Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

Part 9

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La France, avec des races diverses, celtique, germanique, romaine, basque, a composé l'être politique qui ressemble le plus à une personne morale. Les Bretons et les Alsaciens qui n'entendent pas tous la langue de son gouvernement n'ont pas été, dans les jours d'épreuve, les moins dévoués de ses enfants. Parmi les grandes nations, elle est, par excellence, la nation.

Ailleurs, la nationalité se confond ou tend à se confondre avec la race, chose de nature, et, par conséquent, sans mérite.

Tous les pays qui n'ont pas su faire avec les races une nation, sont plus ou moins troublés dans leur existence. La Prusse n'a pas su nationaliser (il faut bien employer ce mot) ses Polonais: elle a, pour ne parler en ce moment que de celle-ci, une question polonaise. L'Angleterre a une question irlandaise. La Turquie et l'Autriche ont un choix de questions. Les peuples de l'empire autrichien demandent à l'empereur d'être allemand, hongrois, tchèque, croate, voire même italien. Ils ne s'insurgent pas contre lui: chacun d'eux lui offre, au contraire, une couronne, mais le temps est passé où une seule tête pouvait porter plusieurs couronnes: toute couronne aujourd'hui est lourde.

Ces revendications des races ne sont pas seulement une cause de troubles intérieurs; les agitations qu'elles provoquent peuvent amener de grandes guerres. Personne apparemment ne s'interposera jamais entre l'Irlande et l'Angleterre, mais, dès qu'il s'agit de querelles d'Allemands et de Slaves, interviennent les deux forces opposées du pangermanisme et du panslavisme, produits redoutables et conséquences dernières du patriotisme ethnographique.

Pangermanisme et panslavisme ne sont point des forces officielles, avouées et organisées. L'empereur d'Allemagne et le tsar peuvent se défendre en conscience d'être, le premier, pangermaniste, et le second, panslaviste. Allemands et Slaves d'Autriche, Slaves balkaniques, peuvent, de leur côté, vouloir rester Autrichiens ou indépendants, comme ils sont aujourd'hui. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a, en Europe, une vieille querelle entre deux grandes races, que chacune de celles-ci est représentée par un empire puissant, et que ces empires ne pourront se désintéresser toujours des querelles des deux races.

_Conséquences de l'application du principe en Italie._

La principale application du principe des nationalités a été la formation des nations italienne et allemande. L'existence au centre du continent de deux proies à toute convoitise avait été une cause permanente de guerre, pendant les siècles derniers. La substitution de deux États considérables à l'anarchie allemande et à la polyarchie italienne est-elle une garantie de paix pour l'avenir?

Distinguons entre l'Allemagne et l'Italie. La révolution nationale s'est faite de façon très différente dans les deux pays.

L'unité italienne est presque achevée, car le nombre des Italiens demeurés en dehors n'est pas considérable. D'autre part, il n'y a dans le nouveau royaume que des Italiens. L'unité a été faite au profit d'un prince, le roi de Piémont, qui avait certainement des titres à cet honneur; de plus, il n'était pas assez puissant pour que l'unification ressemblât à une conquête de la Péninsule par les Piémontais. Après que les habitants des principautés diverses eurent manifesté leur volonté de s'unir, le Piémont disparut dans la nation: Victor-Emmanuel cessa d'être un roi particulier en devenant roi d'Italie. Enfin, la nationalité italienne a pris place dans le monde sans que le principe des nationalités fût violé. La France a obtenu, en compensation des sacrifices qu'elle avait faits, la Savoie et le comté de Nice, mais le souverain de ces pays, qui nous les a cédés, n'avait pas été vaincu par nous: il avait été vainqueur avec nous et grâce à nous. Enfin les habitants de la Savoie et du comté de Nice ont consenti formellement à devenir des Français. Le droit nouveau a donc été appliqué ici dans toute sa teneur; mais considérons les effets.

L'Italie en devenant grande puissance, a voulu se donner l'armée, la flotte et la politique d'une grande puissance. La sagesse commandait peut-être à cette nation nouvelle de goûter tranquillement, après la joie de se sentir née, la joie de se sentir croître. Mais elle n'avait pas la complète possession d'elle-même. Elle n'était point tout à fait chez elle comme les autres nations. Entre les Alpes et les pointes de Sicile, tout le sol n'est pas italien. Au rentre est un palais entouré d'un jardin: c'est le domaine de saint Pierre.

Ici n'entre pas le roi d'Italie.

L'apôtre Pierre est une victime du principe des nationalités, qu'il ne reconnaît pas, car les nations ne sont pour lui que des provinces de l'Église. Il réclame donc son bien, qu'il tient du roi Pépin, et que lui a confirmé Charlemagne en déposant sur son tombeau «la page de donation». Onze siècles se sont écoulés depuis, mais onze siècles ne comptent pas dans l'immutabilité de l'Église. Au cours des âges, le domaine de Pierre a été souvent assailli, mais jamais sans que l'assaillant n'ait eu lieu de se repentir. Le connétable de Bourbon a été tué au pied des murs. Personne, n'est tombé, en 1870, à l'assaut de la Porta-Pia, mais le châtiment ne punit pas toujours «le crime» immédiatement. Le roi des Lombards, au huitième siècle, et Napoléon Ier, au dix-neuvième, l'ont attendu quelques années.

Le pape, enfermé au Vatican, a conservé la large vue sur le monde; même, depuis le moyen âge, son horizon s'est étendu. Sur le globe entier, il y a des catholiques; dans plusieurs pays de l'Europe, ils forment un parti, avec lequel les gouvernements, si forts qu'ils soient, sont obligés de compter. L'empereur d'Allemagne est bien puissant, mais c'était chose au-dessus de sa puissance que de refuser ses hommages au pape, quand il est allé visiter le roi d'Italie. L'empereur d'Autriche se dit le bon frère et spécial ami d'Humbert Ier, mais il ne va pas le visiter à Rome, par crainte du sacrilège.

Cependant l'apôtre ne cesse de récriminer et de se lamenter. La plainte de l'immortel vieillard sonne comme un glas sans trêve au-dessus de Rome capitale. Elle inquiète et elle irrite roi et ministres. À quoi sert-il d'être à Rome, pour qu'il y ait encore une question romaine? De temps en temps, on craint ou l'on feint de craindre que les Francs sont capables de descendre des monts, une fois encore, pour chasser les Lombards.

L'Italie a donc cherché, là où elle a cru la trouver, une assurance contre toute intervention en faveur du Saint-Siège. Cette précaution, elle avait le droit de la prendre, mais toute alliance coûte: celles que l'Italie a contractées sont fort chères. Puis il paraît bien qu'après avoir été guidée par le souci de sa défense, elle a été égarée part les rêves. Il est bien difficile de ne pas rêver un peu du haut du Capitole. Les vainqueurs qui montaient là en triomphe appelaient la Méditerranée _mare nostrum_. Parmi les dépouilles qu'ils ont présentées à Jupiter, se sont trouvées, un jour, celles de Carthage.

À la question romaine, l'Italie a donc ajouté celle de la Méditerranée. On n'a guère vu jusqu'à présent de questions de cette sorte qui se soient résolues pacifiquement.

_Conséquences de l'application du principe en Allemagne._

L'unification de l'Allemagne diffère du tout au tout de celle de l'Italie. Elle n'est pas achevée: plusieurs millions d'Allemands ont été exclus de leur patrie par le traité de Prague, qui a mis l'Autriche hors du nouvel État. L'Allemagne nouvelle ne contient point que des Allemands: la Prusse y a fait entrer, en 1866, sa part de Pologne et un pays danois; en 1870, des provinces françaises. L'unification a laissé subsister la parodie d'une confédération. Elle a été faite par celui des princes allemands qui avait le plus de titres à cet honneur; mais le roi de Prusse avait acquis depuis un siècle et demi le rang et la puissance d'un prince européen. Il était le successeur de politiques et de conquérants qui, tous, avaient ajouté au domaine de la maison un certain nombre de milles carrés. L'unification de l'Allemagne a donc pris le caractère d'une conquête de l'Allemagne par la Prusse. De fait, c'est en vertu du droit de conquête, officiellement invoqué, que le Schleswig-Holstein, le Hanovre, Francfort et la Hesse-Cassel ont été réunis à la Prusse. La constitution de 1866 a été rédigée par un vainqueur pour des vaincus; elle a été complétée en 1870, mais le roi de Prusse, proclamé empereur à Versailles, est demeuré roi de Prusse. Cette Prusse agrandie pèse de tout son poids sur l'Allemagne, imposant au _Reich_ entier son esprit particulier d'État militaire.

Enfin, l'Allemagne victorieuse a fait à la France une blessure inoubliable.

_La question d'Alsace._

Ce n'est pas au terme d'une histoire de trente siècles, après s'être efforcé de discerner les plus grands faits de cette histoire, qu'on peut être tenté de grossir un événement ou de le mal interpréter, parce qu'il vous a touché au cœur. Certes nous savons les griefs que la politique française a donnés depuis si longtemps à l'Allemagne. Un historien français doit reconnaître que ce pays avait absolument le droit de se donner les institutions les plus propres à le protéger contre nous. Mais l'unification et la vengeance se sont accomplies ensemble de telle sorte, que la paix du monde est pour longtemps menacée.

Il est difficile de faire comprendre à des Étrangers pourquoi la France ne peut se résigner à la perte de ses provinces: «C'est la loi de la guerre», disent les Allemands. Ce langage n'aurait surpris personne au siècle dernier; aujourd'hui encore, il semble naturel aux politiciens de l'ancien régime. Mais la France, en ce siècle-ci, représente une autre politique.

Entre toutes les nations du monde, elle est rationaliste et sensible. Elle professe qu'il n'est pas permis de traiter une population d'hommes comme un troupeau de bêtes. Elle croit à l'existence des âmes de peuples. Elle a compati douloureusement aux souffrances des victimes de la force. Elle a pleuré sur Athènes, sur Varsovie et sur Venise, et n'a point donné que ses larmes aux «opprimés». Si nous avons aidé les Provinces-Unies à s'affranchir au dix-septième siècle, ce n'a été que par un heureux effet de la politique de nos rois; mais c'est par un effet voulu de nos sentiments nouveaux que nous avons délivré, en donnant notre sang, les États-Unis, la Grèce, la Belgique et l'Italie.

La paix de Francfort ne nous a pas laissé seulement l'humiliation de la défaite.

Elle n'a pas seulement ouvert notre frontière, et mis notre pays dans un état d'insécurité intolérable. En nous prenant des âmes qui étaient et voulaient rester nôtres, le vainqueur nous a blessés dans notre foi. Il ne s'est pas même réclamé du patriotisme ethnographique. Il ne pouvait réclamer l'Alsace comme allemande, puisqu'il prenait Metz, et qu'il détient le Schleswig et les pays polonais. Il a simplement usé du vieux droit de la force. Voilà qui détermine le caractère de la question d'Alsace. Elle met en présence deux états de civilisation, et nous avons, dans la défaite, un honneur singulier: le redressement du tort qui nous a été fait serait une satisfaction donnée à la raison et aux sentiments les plus généreux de notre temps.

_Les guerres de conquêtes._

L'avènement du principe des nationalités n'a donc pas eu pour effet de détruire les mœurs politiques antérieures. Il y a eu encore dans notre siècle des guerres de conquête et des recherches d'agrandissement territorial.

Comme la Prusse, l'Autriche et la Russie sont conquérantes.

L'Autriche descend le Danube et tend vers Andrinople. C'est la direction qui lui avait été indiquée, il y a plus de mille ans, par le fondateur de la «Marche de l'Est».

La maison des Habsbourg avait oublié cette mission primitive, après que la politique des mariages l'eut égarée dans toutes les affaires de l'Europe occidentale. L'Italie et l'Allemagne la lui ont rappelée, l'une en la rejetant au delà des Alpes, l'autre en lui retirant la qualité d'État allemand. L'Autriche est aujourd'hui, par excellence, un État danubien. Elle a occupé la Bosnie et l'Herzégovine. Elle cherche à étendre son autorité politique, son influence, comme on dit, sur les petits États balkaniques. Mais elle rencontre ici un grand adversaire.

La Russie a poursuivi, en ce siècle, ses progrès au détriment de l'Empire turc. Elle emploie contre cet État tout à la fois la force et le sentiment. C'est de Constantinople qu'elle a reçu jadis le christianisme: il lui appartient donc de reprendre à l'Islam la coupole de Sainte-Sophie. Elle est le grand frère slave, et elle doit son appui aux petits frères, sujets du sultan. La religion et le patriotisme ethnographique se mêlent ainsi à la politique, et donnent à la Russie une puissance d'action sans égale dans le monde. Mais cette puissance est contenue par des rivales: la route de Pétersbourg vers le Sud est coupée par la route de Vienne vers l'Est. Enfin la question des Dardanelles est européenne et même universelle. Elle intéresse l'équilibre des forces des deux plus grandes dominations qu'il y ait dans le monde, celle de l'Angleterre et celle de la Russie.

_L'expansion de l'Europe._

L'Europe dans la période contemporaine a continué de se répandre sur le monde. Elle en achève aujourd'hui l'occupation. Elle n'a plus rien à prendre sur l'Amérique, mais elle s'est rejetée sur le continent noir et sur l'Asie. En Afrique, les puissances nouvelles, Allemagne et Italie, cherchent cette place hors d'Europe, qui semble le complément naturel de toute puissance comptée. Point de grand État, si les ministres et les journaux ne peuvent dire «notre empire colonial.» Les vieilles puissances, Angleterre et France, s'étendent au plus vite: celle-ci par le nord et par l'ouest; celle-là par le sud et par l'est. En Asie, la France a prélevé sa part, mais l'Asie est aujourd'hui chinoise, anglaise et russe. Ici le glacier russe glisse toujours.

Depuis 1815, les mers ni les continents lointains n'ont entendu de canonnades entre Européens. En ce moment, la prise de possession du monde semble s'achever en paix. Des commissions diplomatiques procèdent à l'amiable à des démarcations. Elles tracent de grandes lignes sur le papier docile. Même, un état international, chose nouvelle, a été créé. D'un commun accord, les chrétiens s'entendent contre le marchand d'esclaves comme autrefois contre l'infidèle. Tout à la paix; tout pour la civilisation. Mais il y a quelques années, le monde a failli voir le duel «de la baleine et de l'ours blanc», parce que les progrès de la Russie vers la frontière indienne inquiétaient l'Angleterre. L'occupation d'îlots sans importance a pensé mettre aux prises l'Allemagne et l'Espagne. Il y a conflit, aujourd'hui même, entre l'Angleterre et le Portugal, pour une baie de l'Afrique orientale. Ce qui arrivera, lorsque tous les territoires disponibles seront occupés, et que les États européens se retrouveront voisins les uns des autres dans les diverses parties du monde, il n'est pas malaisé de le deviner, quand on sait comment ils pratiquent depuis des siècles sur leur continent les relations de voisinage.

Ici encore, comme partout, nous trouvons une réserve de guerres.

Notre siècle a-t-il donc menti aux promesses qu'il avait paru donner? Quelle a été au juste son œuvre politique, comparée avec celle des siècles précédents? Quelles tâches lègue-t-il à l'avenir? Nous essaierons de répondre à ces questions en manière de conclusion.

_La politique d'autrefois et celle d'aujourd'hui._

De l'ancienne politique, plusieurs traits se sont effacés ou atténués dans la période contemporaine.

Les familles royales s'allient encore par des mariages, mais dont les effets politiques sont médiocres. Le Danemark et l'Allemagne excellent à placer leurs princesses, mais il n'a servi de rien au Danemark, en 1864, que les héritiers d'Angleterre et de Russie fussent les gendres de son roi. La Grèce ne deviendra pas la vassale de l'empire allemand, parce que le prince héritier a épousé la sœur de Guillaume II.

Plusieurs peuples ont appelé des étrangers pour les gouverner; mais ces princes, nés de la féconde Allemagne, doivent être belge à Bruxelles, roumain à Bukarest, bulgare à Sofia.

L'importance des familles et des personnes souveraines a donc diminué: les peuples sont passés au premier plan.

Les affinités ou aversions religieuses déterminent encore des courants dans la politique. Il existe une question internationale de la papauté. La question d'Orient se complique de passions religieuses qui sont vives. Cependant la religion a perdu la place qu'elle occupait aux seizième et dix-septième siècles dans les relations internationales.

L'ambition de l'agrandissement territorial est tempérée par une certaine pudeur. Aucun souverain n'oserait aujourd'hui procéder à une annexion sur des prétextes comme ceux qu'ont donnés Louis XIV avant d'attaquer l'Espagne en 1667, et Frédéric II en 1740, après avoir envahi la Silésie. Si la Pologne avait prolongé de quelques dizaines d'années son existence, même misérable, il eût peut-être été impossible de la tuer.

La guerre n'est plus, comme dans la période précédente, l'état normal de l'Europe; les années de paix ne sont plus l'exception. Il faut, pour se battre, des motifs très graves. Les combats de notre siècle valaient la peine d'être combattus.

Ce n'est pas une raison pour croire que le temps approche où chaque peuple, possédant l'ombre de son figuier, s'y pourra reposer, sans soucis et sans armes.

_Les causes de paix._

Mettons dans un des plateaux d'une balance les causes de paix.

C'est, d'abord, l'esprit de la Révolution française. En détruisant le droit de propriété du souverain sur le peuple et sur le pays, en produisant la théorie de la nation consentie par les nationaux, en déclarant la dignité de l'être humain, il a rendu impossibles ou difficiles certaines sortes de guerres.

C'est encore l'universel progrès du travail; l'ardeur de l'usine et la fièvre d'entreprise du comptoir; la circulation, entre tous les pays, des personnes, des idées et des intérêts; une solidarité générale dans l'effort pour acquérir la richesse; un accord dans la volonté de paisiblement jouir.

C'est un état d'esprit opposé à la guerre, où se rencontrent un certain idéal nouveau d'ingénieurs et d'inventeurs, la crainte des incommodités et des dangers de la vie militaire, des restes de nobles idées anciennes, chrétiennes ou philosophiques, des sentiments d'humanité.

_Les causes de guerre._

Mettons dans l'autre plateau les causes de guerre.

C'est encore l'esprit de la Révolution. Pour que le principe des nationalités fût satisfait, il faudrait qu'il vainquît l'Angleterre, l'Allemagne et la Russie, qu'il détruisît l'Autriche et la Turquie. Il n'obtiendra point toutes ces satisfactions, mais il en cherchera quelques-unes. Supposez qu'il ruine l'Autriche et la Turquie: quels champs de bataille, que les décombres!

C'est encore l'universel progrès du travail, et la concurrence dans la poursuite de la richesse. Il n'est pas vrai que le développement des intérêts matériels promette la paix. Le commerce, messager de paix, est un personnage mythologique. Il a été, à l'origine, un brigandage: dans l'antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, il a produit des guerres. Les hommes se sont battus, sur la Baltique, pour des harengs, sur toutes les mers pour des épices. De nos jours, l'accroissement des industries crée la question des débouchés, où les intérêts des États sont contradictoires. Les rivalités et les rancunes commerciales renforcent les haines nationales.

Les idées et les sentiments pacifiques sont incertains et fragiles. Les ingénieurs et les inventeurs ne refusent pas leurs services à la guerre: ils lui donnent un caractère nouveau, scientifique et monstrueux. Il existe un dédain, une horreur du militarisme et de la caserne, mais la guerre a gardé ses fidèles, et l'opinion générale tend à porter au premier rang des devoirs celui qui implique le péril de mort.

Enfin, les vieux traits d'union entre peuples s'effacent tous les jours.

_L'individualisme national._

L'immense développement du va-et-vient commercial, le centuplement des voies et des moyens de communication, la promiscuité des intérêts financiers dans les Bourses de Paris, de Londres et de Berlin, voilà un des phénomènes de notre temps, mais l'individualisme national en est un autre, tout opposé. À mesure que grandissaient les intérêts matériels internationaux, les âmes des peuples se sont davantage séparées les unes des autres.

L'esprit chrétien a essayé jadis de discipliner les hommes par le sentiment de la fraternité en Dieu: de l'esprit chrétien, la politique d'aujourd'hui ne sent plus le moindre souffle. Les philosophes du siècle dernier avaient mis à la mode le sentiment de la fraternité en l'humanité: aujourd'hui la plus répandue des philosophies, celle qui a pénétré les sciences, enseigne la nécessité du combat pour la vie, la légitimité de la sélection qui se fait par œuvre de mort, l'illégitimité de la faiblesse.

Autrefois, il y avait en Europe des littératures dominantes; la nôtre a été presque universelle. Elle est peut-être encore aujourd'hui la plus répandue. Nous fournissons de drames et de comédies les scènes des capitales, mais notre art dramatique, s'il a de la force, de la finesse et de la grâce, est moins impersonnel qu'autrefois: il est plus varié, plus français et plus parisien. Il y a, dans le monde, une grande circulation de romans, mais le roman renonce aux thèses générales pour observer l'immédiat et le réel. Nous nous délectons à trouver chez les écrivains anglais, russes ou allemands, des mœurs différentes des nôtres. Les différences, voilà ce qui apparaît toujours et partout.

Autrefois les lettres classiques étaient dans tous les pays, le principal moyen d'éducation. Les _humanités_ étaient naturellement internationales: tous les hommes, qui comptaient dans la politique et dans la société, avaient été les écoliers des mêmes maîtres. Aujourd'hui, nous contestons aux humanités non seulement le droit exclusif, mais tout droit à l'éducation. Ici encore, l'esprit moderne procède à la destruction du général et de l'universel: il est séparatiste.

De nos jours, la longue évolution, commencée sur la ruine de l'empire romain, contrariée et par moments arrêtée par des sentiments, des idées et des habitudes, s'achève: l'individualisme national est un fait accompli.

Il y avait, aux siècles derniers, un vernis répandu à la surface de l'Europe, des façons communes de gouvernement et de cour, une apparence de similitude. Les révolutions ont fait craquer le vernis; la substitution des peuples aux gouvernements a dissipé l'illusion de la ressemblance. L'Europe apparaît comme elle est, avec ses inconciliables contrastes nationaux, ethnographiques et chronologiques. Nous le voyons aujourd'hui très nettement: de Paris, où siège le gouvernement de la République française, à Berlin, où règne le général en chef héréditaire de l'armée prussienne; de Berlin, au Kremlin, où est couronné le père de la sainte Russie, la distance est marquée, non seulement par des kilomètres, quantité négligeable, mais par des siècles.

Là où l'individualisme est de substance ethnographique, il a des naïvetés d'intransigeance. La Hongrie est mise en fureur parce qu'un drapeau a été placé où il n'avait pas le droit d'être. Nulle part, le Tchèque ne veut entendre la langue allemande, ni à l'école, ni à l'église, ni au tribunal. Se replier sur soi-même, se contempler, s'aimer, et, quand on est orgueilleux de naissance, s'admirer: voilà l'état psychologique du peuple moderne.

_Le total._