Werther

Part 2

Chapter 23,673 wordsPublic domain

«Depuis que la philosophie du dix-huitième siècle a porté dans toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie _mélancolique_ de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout à fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle, c'est-à-dire d'une part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout le Nord, et la France, qui représente toute la partie sud occidentale, le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron, par la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans bornes et de désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de l'art: en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire avec une parfaite originalité l'effet de cette poésie shakespearienne dont l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion de l'art, et l'auteur de _Werther_ et de _Faust_, devenu un demi-dieu pour l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus intimes, exilé de son île, parce que son île antilibérale, antiphilosophique, antipoétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme, ni le comprendre comme poète; menant sa vie errante de grève en grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et se rejetant dans la nature, comme autrefois Rousseau, fut franchement philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates, admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une tempête perpétuelle; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de lui le type de la poésie de notre âge.»

Ainsi ce que madame de Staël, qui n'avait devant les yeux que Gœthe, déplorait comme étant une maladie et n'étant qu'une maladie, nous, en contemplant Byron, chez qui cette maladie est au comble, nous ne le déplorions pas moins, mais nous le regardions comme un mal nécessaire, produit d'une époque de crise et de renouvellement. Un double aspect se montrait à nous dans cet affreux désespoir; nous le voyions comme un mal, mais aussi comme un progrès. Nul enfantement n'a lieu sans douleur. Byron nous semblait porter le signe de deux destinées: d'une destinée qui s'achève, et d'une destinée qui commence; d'un monde qui s'engloutit, et d'un monde qui surgit. Et si la mort nous paraissait plus glacée, pour ainsi dire, chez lui, nous découvrions aussi plus manifestement en lui l'esprit immortel qui, à travers le tombeau, retrouvera la vie.

Vainement, en effet, soutiendrait-on que sa poésie n'est que l'agonie du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette agonie des traits qui indiquent la résurrection. Vainement on le comparerait, comme on l'a fait quelquefois, au Satan de Milton. Je dis que Satan, conservant de la force jusque dans sa damnation, se ressent encore par là du divin et s'y rattache. Cet ange tombé, se soutenant dans sa révolte, est encore dans la vie. Sa misère n'est que d'un degré plus profonde que celle du fier Ajax, s'écriant: «Je me sauverai, malgré les dieux!» Et même est-il bien permis de dire que cet espoir de salut manque complètement à Satan? N est-ce pas la nécessité seule du symbole qui a fait que Milton lui a ôté tout espoir? La mort absolue, en effet, est-elle concevable? Satan vit, il combat; donc il a de l'espoir. Cet espoir ne manque pas non plus à la poésie de Byron.

L'homme, ayant pris confiance dans sa force au dix-huitième siècle, a rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rejeté la tradition, et s'est élancé vers l'avenir. Mais cet élan du sentiment a devancé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès intellectuel, un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il donc? Ne voyant pas ses appétitions se réaliser, le sentiment se trouble, et, tout en persistant vers l'avenir, il arrive à le nier de la bouche et à nier toute chose. Mais lors même qu'il nie ainsi, c'est qu'il aspire encore vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue. Soyez sûr que s'il n'avait pas toujours le même but, il ne blasphémerait pas avec tant d'audace; c'est la passion qu'il a pour ce but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du sentiment dans l'humanité. Tandis que l'homme de la sensation et de l'activité se satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a devant les yeux, et que l'homme de l'intelligence cherche à le perfectionner, le poète s'indigne de ces lenteurs, et finit par n'avoir plus que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous devions le condamner pour cela, il nous faudrait condamner avec lui nos pères qui ont rêvé une humanité nouvelle, une humanité plus grande. Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans vraiment le comprendre, il nous faudrait condamner absolument et Voltaire et Rousseau, et tout le dix-huitième siècle, et toute la révolution, qui ont éveillé la fièvre de son génie, et donné à son sang cette impulsion généreuse, mais désordonnée; ou plutôt c'est toute la marche progressive de l'esprit humain qu'il nous faudrait condamner comme une chimère monstrueuse et funeste, si nous ne voulions pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et que saisit le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque la caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt pour nous, en nous faisant signe qu'il n'y a point de route, parce qu'il n'en a pas trouvé.

Il y a une route, sans doute, et nous la trouverons; mais qui oserait dire que le courage et la force de celui qui a pu s'élever si haut pour la chercher ne sera pas cause de notre courage pour la chercher à notre tour, nous qui sommes restés dans la plaine, et ne nous servira pas ainsi prodigieusement à la découvrir?

Nous transformions donc le point de vue de madame de Staël, en embrassant avec confiance cette crise de désespoir de notre temps, comme un chrétien embrasse la croix qu'il plaît à la Providence de lui envoyer, et en fait l'ancre de son salut. «Si, disions-nous, la poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui annonce le besoin d'une régénération sociale; si elle ne jetait pas ainsi, dans toutes les âmes capables de la sentir, le premier germe de cette régénération; si elle ne versait pas dans ces âmes, avec la douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit y être, elle ne serait pas ce qu'elle a toujours été, _prophétique._»

Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces vaines tentatives de l'art de la renaissance et de l'art pour l'art, la poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour entrer, à l'insu souvent les unes des autres, dans cette phase de la poésie.

L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est la reproduction de la nature. L'art croit de génération en génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur époque, se succèdent, et cette succession est le développement de l'art. Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée dans la vie de l'art.

Nous soutenions donc «que la poésie, comprise en général comme l'a comprise Byron, est la seule qui sorte des entrailles mêmes de la société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du dix-huitième siècle et de la révolution française; qu'elle est le produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé, l'humanité cherche un monde nouveau.» Ainsi nous trouvions à la fois une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la société.

Quelques exceptions s'offraient néanmoins à nos regards, et nous étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits. C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Écosse qui a inspiré ces deux écrivains. «Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité; ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et profond de la nature extérieure: un tel homme n'aurait pu s'intéresser comme eux à ces mille petites nuances qui les intéressent; et tourmenté par les rudes problèmes qui occupent l'humanité de notre âge, il lui eût été impossible de relever curieusement les moindres accidents de jour, de lumière, de paysage, de costume. Il faut, pour cela, avoir le cœur libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et l'héritage de la partie la plus vivante de l'humanité. M. de Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord: il a fait _Atala_ et _René_, où il est plus question de la désolation du cœur laissée par les doctrines du dix-huitième siècle et par la révolution française que des sauvages qui y sont mis en scène.»

Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du dix-huitième siècle et de la révolution. Sa chanson est au plus haut degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui, sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la force de renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme d'État. Il a su faire converger l'esprit de la comédie et de la satire à l'inspiration de la _Marseillaise_; et il a composé de ce mélange la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère général que nous assignons à la poésie de notre époque? Et n'a-t-on pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus grande. Exemple unique à notre époque de l'art calme et contenu comme les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle veut s'imposer, et qui ne s'abandonne pas à tout son vol.

Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration. «Eh! comment en effet, disions-nous, la poésie de notre âge ne serait-elle pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre social autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne peut aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon temps, où sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures alignées géométriquement; mais vous n'avez ni maisons ni temples. Nos peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la poésie est venue fleurir dans vos ruines, elle est venue célébrer des funérailles. C'est Shakespeare qui conduit le chœur des poètes, Shakespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la philosophie. Werther et Faust, Childe-Harold et don Juan suivent l'ombre d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible devise de l'enfer: _Lasciate la speranza._ Que tu es grand, ô Byron, mais que tu es triste! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la terrible pensée de ton siècle, tu sembles avoir voulu t'arracher au tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre comme un simple écho à tous les poètes des temps passés. D'autres, plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour de ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim de poètes abîmés dans une mystique contemplation. Combien l'Allemagne a-t-elle vu de ses enfants participer du puissant délire d'Hoffman et de la folie de Werner!

«Et la France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la philosophie du doute, la poésie du doute lui était bien due, quelque douloureuse qu'elle fut. Pour la première fois, notre langue a enfin connu le lyrisme. Ce ne sont plus, comme dans les siècles précédents, quelques accents délicats et purs, quelques retours heureux à l'antiquité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie elle-même qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons, sondez le fond de leur cœur: ne voyez-vous pas que leur front est empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les assiège, et qui les inspire, comme il inspira Gœthe et Byron. Ou bien ils essayent vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux solutions du christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à peindre l'aspect matériel de l'univers; et, quand il s'agit de l'absolu et de l'éternel, ils font du fantastique sans croyance, uniquement pour faire de l'art.

«..... Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient entendre des instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient dans une langue inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau être délicieux à mon oreille, le fond, le fond éternel de mon cœur est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des abîmes ou notre esprit se perd, et qui, connue les harpies, salit à l'instant même tous les mets qui couvrent la table du festin. C'est là le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du moyen âge, ou des cathédrales gothiques.

«..... Byron, dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans _Werther_ et _Faust_, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans ses poésies, Chateaubriand dans _René_, Benjamin Constant dans _Adolphe_, Sénancourt dans _Obermann_, Sainte-Beuve dans _Josèphe Delorme_, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et d'affreux désespoir, qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que nous appelons _byronienne_: poésie inspirée par le sentiment vif et profond de la réalité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie, de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre théologique-féodal), et de la proclamation de principes nouveaux qui doivent engendrer une société nouvelle. En face de cette école, fille directe de la philosophie du dix-huitième siècle, est venue se placer une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les représentants et les chefs en France; école qui, au fond, est aussi sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer, comme un _datum_, une convention, un axiome poétique, a pu paraître aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite _ange_ par opposition à l'autre qu'elle a traitée de _démon_, et cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans, à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations, tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt chrétiens résignés comme l'auteur de l'imitation.»

Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre thèse! Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré du moyen âge nous en livreraient au besoin. Que sont devenus, je le demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un vernis de christianisme? Us ont vainement essayé de remonter le fleuve, et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Ils ont fini par sentir que la vraie poésie de notre époque est celle qui pousse à l'avenir, en peignant les profondes souffrances du présent.

Aujourd'hui, je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'hui à distinguer aussi nettement de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de convention qui s'était placée à côté d'elle. Il faudrait avouer que tous ces vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains autels élevés à l'art, comme si l'art sans l'humanité était quelque chose, ont été renversés par ceux mêmes qui les avaient dressés. Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire, comme le vieux Corneille, mais dans un autre sens:

Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage.

Ils ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qu'ils voulaient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui pleure et qui cherche, a fini par les envahir.

Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste, malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés, qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui inspira _Werther_ à Gœthe a souillé partout. Ovide, peignant le chaos d'où devait sortir le monde, le représente comme une grande confusion d'éléments qui se heurtent, sous un même voile, et, pour ainsi dire, sous un même visage:

Unus erat toto naturæ vultus in orbe.

La littérature de notre époque, symbole du chaos où nous nous agitons, el d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte d'un grand voile de mélancolie.

II

_Werther_ est le premier jet et le début de toute cette poésie de notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a déjà _soixante-six ans_ que ce type original de la poésie du spleen a paru dans le monde! _Werther_ fut écrit et publié en 1774, sous Louis XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont, comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et alors de nouveaux _Werther_ et de nouveaux _Faust_ renouèrent la tradition poétique.