oublier?
--Je pourrai la remplacer... Je ne pourrai pas l’oublier!
Il alla saluer la jeune mariée. Près de celle-ci Odette, sa sœur, était plus jolie que feu M. Jamais. Elle eut pour X... tout seul un sourire subtil; elle lui serra la main avec une douce fermeté, et X... se souvint qu’un mois auparavant, lors des obsèques de Marthe, dans l’affectueux _shake-hand_ de condoléance, elle lui avait semblé glisser une déclaration de candidature.
Il rentra, en remuant des songeries à la rose.
Or, la nuit suivante, X..., s’éveillant en sursaut, aperçut, assise sur le pied de son lit, une forme de lumière bleuâtre, et il reconnut Marthe. Il ne s’effraya point: en cette fin de siècle, l’Autre Monde voisine trop souvent avec celui-ci pour que les apparitions nous étonnent encore. Il dit:
--C’est bien aimable à toi d’être venue me voir.
--Je n’ai qu’un petit moment à te donner.
--Tu es casée, là-haut?
--Oui, pas mal, au grand 7. J’ai mon jour de sortie par semaine, pas trop de travail et une bonne nourriture. Mais parlons de choses pressées. Mon pauvre chien, tu es soucieux: tu commences à t’ennuyer d’être seul.
--Ma douleur... débuta X...
--Oh! je sais bien, on dit ça; mais il faut être sérieux. Ça me flatte que tu me gardes ta foi; pourtant je me mets à ta place: ta santé avant tout. Et puis, je te connais, tu finiras par faire des sottises... Et, si tu veux suivre mon conseil, tu prendras la petite Buthenblant, celle qui reste. Je suis sûre qu’elle ne te déteste pas.
--Tiens! Mais c’est une idée... On peut essayer...
--Et, d’ailleurs, je t’avoue que j’aimerais être remplacée par une petite fille comme celle-là, bien convenable, bien douce, qui prendra soin de toi et ne bouleversera pas notre intérieur. Allons, bonsoir...
--Tu t’en vas déjà?
--Oui: on me demande aux tables tournantes.
L’ombre de Marthe se pencha sur le front de X..., le rafraîchit d’un immatériel baiser et disparut par la fenêtre entr’ouverte.
Le lendemain matin, X..., en s’éveillant, fit son examen de conscience. Évidemment, feue Marthe avait raison, il était déjà blasé sur le plaisir d’être veuf. Donc, le collage le guettait: il fallait aviser. Odette passa dans le champ de ses réflexions, et, dès lors, son parti fut pris.
Après déjeuner, il revêtit sa redingote la plus longue, noua sa cravate la plus épaisse, chaussa ses souliers les plus brillants et choisit ses gants les plus clairs; il s’en fut à l’hôtel des Buthenblant. Odette le reçut:
--Mon père s’excuse; il est à votre disposition dans quelques minutes: le temps de réparer le désordre de sa sieste. Je vous tiendrai compagnie; cela ne vous ennuie pas?
--Du tout, au contraire: je viens pour ça. J’ai une chose à vous demander.
--Je parie qu’il s’agit d’une vente de charité!
--Non. Regardez-moi en face! Maintenant, de profil! Sincèrement, comment me trouvez-vous?
--Vous n’êtes pas vilain, surtout depuis que vous avez coupé vos favoris. Le deuil vous va à merveille.
--Donc, vous m’accepteriez pour mari?
--Ah! c’est ça qui vous amène?
--Je croyais... il m’avait semblé que je ne vous déplaisais pas?
--Certes... Mais il n’était pas nécessaire de m’épouser... nous pouvions nous mettre ensemble sans ça... Après tout, vous avez raison... C’est une des faces de la question... Je commence à être en âge de me marier... mon bébé a besoin d’un père... et, puisque ma sœur est casée...
--Vous consentiriez peut-être?
--Oh! ne nous emballons pas. Examinons les faits. Ne croyez pas que je sois une jeune fille pervertie, cupide et sans cœur. Mais j’ai de l’expérience et je sais la valeur des choses; à notre époque, les chaumières sont hors de prix, si les cœurs sont pour rien. Vous êtes veuf, et, de mon côté, j’ai un enfant. Ça se vaut comme position; tous deux, nous sommes _éprouvés_ dans les divers sens du mot. Vous n’êtes pas laid (presque la beauté pour un homme), et, moi je suis mieux que jolie. Kifkif. J’ai, du chef de ma mère, six cent mille francs placés à 5% en des industries solides; mon père me servira en outre vingt mille francs de pension par an. Or, si je vous vends mon corbillon, qu’y met-on?
--Un million, reprit X... J’en ai rapporté la moitié de mon voyage d’Amérique; l’autre moitié me vient de ma femme, dont j’héritai. Tout en Fonds Anglais consolidés.
--Dans ce cas, nous pouvons nous dire, sans arrière-pensée, que nous nous aimons. Et, désormais, qu’il ne soit plus question d’argent entre nous!
Loyalement, ils échangèrent les arrhes des baisers sur les lèvres. Puis X... se rendit dans le cabinet de travail où le vidame avait l’habitude de dormir l’après-midi.
--Monsieur de Buthenblant, prononça-t-il, je n’irai pas par quatre chemins!
Et, aussitôt, il se perdit dans le fourré des circonlocutions et des préparations. Le vidame s’efforça de l’y suivre et, enfin, l’en tira brutalement:
--Aboutissez.
--Je viens... (au fait, vous avez raison)... je viens vous demander la main de votre fille Odette.
--Mon cher monsieur, fit le vidame, qui s’était rembruni, ma fille fera le mariage qui lui plaira, et Dieu me garde de contrarier ses inclinations en lui imposant ou même en lui proposant un fiancé.
--Je vous ai épargné ce souci; je lui ai demandé à elle-même si elle m’agréait.
--Comment? Vous avez osé... sans mon aveu...
--Dame! puisque vous refusez de proposer...
--C’est un peu violent! hurla le vidame, en se levant.
--Je ne suis point un parti splendide; néanmoins, je ne suis point un mauvais... parti.
--Vous n’êtes pas assez riche!
--A nous deux, nous aurons cent mille francs de rente.
--La misère à Paris! D’abord, Odette ne vous convient pas; elle a un enfant...
--C’est autant de moins à faire, répondit pacifiquement X...
--Elle est très colère et coquette.
--Je suis très doux et j’aime que l’on s’habille bien.
--Elle n’est pas la femme qu’il vous faut, et vous n’êtes pas son homme.
--Dites que je ne suis pas _votre_ homme!
--Puis vous êtes trop vieux!
--Moi? J’ai l’âme d’un enfant.
--Alors, vous êtes trop jeune!
A ces mots, X... se leva à son tour:
--Vidame, prenez garde!
--Je ne veux pas d’un homme que sa femme a trompé à bouche-que-veux-tu!...
--Vidame!!
--D’un homme qui arrive on ne sait d’où...
--Vidame!!!
--Un vagabond qui n’a même pas de nom!
X... bondit et, prenant ses distances, envoya à toute volée sur la joue vénérable du père d’Odette un solide, retentissant et magistral soufflet qui coucha le vieil homme par terre. Les vitres en vibrèrent.
X..., soudain revenu à lui, contemplait son ouvrage avec horreur. Mais le vidame se releva prestement; une joie intense lui illuminait la face:
--Dites! oh! dites! il y a vingt ans, n’avez-vous pas connu, avenue Kléber, une femme mariée?
--Il y a vingt ans?... une vieille aventure de jeunesse. Oh! ça n’a pas d’importance... Attendez donc... Oui... en effet... une femme dont je n’ai jamais su le nom...
--De grâce! Rappelez vos souvenirs. Je suis sur la piste d’une certitude... Est-ce que vous avez connu cette femme longtemps?
--Non. Un soir, le mari est rentré à l’improviste, et peu s’en est fallu que je ne fusse pincé. Près d’être arrêté, dans l’obscurité j’allongeai à ce fâcheux une gifle qui lui fit lâcher prise...
--Une gifle énorme, une gifle monstrueuse, dont j’ai vainement demandé la rime pendant vingt ans! Car le mari, c’était moi, monsieur! Ah! vous pouvez vous vanter de m’avoir fait chercher!
X... comprit qu’il n’avait plus à espérer; il prit son chapeau et se dirigea vers la porte:
--Monsieur de Buthenblant, quoiqu’il y ait prescription, croyez que je suis désolé d’avoir contribué à votre déshonneur. Veuillez excuser aussi le petit mouvement de vivacité plus récent... j’en suis durement puni. Adieu.
Le vidame l’arrêta:
--Où allez-vous, monsieur? Ne me devez-vous pas une réparation pour les trois offenses: deux gifles et... le reste?
--Assurément. Je suis à vos ordres.
--Alors, mon cher X..., j’exige la seule réparation logique...
--Laquelle?
--Épousez ma fille!
X... tomba dans les bras du vidame, et, du fond de leurs cadres, sous l’embu des siècles, les portraits d’ancêtres sourirent approbativement.