Part 9
«Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie! Et personne ne le sent aussi vivement que les enfants: longtemps encore après, les nôtres se plaignaient _que les hommes noirs avaient emporté maman._»
Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis et retenais sa main. «Il faut rentrer, dit-elle; il est temps.» Elle voulait retirer sa main; je la retins avec plus de force. «Nous nous reverrons! m'écriai-je, nous nous reverrons; sous quelque forme que ce puisse être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte; adieu, Albert. Nous nous reverrons.--Demain, je pense, dit-elle en souriant. Je sentis ce demain! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main de la mienne......
Ils descendirent l'allée; je les suivis de l'œil au clair de la lune. Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la terrasse; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les bras, et tout disparut.
20 octobre.
Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est indisposé, et ne sortira pas de quelques jours. S'il était seulement plus liant, tout irait bien. Je le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves! Mais, courage, un esprit léger supporte tout! Un esprit léger! je ris de voir ce mot venir au bout de ma plume. Hélas! un peu de cette légèreté me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi! d'autres, avec très-peu de force et de savoir, se pavanent devant moi, pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi je désespère de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces dons, que n'en as-tu retenu une partie pour me donner en place la suffisance et la présomption!
Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison. Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Cela devait arriver: car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que le bonheur ou l'infortune git dans les objets que nous contemplons, et dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie, se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et, quand nous portons nos regards dans le monde réel, foui autre nous parait plus parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel: nous sentons si souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce que nous avons nous-mêmes, et encore, par-dessus tout cela, certaines qualités idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse, toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de les devancer?
10 novembre.
Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C..., pour qui je sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à l'amour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna l'occasion de l'entretenir. Il remarqua, dès les premiers mots, que nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s'ouvre devant vous.
24 décembre.
L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux comme une vieille femme. C'est un homme qui n'est jamais content de lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez couramment, et je ne retouche pas volontiers. Il sera homme à me rendre un mémoire et à me dire: «Il est bien; mais revoyez-le: on trouve toujours un meilleur mot, une particule plus juste.» Alors je me donnerais au diable de bon cœur. Pas un _et_, pas la moindre conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute inversion qui m'échappe quelquefois. Si une période n'est pas construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien. C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme.
La confiance du comte de C... est la seule chose qui me dédommage. Il n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux autres. «Et cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti, comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne: sans doute si la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus facile et plus court; mais elle y est, et il faut passer.»
Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur lui ce qui l'aigrit encore; et il saisit toutes les occasions de parler mal du comte devant moi. Je prends, comme de raison, le parti de l'absent, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me tint tout à fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. «Le comte, me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il écrit fort bien; mais la grande érudition lui manque, comme à tous les beaux esprits.» Il accompagna ces mots d'une mine qui disait: Sens-tu le trait? Je me sentis du mépris pour l'homme capable de penser et d'agir de la sorte. Je lui tins tête; je répondis que le comte méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère, mais aussi pour ses connaissances. «Je ne sache personne, dis-je, qui ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie active.» Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui tirai ma révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements.
Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité! Si celui qui plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où je suis enchainé.
Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées!... Par exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire: Voilà une créature à qui la tête tourne pour quelques quartiers de noblesse et quelques arpents de terre. Eh bien! ce serait lui faire beaucoup de grâce: elle est tout uniquement fille d'un greffier du voisinage. Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse espèce humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi platement.
Au reste, il n'est pas sage, j'en conviens et je le vois davantage tous les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant d'orages... Hélas! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin: si l'on voulait me laisser aller de même!
Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même; mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur. Je fis dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de B..., jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut; et, lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à peine attendre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de cette ville et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que la chère tante était dans un grand dénouement de tout; qu'elle n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource, que le nom de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est retranchée, et, pour toute récréation, que de regarder fièrement les bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle dans sa jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil officier qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule dans le siècle de fer, et ne serait pas même regardée, si sa nièce n'était pas si aimable.
8 janvier 1772.
Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège! Ce n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupation; tout au contraire, ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de terminer les affaires importantes. C'est ce qui arriva la semaine dernière à une partie de traîneaux: toute la fête fut troublée.
Les fous! qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et que celui qui a la première joue bien rarement le premier rôle! Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres qui sont gouvernés par leurs secrétaires! Et qui donc est le premier? Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leurs passions à l'exécution de ses plans.
20 janvier.
Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite chambre d'une auberge de campagne où je me suis réfugié contre le mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de gens étrangers, oui, très-étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais, à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire où la neige et la grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma première pensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte! cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu! c'étaient tous les charmes de la première entrevue.
Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions! comme tout mon être se flétrit! Pas un instant d'abondance de cœur, pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses! rien, rien! Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes: je vois de petits hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main de bois, et je recule en frissonnant.
Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je reste au lit. Pendant la journée je me promets d'admirer le clair de lune, et je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me couche, pourquoi je me lève.
Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque; le charme qui me tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le matin, a disparu.
Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme, mademoiselle de B.... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous ressembler. Oh! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments! Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni mentir, ajoutez-vous; car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous parler de mademoiselle de B..... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se voir hors du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu des scènes champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah! combien de fois n'est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Elle le fait volontiers: elle a tant de plaisir à entendre parler de vous! Elle vous aime.
Oh! si j'étais assis à vos pieds, dans votre petite chambre favorite, tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouveriez qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie.
Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... il faut que je rentre dans ma cage. Adieu! Albert est-il auprès de vous? et comment? Dieu me pardonne cette question.
8 février.
Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en réjouis: car depuis que je suis ici il n'a pas fait un beau jour qu'un importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je, plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la ville; et je suis content. Si le soleil levant promet une belle journée, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Voilà donc encore une faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils ne s'ôtent à eux-mêmes; la plupart par imbécillité; mais, à les entendre, dans les plus nobles intentions: santé, estime de soi-même, joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de fureur.
17 février.
Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps d'accord. Cet homme est complètement insupportable; sa manière de travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête; ce qui naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à la vérité, mais enfin c'était une réprimande; et j'étais sur le point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres, de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié avec moi-même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami; pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et précieux?
20 février.
Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de bonheur qu'il me retranche!
Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis, et son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire, dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place, et je veux, je dois la conserver. Oh! je serais furieux si elle pouvait oublier... Albert, l'enfer est dans cette idée. Albert! adieu. Adieu, ange du ciel; adieu, Charlotte!
15 mars.
J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les dents! Diable! c'est une chose faite; et c'est encore à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas et auquel je ne convenais pas. Eh bien, voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un chroniqueur.
Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent fois. Je dînais hier chez lui: c'était son jour de grande soirée; il reçoit ce jour-là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais nullement pensé à cette soirée; surtout il ne m'était jamais venu dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à notre place. Fort bien. Après le diner nous passons au salon, le comte et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive: Dieu sait si je pense à rien. Alors entre très-haute et très-puissante dame de S..., avec son noble époux, et leur oison de fille avec sa gorge plate et son corps effilé et tiré au cordeau; ils passent auprès de moi avec un air insolent et leur morgue de grands seigneurs. Comme je déteste cordialement cette race, je voulais tirer ma révérence, et j'attendais seulement que le comte fût délivré du babil dont on l'accablait, lorsque mademoiselle de B... entra. Je sens toujours mon cœur s'épanouir un peu quand je la vois: je demeurai, je me plaçai derrière son fauteuil, et ce ne fut qu'au bout de quelque temps que je m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume et avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. «Est-elle aussi comme tout ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert de toute la garde-robe du temps du couronnement de François Ier; le conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'_excellence_, et accompagné de sa sourde moitié; sans oublier le ridicule J...., qui mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle. J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je trouve fort laconiques. Je ne pensais et ne prenais garde qu'a mademoiselle de B.... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte: mademoiselle de B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi et me conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Vous connaissez, me dit-il, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble, ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour tout...--Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie m'a retenu,» ajoutai-je en riant et en lui faisant ma révérence. Le comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M..., pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là je lus ce beau chant d'Homère, où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne porcher. Tout cela était fort bien.
Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas: «Tu as eu des désagréments?--Moi?--Le comte t'a fait entendre qu'il fallait quitter son salon.--Au diable le salon! J'étais bien aise de prendre l'air.--Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis seulement fâché que l'affaire soit connue partout.» Ce fut alors que je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me bouillait.
Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait volontiers d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins glosent sur son compte, lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand leurs propos sont sans nul fondement, ah! l'on peut alors ne pas s'en mettre en peine.
16 mars.
Tout conspire contre moi. J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que nous nous sommes trouvés un peu écartés de la compagnie, de lui témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. «Werther! m'a-t-elle dit avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T... quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société; je savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui quel tapage!--Comment! mademoiselle?...» m'écriai-je; et je cherchais à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. «Que cela m'a déjà coûté!» ajouta cette douce créature, les larmes aux yeux! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de me jeter à ses pieds. «Expliquez-vous,» lui dis-je. Ses larmes coulèrent sur ses joues; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans vouloir les cacher. «Ma tante! vous la connaissez, reprit-elle; elle était présente, et elle a vu, ah! de quel œil elle a vu cette scène! Werther, j'ai essuyé hier soir et ce matin un sermon sur ma liaison avec vous, et il m'a fallu vous entendre ravaler, humilier, sans pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi.»
Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compassion c'eût été que de me taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait encore de mon aventure, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de mépris; comme on chanterait partout que mon orgueil et ces dédains pour les autres, qu'ils me reprochaient depuis longtemps, étaient enfin punis.