Vue générale de l'histoire politique de l'Europe
Part 8
L'histoire de l'Europe occidentale a été dominée par les conséquences de la politique des mariages. Cette région a été troublée pendant deux siècles, parce que Maximilien, archiduc d'Autriche, ayant épousé la fille de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, a marié son fils à Jeanne la Folle, héritière des Espagnes. L'Espagne et la France se sont épuisées à combattre, l'une pour garder les bénéfices de ces alliances, l'autre pour conjurer les dangers qu'elles lui faisaient courir et rompre les obstacles qu'elles opposaient à son accroissement. Tous ces efforts, ces guerres et ces négociations, où s'illustrèrent de grands princes, de grands ministres et de grands généraux, aboutirent, à peu de chose près, au rétablissement du _statu quo ante bellum_. L'Espagne et l'Autriche redevinrent des puissances distinctes; l'Espagne fut renfermée chez elle; la France demeura ce qu'elle était, avec quelques additions de territoire; les Pays-Bas, comme devant, n'appartinrent ni à l'une ni à l'autre des deux rivales. Maigre résultat, à coup sûr! Aussi ne faut-il pas tant admirer ce qu'on appelle dans les cours d'histoire «la grande politique moderne».
Cette politique s'est déroulée dans un temps rapproché du nôtre. Elle est éclairée par la pleine lumière de l'histoire. Nous en connaissons les acteurs intimement par des informations qu'ils nous ont données sur eux-mêmes ou que d'autres ont écrites pour nous. Presque tous ces personnages ont du charme, et quelques-uns sont grands. Les documents ne sont pas seulement aisés à lire: beaucoup sont des monuments de notre littérature. C'est pourquoi nous grossissons l'importance des épisodes de cette période historique. Lorsque plusieurs centaines d'années se seront écoulées, et que la perspective se sera faite sur ces belles guerres et sur ces beaux traités, l'historien ne fera pas une grande place dans l'histoire générale du monde à ces deux siècles que l'Europe occidentale a si mal employés.
Or, il se trouva qu'après qu'elle eut vidé ses querelles, l'intérêt de l'histoire était ailleurs: à l'extrême Occident, où l'Angleterre devenait la grande puissance coloniale; à l'Orient, où grandissaient des puissances, anciennes et nouvelles.
_L'Europe orientale._
L'organisation de l'Orient est, en somme, le fait capital de la période moderne. L'âge précédent y avait agi par efforts irréguliers et par improvisations brillantes. Il est vrai, des royaumes étaient nés dans cette région: Hongrie, Bohême, Pologne, qui, avec les États Scandinaves, nécessairement mêlés aux choses d'Orient par la Baltique, composèrent une série d'êtres nouveaux. Mais la colonisation des côtes avait été désordonnée: les Scandinaves et les Allemands se l'étaient partagée; ceux-ci avaient fondé deux États chevaleresques, qui subsistaient encore, amoindris et caducs, au quinzième siècle. Au Sud-Est, la Turquie complétait l'aspect incohérent et pittoresque de l'Orient à la fin du moyen âge.
À la fin des temps modernes, tous ces États sont en décadence, ou ne sont plus.
La Pologne est morte de son anarchie politique, cyniquement entretenue par ses voisins.
La Bohême et la Hongrie sont des pays de la monarchie autrichienne.
La Suède avait été, au dix-septième siècle, avant la Prusse, un État organisé pour produire une armée; mais les rois surmenèrent le pays et dépensèrent ses forces dans des entreprises trop grandes. L'ambition prussienne fut toujours à objet précis, limité, tangible immédiatement; dès qu'un bénéfice était réalisable, elle le réalisait. Il y a toujours eu de la chimère et de l'aventure, à la façon normande, dans l'ambition suédoise. La Suède a essayé de dominer l'Allemagne, d'arrêter la Russie, de faire de la Baltique un lac suédois; son roi a voulu devenir roi de Pologne: c'était trop. Charles XII a perdu son armée dans les steppes russes. Alors, suivant la prédiction faite à Vienne, au début de la guerre de Trente ans, le roi de neige fondit.
La Turquie avait débordé sur l'Europe au seizième siècle, dans la ferveur première de sa fortune. Ensuite, elle s'était défendue et maintenue, avec des retours offensifs heureux, grâce à une organisation militaire barbare, mais très puissante. L'organisation dépérit peu à peu. Quand les janissaires eurent pris femme et furent devenus pères de famille, ils cessèrent d'être la milice terrible, et la Turquie s'amollit.
Sur ce fond de déchéances et de ruines ont grandi la Prusse, la Russie et l'Autriche. Ces trois puissances militaires se partagent l'Orient; elles ont mis de l'ordre, à leur façon, dans le chaos. Par là même, leurs destinées sont associées dans une certaine mesure. Ensemble, elles ont modifié l'histoire politique de l'Europe, en ruinant la prépondérance de la France par la destruction et l'amoindrissement des États que notre politique tenait au bout de ses fils: Suède, Pologne et Turquie.
Il y a donc une Europe orientale, qui fait masse contre l'occidentale, mais elle est divisée contre elle-même. Les ambitions des cours de l'Est sont contradictoires. Après la suppression des pays intermédiaires, la Prusse et l'Autriche confinent à la Russie; l'Autriche et la Russie se rapprochent sur le Danube. À qui seront les dépouilles de la Turquie? À qui, l'honneur de réveiller les peuples endormis sous le joug ottoman? Des trois copartageants de la Pologne, lequel prévaudra sur les deux autres? Les rois de Prusse, successeurs des margraves du Nord, et les empereurs Habsbourg, successeurs des margraves de l'Est, ont fait affaire avec l'ennemi slave; ils ont reculé la frontière allemande, mais rapproché la frontière russe. Qui a conclu le meilleur marché, de la Prusse, de l'Autriche ou de la Russie? Les trois potentats qui avaient commis cet épouvantable abus de la force étaient précisément occupés au partage, quand l'ère de la Révolution française s'ouvrit dans le monde.
_Les mœurs et les idées nouvelles._
L'histoire politique de la période moderne est donc toute remplie par la guerre. Elle a certainement de très belles pages. Elle nous émeut, lorsqu'elle est animée par des passions religieuses, et que, dans la foule des tués, se trouvent des martyrs. Elle nous intéresse, quand elle nous montre soit le développement d'une nation, comme la France et l'Angleterre, soit la création d'un État factice, comme la Prusse. Elle est un emploi des dons naturels des différents pays, et une mise en œuvre du génie, de la discipline et du courage. Mais elle est sans principes, sans frein d'honnêteté ni d'honneur, sans générosité, sans pitié. Les nations vivent entre elles comme les hommes à l'état de nature. Le dernier grand acte de la politique en Europe avant la Révolution est un assassinat, tranquillement prémédité, exécuté froidement.
La vie intellectuelle et morale des temps modernes préparait d'autres conceptions à la politique.
Depuis le quinzième siècle, les mœurs se sont adoucies et policées. Les hommes et les châteaux se sont dévêtus de l'appareil de guerre: le chevalier est devenu un cavalier, et le tournoi, un carrousel. Les isolés d'autrefois, ceux des donjons et ceux des communes, ont pris le goût de «la société» et de «la politesse». L'art, qui était jadis œuvre de corporation; la philosophie, les lettres et les sciences, qui étaient choses d'église et d'école, sont sortis des milieux privilégiés, pour se répandre librement dans la société.
La Renaissance a étudié l'homme et la nature, qu'elle a reconquis sur la foi et sur le parti pris de ne pas observer. Dans le commun effort vers la vérité, chaque pays a mis sa marque, mais partout, circule un esprit commun, international par définition, l'humanisme.
L'expression de l'esprit du moyen âge avait été la scolastique, c'est-à-dire le raisonnement sur des textes; celle de l'humanisme fut la raison, c'est-à-dire l'affirmation de la vérité, évidente ou démontrée. La raison ne pouvait point ne pas être révolutionnaire, puisqu'elle niait la tradition et bâtissait sur «table rase». Elle sembla d'abord toute désintéressée, haute et sereine, mais elle s'abaissa bien vite à regarder la vie, les mœurs et la politique; les trouvant déraisonnables, elle entra en guerre contre la déraison, et devint la philosophie du dix-huitième siècle.
Cette puissance nouvelle est dangereuse. Tout en se faisant pratique, elle est demeurée absolue; elle est ignorante, ne sachant point la légitimité historique des états de choses; elle ne comprend plus les cathédrales et elle enveloppe les origines, c'est-à-dire les causes, dans un dédain, très léger, pour la «barbarie gothique». Elle ne voit pas les nations et prétend imposer à l'humanité, comme à un être réel, l'uniformité de ses principes et la banalité du sens commun. Ses erreurs seront expiées cruellement, mais il ne faut pas oublier les bienfaits de «la philosophie».
L'esprit du dix-huitième siècle, en même temps qu'il agissait dans chacun des pays de l'Europe, préparait par des voies diverses des modifications profondes dans les rapports internationaux. Les théories des économistes sur l'efficacité, sur la dignité et la liberté du travail, leur «Laissez faire, laissez passer» étaient l'absolue contradiction de l'ancienne politique commerciale. L'idée partout exprimée et qui s'est imposée aux rois, que la souveraineté est, non pas une propriété d'où l'on tire des jouissances, mais une magistrature qui prescrit des devoirs, rejetait le prince au second plan, mettait le pays au premier, et devait tôt ou tard substituer à la politique des souverains celle des peuples. La philosophie, en prêchant la tolérance et en rejetant la religion, sécularisait la politique. Enfin elle préparait confusément un avenir de nouveautés par les idées générales et généreuses d'humanité et de justice; par des utopies, comme celle de l'abbé de Saint-Pierre; par les préjugés mêmes contre le passé; par la haine irréfléchie de toutes les coutumes et la coalition des sarcasmes contre «les traces de la barbarie»; par l'affirmation que «les choses ne peuvent durer comme elles sont», et que les générations prochaines «verront de belles choses»; par l'_Adveniat regnum tuum_ adressé à «la lumière».
À la fin du dix-huitième siècle, notre pays ne conduit plus la politique générale. Les deux dernières grandes guerres, celle de la Succession d'Autriche et celle de Sept ans, lui ont été funestes: la seconde a porté atteinte à l'honneur de la monarchie. Sur terre et sur mer, la France est diminuée; la revanche qu'elle prend sur l'Angleterre par la guerre d'indépendance de l'Amérique ne compense pas les désastres antérieurs. Mais cette guerre est autre chose qu'une entreprise de représailles. C'est une œuvre de l'esprit nouveau, une très noble action faite avec un enthousiasme sincère. La France est déchue dans l'ancien monde politique, mais c'est elle qui, avec le plus d'énergie, le dénonce et le renie. Elle tient et va sonner la trompette du jugement.
NOTRE SIÈCLE
_La destruction de l'Europe._
Jamais pays n'a autant agi sur l'Europe, que la France entre 1789 et 1815. À la poursuite de deux rêves, rêve d'une guerre contre les rois pour les peuples, rêve de la fondation d'un empire à la façon césarienne ou carolingienne, nos armes ont foulé le continent, couchant au passage nombre de hautes herbes, qui depuis ne se sont pas relevées.
Des sous-officiers promus généraux, ducs et rois, un officier devenu empereur étaient des nouveautés, en présence des généraux lords, archiducs ou princes. Ils sortaient tout armés, non d'une cour, mais des entrailles mêmes d'un peuple. Généraux et empereur s'attaquent aux antiquités. Ceux-là jettent dans le Rhin les mitres des archevêques électeurs et couvrent de républiques l'Italie, terre classique des tyrannies. L'empereur détruit à la journée d'Austerlitz le saint-empire romain de la nation germanique. Quelques années après, «attendu» que le pape use mal du pouvoir temporel que lui a conféré Charlemagne, son «glorieux prédécesseur», Napoléon le lui reprend par un décret.
L'empereur couvre la Révolution d'un manteau archéologique. Les souvenirs de Rome hantent sa mémoire, plus encore ceux de Charlemagne, dont il a souvent prononcé le nom. Jusqu'à lui se prolongent, pour se mêler à sa gloire et pour égarer son esprit, les dernières lueurs du passé; mais la Révolution est en lui. Il la sert, quand il débrouille le chaos allemand, quand il fait de l'Italie du Nord un royaume, quand il emprisonne le pape après s'être fait sacrer par lui à Notre-Dame, quand il essaye d'arracher la Pologne aux aigles copartageantes. Il la sert encore, malgré lui et contre lui, quand, opprimant l'Europe pour satisfaire sa fantaisie, il éveille l'âme du peuple espagnol et celle du peuple allemand. Il est si bien la Révolution et le destructeur de l'ancien régime, que sa chute est suivie d'un retour offensif de la vieille Europe. Le grand despote est salué dans sa captivité de Sainte-Hélène, il est vénéré, après sa mort, comme un libérateur, parce qu'il a fait trembler le pape, l'empereur et le tzar.
_La Restauration de l'Europe._
Les vieilles monarchies, victorieuses en 1815, raccommodèrent, aussi bien qu'elles purent, l'Europe que la France avait brisée. L'Orient fut rétabli à peu près en l'état où l'avait laissé le dix-huitième siècle. Le grand-duché de Varsovie, essai de reconstitution de la Pologne, disparut. La Russie et l'Autriche demeurèrent les avant-gardes de l'Europe, devant la Turquie reculant toujours. L'Italie fut de nouveau partagée entre des princes, dominés pur l'Autriche, qui sembla reprendre les vieux droits impériaux sur la Péninsule. L'Espagne retrouva sa pauvre dynastie. L'Angleterre, qui avait dirigé de haut une coalition permanente contre la France, fut plus que jamais la souveraine incontestée des mers. L'œuvre de la Révolution paraissait anéantie.
Cependant la restauration n'avait pas été complète. L'Autriche n'avait pas recouvré la Belgique: ce pays fut rattaché à la Hollande, afin que le royaume des Pays-Bas pesât fortement sur la frontière de France. L'Allemagne ne put être rendue à ses trois cents princes; le plus grand nombre de ceux que la Révolution et l'Empire avaient écrasés demeurèrent sous les ruines. Elle n'était avant la Révolution ni un État monarchique, ni un État féodal, ni un État fédératif: elle devint une confédération de trente-neuf membres. Cette confédération avait en elle des germes de mort: les princes seuls y comptaient. Ils étaient fort inégaux en puissance. La Prusse agrandie et chargée de la garde du Rhin contre la France, était plus que jamais la rivale de l'Autriche, à qui ses vieux titres de gloire et de prééminence avaient fait donner la présidence de la diète siégeant à Francfort. Mais, si mal constituée qu'elle fût, l'Allemagne était simplifiée. Elle se sentit rapprochée du grand objet de l'ambition de ses patriotes: devenir une nation.
Ainsi l'ancien régime n'avait pu reprendre possession de toute l'Europe. Les traités de 1815 avaient accepté des faits accomplis. Quelle que fût leur œuvre, les princes la trouvèrent bonne, _viderunt quod esset bonum_. Comme le Créateur, ils voulurent se reposer après avoir constitué gardienne de l'Europe reconstituée, la Sainte Alliance. Mais des idées avaient été répandues dans le monde, qui engendrèrent des révolutions nouvelles.
_Le patriotisme révolutionnaire._
Si l'on excepte l'Angleterre, pays de transformations continues et lentes, où le présent n'est point séparé du passé par des frontières visibles, l'Europe s'est transformée depuis la Révolution. Avant 1789, elle n'avait pas de vraies nations. Elle en est pleine aujourd'hui.
En France, le loyalisme de la noblesse, sentiment très noble, l'amour du peuple envers le roi, sentiment très touchant, tenaient lieu de patriotisme. Quand notre pays se détacha de la royauté par la faute des rois, ce fut pour s'élever tout d'un coup à l'idée de l'humanité; car nos écrivains du dix-huitième siècle ont retrouvé l'humanité, perdue depuis le temps de Platon, de Sénèque et de Marc-Aurèle, ou, du moins, remplacée, au moyen âge, par l'idée ecclésiastique de la chrétienté, plus tard par l'idée politique de l'Europe.
La Révolution a créé la patrie, comme nous la sentons aujourd'hui.
Les révolutionnaires avaient beau être les disciples des philosophes, se guider par des principes généraux et faire des lois de raison pure: ils ont été des patriotes français. Au royaume de France ils ont substitué la nation française, c'est-à-dire, une personne morale à une expression politique.
Ils ont déclaré sacré et indivisible le sol national, traité l'émigration comme un crime, l'invasion comme un sacrilège, proclamé, avec un enthousiasme tragique et la déclamation du tocsin, le devoir de tous envers la patrie en danger.
_Le principe des nationalités._
Cependant la nation française, en prenant conscience d'elle-même, ne put se soustraire aux effets de son éducation philosophique. Dans ce code de principes, qui est la _Déclaration des droits de l'homme_, elle n'a point légiféré pour elle seule. «Le principe de toute souveraineté réside dans la nation», dit _la Déclaration_. D'où il suit que les nations, êtres collectifs composés d'hommes qui veulent vivre sous les mêmes lois, ne doivent être ni gouvernés par des Étrangers, ni incorporées en tout ou partie à des États étrangers: elles sont indépendantes et indivisibles. De plus, elles sont libres: «La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs mandataires à sa formation.»
La nation ainsi définie fait un contraste absolu avec les États d'autrefois, qui groupaient, sans les réunir, des nations ou des fragments de nations diverses, dont aucune ne faisait sa loi.
Ces deux maximes de la _Déclaration_ ont conduit en partie l'histoire de notre siècle.
Au seizième siècle, au dix-septième siècle encore, il y avait des partis religieux internationaux; en ce siècle-ci, ce sont les partis politiques, les passions politiques, qui chevauchent par-dessus les frontières. La Sainte Alliances des souverains était une «internationale». Elle se proposait de conserver l'œuvre de réaction faite à Vienne contre le principe de la nationalité consentie et celui de la liberté politique. Dans chacun des pays de l'Europe, elle a eu sa clientèle, mais aussi ses adversaires, les «nationaux» et les «libéraux».
La lutte entre les deux camps a été dirigée par la France.
La France a vécu, depuis la Révolution, dans l'incertitude politique. Ses ennemis et nous-mêmes, nous lui reprochons le nombre de ses constitutions et ses révolutions périodiques. Cependant, qu'elle mette plus d'un siècle à s'établir dans le régime nouveau, ce n'est point matière à si grand étonnement: la révolution d'Angleterre, à la bien comprendre, a duré plus longtemps. Mais, à travers toutes ces fluctuations, la France a eu des idées fixes. Infidèle une fois à la cause de la liberté politique, dont les mœurs ne s'apprennent pas en cinquante années, elle est en progression démocratique continue. D'autre part, elle a défendu envers et contre tous, même contre ses propres intérêts, le principe des nationalités. C'est pourquoi elle a été pendant la plus grande partie de ce siècle un moteur. Ses libéraux ont donné le ton aux libéraux d'Europe; ses révolutions ont troublé tout le continent. 1830 et 1848 ont mis en audace libéraux et nationaux de tous pays; 1851 n'a point découragé les seconds. Après 1870, la France représente plus que jamais les principes de liberté et de nationalité.
_Les nations nouvelles._
Considérons maintenant combien le principe des nationalités avait d'obstacles à vaincre en 1815. La Belgique avait été réunie contre son gré à la Hollande. L'attribution du Holstein au roi de Danemark mettait des Allemands sous le gouvernement d'un Danois. L'Allemagne et l'Italie étaient partagées en États souverains adversaires de toute constitution nationale; de plus, l'Italie avait une des plus belles parties de son territoire sous le joug autrichien. La Pologne était découpée entre trois États; la Bohême et la Hongrie demeuraient incorporées, sans droits, à la monarchie autrichienne; sur le Danube et dans la péninsule des Balkans, diverses nationalités étaient gouvernées par le sultan. Contre le principe nouveau étaient donc coalisées les puissances les plus redoutables.
Cependant il a prévalu en beaucoup de points. L'Europe de 1890 ne ressemble plus à celle de 1815.
La Grèce, la première, a recouvré une vie nationale, et la Belgique a été détachée de la Hollande.
Les pays allemands ont été repris au roi de Danemark.
La Hongrie s'est assuré dans la monarchie autrichienne une constitution particulière.
L'Allemagne et l'Italie, ces victimes du sacerdoce et de l'empire, se sont faites nations, et, par un retour fatal des choses, l'une a enfermé le pape dans le Vatican, l'autre a rejeté hors de son sein le successeur des empereurs.
Quelques satisfactions ont été données au sentiment national des pays slaves de la monarchie autrichienne.
Enfin, de la Turquie démembrée sont sortis, pour vivre à l'état de nation, la Roumanie, la Serbie, le Monténégro. La Bulgarie et la Roumélie ne reconnaissent plus que par un tribut la suzeraineté du sultan; elles font aujourd'hui le stage de leur indépendance.
Il y a de très belles pages dans l'histoire de ces révolutions. À la révolution hellénique ont contribué des sentiments poétiques: l'admiration pour les héros de la guerre d'indépendance, et la reconnaissance des hommes envers un pays qui a tant honoré l'humanité. La révolution belge est une double application du principe des nationalités: les Belges ont commencé par se détacher d'un État sous les lois duquel ils ne voulaient point vivre; ensuite, en dépit des affinités de race et de langage qui les attiraient vers la France, ils se sont donné une vie nationale particulière.
Les nationalités slaves ont retrouvé leur âme avant de revendiquer leur droit à l'existence. Les chants de leurs vieux poètes, les récits de leurs historiens, les légendes de leur passé lointain les ont révélées à elles-mêmes, si bien que leurs écrivains patriotes, grammairiens ou historiens, peuvent être considérés, chose nouvelle en ce monde, comme des fondateurs d'États.
Voici donc la grande originalité de notre siècle. Un principe,--non plus une convenance princière, un mariage, un testament, l'ambition de vaincre et de conquérir,--a provoqué plusieurs guerres, dont la conséquence a été, non pas des acquisitions territoriales ou des destructions de peuples, mais la reconstitution de nations anciennes ou la création de nations nouvelles.
Le principe des nationalités a donc célébré des victoires, mais les plus rudes combats restent à livrer. Des raisons diverses en empêcheront le triomphe complet et définitif.
_Imperfection de l'œuvre.--Incertitude de définition._
D'abord, la cause est obscurcie par une incertitude de définition. Pour nous, Français, une nationalité est une œuvre de l'histoire, ratifiée par la volonté des hommes; les éléments dont elle se compose peuvent être très différents par leurs origines: le point de départ importe peu; le point d'arrivée, seul, est essentiel.
La nationalité suisse est la plus accomplie de toutes: elle comprend trois familles de peuples, dont chacune parle sa langue. Comme le territoire suisse est, en outre, prélevé sur trois régions géographiques, déterminées par de hautes montagnes, la Suisse, qui a vaincu la fatalité de nature sous les deux espèces ethnographique et géographique, est un phénomène unique et admirable. Mais elle est une confédération, et, depuis longtemps, un pays neutre. Sa constitution n'a pas été mise à la grande épreuve du fer et du feu.