Werther

Part 7

Chapter 74,066 wordsPublic domain

Que l'on est enfant! quel prix on attache à un regard! que l'on est enfant! Nous étions allés à Wahlheim. Les dames étaient en voiture. Pendant la promenade, je crus voir dans les yeux noirs de Charlotte... Je suis un fou; pardonne-moi. Il aurait fallu les voir, ces yeux! Pour en finir (car je tombe de sommeil), quand il fallut revenir, les dames montèrent en voiture. Le jeune W..., Selstadt, Audran et moi, nous entourions le carrosse. L'on causa par la portière avec ces messieurs, qui sont pleins de légèreté et d'étourderie. Je cherchais les yeux de Charlotte. Ah! ils allaient de l'un à l'autre; mais moi, qui étais entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi! Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point! La voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis des yeux, et je vis sortir par la portière la coiffure de Charlotte; elle se penchait pour regarder. Hélas! était-ce moi? Mon ami, je flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me cherchait-elle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis enfant!

10 juillet.

Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle! Si tu me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît! _Plaire!_ Je hais ce mot à la mort! Quel homme ce doit être que celui à qui Charlotte _plaît_, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout l'être! _Plaire!_ Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me plaisait!

11 juillet.

Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas eu besoin de plus.»

Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche d'huile du prophète.

15 juillet.

Non, je ne me trompe pas! je lis dans ses yeux noirs le sincère intérêt qu'elle prend à moi et à mon sort. Oui, je sens, et là-dessus je puis m'en rapporter à mon cœur, je sens qu'elle... Oh! l'oserai-je? oserai-je prononcer ce mot qui vaut le ciel?... Elle m'aime!

Elle m'aime! combien je me deviens cher à moi-même! combien... j'ose te le dire, à toi, tu m'entendras... combien je m'adore depuis qu'elle m'aime!

Est-ce présomption, témérité, ou ai-je bien le sentiment de ma situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son prétendu avec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé de rendre son épée.

16 juillet.

Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table! Je me retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau; il me prend un vertige; le trouble est dans tous mes sens. Ah! son innocence, la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les plus légères familiarités me mettent à la torture! Lorsqu'en parlant elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je crois que je vais m'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre. Et, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais faible! bien faible! et n'est-ce pas là de la corruption?

Elle est sacrée pour moi; tout désir se tait en sa présence. Je ne sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle: c'est comme si mon âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a un air qu'elle joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec tant d'âme! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la première note.

Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la musique ne me parait maintenant invraisemblable: ce simple chant a sur moi tant de puissance! et comme elle sait me le faire entendre à propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une halle dans la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent, et je respire de nouveau plus librement.

18 juillet.

Wilhelm, qu'est-ce que le monde pour notre cœur sans l'amour? ce qu'une lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes, encore ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là, éveillés, et que, comme des enfants, nous nous extasions sur ces apparitions merveilleuses. Aujourd'hui je ne pouvais aller voir Charlotte; j'étais emprisonné dans une société d'où il n'y avait pas moyen de m'échapper. Que faire? J'envoyai chez elle mon domestique, afin l'avoir au moins près de moi quelqu'un qui eut approché Telle dans la journée. Avec quelle impatience j'attendais son retour! avec quelle joie je le revis! Si j'avais osé, je me serais jeté à son cou, et je l'aurais embrassé.

On prétend que la pierre de Bologne, exposée au soleil, se pénètre de ses rayons, et éclaire quelque temps dans la nuit. Il en était ainsi pour moi de ce jeune homme. L'idée que les yeux de Charlotte s'étaient arrêtés sur ses traits, sur ses joues, sur les boutons et le collet de son habit, me rendait tout cela si cher, si sacré! Je n'aurais pas donné ce garçon pour mille écus! sa présence me faisait tant de bien!... Dieu te préserve d'en rire, Wilhelm! Sont-ce là des fantômes? est-ce une illusion que d'être heureux?

19 juillet.

Je la verrai! voilà mon premier mol lorsque je m'éveille, et qu'avec sérénité je regarde le soleil levant; je la verrai! Et alors je n'ai plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout s'engouffre dans cette perspective.

20 juillet.

Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera pas encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma mère, dis-tu, voudrait me voir une occupation: cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour tout ce qu'il vous plaira, est à coup sur un imbécile.

24 juillet.

Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis longtemps je m'en suis bien peu occupé.

Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature, jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus vive; et cependant... je ne sais comment m'exprimer... mon imagination est devenue si faible, tout nage et vacille tellement devant mon âme, que je ne puis saisir un contour; mais je me figure que, si j'avais de l'argile ou de la cire, je réussirais mieux. Si cela dure, je prendrai de l'argile et je la pétrirai, dussé-je ne faire que des boulettes.

J'ai commencé déjà trois fois le portrait de Charlotte, et trois fois je me suis fait honte; cela me chagrine d'autant plus, qu'il y a peu de temps je réussissais fort bien à saisir la ressemblance. Je me suis donc borné à prendre sa silhouette, et il faudra bien que je m'en contente.

26 juillet.

Oui, chère Charlotte, je m'acquitterai de tout. Seulement donnez-moi plus souvent des commissions; donnez-m'en bien souvent. Je vous prie d'une chose: plus de sable sur les billets que vous m'écrivez! Aujourd'hui je portai vivement votre lettre à mes lèvres, et le sable craqua sous mes dents.

26 juillet.

Je me suis déjà proposé bien des fois de ne pas la voir si souvent. Mais le moyen de tenir cette résolution? Chaque jour je succombe à la tentation. Tous les soirs je me dis avec un serment: «Demain tu ne la verras pas;» et lorsque le matin arrive, je trouve quelque raison invincible de la voir; et avant que je m'en aperçoive, je suis auprès d'elle. Tantôt elle m'a dit le soir: «Vous viendrez demain, n'est-ce pas?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une commission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle! je vais à Wahlheim, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque chez elle! je suis trop près de son atmosphère...... Son voisinage m'attire.... et m'y voilà encore! Ma grand'mère nous faisait un conte d'une montagne d'aimant: les vaisseaux qui s'en approchaient trop perdaient tout à coup leurs ferrements; les clous volaient à la montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui croulaient sous leurs pieds.

30 juillet.

Albert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections!... Posséder!..... Il suffit, mon ami; le prétendu est arrivé! C'est un homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je n'étais pas présent à sa réception; j'aurais eu le cœur trop déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense! bien que le respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de Charlotte, plutôt que l'effet de son propre mouvement: car là-dessus les femmes sont très-adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela soit, c'est tout profit pour elles.

Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il est homme de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il parait peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les défauts des hommes, c'est celui que je hais le plus.

Il me considère comme un homme qui a quelque mérite; mon attachement pour Charlotte, le vif intérêt que je prends à tout ce qui la touche, augmentent son triomphe, et il l'en aime d'autant plus. Je n'examine pas si quelquefois il ne la tourmente point par quelque léger accès de jalousie: à sa place, j'aurais au moins de la peine à me défendre entièrement de ce démon.

Quoi qu'il en soit, le bonheur que je goûtais près de Charlotte a disparu. Est-ce folie? est-ce stupidité? Qu'importe le nom! la chose parle assez d'elle-même! Avant l'arrivée d'Albert, je savais tout ce que je sais maintenant; je savais que je n'avais point de prétentions à former sur elle, et je n'en formais aucune... j'entends autant qu'il est possible de ne rien désirer à la vue de tant de charmes... Et aujourd'hui l'imbécile s'étonne et ouvre de grands yeux, parce que l'autre arrive en effet, et lui enlève la belle.

Je grince les dents, et je m'indigne contre ceux qui peuvent dire qu'il faut que je me résigne, puisque la chose ne peut être autrement... Délivrez-moi de ces automates. Je cours les forêts, et lorsque je reviens près de Charlotte, que je trouve Albert auprès d'elle dans le petit jardin, sous le berceau, et que je me sens forcé de ne pas aller plus loin, je deviens fou à lier, et je fais mille extravagances. «Pour l'amour de Dieu, me disait Charlotte aujourd'hui, je vous en prie, plus de scène comme celle d'hier soir! Vous êtes effrayant quand vous êtes si gai!» Entre nous, j'épie le moment où des affaires appellent Albert au dehors: aussitôt je suis près d'elle, et je suis toujours content quand je la trouve seule.

8 août.

De grâce, mon cher Wilhelm, ne crois pas que je pensais à toi quand je traitais d'insupportables les hommes qui exigent de nous de la résignation dans les maux inévitables. Je n'imaginais pas, en vérité, que tu pusses être de cette opinion; et pourtant, au fond, tu as raison. Seulement une observation, mon cher. Dans ce monde, il est très-rare que tout aille par oui ou par non. Il y a dans les sentiments et la manière d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le nez aquilin jusqu'au nez camus.

Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme.

«_Ou_ tu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu, _ou_ tu n'en as point.» Bien! «Dans le premier cas, cherche à réaliser cet espoir et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans le second, ranime ton courage, et délivre-toi d'une malheureuse passion qui finira par consumer tes forces.» Mon ami, cela est bien dit.... et bientôt dit!

Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses tourments par un coup de poignard? et le mal qui dévore ses forces ne lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?

Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre: «Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie par peur et par hésitation?» Je ne sais pas trop... Mais ne nous jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage; et alors... si je savais seulement où?... j'irais.

Le même jour au soir.

Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant. Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence que je me corrige.

10 août.

Je pourrais mener la vie la plus douce, la plus heureuse, si je n'étais pas un fou. Des circonstances aussi favorables que celles où je me trouve se réunissent rarement pour rendre un homme heureux. Tant il est vrai que c'est notre cœur seul qui fait son malheur ou sa félicité... Être membre de la famille la plus aimable; me voir aimé du père comme un fils, des jeunes enfants comme un père; et de Charlotte!... Et cet excellent Albert, qui ne trouble mon bonheur par aucune marque d'humeur, qui m'accueille si cordialement, pour qui je suis, après Charlotte, ce qu'il aime le mieux au monde!... Mon ami, c'est un plaisir de nous entendre lorsque nous nous promenons ensemble, et que nous nous entretenons de Charlotte: on n'a jamais rien imaginé de plus ridicule que notre situation; et cependant, dans ces moments, plus d'une fois les larmes me viennent aux yeux.

Quand il me parie de la digne mère de Charlotte, quand il me raconte comment, en mourant, elle remit à sa fille son ménage et ses enfants, et lui recommanda sa fille à lui-même; comment dès lors un nouvel esprit anima Charlotte; comment elle est devenue, pour les soins du ménage, et de toute manière, une véritable mère; comme aucun instant ne se passe pour elle sans sollicitude et sans travail, et comment sa vivacité, sa gaieté ne l'ont pourtant jamais quittée;... alors je marche nonchalamment à côté de lui, et je cueille des fleurs sur le chemin; je les réunis soigneusement dans un bouquet, et je les jette dans le torrent, et je les suis de l'œil pour les voir enfoncer petit à petit... Je ne sais si je l'ai écrit qu'Albert restera ici, et qu'il va obtenir de la cour, où il est très-bien vu, un emploi dont le revenu est fort honnête. Pour l'ordre et l'aptitude aux affaires, j'ai rencontré peu de personnes qu'on pût lui comparer.

12 août.

En vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. J'ai eu hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour prendre congé de lui, car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce moment. En allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets. «Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage? lui dis-je.--Je ne demande pas mieux, répondit-il; mais vous prendrez la peine de les charger: ils ne sont là que pour la forme.» J'en détachai un, et il continua: «Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes.» Je fus curieux de savoir ce qui lui était arrivé. «J'étais allé, reprit-il, passer trois mois à la campagne, chez un de mes amis; j'avais une paire de pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Un après-dîner, que le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien faire, je ne sais comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que...... Vous savez comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les charger. Il se mit à badiner avec la servante en cherchant à lui faire peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore dans le canon, la baguette va frapper la servante à la main droite et lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque, mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert la prévoyance! Ou ne voit jamais le danger. Cependant...» Tu sais que j'aime beaucoup Albert; mais je n'aime pas ses _cependant_: car n'est-il pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle est la scrupuleuse équité de cet excellent homme: quand il croit avoir avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. À cette occasion il se perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus il droit. «Fi! dit Albert eu me reprenant l'arme, que signifie cela?--Il n'est pas chargé, lui répondis-je.--Et s'il l'était, à quoi bon? ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un homme peut être assez fou pour se brûler la cervelle: l'idée seule m'en fait horreur.

--Vous autres hommes, m'écriai-je, vous ne pouvez parler de rien sans dire tout d'abord: _Cela est fou, cela est sage, cela est bon, cela est mauvais!_ Qu'est-ce que cela veut dire? Avez-vous approfondi les véritables motifs d'une action? avez-vous démêlé les raisons qui l'ont produite, qui devaient la produire? Si vous aviez fait cela, vous ne seriez pas si prompts dans vos jugements.

--Vous conviendrez, dit Albert, que certaines actions sont et restent criminelles, quels qu'en soient les motifs.»

Je haussai les épaules, et je lui accordai ce point. «Cependant, mon cher, continuai-je, il se trouve encore ici quelques exceptions. Sans aucun doute le vol est un crime; mais l'homme qui, pour s'empêcher de mourir de faim, lui et sa famille, se laisse entraîner au vol, mérite-t-il la pitié ou le châtiment? Qui jettera la première pierre à l'époux outragé qui, dans sa juste fureur, immole une infidèle et son vil séducteur? à cette jeune fille qui, dans un moment de délire, s'abandonne aux charmes entrainants de l'amour? Nos lois mêmes, ces froides pédantes, se laissent toucher, et retiennent leurs coups.

--Ceci est autre chose, reprit Albert: car un homme emporté par une passion trop forte perd la faculté de réfléchir, et doit être regardé comme un homme ivre ou comme un insensé.

--Voilà bien mes gens raisonnables! m'écriai-je en souriant. Passion! ivresse! folie! Hommes moraux! vous êtes d'une impassibilité merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne, vous vous détournez de l'insensé; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme le pharisien, de ce qu'il ne vous a pas faits semblables à l'un d'eux. J'ai été plus d'une fois pris de vin, et souvent mes passions ont approché de la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre; car j'ai appris à concevoir comment tous les hommes extraordinaires qui ont fait quelque chose de grand, quelque chose qui semblait impossible, ont dû de tout temps être déclarés par la foule ivres et insensés.

«Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et inattendue: Cet homme est ivre ou fou? Rougissez, car c'est à vous de rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous!

--Voilà encore de vos extravagances! dit Albert. Vous exagérez tout; et, à coup sûr, vous avez ici le tort d'assimiler le suicide, dont il est question maintenant, aux actions qui demandent de l'énergie, tandis qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse: car, de bonne foi, il est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine de tourments.»

Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien: car rien ne met hors des gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant, lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant: j'avais déjà si souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois! Je lui répliquai avec un peu de vivacité: «Vous appelez cela faiblesse! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran: oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses chaînes? Cet homme qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de sang-froid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les appeler faibles? Eh! mon ami, si des efforts sont de la force, comment des efforts extrêmes seraient-ils le contraire?» Albert me regarda, et dit: «Je vous demande pardon; mais les exemples que vous venez de citer ne me semblent point applicables ici.--C'est possible, repartis-je; on m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à d'autres: car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose qu'autant que nous la comprenons.