Werther

Part 11

Chapter 113,930 wordsPublic domain

Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des aïeux, à la pâle clarté de la lune; entendre dans la montagne les gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le héros noblement mort qui fut son bien-aimé... Et quand alors je rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux vers l'étoile du soir se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l'âme du héros, comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à leur vaisseau revenant victorieux; que je lis sur son front sa profonde douleur, et que je le vois, lui le dernier, lui resté seul sur la terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, et s'écrie: «Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma beauté, et il dira: Où est le barde? Qu'est devenu le fils de Fingal? Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la terre...» Alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente, et à envoyer mon âme après ce demi-dieu mis en liberté.

19 octobre.

Hélas! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein!... je pense souvent: si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ce cœur, tout ce vide serait rempli.

26 octobre.

Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de Charlotte est venue la voir; je suis entré dans la chambre voisine; j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas: elles se contaient l'une à l'autre des choses assez indifférentes, des nouvelles de la ville; comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade. «Elle a une toux sèche, disait l'une, les joues creuses, et, à chaque instant, il lui prend des faiblesses: je ne donnerais pas un sou de sa vie.--Monsieur N... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte.--Il est enflé,» reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait tout d'abord au pied du lit de ces malheureux; je voyais avec quelle répugnance ils tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un étranger... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert, et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me dis à moi-même: «Vois ce que tu es dans cette maison! Tout pour tout. Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte causerait dans leur destinée? et combien de temps?...» Ah! l'homme est si passager, que là même où il a proprement la certitude de son existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa présence dans la mémoire, dans l'âme de ses amis, il doit s'effacer et disparaître; et cela sitôt!

27 octobre.

Je me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois combien peu nous pouvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un autre ne me les donnera pas; et le cœur tout plein de délices, je ne rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force devant moi.

Le soir.

J'ai tant! et son idée dévore tout; j'ai tant! et sans elle tout pour moi se réduit à rien.

30 octobre.

Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou!... Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser devant vous, sans que vous osiez y porter la main! Et cependant le penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les enfants ne tâchent-ils pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent? Et moi!...

5 novembre.

Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne sens que trop que toute la faute est à moi seul.

La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel d'airain et la terre mourir de soif autour de lui.

Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente, pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les délices qu'il versait sur moi?

8 novembre.

Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à Charlotte!--Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.

15 novembre.

Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous? Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi? Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas échappé à celui qui replie les deux comme un voile?

21 novembre.

Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes souffrances, qui se peint sur son front?

Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu, cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait donné le nom de _cher_, et la joie que j'en ressentis a pénétré jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir, lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même.

22 novembre.

Je ne puis pas prier Dieu en disant: «Conserve-la-moi!» Et cependant elle me parait souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander: «Donne-la-moi!» car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec mes peines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie d'antithèses.

24 novembre.

Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante, ces éclairs d'esprit qui entourent son front: un regard plus puissant agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus douce pitié. Pourquoi n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi n'ai-je pas osé m'élancer à son cou, et lui répondre par mille baisers? Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour absorber en elles ces doux sons qui jaillissaient de l'instrument, et que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus longtemps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment: «Jamais je ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles voltigent les esprits du ciel!...» Et cependant... je veux... Ah! vois-tu, c'est comme un mur de séparation qui s'est élevé devant mon âme... Cette félicité, cette pureté du ciel... détruite... et puis expier son crime... Son crime!

26 novembre.

Quelquefois je me dis: «Ta destinée n'est qu'à toi: tu peux estimer tous les autres heureux; jamais mortel ne fut tourmenté comme toi.» Et puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon propre cœur. J'ai tant à souffrir! Quoi! il y a donc eu déjà avant moi des hommes aussi malheureux!

30 novembre.

Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais, je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même. Aujourd'hui, ô destin, ô humanité!

Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dîner; je n'avais aucune envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest, froid et humide, soufflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient la vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert, qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des simples. Je me suis approché de lui, et le bruit que j'ai fait en arrivant l'ayant fait se retourner, j'ai vu une physionomie tout à fait intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence, je lui ai demandé ce qu'il cherchait. «Je cherche des fleurs, a-t-il répondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point.--Aussi n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant.--Il y a tant de fleurs! a-t-il reparti en descendant vers moi. Il y a dans mon jardin des roses et deux espèces de chèvre-feuille, dont l'une m'a été donnée par mon père. Elles poussent ordinairement aussi vite que la mauvaise herbe, et voilà déjà deux jours que j'en cherche sans en pouvoir trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jaunes, des bleues, des rouges, et la centaurée aussi est une jolie petite fleur: je n'en puis trouver aucune.» J'ai remarqué en lui un certain air hagard; et, prenant un détour, je lui ai demandé ce qu'il voulait faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les traits de sa figure. «Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en appuyant un doigt sur sa bouche, je vous dirai que j'ai promis un bouquet à ma belle.--C'est fort bien.--Ah! elle a bien d'autres choses! Elle est riche!--Et pourtant elle fait grand cas de votre bouquet?--Oh! elle a des joyaux et une couronne!--Comment l'appelez-vous donc?--Si les états généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il fut un temps où j'étais si content! Aujourd'hui c'en est fait pour moi, je suis...» Un regard humide qu'il a lancé vers le ciel a tout exprimé. «Vous étiez donc heureux?--Ah! je voudrais bien l'être encore de même! J'étais content, gai et gaillard comme le poisson dans l'eau.--Henri! a crié une vieille femme sur le chemin, Henri, où es-tu fourré? Nous t'avons cherché partout. Viens dîner.--Est-ce là votre fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.--Oui, c'est mon pauvre fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde.--Combien y a-t-il qu'il est dans cet état?--Il n'y a que six mois qu'il est ainsi tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin. Auparavant il a été dans une frénésie qui a duré une année entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous. À présent il ne fait rien à personne; seulement il est toujours occupé de rois et d'empereurs. C'était un homme doux et tranquille, qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tout d'un coup il devint rêveur, tomba malade d'une fièvre chaude, de là dans le délire, et maintenant il est dans l'état où vous le voyez. S'il fallait raconter, monsieur...» J'interrompis ce flux de paroles en lui demandant quel était ce temps dont il faisait si grand récit, et où il se trouvait si heureux et si content. «Le pauvre insensé, m'a-t-elle dit avec un sourire de pitié, veut parler du temps où il était hors de lui: il ne cesse d'en faire l'éloge. C'est le temps qu'il a passé à l'hôpital, et où il n'avait aucune connaissance de lui-même.» Cela a fait sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je lui ai mis une pièce d'argent dans la main, et je me suis éloigné d'elle à grands pas.

«Où tu étais heureux! me suis-je écrié en marchant précipitamment vers la ville, où tu étais content comme un poisson dans l'eau! Dieu du ciel! as-tu donc ordonné la destinée des hommes de telle sorte qu'ils ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou après qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te consumes. Tu sors plein d'espérances pour cueillir des fleurs à ta reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver, et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi, je sors sans espérances, sans aucun but, et je rentre au logis comme j'en suis sorti... Tu te figures quel homme tu serais si les états généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peut attribuer la privation de ton bonheur à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau détraqué, que gît ta misère, dont tous les rois de la terre ne sauraient le délivrer!»

Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui, pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyage qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse! celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage au saint sépulcre: chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulagé d'une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins! Rêveries!... Ô Dieu! tu vois mes larmes... Fallait-il, après avoir formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi: car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne, qu'est-ce, sinon la confiance en toi qui a mis dans tout ce qui nous environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute heure? Ô père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi, appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence n'arrêtera pas mon âme altérée... Et un homme, un père, pourrait-il s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en s'écriant: «Me voici revenu, mon père; ne vous fâchez point si j'interromps un voyage que je devais supporter plus longtemps pour vous obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail, récompense et plaisirs: mais que me fait tout cela? Je ne suis bien qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence...» Et toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils?

1er décembre.

Wilhelm! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il conçut pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin, et qui le fit renvoyer de sa place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux, sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la liras peut-être!

4 décembre.

Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle... J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux. Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement. «Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme; Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent. Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle, et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin.

6 décembre.

Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici, dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front.

Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini?

L'ÉDITEUR AU LECTEUR.

Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main, pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite des lettres qu'il nous a laissées!

Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire. Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle.

Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne commune!