Werther

Part 3

Chapter 33,681 wordsPublic domain

Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer _Werther_ à _Faust_, et montrer le rapport intime qui unit ces deux ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose pour le _René_ de M. de Chateaubriand, pour l'_Obermann_ de M. de Sénancourt, pour l'_Adolphe_ de Benjamin Constant, et pour une multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de _Werther_, telles que le _Jacopo Ortiz_ d'Ugo Foscolo. Mais, si les considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle comparaison entre _Werther_ et les œuvres analogues qui l'ont suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres questions se présentent. Comment un ouvrage tel que _Werther_ a-t-il pu naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points.

Comment _Werther_ et _Faust_ ont-ils pu naître en 1774[5], immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses _Mémoires_ pour en être convaincu.

La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit _Werther._

Gœthe, dans ses _Mémoires_, s'est attaché avec un soin minutieux à expliquer comment il fit _Werther_ avec sa propre vie, avec ses amours, avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à écrire ses _Mémoires_ que pour cette explication, par laquelle il termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son existence sortit un jour _Werther_, écrit (ce sont ses expressions) dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de _Werther_ la grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu dans son cœur la source d'où _Werther_ a jailli: il oublie les causes générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient. Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit souvent pas d'où ces traits sont partis.

La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies, venus l'un du Midi, l'autre du Nord.

L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire; l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.

Si l'on devait rattacher plus particulièrement _Werther_ à quelque autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer l'_Héloïse_ de Rousseau et les six premiers livres des _Confessions._ Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer sous silence, dans ses _Mémoires_, l'impression que fit sur lui Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et anti-poétiques du dix-huitième siècle?

Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle; qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle.

Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien.

Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle.

Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue athée.

Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en France.

Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme, abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve: pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit disparaître à son tour?

Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.

Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?

Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la _Messiade_ et la _Guerre des Dieux._ D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre: il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui est pas étranger.

Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la fois de l'athéisme et de la religion.

Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie; si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit, l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.

Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa régénération du christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques, Gœthe écoutait ses amis et se recueillait dans le doute. Ne pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer deux un utile parti; avec ces hommes de foi, qu'il avait sous les yeux, il songeait à faire de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement, comme un miroir fidèle, réfléchir leur image: il travaillait à son _Mahomet_[7].

Une telle résolution d'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa misère. On le vit bien pour Gœthe. Sa grandeur est évidente, mais sa misère ne l'est pas moins. Quand la philosophie du dix-huitième siècle produisit la révolution française, que fit Gœthe, le disciple à demi de cette philosophie? Il ne sentit pas la grandeur de cette révolution, il affecta de ne pas s'en émouvoir: il fut moins grand alors que Schiller.

Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-t-il donné à sa patrie, aux jours d'action et de péril? L'Allemagne tournait les yeux vers lui: il ne répondait rien, ou il rendait des oracles douteux. Méphistophélès s'était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar, et tenait compagnie à Faust.

Mais, avant de se donner ce caractère d'un artiste qui s'attache exclusivement à l'art, faute d'une philosophie, et qui, de dessein prémédité, se fait sceptique sans vouloir pourtant souffrir de son scepticisme, Gœthe avait été naturellement ce qu'il se fit plus tard par la réflexion, c'est-à-dire qu'il avait été sceptique, mais avec douleur; et c'est alors, c'est dans la virginité de son génie qu'il écrivit Werther.

Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage.

«J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ce livre,» écrivait Rousseau en tête de sa _Nouvelle Héloïse._ Quand on compare _Werther_ aux mœurs et aux livres de notre époque, on doit le juger excellent. Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, le sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour: ce sont trois traits de Rousseau, qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont passé dans l'âme de Gœthe, et y vivaient à l'époque où il fit _Werther._

La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion. Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et désertèrent les temples des païens, ils n'eurent d'abord pour temple que la voûte du ciel. «À quoi bon des temples pour qui conçoit la grandeur et l'unité de Dieu?» disent à chaque instant les premiers Pères. Le christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez, dans Minutius Félix, l'admirable entretien d'_Octavius_ et de ses amis au bord de la mer, et jugez si le christianisme n'a pas débuté par là. Jésus lui-même, dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite, au bord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu et la misère des hommes?

Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour y prendre des consolations ou des inspirations, aux époques de renouvellement. On arrive également là parce que l'on fuit et parce que l'on cherche. Le plus grand peintre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà jusqu'à un certain point l'aine chrétienne. De Théocrite à saint Basile, qui aimait tant la nature, il y a cinq siècles où, païens et chrétiens, tout ce qui a une vie de désir se tourne avec passion vers la retraite. Mais à ces époques voici ce qui arrive: ceux qui se réfugient ainsi dans la nature sans beaucoup songer à l'humanité sont simplement poètes; ceux qui, au sein de la nature, prient pour l'humanité et s'occupent d'elle, sont poètes dans un autre sens, dans un sens plus élevé. Ce qui a manqué aux artistes de notre époque, ce qui a manqué à Gœthe, à Byron et à tant d'autres, c'est de joindre au sentiment de la nature un sentiment également vif des destinées de l'humanité. Rousseau, l'initiateur de ce mouvement; Rousseau, qui fit sortir l'art des maisons et des palais pour l'introduire sur une plus grande scène, et dont la poésie, sous ce rapport, est à la poésie de ses devanciers comme le lac de Genève est aux jardins de Versailles; Rousseau, dis-je, avait en même temps à un degré supérieur l'idée générale, l'idée philosophique, l'idée sociale. Soit qu'il peigne son homme originel dans la forêt primitive, soit qu'il rêve l'amour au bord du Léman, la nature est un observatoire d'où il pense à l'humanité. Des deux artistes, ses disciples à bien des égards, qui le suivirent immédiatement, Gœthe et Bernardin de Saint-Pierre, ce dernier est celui qui a encore le sentiment le plus vif de l'humanité et de ses destinées générales. Gœthe, entravé, comme je l'ai indiqué, par l'esprit retardataire de son pays, est très-inférieur sur ce point. Il ne se sent, quant au reste des hommes, qu'affranchi et indépendant; il ne se sent pas relié à eux; il ne se sent pas citoyen du monde, acteur dans le développement nécessaire et légitime de l'humanité, enchaîné à ses destinées, et ayant h cet égard un droit et un devoir. La raison en est simple: la France seule s'était faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à l'immobilité, à la conservation, à la durée; elle ne permettait à l'idéalisme naissant que d'agiter le cœur et la tête de ses enfants, sans leur laisser croire à l'effet des idées, à l'activité possible, à la réalisation de l'idéal. Gœthe a le défaut de son pays. Sa poésie donc, privée de l'espérance qui s'applique à l'humanité tout entière, tourne à l'individualité et à l'égoïsme. La nature n'est pas pour lui cette retraite où l'âme travaille pour l'humanité. C'est à contempler la nature pour elle-même que l'âme s'applique. Mais la nature, quoiqu'elle se communique à nous, ne peut jamais être en communication directe avec nous. Sa contemplation ainsi dirigée devient donc un tourment pour l'âme, qui cherche toujours son véritable objet, l'homme. Plus le sentiment de la nature est fort, plus ce tourment devient âpre et douloureux. Comment y échapper? par l'amour individuel ou par cette espèce d'égoïsme qu'on appelle l'art pour l'art. On seul déjà, dans Gœthe écrivant _Werther_, le Gœthe qui se montra plus tard.

Mais si une large sympathie pour les destinées générales de l'humanité ne se montre pas dans ce livre, ce n'est du moins qu'une lacune; rien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut avouer que le sentiment de l'humanité y est tort peu développé, et que le sentiment de l'égalité ne s'y montre que sous l'aspect révolutionnaire.

Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'humanité collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux destinées de l'humanité, une sollicitude inquiète et active en même temps pour tous les hommes en général: c'est de la sensibilité, ce n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'humanité, quoique louable en lui-même, n'est capable de donner à notre âme ni force, ni lumière, ni ton, ni harmonie.

Ainsi l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans ce caractère de Werther, et, par conséquent, la proportion de toutes les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant contre-balancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient une fureur; le sentiment de la nature, une rêverie fatigante. Werther s'abîme ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer l'âme humaine.

Mais, malgré cette ruine d'une âme dont les éléments sont sublimes, ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes. L'indépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas moins une des plus admirables révélations de l'amour que jamais poète ait écrites.

Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la nature, l'humanité, la famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et sincère, mais isolément sentis. Le lien manque: et comment, je le répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion, c'est ce que l'humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la nature, l'humanité, la famille, n'existe pas pour Werther; et la plus grande de ces trois révélations divines, l'humanité, est aussi celle qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux. Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la nature, et par là il se sent artiste, il se sent puissant: mais où tourner cette puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aimer; l'amour universel est le grand artiste et le créateur du monde. Werther sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que plus faiblement encore l'humanité. Où donc trouverait-il une ancre forte et solide contre les orages de son amour individuel? L'amour de l'humanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut, et l'amour individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le simple effet d'un hasard, mais en réalité par l'imperfection des choses d'ici-bas, il tombe sous l'empire exclusif de ce sentiment d'artiste qu'il a pour la nature. Il devient, faut-il le dire? la proie du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est livré aux vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie dépend de ses rayons; suivant le mois de l'année et le temps qu'il fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer.

On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usé dans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de clef. Chaque lettre répond à la saison où elle est écrite, tant Werther est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on le voit, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier au sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans, suivant toujours les vicissitudes des saisons; et Werther, après avoir passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles ne font avec elle qu'un seul tissu.

Telle est donc, à notre avis, la borne de ce livre, telle est sa grandeur et sa limite. Voilà comment il est immoral et impie aux yeux de beaucoup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. À ceux qui le déclarent impie, nous demanderons: En quoi Gœthe, dans _Werther_, a-t-il réellement outragé la foi, l'espérance, la charité? De quelle confiance sublime déshérite-t-il l'homme dans ce livre? Tout au plus pourrait-on dire qu'un tel caractère, peint dans toute sa vérité, est immoral à cause de ce qui lui manque, c'est-à-dire parce que Werther ne sait pas transformer en amour plus grand et plus divin cet amour qui le fait mourir. Mais cette exaltation qu'il porte dans le sentiment de la nature et de l'amour, de même que son dégoût pour la société présente, n'ont rien en soi que de louable et de bon.

Madame de Staël se trompe donc lorsqu'elle reproche à Gœthe de s'être passionné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide. Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation relative que Gœthe a donnée à son héros, et de l'impossibilité où il était de lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en effet, qu'il faudrait à Werther une religion pour remplacer dans son cœur et dans son intelligence la vieille religion dont il est à jamais sorti, et pour le retenir ainsi sur le bord de l'abîme, au nom du devoir? Celui qui ne sent pas cela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait bien son œuvre de cette façon. Un critique, Nicolaï, ayant essayé de tourner en ridicule ce dénouement nécessaire, imagina de refaire l'ouvrage en conservant le commencement et en changeant la fin: Werther, dans ce nouveau plan, ne se tuait pas. «Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se doute pas que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué dans sa fleur la jeunesse de Werther.»