Werther

Part 8

Chapter 83,988 wordsPublic domain

«La nature humaine a ses bornes, continuai-je; elle peut, jusqu'à un certain point, supporter la joie, la peine, la douleur; ce point passé, elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses souffrances, qu'elles soient morales ou physiques; et je trouve aussi étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie, que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre maligne.

--Voilà un étrange paradoxe! s'écria Albert.--Cela est plus vrai que vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies, en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours ordinaire de la vie.

«Eh bien! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours croissante le prive de toute force de volonté, et le perde.

«Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils; il ne lui sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne saurait communiquer la moindre partie de ses forces.»

J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une jeune fille que l'on trouva morte dans l'eau, il y a quelque temps, et je lui répétai son histoire. C'était une bonne créature, tout entière à ses occupations domestiques, travaillant toute la semaine, et n'ayant d'autre plaisir que de se parer le dimanche de quelques modestes atours achetés à grand'peine, d'aller, avec ses compagnes, se promener aux environs de la ville, ou de danser quelquefois aux grandes fêtes, et qui quelquefois aussi passait une heure de loisir à causer avec une voisine au sujet d'une rixe ou d'une médisance. Enfin la nature lui fait sentir d'autres besoins, qui s'accroissent encore par les flatteries des hommes. Ses premiers plaisirs lui deviennent peu à peu insipides, jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme vers lequel un sentiment inconnu l'entraîne irrésistiblement, sur lequel elle fonde toutes ses espérances, pour lequel tout le monde autour d'elle est oublié. Elle ne voit plus, n'entend plus, ne désire plus que lui seul. Comme elle n'est pas corrompue par les frivoles jouissances de la vanité et de la coquetterie, ses désirs vont droit au but: elle veut lui appartenir, elle veut devoir à un lien éternel le bonheur qu'elle cherche et tous les plaisirs après lesquels elle aspire. Des promesses réitérées qui mettent le sceau à toutes ses espérances, de téméraires caresses qui augmentent ses désirs, s'emparent de toute son âme. Elle nage dans un délicieux sentiment d'elle-même, dans un avant-goût de tous les plaisirs; elle est montée au plus haut; elle tend enfin ses bras pour embrasser tous ses désirs... Et son amant l'abandonne. La voilà glacée, privée de connaissance, devant un abîme. Tout est obscurité autour d'elle; aucune perspective, aucune consolation, aucun bon pressentiment: car celui-là l'a délaissée dans lequel seul elle sentait son existence! Elle ne voit point le vaste univers qui est devant elle, ni le nombre de ceux qui pourraient remplacer la perte qu'elle a faite. Aveuglée, accablée de l'excessive peine de son cœur, elle se précipite, pour étouffer tous ses tourments, dans une mort qui tout embrasse et tout termine. «Voilà l'histoire de bien des hommes. Dites-moi, Albert, n'est-ce pas la même marche que celle de la maladie? La nature ne trouve aucune issue pour sortir du labyrinthe des forces déréglées et agissantes en sens contraires, et l'homme doit mourir.

«Malheur à celui qui oserait dire: L'insensée! si elle eût attendu, si elle eût laissé agir le temps, son désespoir se serait calmé; elle aurait trouvé bientôt un consolateur. C'est comme si l'on disait: L'insensé, qui meurt de la fièvre! s'il avait attendu que ses forces fussent revenues, que son sang fût purifié, tout se serait rétabli, et il vivrait encore aujourd'hui.»

Albert, qui ne trouvait point encore cette comparaison frappante, me fit des objections, entre autres celle-ci. Je venais de citer une jeune fille simple et bornée; mais il ne pouvait concevoir comment on excuserait un homme d'esprit, dont les facultés sont plus étendues et qui saisit mieux tous les rapports. «Mon ami, m'écriai-je, l'homme est toujours l'homme; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre fait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Mais nous en parlerons un autre jour,» lui dis-je, en prenant mon chapeau. Oh! mon cœur était si plein! Nous nous séparâmes sans nous être entendus. Il est si rare dans ce monde que l'on s'entende!

15 août.

Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte, et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées. J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire!

18 août.

Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi la source de son malheur?

Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vie, qui m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais génie qui me poursuit en tous lieux. Lorsque autrefois du haut du rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée jusqu'à la chaîne de ces collines; que je voyais tout germer et sourdre autour de moi; que je regardais ces montagnes couvertes de grands arbres touffus depuis leur pied jusqu'à leur cime, ces vallées ombragées dans tous leurs creux de petits bosquets riants, et comme la tranquille rivière coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le balançant; qu'alors j'entendais les oiseaux animer autour de moi la forêt; que je voyais des millions d'essaims de moucherons danser gaiement dans le dernier rayon rouge du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait et faisait sortir de l'herbe le hanneton bourdonnant; que le bruissement et l'activité autour de moi rappelaient mon attention sur mon rocher, et que la mousse qui arrache à la pierre sa nourriture, et le genêt qui croît le long de l'aride colline de sable, m'indiquaient cette vie intérieure, mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime la nature!... comme je faisais entrer tout cela dans mon cœur! Je me sentais comme déifié par ce torrent qui me traversait, et les majestueuses formes du monde infini vivaient et se mouvaient dans mon âme. Je me voyais environné d'énormes montagnes; des précipices étaient devant moi, et des rivières d'orage s'y plongeaient; des fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les profondeurs de la terre, agir et réagir toutes les forces impénétrables qui créent, et fourmiller sous la terre et sous le ciel les innombrables races des êtres vivants. Tout, tout est peuplé sous mille formes différentes; et puis les hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée sur le vaste univers! Pauvre insensé, qui crois tout si peu de chose, parce que tu es si petit! Depuis les montagnes inaccessibles du désert, qu'aucun pied ne toucha, jusqu'au bout de l'océan inconnu, souffle l'esprit de celui qui crée éternellement, et ce souffle réjouit chaque atome qui le sent et qui vit... Ah! pour lors combien de fois j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de l'infini, et seulement un instant sentir dans l'étroite capacité de mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en lui-même et par lui-même!

Mon ami, je n'ai plus le souvenir de ces heures pour me soulager un peu. Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même, me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis maintenant.

Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement ouvert. Peut-on dire: «Cela est,» quand tout passe? quand tout, avec la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne sois, que tu ne doives être un destructeur. La plus innocente promenade coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le pénible ouvrage des fourmis et foule un petit monde dans le tombeau. Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations, ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent: ce qui me mine le cœur, c'est cette force dévorante qui est cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui l'environne et ne se détruise soi-même... C'est ainsi que j'erre plein de tourments. Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois rien dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours affamé.

21 août.

Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés, lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais auprès d'elle sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais de mille baisers. Ah! lorsque, encore à demi dans l'ivresse du sommeil, je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est devant moi.

22 août.

Que je suis à plaindre, Wilhelm! j'ai perdu tout ressort, et je suis tombé dans un abattement qui ne m'empêche pas d'être inquiet et agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien faire. Je n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes, tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un ouvrier, afin d'avoir, le matin en me levant, une perspective, un travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre pour demander cette place près de l'ambassadeur que, selon toi, on ne me refuserait pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis, et que je viens à penser à la fable du cheval, qui, las de sa liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de fatigue, je ne sais plus que résoudre. Eh! mon ami, ce désir de changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui me suivra partout!

28 août.

En vérité, si ma maladie est susceptible de guérison, mes bons amis en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part d'Albert. La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. Il y avait aussi deux petits volumes in-12: c'était l'Homère de Wettstein, édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de celle d'Esnesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables! Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans laisser la moindre trace! combien peu donnent de fruits! et combien peu de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a encore assez; et même... Ô mon ami!... pouvons-nous voir des fruits mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir?

Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure que je les lui jette.

30 août.

Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même? qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau, je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier; qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami, je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies. Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant... Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse, seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau.

5 septembre.

Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution chancelante. Voilà quinze jours que je médite le projet de la quitter. Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez une amie, et Albert... et... il faut partir!

10 septembre.

Quelle nuit, Wilhelm! À présent je puis tout surmonter. Je ne la verrai plus. Oh! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et t'exprimer, par mes transports et par des torrents de larmes, tous les sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul: j'ai peine à prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au matin les chevaux seront à ma porte.

Ah! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me reverra jamais. Je m'en suis arraché; et, pendant deux heures d'entretien, j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et, Dieu, quel entretien!

Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers, et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyais se coucher au delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même place avec elle! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce magnifique spectacle! et maintenant... J'allais et venais dans cette allée que j'aimais tant! Un attrait sympathique m'y avait si souvent amené, avant même que je connusse Charlotte! et quelles délices lorsque nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu! Oui, c'est vraiment un des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord, entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je crois, t'avoir déjà fait cette description; je t'ai parlé de cette allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles, de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi, j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de félicité et de douleur.

J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de l'instant qui nous séparerait de celui qui nous réunirait, lorsque je les entendis monter sur la terrasse. Je courus au-devant d'eux; je lui pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre. Charlotte y entra, et s'assit; Albert se plaça auprès d'elle, et moi de l'autre côté. Mais mon agitation ne me permit pas de rester en place; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours et me rassis: j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute la terrasse: coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous étions environnés d'une obscurité profonde.

Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots: «Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons (continua-t-elle d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur); mais, Werther, nous retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous?--Que dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant mes larmes couler. Nous nous reverrons! En cette vie et en l'autre nous nous reverrons!...» Je ne pus en dire davantage... Wilhelm, fallait-il qu'elle me fit une semblable question, au moment même où je portais dans mon sein une si cruelle séparation!

«Ces chers amis que nous avons perdus, continua-t-elle, savent-ils quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de tout ce que nous éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire? Ah! l'image de ma mère est toujours devant mes yeux, lorsque, le soir, je suis assise tranquillement au milieu de ses enfants, au milieu de mes enfants, et qu'ils sont là autour de moi comme s'ils étaient autour d'elle. Avec ardeur je lève au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudrais que du ciel elle put regarder un instant comme je lui tiens la parole que je lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je m'écrie cent et cent fois: «Pardonne, chère mère, si je ne suis pas pour eux ce que tu fus toi-même. Hélas! je fais tout ce que je puis: ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés, chéris. Âme chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union! Quelles actions de grâces tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en versant des larmes amères, le bonheur de tes enfants!» Elle a dit cela, Wilhelm! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Comment de froids caractères pourraient-ils rendre ces effusions de tendresse et de génie? Albert, l'interrompant avec douceur: «Cela vous affecte trop, Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous prie...--Ô Albert! interrompit-elle, je sais que vous n'avez pas oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose: l'entretien de cette belle âme n'était-il pas préférable à tout? Quelle femme! belle, douce, enjouée et toujours active! Dieu connaît les larmes que je verse souvent dans mon lit, en m'humiliant devant lui, pour qu'il daigne me rendre semblable à ma mère.........

--Charlotte! m'écriai-je en me jetant à ses pieds et lui prenant la main que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère!--Si vous l'aviez connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être connue de vous.» Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit: «Et cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le dernier de ses fils n'avait pas encore six mois! Sa maladie ne fut pas longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa fin, elle me dit: «Amène-les-moi.» Je les conduisis dans sa chambre: les plus jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire; les autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit. Elle leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les autres, les renvoya, et me dit: «Sois leur mère!» J'en fis le serment. «Tu me promets beaucoup, ma fille, me dit-elle; le cœur d'une mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que c'est; les larmes de reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois m'en assurent. Aie l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs; et pour ton père la foi et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation.» Elle demanda à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui c'était, et vous fit approcher près d'elle. Comme elle nous regarda l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux ensemble! Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant: «Nous le sommes! nous le serons!» Le flegmatique Albert était tout hors île lui, et moi je ne me connaissais plus.