Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

Part 6

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Au Piémont elle ajoute le Montferrat et une partie du Milanais. Dans toute grande convention européenne, le duc gagne quelque chose en se faisant payer ses alliances, qu'il excelle à porter d'un camp à l'autre. Pendant qu'il est occupé à manger les premières feuilles de «l'artichaut italien», il laisse voir un appétit étrange pour un prince si médiocre: il réclame sa part des successions d'Espagne et d'Autriche. La guerre de la succession d'Espagne lui vaut la Sicile; il l'échange bientôt contre la Sardaigne, mais il a gardé, de cette courte possession de la Sicile, le titre de roi. Le voilà donc entré dans la confrérie des souverains; il est roi de Sardaigne, même roi de Jérusalem. Il porte vêtement trop long et trop ample pour sa taille, mais il grandira jusqu'à remplir le vêtement. Il ne partage en Italie l'honneur du titre royal qu'avec le roi de Naples, mais la vraie Italie est au nord. Là est le champ de bataille entre la France et l'Autriche; là sont les lauriers à cueillir, les provinces à gagner, et Monza, le sanctuaire où la couronne de fer attend sa tête royale.

_Le champ de bataille allemand. Prusse et Autriche._

C'est en Allemagne que se livrent les grands combats entre Bourbons et Habsbourg. La politique française a beau jeu dans le corps désorganisé de l'Empire. Elle paye les Électeurs et se flatte parfois d'acheter la couronne impériale. Elle paye les princes protestants, ennemis naturels de la catholique Autriche. Elle paye les princes catholiques, ennemis, en leur qualité de princes, de la puissance impériale. On sait tout au juste en France le prix d'un prince de tel ou tel rang, d'un ministre, d'un conseiller ou d'une maîtresse: Versailles a le tarif des consciences allemandes.

Au dix-septième siècle, les armées de l'Europe se donnent carrière entre le Rhin et la Vistule, les Alpes et les mers du Nord. Pendant la guerre de Trente ans, des armées françaises y vont vider la vieille querelle entre les deux maisons et ruiner les prétentions des Habsbourg à la monarchie de l'Europe. Des armées espagnoles y soutiennent la fortune de l'orthodoxie catholique. Des armées danoises et suédoises y défendent la cause de la Réforme, mais en même temps elles continuent le combat pour la Baltique, commencé au moyen âge; car toutes ces mains pieuses de catholiques et de protestants étaient des mains avides et prenantes. Enfin l'Allemagne, divisée entre les deux partis, compliquait d'une guerre civile les horreurs de la guerre étrangère. Les maux que ce pays a soufferts ne se peuvent décrire: la guerre pendant trente années y a nourri la guerre. Amis et ennemis ont vécu sur le sol et sur l'habitant, menant bombance après les jours de disette, se payant de l'abstinence par la débauche, de la faim par l'orgie, faisant le mal pour le mal, par habitude, et parce que l'homme, dans les grandes crises, retourne bien vite à ses instincts d'origine, qui sont ceux d'une bête méchante. L'Allemagne se couvrit de ruines de villages et de villes. En plus d'une province, où l'on avait abattu jusqu'aux arbres, reparurent la broussaille, le fauve et l'anthropophage.

Quand les diplomates de l'Europe, après cinq années de cérémonies, eurent enfanté la paix de Westphalie, il se trouva que l'Allemagne fut officiellement ouverte à l'étranger. Le roi de Suède entra en qualité de prince allemand dans la Diète, où siégeait déjà le roi de Danemark. Le roi de France devint membre de la Ligue du Rhin organisée par lui. La souveraineté des princes et des villes de l'Empire fut reconnue, et l'autorité impériale réduite à rien. Les hautes puissances contractantes eurent le droit de maintenir cette anarchie, car elles étaient garantes de la paix de Westphalie. Aussi l'Allemagne ne respira-t-elle pas longtemps après cette terrible guerre. Bourbons et Habsbourg s'y rencontrent au dix-septième et au dix-huitième siècle, chaque fois qu'un conflit éclate en Europe. L'Angleterre y vient conquérir l'Amérique et l'Inde.

D'où viendrait le remède? Car ici, comme en Italie, il y a trop grande misère, indignité trop grande. Les deux États de la frontière de l'Est étaient capables de prendre l'hégémonie; aussi se la disputaient-ils, et leur rivalité aggravait le désordre de l'Allemagne. D'ailleurs, au dix-huitième siècle, la Prusse et l'Autriche sont des puissances européennes bien plutôt qu'allemandes.

Nous les retrouverons tout à l'heure. Dans la période du moyen âge, nous avons, au sortir de l'Allemagne, tourné nos regards vers l'Est pour passer ensuite en Occident et nous y arrêter, parce que l'Occident, où naissaient la France, l'Espagne et l'Angleterre, était le principal théâtre de l'histoire européenne. Dans la période moderne, les plus graves événements se passent en Orient. Il convient donc de suivre un autre ordre et de commencer par l'Occident.

_La région intermédiaire._

Dans la région intermédiaire, la France a poussé sa fortune. Au Midi, elle s'est agrandie, sous le règne de Henri IV, de petits pays gagnés sur le duc de Savoie. Au centre et au Nord, elle a prélevé le prix de ses victoires sur les Habsbourg des deux branches.

Ici elle eut à combattre, au seizième siècle, Charles-Quint, en sa double qualité d'héritier des ducs de Bourgogne et d'empereur. Empereur, il défendait les droits de l'Empire en Alsace et en Lorraine; héritier des Bourguignons, il était le propriétaire des Pays-Bas et de la Franche-Comté, et revendiquait la Bourgogne, saisie par Louis XI. Il ne réussit pas à reprendre la Bourgogne, quelque obstination qu'il y ait mise, car il fut aussi entêté Bourguignon que son rival François Ier fut Visconti obstiné: ces premiers héros de la politique moderne avaient l'esprit occupé des idées et des habitudes de l'âge précédent.

Lorsque Charles-Quint eut abdiqué, les provinces bourguignonnes, Pays-Bas et Franche-Comté, passèrent au roi d'Espagne Philippe II, pendant que Ferdinand, le frère de Charles, continuait sur le trône impérial la série des empereurs Habsbourg. L'histoire des acquisitions de la France dans la région intermédiaire se confond alors avec l'histoire de la longue lutte contre les branches espagnole et allemande de la maison des Habsbourg.

Sur l'Espagne, Louis XIV conquit la Franche-Comté; mais il ne put détacher des Pays-Bas que l'Artois et quelques villes de Flandre. Sur l'Empire, la France gagna d'abord les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, puis l'Alsace sans Strasbourg, puis Strasbourg. Ce n'est point par pure violence qu'elle a fait ces acquisitions: celle de Metz, Toul et Verdun a été consentie par des princes allemands, qu'Henri II avait soutenus dans leurs révoltes contre Charles-Quint; l'Alsace a été acquise par Richelieu avec l'armée qui s'en était, pour ainsi dire, rendue propriétaire. Il serait malhonnête de justifier tous les procédés de la politique française, mais il est juste de dire que les Français du dix-septième siècle, en prenant l'Alsace, n'ont pas arraché des hommes à une patrie.

Il n'y avait pas alors de patrie française, au sens que nous donnons à ce mot aujourd'hui; encore moins y avait-il une patrie allemande. La politique et les armes de la France n'ont point taillé dans la chair vive.

La prise de possession des trois évêchés et de l'Alsace rendait inévitable l'acquisition de la Lorraine. Ce pays français fut, au temps des guerres entre les Bourbons et les Habsbourg, bien souvent occupé par nos armes avant de devenir une province française.

_Les provinces restées sous la domination des Habsbourg._

Franche-Comté, Alsace, Lorraine, Artois, Flandre française, telle fut, pendant la période moderne, la part de la France dans la région intermédiaire: le reste lui échappa. Mais l'Espagne ne garda point les Pays-Bas, et ceux-ci ne demeurèrent pas unis. Malgré la contiguïté géographique, il y avait de grandes différences, entre ces dix-sept provinces, les unes maritimes et les autres continentales, les unes riches et les autres pauvres, les unes bourgeoises et les autres féodales, les unes germaniques et les autres wallonnes. Dans chacune d'elles et dans chacun des fragments dont elle se composait, fiefs, communes, corporations, la vie était trop intense pour que toutes ces âmes particulières s'accommodassent longtemps du système de la monarchie espagnole.

Elles le supportèrent du vivant de l'empereur Charles-Quint. Plus vaste et plus hétérogène était la monarchie, moins était à redouter l'oppression d'une volonté absolue. Charles-Quint eut d'ailleurs le grand mérite de réfléchir en lui les variétés de son empire. Il parlait toutes les langues et savait être, selon l'occurrence, empereur, roi, comte, gentilhomme ou bourgeois. Mais lorsqu'il détacha les Pays-Bas de l'Empire, pour les donner à son fils, le roi d'Espagne, apparurent les funestes conséquences de la politique des mariages.

L'union de Maximilien d'Autriche avec la fille du Bourguignon Charles le Téméraire se comprenait: les États de Bourgogne étaient limitrophes de l'Empire, et même, pour une bonne part, pays d'Empire. Charles-Quint, propriétaire des Pays-Bas par le droit héréditaire, en était aussi le souverain en sa qualité d'empereur. Mais lorsqu'en vertu du seul droit de propriété, les Pays-Bas furent attribués à un roi espagnol et italien, violence fut faite aux choses, qui se défendirent.

_La séparation des Pays-Bas._

La résistance politique opposée par les Pays-Bas au despotisme de Philippe II, qui violait leurs antiques privilèges, se fortifia de passions religieuses. Les provinces du Nord s'étaient converties à la Réforme avec passion et une sorte d'enthousiasme sombre: leur souverain était le champion, enthousiaste et sombre du catholicisme. Elles se rapprochèrent les unes des autres, pendant la lutte. Elles essayèrent d'abord de se conformer aux traditions européennes en se donnant un prince; puis elles se résignèrent à n'être que «leurs Hautes Puissances les États des Provinces-Unies». Quant aux provinces du Sud, après bien des révoltes, elles demeurèrent sujettes du roi d'Espagne. À la fin du seizième siècle, la séparation était accomplie.

Dès lors la future Hollande et la future Belgique suivirent leurs destinées distinctes: celle-ci, émiettée au sud par la France, fut séparée de la monarchie espagnole et attribuée à l'Autriche par les traités qui réglèrent la succession d'Espagne. Elle passa donc de la branche aînée à la branche cadette des Habsbourg, qui la possédait encore lorsque la Révolution française éclata.

_Les Provinces-Unies._

Les Provinces-Unies devinrent une puissance européenne. Elles eurent des colonies, une marine admirable, un grand commerce, une industrie prospère et par conséquent de l'argent, c'est-à-dire--le mot est vrai surtout au dix-septième siècle--le nerf de la politique et de la guerre. Leur politique était conduite par des hommes qui s'exerçaient à toutes les finesses de la diplomatie dans le gouvernement difficile d'une fédération de provinces, dont chacune avait ses privilèges, et n'était elle-même qu'un agrégat d'êtres privilégiés. Ce péril, auquel était exposé un petit État riche et républicain parmi des monarchies superbes et faméliques, y tenait perpétuellement en éveil l'esprit politique. Pour la guerre, elles avaient une aristocratie militaire, à laquelle la maison d'Orange donnait des chefs. Les princes d'Orange, apparentés aux familles souveraines de l'Europe, pouvaient, aux heures de danger, lorsqu'il fallait surexciter et réunir les forces nationales, transformer la république en une monarchie sous la forme du stathoudérat.

Pour toutes ces raisons, et parce qu'elles étaient jeunes, parce qu'elles avaient la vitalité des êtres multiples qu'elles laissaient vivre en elles, parce que leur énergie était entretenue par des passions provinciales, féodales, municipales, corporatives, par des passions politiques et des passions religieuses, les Provinces-Unies arrachèrent au roi d'Espagne l'aveu de leur indépendance. Elles la défendirent contre Louis XIV, nouèrent contre la France une coalition formidable, aidèrent leur stathouder Guillaume d'Orange à monter sur le trône d'Angleterre et, à la fin, humilièrent le grand roi. Ce fut leur période héroïque: mais un tel effort ne se pouvait soutenir longtemps.

Si par un concours extraordinaire de circonstances, un État prend dans le monde une place mal proportionnée à ses forces réelles, il est ramené aux limites qu'il a dépassées. La Hollande, puissant vaisseau de haut-bord au dix-septième siècle, n'est plus, au dix-huitième, qu'une «chaloupe à la remorque de l'Angleterre».

_Les Cantons suisses._

Un autre État républicain se développa dans la région intermédiaire, pendant la même période: la ligue des Cantons suisses; mais ce corps singulier ne pouvait avoir une politique européenne comme les Provinces-Unies. Il n'avait ni la mer, ni le grand commerce, ni la grande industrie, ni l'argent. En attendant que la Suisse, formée de fragments de nations, devînt neutre entre les nations, elle vendait des soldats à qui les payait. Le roi de France finit par obtenir la préférence. Les Suisses seront les derniers défenseurs du drapeau fleurdelisé, en août 1792 et en juillet 1830.

Provinces-Unies et Cantons ligués ont obtenu l'un et l'autre la reconnaissance de leur indépendance en 1648: les premières, par un traité séparé conclu avec l'Espagne; les seconds, par l'acte même de la paix de Westphalie. Ils ont donc retiré un grand profit des victoires de la France sur les Habsbourg. La France avait, d'ailleurs, aidé les Provinces-Unies dans leur révolte contre l'Espagne. Certes, ce n'était point là une politique désintéressée. Quand nos rois se faisaient les défenseurs des petits et des faibles, ils n'obéissaient pas à un sentiment chevaleresque. Il est honorable pour nous cependant que nos victoires aient eu la conséquence indirecte de donner au monde politique deux États nouveaux et libres.

_La France._

La France a suivi, pendant la période moderne, la pente où ses destinées étaient engagées dès le moyen âge. Nos rois ont achevé de constituer le territoire national en acquérant la Bretagne par mariage, le Roussillon par conquête, le Béarn et la Navarre à l'avènement de Henri IV. Nous avons vu leurs progrès dans la région intermédiaire. L'acquisition de la Corse, faite en même temps que celle de la Lorraine, compléta la France d'avant 1789.

Au sein de cette monarchie, les différences provinciales, sans jamais disparaître, s'effacèrent peu à peu. Les privilèges des pays, là où ils n'avaient pas été abolis, devinrent lettres mortes; de même ceux des féodaux et des communes. Mais ces formes vides, provinces, municipalités, seigneuries, encombraient la France et gênaient la vie. Le pouvoir qui en avait fait des ruines, n'avait point voulu ou point su les déblayer: d'où un grave désordre dans la constitution. Contre la résistance du passé, se sont heurtés les grands ministres, ceux du temps de la pleine gloire et ceux de la dernière heure, Colbert et Turgot. L'ancienne monarchie a brillé en Europe d'un vif éclat. Dans le compte total de la grandeur de la France, elle a mis la majesté de Louis XIV, qui fut une majesté vraie. Mais elle n'a pas trouvé un système de gouvernement et d'administration qui convînt à un pays unifié. Elle ne s'est point pourvue de bonnes finances, ni d'un bon système militaire; elle n'a donné au pays ni bonne justice, ni bon système économique. Pour dire la vérité toute nue, elle a su se faire obéir; elle n'a pas su gouverner.

Dans sa politique extérieure, la royauté française a eu de grands succès et elle a commis de grandes fautes. La lutte contre la maison d'Autriche lui a été imposée. L'effort pour briser le cercle qui l'enserrait était légitime: François Ier, Henri II, Henri IV, Richelieu, Mazarin ont fait bonne politique et bonne guerre, et ils ont eu cette fortune qu'en travaillant à la grandeur de notre pays, ils ont sauvé l'indépendance de l'Europe. Mais la monarchie, victorieuse au milieu du dix-septième siècle, a tout de suite abusé de sa victoire. La revendication de la succession d'Espagne, qui nous paraît aujourd'hui une chimère, était dans l'esprit de l'ancienne politique, mais elle commandait une prudence et des tempéraments qui ne furent pas observés. L'un après l'autre, ou tous à la fois, les étrangers sont provoqués à la haine de la France. L'Europe ainsi coalisée par nous-mêmes contre nous, surveille chacun des pas et chacune des intentions du roi de France. Le progrès lent et continu qu'il faisait depuis un siècle sur les frontières du Nord et de l'Est est arrêté. La France cesse d'être la puissance directrice qui groupe autour d'elle les forces les plus diverses, mène les événements et les fait naître au besoin. Le dix-septième siècle est aux Bourbons combattant les Habsbourg, le dix-huitième est à des puissances nouvelles.

Il est à jamais regrettable que cette politique se soit enfermée dans les affaires du continent au point de négliger le reste du monde, car le monde était entré dans l'histoire de l'Europe. La France, puissance océanique et méditerranéenne, devait occuper une très grande place en Afrique, en Asie et en Amérique. Elle avait fait les croisades; elle avait eu de bonne heure de hardis explorateurs; elle avait Marseille, Bordeaux, Nantes, le Havre; de belles populations maritimes, Normands, Bretons, Basques, Provençaux. On la calomnie quand on l'accuse d'être incapable de coloniser: notre histoire coloniale est glorieuse. Nous avons eu de très beaux commencements d'un empire français au delà des mers. François Ier, Henri IV, Richelieu, Colbert ont vu ce que nous pouvions et devions faire; mais la politique continentale absorbait toutes les forces et toutes les pensées.

Abaisser la maison d'Autriche, cela fut d'abord une nécessité; cela devint ensuite un mot d'ordre machinalement transmis. Les grands succès de nos diplomates et de nos généraux des seizième et dix-septième siècles excitèrent l'émulation de leurs successeurs, alors même que l'Autrichien n'était plus l'ennemi. L'habitude était prise de combattre aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie. Il semblait que la gloire ne pût se rencontrer sur d'autres champs de bataille: on la voulait gagner sur ce théâtre classique de la guerre, d'où la nouvelle de la victoire était portée à Versailles par un courrier galopant à franc étrier. Ajoutez que le tiers ordre ne comptait presque point dans l'État; les marchands ne pouvaient faire entendre leur voix, comme en Angleterre.

La noblesse française avait cessé d'être la féodalité pour devenir une brillante société militaire; mais elle avait gardé, de son origine féodale, un caractère _terrien_. Ses chefs ne servaient qu'aux armées. «L'amiral», tant qu'il y en eut un, fut le plus souvent un marin de cour. Versailles enfin, où s'endormit la monarchie, n'était pas même baigné par une rivière. Il a fallu des travaux d'Hercule pour y amener de l'eau potable.

_L'Espagne._

Au début des temps modernes s'achève la formation de l'Espagne: la monarchie unique et absolue s'y substitue aux monarchies féodales. Puis, tout à coup, ce pays, sortant du champ clos où il a si longtemps combattu l'Infidèle, conquiert les plus belles parties du Nouveau Monde; en même temps il est jeté dans toutes les affaires du continent par l'alliance de famille conclue entre la Castille et l'Autriche.

Pour organiser et peupler ses colonies, pour conduire une politique qui l'engageait dans les conflits européens, pour garder ses annexes italienne, franc-comtoise, flamande, toutes les forces de l'Espagne, entretenues et accrues n'auraient pas suffi. Son gouvernement la ruina par la pratique d'un despotisme sombre, solennel, stupide, et par l'entêtement d'un fanatisme religieux qui offrit à Dieu en _auto da fe_ non seulement des individus par milliers, mais le commerce, mais l'industrie, mais l'activité de l'Espagne.

Des Orientaux avaient produit dans ce pays, pendant le moyen âge, des merveilles de travail: l'Espagne moderne est envahie par une somnolence orientale, qui finit en léthargie. La France, dont elle a été la vaillante adversaire, au seizième et au commencement du dix-septième siècle, lui fait payer les frais de toutes ses guerres et soutient contre elle tous les révoltés. En 1700, quand la branche espagnole des Habsbourg s'est desséchée, Louis XIV donne à l'Espagne un provin de sa dynastie. Il fallut, pour le fixer dans le sol, douze années de guerre, qui achevèrent la ruine.

L'Europe, lorsqu'elle régla l'affaire de la succession, rendit à l'Espagne le service de la débarrasser des pays belges et italiens. Une politique de recueillement et de réparation aurait pu restaurer ce pays, riche en dons de nature, mais le nouveau roi, venu de Versailles, était une sorte de moine paresseux, tourmenté par des rêves d'érotisme et d'ambition. Puis, l'habitude était prise à l'Escurial de se mêler de politique européenne. Ici encore la tradition s'impose aux esprits et les égare. L'Espagne n'eut pas le temps de se refaire. Des aventuriers d'abord, puis des ministres nationaux essayèrent de la ranimer. Ils voulurent diminuer le nombre des bouches de cour, qui mangeaient ce qui demeurait de substance; chasser de l'administration les pillards; réformer l'impôt; payer les juges; habiller, armer, nourrir les soldats; construire des arsenaux; mettre des vaisseaux dans les ports, des canons sur les remparts, des ouvriers dans les fabriques, des laboureurs dans les champs. Les plus hardis entreprirent de reprendre sur l'Église l'intelligence espagnole. Ils eurent des succès mais médiocres et passagers; ils galvanisèrent le corps, qui retomba.

L'Angleterre ébrèche l'empire colonial espagnol, singulier empire, que la métropole ne colonise pas, qu'elle ne veut qu'exploiter, et qu'elle ne sait pas exploiter. Elle y projette tous les vices de sa vie politique, sociale et religieuse, son despotisme, qui prévient soigneusement tout essor du commerce et de l'industrie, ses nobles fainéants et superbes, ses fonctionnaires inintelligents, ses moines, sa léthargie.

_L'Angleterre._

Point par point, l'histoire de l'Angleterre s'oppose à celle de l'Espagne.

L'Angleterre asseoit sa constitution de pays libre. Elle traverse des crises d'une violence extrême: la guerre des Deux Roses, les révolutions religieuses du seizième siècle, les révolutions religieuses et politiques du dix-septième. Les sectes y pullulent et les partis. Sur le continent, un petit pays ainsi troublé aurait payé ces désordres furieux de la perte de l'indépendance et de la vie. La mer fit son office et protégea l'île qui devait régner sur elle.

Trois passions animaient l'Angleterre: le loyalisme, la haine du papisme, l'attachement à quelques principes de liberté politique. Les deux premières ont été les plus vives; elles ont déterminé l'histoire du pays, dont elles expliquent les contradictions. Le loyalisme a fait supporter aux Anglais, à plusieurs reprises, un despotisme que la France monarchique n'a jamais connu; il a longtemps protégé Charles Ier; il a rappelé Charles II de l'exil; il a permis à ce prince et à son frère les plus grandes fautes; il a boudé Guillaume III et troublé la sécurité de la maison de Hanovre. La haine du papisme a suscité Cromwell, tué Charles Ier, exilé Jacques II.

Du conflit de ces deux passions principales est sortie à la fin la liberté anglaise. La nation, alors même qu'elle laissait faire ses princes, gardait à la charte de Jean sans Terre un souvenir fidèle. Il fut toujours périlleux pour des rois, excepté aux moments aigus des crises, de soustraire un Anglais à ses juges légitimes, plus périlleux encore de lever une taxe non consentie par le Parlement. Lorsque la querelle eut été réglée entre le loyalisme et l'antipapisme, et que des étrangers, un Hollandais et des Hanovriens, devinrent rois d'Angleterre, la passion dominante fut celle de la liberté.