Part 13
«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie, que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir! Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil, je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi. Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force, que je pleure comme un enfant.»
Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours; qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque semaine.
Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa tristesse.
Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain, s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa, un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les présenterait de grand matin, le jour de Noël.
Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose, monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les larmes aux yeux.
Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:
«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis content d'avoir pris mon parti!»
Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à souffrir pour se séparer d'elle.
Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire qui devait le retenir jusqu'au lendemain.
Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher, et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes, que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!
Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui lui parût digne.
Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle, et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses yeux.
Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!--Je n'ai rien promis, fut sa réponse.--Au moins auriez-vous dû avoir égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre tranquillité commune.»
Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres. Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.
Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur le canapé.
«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se rassit, et lut:
«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident, tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi, superbe; lumière de l'âme d'Ossian.
«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient, comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros; voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin, chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés, mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font, l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline!
«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma. Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse; Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle. Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline.
[Footnote 12: C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël, un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants le plaisir de la surprise.]
COLMA.
«Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l'orageuse colline. Le vent souille dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas des rochers. Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend sur l'orageuse colline.
«Ô lune! sors de tes nuages! paraissez, étoiles de la nuit! Que quelque rayon me conduise à l'endroit où mon amour repose des fatigues de la chasse; son arc détendu à côté de lui, ses chiens haletants autour de lui! Faut-il, faut-il que je sois assise ici seule sur le roc au-dessus du torrent! Le torrent est gonflé et l'ouragan mugit. Je n'entends pas la voix de mon amant.
«Pourquoi tarde mon Salgar? a-t-il oublié sa promesse? Voilà bien le rocher et l'arbre, et voici le bruyant torrent. Salgar, tu m'avais promis d'être ici à l'approche de la nuit. Hélas! où s'est égaré mon Salgar? Avec toi je voulais fuir, abandonner père et frère, les orgueilleux! Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne sommes point ennemis, ô Salgar!
«Tais-toi un instant, ô vent! silence un instant, ô torrent! que ma voix résonne à travers la vallée, que mon voyageur m'entende! Salgar, c'est moi qui appelle. Voici l'arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je suis ici, pourquoi ne viens-tu pas?
«Ah! la lune parait, les flots brillent dans la vallée, les rochers blanchissent; je vois au loin... Mais je ne le vois pas sur la cime; ses chiens devant lui n'annoncent pas son arrivée. Faut-il que je sois seule ici!
«Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur la bruyère?... Mon amant, mon frère!...Parlez, ô mes amis! Ils se taisent. Que mon âme est tourmentée!... Ah! ils sont morts; leurs glaives sont rougis du combat. Ô mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon Salgar? Ô mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez tous les deux si chers! Oh! tu étais beau entre mille sur la colline; il était terrible dans le combat. Répondez-moi, écoutez ma voix, mes bien-aimés! Mais, hélas! ils sont muets, muets pour toujours; leur sein est froid comme la terre.
«Oh! du haut du rocher de la colline, du haut de la cime de l'orageuse montagne, parlez, esprits des morts! parlez, je ne frémirai point. Où êtes-vous allés reposer? dans quelle caverne des montagnes dois-je vous trouver? Je n'entends aucune faible voix; le vent ne m'apporte point la réponse des morts.
«Je suis assise dans ma douleur; j'attends le matin dans les larmes. Creusez le tombeau, vous, les amis des morts; mais ne la fermez pas jusqu'à ce que je vienne. Ma vie disparaît comme un songe. Pourrais-je rester en arrière! Ici je veux demeurer avec mes amis, auprès du torrent qui sort du rocher. Lorsqu'il fait nuit sur la colline, et que le vent arrive en roulant par-dessus la bruyère, mon esprit doit se tenir sous le vent et plaindre la mort de mes amis. Le chasseur m'entendra de sa cabane de feuillage, craindra ma voix et l'aimera; car elle sera douce, ma voix, en pleurant mes amis: ils m'étaient tous les deux si chers!
«C'était là ton chant! ô Minona! douce fille de Thormann. Nos larmes coulèrent pour Colma, et notre âme devint sombre.
«Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d'Alpin. La voix d'Alpin était douce, l'âme de Ryno était un rayon de feu; mais tous deux déjà habitaient l'étroite maison des morts, et leur voix était morte à Selma. Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux héros fussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la colline. Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la mort de Morar, le premier des héros. L'âme de Morar était comme l'âme de Fingal, son glaive comme le glaive d'Oscar. Mais il tomba, et son père gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur du valeureux Morar. Devant les accords d'Ullin, Minona se retira, comme la lune à l'ouest, qui prévoit l'orage, cache sa belle tête dans un nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant des plaintes.
RYNO.
«Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, les nuages se dissipent; le soleil, en fuyant, éclaire la colline de ses derniers rayons; la rivière coule toute rouge de la montagne dans la vallée. Doux est ton murmure, ô rivière! mais plus douce est la voix d'Alpin, quand il fait entendre un chant funèbre. Sa tête est courbée par l'âge, et son œil creux est rouge de pleurs. Alpin, excellent chanteur, pourquoi, seul sur la silencieuse colline, gémis-tu comme un coup de vent dans la forêt, comme une vague sur un rivage lointain?»
ALPIN.
«Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort; ma voix est aux habitants de la tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les fils des bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'affligé viendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché à la muraille, détendu.
«Tu étais svelte, ô Morar, comme un chevreuil sur la colline, terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la bruyère; ta voix, semblable au torrent de la forêt après la pluie, au tonnerre roulant sur les collines lointaines. Beaucoup tombaient devant ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais de la guerre, ta voix était paisible, ton visage semblable au soleil après l'orage, à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme comme le lac quand le bruit du vent est apaisé.
«Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau: avec trois pas je mesure ta tombe. Ô toi qui étais si grand! quatre pierres couvertes de mousse sont ton seul monument: un arbre effeuillé, l'herbe haute que le vent couche, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant Morar. Tu n'as pas de mère pour te pleurer, pas d'amante qui verse des larmes sur toi. Elle est morte, celle qui te donna le jour; elle est tombée, la fille de Morglan.
«Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton? qui est-il, cet homme dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes? C'est ton père, ô Morar! le père d'aucun autre fils. Il entendit souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes coups; il entendit la gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-il entendu sa chute? Pleure, père de Morar, pleure! mais ton fils ne t'entend pas. Le sommeil des morts est profond; leur oreiller de poussière est creusé bas. Il n'entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à ta voix. Oh! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celui qui dort: «Réveille-toi!»
«Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! Jamais plus le champ de bataille ne te verra; jamais plus la sombre forêt ne brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de toi, ils connaîtront Morar!
«Les guerriers s'affligèrent; mais Armin surtout poussa de douloureux soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'un fils, et le ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros, Carmor, le prince de Galmal. «Pourquoi ces sanglots? dit-il; est-ce ici qu'il faut pleurer? la musique et les chants ne sont-ils pas pour fondre l'âme et la ranimer? Le léger nuage de brouillard qui s'élève du lac tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et à l'instant le soleil revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleurs reverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin! toi qui règnes sur Gorma, qu'environnent les flots?»
ARMIN.
«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes. Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans, à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où s'éteignit Daura la chérie!
«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs, ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un nuage de feu dans l'orage.
«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.
«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il, aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les flots roulants.»
«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit. «Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi? Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui t'appelle.»
«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?»
«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline, couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté, son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses gémissements.
«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur!
«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît plus.
«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage; je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon orgueil de père est tombé.
«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»
Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers. Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian; ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses chants, cl lut d'une voix entrecoupée:
«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis: «Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles. Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté; son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera point.»