Part 12
Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plus en plus profondes dans l'âme de Werther, et peu à peu s'étaient emparés de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement détruite; un feu interne et violent, qui minait toutes ses facultés les unes par les autres, produisit les plus funestes effets, et finit par ne lui laisser qu'un accablement plus pénible encore à soutenir que tous les maux contre lesquels il avait lutté jusqu'alors. Les angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit, sa vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus qu'une morne tristesse dans la société; de jour en jour plus malheureux, et toujours plus injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux. Au moins, c'est ce que disent les amis d'Albert. Ils soutiennent que Werther n'avait pas su apprécier un homme droit et paisible qui, jouissant d'un bonheur longtemps désiré, n'avait d'autre but que de s'assurer ce bonheur pour l'avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui, chaque jour, dissipait tout et ne gardait pour le soir que souffrance et privation! Albert, disent-ils, n'avait point changé en si peu de temps; il était toujours le même homme que Werther avait tant loué, tant estimé au commencement de leur connaissance. Il chérissait Charlotte par-dessus tout; il était fier d'elle; il désirait que chacun la reconnut pour l'être le plus parfait, Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner jusqu'à l'apparence du soupçon? Pouvait-on le blâmer s'il se refusait à partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de la manière la plus innocente? Ils avouent que lorsque Werther venait chez sa femme, Albert quittait souvent la chambre; mais ce n'était ni haine ni aversion pour son ami: c'était seulement parce qu'il avait senti que Werther était gêné en sa présence.
Le père de Charlotte fut attaqué d'un mal qui le retint dans sa chambre. Il envoya sa voiture à sa fille; elle se rendit auprès de lui. C'était par un beau jour d'hiver; la première neige avait tombé en abondance, et la terre en était couverte.
Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour la ramener chez elle, si Albert ne venait pas la chercher.
Le beau temps fit peu d'effet sur son humeur sombre; un poids énorme oppressait son âme; de lugubres images le poursuivaient, et son cœur ne connaissait plus d'autre mouvement que de passer d'une idée pénible à une autre.
Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l'état de ses amis lui semblait aussi plus agité et plus critique: il crut avoir troublé la bonne intelligence entre Albert et sa femme; il s'en lit des reproches auxquels se mêlait un ressentiment secret contre l'époux.
En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. «Oui, se disait-il avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime, si entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, si inébranlable! Ce n'est plus que satiété et indifférence! La plus misérable affaire ne l'occupe-t-elle pas plus que la femme la plus adorable? Sait-il apprécier son bonheur? Sait-il estimer au juste ce qu'elle vaut? Elle lui appartient... Eh bien, elle lui appartient... Je sais cela comme je sais autre chose; je croyais être fait à cette idée, et elle excite encore ma rage, elle m'assassinera!... Et son amitié à toute épreuve qu'il m'avait jurée, a-t-elle tenu? Ne voit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachement pour Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche? Je m'en aperçois, je le sens, il me voit avec peine, il souhaite que je m'éloigne, ma présence lui pèse.»
Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée; quelquefois il s'arrêtait, et semblait vouloir retourner sur ses pas. Il continua cependant son chemin, toujours livré à ces idées, à ces conversations solitaires; et il arriva enfin, presque malgré lui, à la maison de chasse.
Il entra et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout le monde dans l'agitation. L'ainé des fils lui dit qu'il venait d'arriver un malheur à Wahlheim; qu'un paysan venait d'être assassiné. Cela ne fit pas sur lui une grande impression. Il se rendit au salon, et trouva Charlotte occupée à dissuader le bailli, qui, sans être retenu par sa maladie, voulait aller sur les lieux faire une enquête sur le crime. Le meurtrier était encore inconnu. On avait trouvé le cadavre, le matin, devant la porte de la ferme où cet homme habitait. On avait des soupçons; le mort était domestique chez une veuve qui, peu de temps auparavant, en avait eu un autre à son service, et celui-ci était sorti de la maison par suite de mécontentement grave.
À ces détails, il se leva précipitamment. «Est-il possible! s'écria-t-il: il faut que j'y aille, je ne puis différer d'un moment.» Il courut à Wahlheim. Bien des souvenirs se retraçaient vivement à son esprit: il ne douta pas une minute que celui qui avait commis le crime ne fût le jeune homme auquel il avait parlé bien des fois, et qui lui était devenu si cher.
En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l'on avait déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de ce lieu jadis si chéri. Ce seuil, où les enfants avaient si souvent joué, était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux sentiments de l'homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre. Les grands arbres étaient sans feuillages et couverts de frimas; la haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetière et se voûtait au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierres des tombeaux se laissaient voir, couvertes de neige, à travers les vides.
Comme il approchait du cabaret devant lequel le village entier était rassemblé, il s'éleva tout à coup une grande rumeur. On vit de loin une troupe d'hommes armés, et chacun s'écria que l'on amenait le meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n'eut plus aucune incertitude. Oui, c'était bien ce valet de ferme qui aimait tant cette veuve, et que peu de jours auparavant il avait rencontré livré à une sombre tristesse, à un secret désespoir.
«Qu'as-tu fait, malheureux!» s'écria Werther en s'avançant vers le prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement, se tut, et répondit enfin froidement: «Personne ne l'aura, elle n'aura personne.» On le conduisit au cabaret, et Werther s'éloigna précipitamment.
Tout son être était bouleversé par l'émotion extraordinaire et violente qu'il venait d'éprouver. En un instant il fut arraché à sa mélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L'intérêt le plus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de le sauver, s'emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il le trouvait même si peu coupable, malgré son crime; il entrait si profondément dans sa situation, qu'il croyait que certainement il amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il bridait de parler en sa faveur; déjà le discours le plus animé se pressait sur ses lèvres; il courait en hâte à la maison de chasse, et répétait à demi-voix, en chemin, tout ce qu'il représenterait au bailli.
Lorsqu'il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont la présence le déconcerta d'abord; mais il se remit bientôt, et avec beaucoup de feu il exposa son opinion au bailli. Celui-ci secoua la tête à plusieurs reprises; et quoique Werther mit dans son discours toute la chaleur de la conviction, et toute la vivacité, toute l'énergie qu'un homme peut apporter à la défense d'un de ses semblables, cependant, comme on le croira sans peine, le bailli n'en fut point ébranlé. Il ne laissa même pas finir notre ami; il le réfuta vivement, et le blâma de prendre un meurtrier sous sa protection; il lui fit sentir que de cette manière les lois seraient toujours éludées, et que la sûreté publique serait anéantie: il ajouta que d'ailleurs, dans une affaire aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de la plus grande responsabilité, et qu'il fallait que tout se fit avec les formalités légales.
Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors à demander que le bailli fermât les yeux, si l'on pouvait faciliter l'évasion du jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert, qui prit enfin part à la conversation, exprima la même opinion que son beau-père. Werther fut réduit au silence; il s'en alla navré de douleur, après que le bailli lui eut encore répété plusieurs fois: «Non, rien ne peut le sauver!»
Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles, dans un petit billet que l'on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainement écrit ce jour-là:
«On ne peut te sauver, malheureux! Je le vois bien, on ne peut te sauver.»
Ce qu'avait dit Albert en présence du bailli sur l'affaire du prisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru y remarquer quelque allusion à lui-même et à ses propres sentiments; et quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi, il comprit bien que ces deux hommes pouvaient avoir raison, il sentait cependant qu'il serait au-dessus de ses forces d'en convenir.
Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cet événement, et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pour Albert:
«À quoi sert de me dire et de me répéter: Il est honnête et bon! Mais il me déchire jusqu'au fond du cœur; je ne puis être juste!»
La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et, je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet.
La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui maintenant avait recours aux dénégations.
Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse pensée et s'approchait de sa fin.
Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie.
12 décembre.
«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure, inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette saison ennemie des hommes.
«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement. J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures. C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison?
«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché, détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies, d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.»
14 décembre.
«Qu'est-ce, mon ami? Je suis effrayé de moi-même. L'amour que j'ai pour elle n'est-il pas l'amour le plus saint, le plus pur, le plus fraternel? Ai-je jamais senti dans mon âme un désir coupable?... Je ne veux point jurer... Et maintenant des rêves! Oh! que ceux-là avaient raison, qui attribuaient ces effets opposés à des forces diverses! Cette nuit... je tremble de te le dire... je la tenais dans mes bras, étroitement serrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa bouche balbutiante d'amour, d'un million de baisers. Mon œil nageait dans l'ivresse du sien. Dieu! serait-ce un crime que le bonheur que je goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardents plaisirs? Charlotte! Charlotte!... C'est fait de moi!... mes sens se troublent. Depuis huit jours je ne pense plus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je ne suis bien nulle part, et je suis bien partout... Je ne souhaite rien, ne désire rien. Il vaudrait mieux que je partisse.»
La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retour auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas. Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande conviction et le plus grand calme.
Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dans quelques lignes qui sans doute commençaient une lettre à son ami; le papier ne porte pas de date:
«Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle prend à mon sort, expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné.
«Lever le rideau et passer derrière... voilà tout! Pourquoi frémir? pourquoi hésiter? Est-ce parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?... parce qu'on n'en revient point?... et que c'est le propre de notre esprit de supposer que tout est confusion et ténèbres là où nous ne savons pas d'une manière certaine ce qu'il y a?»
Il s'habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaque jour elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêté enfin irrévocablement; on en trouve la preuve dans cette lettre à double entente qu'il écrivit à son ami.
20 décembre.
«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés. C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes ses bénédictions! Adieu.»
Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère. Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et comprendra ce qu'elle souffrait.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible. Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination: Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.
Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges, de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands ravissements[12]. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.--Et qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être? comment puis-je être?--Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël; les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents: «Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte, s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!--Pourquoi donc, Werther? reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main. «Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte? Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde! très-profonde!--Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité que donne une amitié sincère.
--On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore quelque répit: tout s'arrangera!--Eh bien, Werther, ne revenez pas avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé. Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler. Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.
Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait, parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.
Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par fragments, comme il parait l'avoir écrite: